Reincarnation Blues

Michael Poore · Chapitre 10 sur 29

Pages du PDF

Reincarnation Blues

8. Bon sang de bonsoir !

8

 

BON SANG DE BONSOIR !

 

Le souvenir s’évapora, et Milo se retrouva dans son appartement miteux de l’au-delà, les yeux rivés dans ceux de Suzie.

Il cilla.

— J’ai assuré en grillon, lui fit-il remarquer. Sans rire, cette fois, il n’y avait rien à redire.

Soif. Bière dans frigo ? Il se leva pour aller voir, arpenta à tâtons le couloir plongé dans l’obscurité, repéra du bout des doigts l’angle qui indiquait l’entrée de la cuisine, pénétra dans la pièce et ouvrit le réfrigérateur pour vérif… Jésus, Marie, Joseph ! De la lumière ! L’électricité fonctionnait enfin ! Et là, sur la clayette, séraphique, l’attendait un pack de douze mauvaises bières, mais elles avaient le mérite d’être bien fraîches !

Il en décapsula une pour lui et, comme il venait de l’entendre s’avancer discrètement derrière lui, une pour Suzie.

— Beurk…

— Le goût de la bière de merde, c’est comme celui des fromages hors de prix : ça se cultive.

— Je pensais à un truc…, dit-elle en s’asseyant d’un bond sur le plan de travail.

Il attendit en sirotant sa bière.

— Tu te sens disposé à faire de ton mieux pour mener une existence parfaite ?

— Hé, tu viens de me dire qu…

— Sais-tu seulement ce à quoi ça ressemble, la perfection ?

Milo prit le temps d’y réfléchir.

— Non.

— Tu aimerais en avoir un aperçu ?

Il but une nouvelle gorgée de bière, se gratta où ça le grattait.

— Oui.

— Bien. Viens bosser avec moi.

— Bosser ? Avec toi ? Tu veux dire…

— Être la Mort. Faucher des âmes. Tuer des gens. Oui, c’est ce que je veux dire. L’une des âmes que je dois faucher demain va atteindre la perfection. Si tu veux voir à quoi ça ressemble, viens avec moi.

— Tu… as le droit de faire ça ? D’emmener des gens ?

Elle l’embrassa. Il intensifia le baiser, mais elle le repoussa, tourna les talons et disparut dans le couloir.

— Dépêche-toi d’aller dormir : 6 heures du mat, c’est dans pas si longtemps. Et mets un réveil.

— À 6 heures ?

— Les jours de boulot sont les mêmes partout, Milo : sur la terre comme au ciel.

Milo s’endormit devant un documentaire passionnant sur les pulls.

Au matin, Suzie les enveloppa tous deux dans ses longs cheveux qui se changèrent en ailes, qui se changèrent en tourbillon de feuilles, qui ne se changea en rien, mais leur permit de s’envoler : l’expérience était à la fois incroyablement exaltante, extrême et terriblement effrayante. Voler avec la Mort, c’était comme finir dans un sac de couchage avec une femme magnifique et sa tarentule.

Le vent ralentit bientôt, cessa, et Milo sentit ses pieds toucher de nouveau le sol. Il se trouvait dans le salon d’un inconnu, éclairé seulement par la lumière stroboscopique d’un écran de télé. La pièce était un dépotoir sans nom : cartons de pizza, vaisselle sale, magazines porno – hin hiiin… – et des vêtements sales éparpillés çà et là. Détritus parmi les ordures, un jeune homme – tignasse crasseuse et tee-shirt de country – était affalé dans le canapé comme une madeleine oubliée dans une tasse de thé.

Son regard était vide, sa peau terne balafrée d’un air aigri. Sa mâchoire inférieure pendouillait, à demi ouverte, comme une plaie qui refuse de cicatriser. Milo crut d’abord qu’elle était gavée de pop-corn – des gros points jaunes, des petits points noirs –, puis il se rendit compte que c’était ses dents.

Il entendit Suzie bouger près de lui ; elle le prit par le coude.

— Euh…, bredouilla Milo. C’est ça, la vie que me réserve la supra-perfection-parfaite-post-illumination ? Ce type va vraiment franchir la Porte du Soleil et fusionner avec l’Âmultime ?

— Ne dis pas de bêtises, Milo. J’ai juste deux, trois rendez-vous avant celui qui nous intéresse.

Devant le type, sur la table basse, se trouvait un morceau de carrelage brisé à demi recouvert d’une sorte de poudre cristalline, comme du verre pilé.

Suzie s’agenouilla devant le type qui sortit mollement de sa torpeur.

— Chris, murmura-t-elle.

Il toussa, et ses yeux commencèrent à se fermer.

— Christopher ? l’interpella-t-elle d’une voix un peu plus forte.

— Tu les laisses te voir ? lui demanda Milo.

— Certains, oui. Ceux qui ont du mal à partir. Mais fais-toi un peu plus discret, s’il te plaît.

