Prodige du cœur
Chapitre XIII
Claire avait besoin d’un appui. Elle le trouva près de l’abbé Remier. Elle n’aurait pu longtemps contenir cette sourde angoisse qui la torturait. Le curé de Bonnal la recevait avec une bonhomie qui lui donnait plus de confiance que des paroles savantes. Très vite, il porta une vive lumière dans cette grande âme, si simple, si faite pour s’attacher. Il fallait que Claire Lautier se courbât aux desseins de la Providence. Elle devait accepter d’être séparée un jour de Simon qu’elle avait dignement modelé. Tel était l’ordre divin. Mais il découvrait, en cette fille de vieille souche rustique, un sentiment extrêmement fort et saint qui l’emportait sur tous les autres. Elle ne voulait pas, avec une sorte de volonté obscure et sacrée, que Simon, dont l’esprit était sans défense, fût mêlé à la vie d’une mère frivole, fascinée par le seul plaisir. Louise Lautier n’était pas prête à entendre les conseils d’En-Haut comme ceux de la sagesse humaine. Elle s’éclairait aussi du charme terrible des pécheresses. Elle ne cherchait que la volupté facile et rêvait d’épouser celui qui l’avait détournée du bon chemin. Comment ne pas trembler à la pensée que Simon, le fils du héros trahi, vivrait près de cet homme. Claire disait:
—Si je pouvais croire que Louise s’amendât, devînt meilleure, tout s’aplanirait.
Peut-être avouerait-elle un jour sa grande faute, avec ces larmes qui purifient et à travers lesquelles on voit Dieu. S’il en était ainsi, Simon trouverait en elle la lumière qui renouvelle l’âme. Rien ne l’annonçait encore.
L’abbé Remier, qui était sur le penchant de l’âge, recevait en lui ce tourment. Malgré des apparences rudes, sa tête couleur de brique, aux cheveux blancs, il gardait le même amour des âmes, aussi fort qu’au jour de l’Ordination, quand le vent du ciel l’avait abattu sur les marches de l’autel, dans la mort du monde.
Claire poussait des cris qui l’émouvaient:
—Voyez-vous, le capitaine Lautier me dirait: «Tu peux le laisser aller maintenant»; mais il se tait, et mon frère est toujours près de moi.
Alors il gardait quelque temps le silence; puis il trouvait des paroles d’espérance. S’il avait pensé que Claire était saisie d’une pensée égoïste, il se fût appliqué à l’en détourner. Mais il sentait bien qu’elle eût donné sa vie pour sauver l’enfant. Et aucun mérite n’était perdu.
La saison devenait plus belle, le ciel était plus haut sur la vallée; la rivière faisait un courant de lumière changeante, toujours merveilleuse. Le matin, des brouillards s’élevaient; fumée comme d’un grand feu de bois, vapeur bleue où toutes choses s’enchantaient. La pointe du genièvre qui a l’air d’une arme, l’hiver, était une quenouille pour les fils de la rosée; les griffes de l’ajonc bâtard retenaient de l’or en fleur, les pierres paraissaient vivantes et comme douces au toucher. D’un immense voile déchiré, dont les bords flottaient, l’eau jaillissait dans sa jeunesse incorruptible. Les fées tournaient au soleil. Et du haut des Ages, d’un point de fécondité, les rayons verts du blé nouveau se mêlaient à ceux du colza fleuri. La roue de l’horizon reprenait son glissement avec la saison en marche.
Pendant les vacances de Pâques, Simon, entre deux averses, courut dans les champs, découvrit dans un village inhabité une ruelle où s’ouvraient des maisons basses, aux fenêtres vermoulues et sans vitres. Les murs des vergers s’étaient peu à peu écroulés et les ronces liaient leurs pierres. Un rayon mystérieux dorait parfois les cheminées noircies où les vivants ne venaient plus s’asseoir. Mais l’enfant devinait là une présence invisible, le murmure des fées dont on parle sous le manteau de l’âtre, aux veillées. Quand il faisait doux, et assez de soleil pour qu’il ne fût pas saisi de peur, il s’arrêtait près de ces portes ruinées et regardait comme si des êtres de légende allaient en sortir. Pour son plaisir et son rêve, il y avait aussi de hautes roches où il montait afin de voir, tout en bas, les fêtes de l’eau.
Le dimanche, il suivait Jacquier qui allait le long de la rivière, une gaule de noisetier au poing. De midi au coucher du soleil, il ne le quittait pas, l’admirant, quand il lançait sa ligne à travers les trembles. Souvent le bonhomme tirait de l’eau une truite ou quelque poisson blanc. Simon battait des mains et amusait le vieux valet plus content de le voir rire que d’être heureux à la pêche. Jacquier disait:
—Tu sais, Simon, ce n’est pas bien facile. Les poissons ne sont pas fous; je t’apprendrai à leur ferrer le bec.
Ils revenaient, quand le soleil avait glissé derrière le versant qui devenait noir.
Claire, à présent, ne se prêtait guère aux jeux de Simon. Le temps était passé où elle se mettait à croppetons en faisant des mines enfantines. Elle ne posait plus deux pommes rouges ou une orange dans le chariot minuscule qu’elle tirait au moyen d’une ficelle, pour le conduire vers lui. Alors il disait, selon ce qui était convenu:
—Non, madame, c’est trop cher, je ne prendrai pas vos fruits.
Elle s’amusait à discuter longtemps; puis tout à coup, feignant une grande colère, elle s’écriait:
—Eh! bien, monsieur, prenez-les pour rien. J’aime mieux ça. J’ai un long chemin à faire et mes bœufs sont fatigués.
Il prenait les pommes ou l’orange et se précipitait en riant dans les bras de Claire. Et que de jeux pareils, dont elle ne semblait plus se souvenir!
Les beaux mois venant, elle s’attacha aux diverses besognes avec la flamme qui la portait quand elle avait appris la mort de Jacques Renaud. Un travail acharné l’avait sauvée. En ces moments, si elle cessait de peiner à la maison et aux champs, elle sentait qu’elle allait tomber et s’aliter. Alors Simon était à peine né, et Dieu le lui avait envoyé, ce petit Moïse en proie au fleuve. Ces chansons, qu’elle murmurait sur le berceau balancé, lui revenaient au cœur, ces chants qui deviennent si poignants à mesure que l’enfant prend l’âge d’adolescence et s’éloigne.
Elle était impuissante à le retenir aux Ages, bien assurée qu’elle avait rempli plus que son devoir. On peut rendre le trésor de pur métal dans son intégrité, mais un enfant longtemps abrité, chéri, c’était de l’âme où vivrait toujours la meilleure part de sa vie. Et ses mains qui l’avaient sauvé des eaux, comme dans la sainte histoire, pouvaient-elles le rejeter dans le flot, lorsqu’il était encore sans défense?