Prodige du cœur

Charles Silvestre · Chapitre 10 sur 28

Pages du PDF

Prodige du cœur

Chapitre X

Simon revint à l’école; il s’y repliait comme sur une blessure qui n’était pas cicatrisée. Il devenait encore plus studieux, plus docile. La plupart de ses camarades, blâmant la mauvaise troupe de ses insulteurs, s’appliquèrent à lui être agréables. M. Salvat s’était ingénié à punir longuement Léonard Rutaud dont le front bas semblait ne pouvoir loger qu’un instinct bestial.

Simon, aux heures de veillée, ayant appris ses leçons et fait ses devoirs, interrogea Claire afin qu’elle lui parlât de sa mère. Comment des méchants avaient-ils pu se ruer sur lui, avec des paroles si infâmes, dont il ne devinait que le sens grossier? Pendant des soirs, elle s’était évertuée à l’apaiser en se faisant violence.

Louise Lautier écrivait assidûment des lettres le plus souvent bien futiles, mais elle s’attachait chaque jour avec plus de force à Simon. Elle pourrait bientôt annoncer une nouvelle qui le surprendrait. Claire était saisie d’une crainte qu’elle cachait avec soin. Quand elle répondait à Louise, elle voulait que Simon joignît à sa lettre une page écrite à son gré. Il notait qu’il était sage et qu’il apprenait bien ses leçons, et que Tant-Belle avait mis bas des chiens mignons. Il se portait bien et Claire lui faisait toutes sortes de plaisirs. Elle lui avait acheté de beaux livres, éclairés d’images; et, quand la belle saison serait tout à fait venue, il pêcherait dans la Gartempe avec des hameçons qui prennent les gros poissons et non ces petits dont il faut une dizaine pour remplir le creux de la main.

Le temps des labourages de printemps était venu. Jacquier, quand le voile des pluies se déchirait, labourait des champs où il planterait des pommes de terre ou des carottes fourragères. Il connaissait à merveille le sol qui convenait aux différentes espèces de légumes. Et jamais Claire ne lui faisait la moindre observation.

Il y avait des jours où le soleil montrait mieux le travail de la saison qui approchait, les premiers pointillements de la verdure, dans les haies, aux rameaux des frênes. Les feuillages morts du dernier automne se détachaient des chênes robustes que l’on voit seulement verdoyer au mois de mai. L’herbe des prés s’épaississait; à la lumière de midi, au pied des arbres de clôture, elle allumait un feu vert dont l’ardeur allait gagner peu à peu les branches.

Simon était joyeux du retour de la plaisante saison. Avec le nouveau soleil revenaient les soleils des années passées. Ces humbles choses qu’il voyait tous les jours, ces travaux d’apparence lente, ces soucis qui sont le grain des bonnes gens et que l’on agite sans cesse comme dans un van, ces silences si purs, si frais, au faîte de la vallée, cette vie d’air, de vent, de lumière l’avait pénétré avec l’odeur du genêt, de la bruyère et du genièvre qui écarte les pierres en poussant sa pointe.

Les jeudis, il accompagnait souvent Jacquier au labour. Il entendait son cri qui exhortait les bœufs allant tête basse, naseaux fumants; la terre coupée luisait en pesantes mottes. Simon répétait les appels du valet en marche, aux bras tendus, tels deux traits inséparables des mancherons de la charrue. Jacquier prêtait peu d’attention à l’enfant en ces moments; sa vieille figure restait grave et son regard était fixe comme s’il attachait quelque chose de mystérieux que lui seul voyait. Il ne cessait d’exciter son attelage, mais les bêtes avançaient toujours du même pas, avec une sorte de rythme éternel, et sous leur pelage on voyait rouler les nœuds de muscle.

Le labour déployait ses rayons. En ce mois passait avec Jacquier la vieille patience des hommes que retient la courbe des reins où gronde une force dure et cachée. Parfois le bonhomme grommelait:

—Les paroles, ça va plus vite que la besogne. Elles vont à cheval; la pauvre vieille, elle, va toujours à pied.

Quand la journée était achevée, et que venaient les nuages de la nuit, il détachait ses bœufs, portait le soc sur la charrette. Il se mettait à deviser des choses et des gens de la terre. Il laissait tomber avec gravité le grain des proverbes.

Quand il pleut le jour de saint Victor, La récolte n’est pas d’or. Qui tient sa langue Tient celle des autres.

Pour les filles qui s’attifaient de toilette de ville aux couleurs violentes:

Les belettes ne les mordront pas.

Contre les mauvaises compagnies, il ne craignait pas de dire, les jours de dimanche, quand il faisait une partie de quilles avec des compagnons de son âge, non loin du bal de la mère Ruteau:

Qui couche avec chien Se lève avec puces.

