Prodige du cœur

Charles Silvestre · Chapitre 11 sur 28

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Prodige du cœur

Chapitre XI

La fête des Rameaux arriva. En ce pays où l’église devient plus déserte à mesure que bals et auberges s’emplissent, elle marque un point toujours vivant, une verte branche de salut sur l’abîme.

Par les chemins, comme autrefois, des gens s’en venaient en bandes, avec leurs touffes verdoyantes. Les petiots avaient piqué leurs rameaux dans des pommes rouges. Les vieilles portaient la tige de buis qui, une fois bénite, permettra de «tirer l’eau» sur les pauvres morts. Les hommes la planteront en terre au bord des pièces de blé nouveau afin qu’il profite bien. Près de Jeannette et de Claire qui conduisaient Simon par la main, Jacquier serrait sous le bras une ramure qu’il avait coupée dans le verger et qu’il diviserait dans les champs des Ages. On voyait sortir des sentiers de traverse quelques vieillards tout desséchés avec de gros bouquets de buis qui verdoyaient étrangement sur eux, tels des boules de gui sur des arbres près de mourir.

L’église fut bientôt pleine, de l’autel aux bénitiers de granit. Les cloches achevaient de sonner à pleine volée la grand’messe. Dans la nef, un murmure de feuillage vivait aux mains des fidèles paysans; le souvenir des morts y venait souffler. L’abbé Remier donna la bénédiction; les paroles latines célébrèrent la venue de Celui qui s’avance sur une rustique monture et qui annonce le royaume. A voix forte, l’abbé chanta: Hosanna! et Simon, dans le missel que Claire lui avait acheté, contemplait l’image du Seigneur tout couronné de puissante humilité. Devant ses yeux neufs, une foule se pressait avec des vêtements rouges et bleus. Du haut d’un figuier, un homme regardait l’Homme-Dieu; il allongeait le cou pour mieux voir, et le monde se penchait avec lui. Claire priait près du banc réservé autrefois aux familles d’Argé et de Plaignac. Aujourd’hui M. Bonnier, régisseur de petits domaines en 1914, un dur paysan en veston, s’y tenait debout à côté de sa femme et de ses filles vêtues à la dernière mode. Lui, qui ne marchait guère, il y avait neuf ans, que chaussé d’une socque et d’un sabot, comme on disait, il venait en automobile, du château de Plaignac qu’il avait acheté récemment. Il y avait sur son visage couturé le fard d’une fortune encore neuve.

Claire attachait ses regards sur l’autel, elle y trouvait une foi immuable. La messe finie, les fidèles sortirent de l’église par groupes pressés, et, le rameau à la main, ils entrèrent en foule au cimetière pour l’obscur triomphe des morts.

Chacun répandait de l’eau bénite sur les pierre funèbres. Claire, devant le tombeau où dormait le capitaine Lautier, tenait Simon par la main, tandis qu’elle priait et demandait secours:

—Simon, ton père est là; il veille sur nous.

Puis elle rejoignit sur la route Jeannette et Jacquier, qui étaient impatients de planter, au bord des terres labourées, le buis bénit.