Prodige du cœur
Chapitre XX
Claire, en ces jours pluvieux et ventilés, ne quittait guère la maison. Elle considérait les travaux du ménage et de la ferme sans avoir même le désir d’en prendre sa part. Elle se sentait comme détachée du monde; sa peine s’allégeait. Simon, bientôt, partirait pour la ville, loin d’elle. Par des paroles et des silences, elle avait la force de l’habituer à cette pensée. Dans ses nuits de veille, elle demandait à son frère défunt de tout conduire. Elle savait bien qu’on ne pourrait tout à fait l’enlever à l’enfant et qu’une divine puissance domine tous les départs. Elle ne s’appartenait plus, ayant donné ses jours passés et à venir. Il lui semblait que Dieu avait reçu ce don silencieux.
La fête des Morts arriva. Claire, avant le jour, se leva et vint sur le seuil; les branles coutumiers frappaient les bords de l’horizon noir, où, sur un point, naissait une sorte de vapeur blanche. Elle écoutait le son de la cloche, assourdi, qui parfois se perdait dans le vent tournant. Elle se souvenait de semblables crépuscules, quand sa mère allumait sa lampe plus tôt que de coutume. Elle et son frère s’éveillaient dans cette aurore des défunts qui demandent le souvenir du cœur périssable et la prière de l’âme éternelle. Ramenant son manteau sur sa poitrine, comme le soleil se levait:
—Mon frère, inspire-moi. Tu as donné ta belle vie, je voudrais donner la mienne pour cet enfant qui sommeille encore. Il va partir, mais il ne faut pas qu’il soit perdu.
Elle revint dans la chambre. Simon dormait, elle ne l’éveilla pas. Depuis deux mois, elle n’était pas allée à Bonnal, à cause de ces faiblesses étranges qui la prenaient. Mais, ce matin, une ardeur profonde la tenait. Elle accompagnerait Simon à l’église pour honorer la tombe de famille.
Elle l’habilla d’un vêtement noir qu’elle lui avait fait tailler pour cette fête, où ce serait crime d’oublier. Lorsque, tous les deux, ils eurent dit leur prière, devant un crucifix qui dominait de ses bras le portrait du capitaine Lautier, Claire attira l’enfant contre elle.
—Simon, c’est la dernière fête de Toussaint et des Morts que tu passeras ici. Dans quelques mois, tu seras dans la ville. Mets-toi à genoux et prie pour moi, mon petit.
Il avait envie de pleurer, mais il s’agenouilla, tandis qu’elle restait debout, en appuyant légèrement ses mains sur sa tête.
A mi-voix, elle demanda:
—Redis avec moi les paroles que je vais prononcer: «Jésus qui avez souffert, ayez pitié de Claire Lautier. Elle voudrait vous servir et elle ne sait plus en quelle route elle est arrivée. Que son frère, le bon capitaine Lautier, vous parle d’elle, il est tout près de Vous, et Vous l’écouterez. A votre exemple, il a été couronné d’épines et pas une goutte de son sang n’est perdue.»
Simon répétait avec Claire chaque mot de cette prière et une flamme blanche montait en lui, toute la pureté de son âme, qu’une plus grande âme guidait. Elle reprit en tombant à genoux, et il y avait dans sa voix le tremblement des larmes qui éclairent:
—Jésus, ayez pitié de Claire Lautier. Prenez-la, si c’est votre volonté. Et moi, je suis un petit garçon qu’elle a tenu par la main. Ayez aussi pitié de moi. Ouvrez les yeux de Louise que le capitaine Lautier a aimée et qui…
Simon sentait qu’elle allait suffoquer d’angoisse, mais ces paroles étaient pour lui mystérieuses. Elle murmura:
—Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons.
Elle redit, tandis que Simon, tourné vers elle, s’étonnait de ne voir en ses yeux aucune larme:
—Comme nous pardonnons.
Elle releva dans ses bras l’enfant et, comme il allait pleurer, elle se mit à sourire et elle s’écria:
—C’est aujourd’hui la fête des Saints et il ne faut pas pleurer.