Elle posa avec une délicatesse infinie une main sur la joue de Christopher qui écarquilla les yeux : il regarda partout autour de lui et sursauta quand il aperçut Suzie. Manifestement, il avait l’air de vouloir fuir ce canapé aussi vite que possible, mais ses jambes ne semblaient pas de cet avis.

— Bordel de merde…, pesta-t-il, l’écume aux lèvres.

Puis il mourut.

— C’est tout ? demanda Milo.

— C’est tout. Il devrait se réveiller près de l’eau d’une seconde à l’autre. Allez, on file. Accroche-toi.

L’obscurité, le vent, une fois encore.

Ils se tenaient à présent près d’une jeune femme en haillons assise sur un tabouret. Elle berçait un nourrisson. Autour d’eux s’agitaient une multitude d’enfants, de petits va-nu-pieds qui jouaient, riaient, couraient en tous sens en hurlant. Suzie se pencha par-dessus l’épaule de la jeune mère et toucha le front du bébé.

— Bordel, Suzie, tu déconnes ?

Suzie déposa un baiser sur le front de la jeune femme, puis y plaqua le sien une seconde, les yeux fermés.

L’obscurité, le vent…

Ils s’arrêtèrent ensuite pour faucher un obèse qui travaillait à son ordinateur.

Ils fauchèrent un gros chien noir.

Ils fauchèrent une vieille femme alitée, à l’abandon, dans la pénombre de sa chambre. À la seconde même de sa mort, le coucou de l’horloge dans l’entrée avait totalement vrillé de la glotte.

Brise sifflante, feuilles tourbillonnantes.

Ils atterrirent à Bombay, en Inde, à la périphérie d’un quartier en pleine effervescence, dans une rue baignée des « cataclop » d’ânes tirant chacun leur chariot. Une vache passa devant eux. C’était l’une des nombreuses bêtes sacrées de la ville. Elle traversa la rue, et les véhicules s’arrêtèrent aussitôt pour la laisser passer. Cette vache, elle était peut-être grand-mère.

— Viens, dit Suzie en tirant Milo par la main.

— Attends, on ne va pas suivre une vache ?

— Tu veux voir la perfection, oui ou non ?

Il acquiesça.

La vache traversa un marché où un brahmane passa un collier de magnolias à son encolure. Milo aurait juré qu’elle s’était inclinée – pas beaucoup, hein, mais quand même – devant l’homme de foi.

Un peu plus tard, la vache fit un autre truc surprenant qui témoignait d’une intelligence certaine : avançant à pas pesants, elle passa derrière le plateau d’un étal et, sitôt le marchand distrait par la promesse d’une vente, elle ouvrit la gueule et, quelques secondes plus tard, s’éloignait en tenant dans sa bouche baveuse un imposant couteau de boucher.

Ils suivirent la vache qui quitta les artères commerçantes, traversa un quartier où maisons et pavés cédaient la place aux cahutes et aux ruelles poussiéreuses, puis s’engouffra dans une sorte de décharge à ciel ouvert où survivaient les crève-misère. Dans ce bidonville de Bombay, quelques huttes faites de débris divers se dressaient sur un tapis d’ordures compressées, entre des collines d’immondices. Des nuées de mouches bourdonnaient dans l’air fétide aux relents d’égout et de lait rance. Des enfants escortaient la vache en dansant.

L’animal s’arrêta et passa la tête par l’entrebâillement de la porte d’une maison constituée entièrement d’emballages de lots industriels de fromages. Milo et Suzie regardèrent par-dessus l’échine de la bête et, sitôt que les yeux de Milo se furent habitués à l’obscurité, il hoqueta de surprise et se redressa.

— Qu’est-ce qu’ils ont, ces gens ?

— Ils meurent de faim.

— Des millions de gens meurent de faim, et je n’ai jamais vu ça…

— Ils sont devenus si faibles qu’ils ne peuvent plus ni travailler ni même faire la manche. S’ils ne mangent pas quelque chose très vite, ils mourront.

Suzie suivit la vache dans la cahute. Milo l’imita. À l’intérieur, un homme, une femme, une vieillarde et quatre gosses chétifs s’étonnèrent de voir une vache s’inviter chez eux, mais ils n’avaient même plus la force de la saluer ni de s’offusquer de son intrusion. Ils n’avaient que la peau sur les os. On voyait leur crâne se dessiner sous leurs visages creusés. La vieillarde émit l’hypothèse que la vache n’était autre que l’incarnation de la mort venue les arracher à cette vie de malheur.

— J’en doute, murmura l’homme. Nous ne sommes pas si chanceux…

La vache leva la tête et plaça le couteau sur le sol.

— Mangez-moi, dit-elle.

— La vache ! s’extasia Milo avec à-propos.

D’autres exclamations, de stupeur et de gratitude, fusèrent.