Son franc-parler lui avait attiré maintes insultes; des garçons s’étaient promis de le rosser, mais il portait à son poing un bâton d’épine noueux et qui ronflait bravement quand il le faisait tourner.

Simon l’écoutait, tout content, lorsqu’il égrenait ces proverbes qui marquaient toutes les circonstances de sa vie. Souvent, avant qu’il parlât, il pensait: «Jacquier va dire ceci et cela.» Il se trompait rarement. Il admirait cette sûreté, ce bon sens solide, cette sagesse ou cette science qui permettait au vieux de dire:

—En ce mois, la truite est en chasse; en tel autre, tel oiseau commence à chanter. Dans une semaine, la châtaigne aura la grosseur d’une tique de chien.

Il aimait à dire, quand le temps était favorable aux travaux:

Le meilleur laboureur, c’est le Bon Dieu; Nous autres, on fait ce qu’on peut.

Si la brume emplissait la vallée et paraissait épaisse et blanche, il disait: «C’est de la fumée de bois mouillé.» Mais, si la vapeur était légère, d’un bleu de prunelle, il remarquait: «C’est de la fumée de bois sec.»

Il était toujours saisi par le mystère qui se lève dans la solitude des champs. Il connaissait maints remèdes dont les médecins font peu de cas. Pour guérir une brûlure, il traçait du pouce gauche une petite croix et murmurait:

Feu de Dieu, Endors tes douleurs, Ta force et ta vigueur, Comme Judas perdit ses couleurs En trahissant Jésus-Christ Pour un baiser Aux jardins de l’olive.

Contre le mal de dents, il récitait l’oraison:

Sainte Apolline s’est assise Sur la pierre de marbre. Notre-Seigneur, passant par là, Lui dit: Apolline, que fais-tu là? Apolline, retourne-t’en. Si c’est une goutte de sang, Elle tombera. Si c’est un ver, Il périra.

Contre la surdité, il broyait des œufs de fourmi dans de l’huile et en faisait couler quelques gouttes dans l’oreille malade. Il guérissait un mal de reins en se ceignant avec une ficelle de fouet. Les verrues se fondaient par enchantement, si, ayant pris une mèche de cheveux à la tête du plaignant, on la pinçait dans la fente d’une branche d’églantier, coupée le jour de l’Ascension. Quand la branche devenait sèche, la verrue tombait. Il savait qu’un enfant ne souille plus sa bavette, si on lui fait toucher la croix de l’âne. Et il n’ignorait pas que, si la lune se perd tous les mois, c’est que le Bon Dieu en fait des étoiles.

Sa besogne finie, il aimait à fredonner en plein champ quelque bout de chanson qu’il apprenait à Simon. Deux ou trois avaient ses préférences comme celle de la Lisette:

De bon matin se lève la Lisette, Prend son seau, s’en va à la fontaine. En son chemin, fait mauvaise rencontre. Rencontre trois jeunes capitaines. —Où allez-vous, la tant belle Lisette? —M’en vais quérir un peu d’eau pour boire. —Sauriez-vous pas un cabaret pour boire? —N’en connais qu’un, c’est celui de mon père. Y sont allés, et ont tué père et mère.

Ou la chanson de la Margui:

Quand la Margui va à la fontaine, Elle marche pas, court toujours. Tiroun Eio gue gue, de liroun de liretto, Eio gue gue, de liretto.

Elle marche pas, court toujours. Dans son chemin, trouve l’amour.

Dans son chemin, trouve l’amour. L’amour lui dit: Embrassons-nous…

Mais celle qu’il aimait entre toutes, c’était une chanson toute simple, toute pure.

Fille en delà de l’eau, passez en deçà. Passez en deçà, nous parlerons d’amourette. Quelque heure du jour, Parlerons d’amour.

Comment veux-tu que je passe, n’ai pas de bateau, N’ai pas de bateau, Ni de bateau, ni de perche, Me faut un ami qui me soit fidèle.

Oui, bien te serai, belle, Te serai fidèle, Te serai fidèle tout le temps de ma jeunesse, Mais encore mieux, Quand je serai vieux.

Avant de quitter le champ où il travaillait, il aimait, par un temps clair, à montrer du doigt les bourgs, les villages, les métairies.

—Tu vois, petit, cette troupe de maisons, du côté de ce gros châtaignier, c’est Rieux, et, de ce côté, ce bout de tuile rouge, c’est Fromental et l’étang tout luisant comme une pièce de cent sous.

Il se vantait de voir une fève à une grande distance. Quand Simon lui disait qu’il avait bonne vue, comme lui, il était content. Il scrutait longtemps le pays. De ce côté, tout au loin, il y avait de la pierre blanche, aussi blanche que du bon sucre. Par là-bas, la terre était rouge, et un fameux tuilier y travaillait. Tous les deux, en devisant, le vieux bonhomme et l’enfant, ils revenaient aux Ages dans la même fraîcheur du cœur.