La vache était si humble et noble d’âme qu’elle accepta, pour ne pas le froisser, les remerciements de l’homme, tandis qu’ils s’inclinaient l’un devant l’autre. Suzie caressa le front de la vache qui s’agenouilla avec précaution et mourut dans un calme plein de dignité et de déférence. La famille pria, reconnaissante, puis s’apprêta à jouer du couteau.

— Suzie ? l’interpella Milo, fébrile.

— Hmm ?

— Tu peux m’expliquer ce qui vient de se passer, là ?

— Tu viens de voir une âme atteindre la perfection.

— Parce qu’elle s’est sacrifiée ?

— Pas seulement.

Sur le sol devant eux, la découpe commençait, lentement d’abord, par pur respect.

— Cette vache était bien plus qu’une vache : elle a été de bien nombreuses choses avant de devenir une vache, et, notamment, un bodhisattva de grande réputation prénommé Aishwarya. Elle s’est offerte à cette famille, consciente que ces gens pourraient survivre grâce à sa chair, et elle n’en a conçu ni fierté ni crainte. C’est un état d’esprit fondamental.

Une jeune femme aux yeux magnifiques venait d’apparaître entre eux et observait la famille en train de débiter joyeusement la vache. Suzie et elle se saluèrent d’un petit signe de tête, puis elle disparut.

Milo se frotta le menton.

— Le coup du sacrifice, ça, je peux le faire, affirma-t-il. Enfin, je crois.

Suzie prit un air pensif.

— Toi et cette âme avez beaucoup en commun, dit-elle. Vous entretenez avec autrui un lien particulier et très intense. C’est pour ça que je t’ai emmené ici.

Une mare de sang s’était formée à leurs pieds. La vieille femme, surtout, faisait preuve d’une sauvagerie glaçante, s’attaquant à mains nues aux cartilages de la bête.

— C’est le moment de filer, déclara Suzie.

L’obscurité, le vent.

Ils se tenaient à présent près d’un cours d’eau de l’au-delà, qui serpentait parmi une foule parée de couleurs vives qui agitait des banderoles de soie jaune. Des dirigeables et autres appareils sillonnaient les cieux. L’ancienne vache et bodhisattva, Aishwarya, s’avançait jusqu’à la rivière, un sourire béat sur le visage. La foule s’écarta sur son passage, et elle entra dans la rivière. Sa tête était auréolée d’un nimbe doré flamboyant qui se mua bientôt en anneau de lumière cosmique, baignant les milliers d’âmes et de pierres et de montgolfières, et le vent lui-même d’une perfection absolue.

Bientôt, l’anneau disparut, et tous retournèrent vaquer à leurs occupations, comme si un type avait sorti un mégaphone et hurlé à la foule : « La femme-vache magique qui vient d’atteindre la perfection a quitté la scène, mesdames et messieurs ! Circulez, y a plus rien à voir ! »

De retour dans l’appartement de Milo, Suzie s’effondra sur le canapé du salon, et Milo dans un gros pouf qui vomit aussitôt une gerbe de billes de polystyrène.

— Si une vache peut le faire, j’en suis capable, moi aussi, déclara Milo. Si j’arrive à m’offrir en sacrifice de façon bien noble, alors j’aurai accompli un acte assez parfait pour pouvoir négocier ma non-fusion avec le grand tout. J’ai bon, là ?

— Ce n’est pas qu’une question de sacrifice, Milo. Quand un loup se bouffe la patte pour se libérer d’un piège, ça relève aussi du sacrifice, mais c’est un comportement plus motivé par le désespoir qu’autre chose. Difficile de rattacher ça à la perfection. Pour qu’un sacrifice compte, il faut qu’il soit imprégné d’amour.

— Ah, mais j’en ai à revendre, de l’amour ! s’empressa de lancer Milo. Je t’aime, toi !

— L’amour et être amoureux, ce n’est pas forcément pareil. Être amoureux, c’est purement humain. Ça tient du chimique. L’amour, c’est cosmique. Et moi aussi, je t’aime.

Elle lui prit la main, et un peu d’amour lui remonta le long du bras et explosa en lui comme une supernova : l’espace d’un instant, il se fit le véhicule de merveilles folles, d’astres flamboyants, du temps lui-même ; il pouvait parler espagnol et exister en vingt dimensions. Ce n’était pas très digne, mais ça lui donna quand même une demi-molle.

— Puce…, lâcha-t-il d’une voix sifflante.

— Oh ! Merde, désolée…

Elle déposa un baiser sur sa joue, et Milo recouvra la pleine mesure de sa mollesse.

Ils restèrent assis en silence quelques secondes. Dehors, la lumière qui filtrait par la fenêtre déployait de nouvelles nuances.

— J’ai la dalle, finit par lancer Suzie.

Ils trouvèrent un boui-boui à la déco de bois brut le long de la rivière, Le Godet. Le pianiste, rond comme une queue de pelle, jouait fort dans la salle étouffante ; la bidoche était épicée à en pleurer des oursins, et la bière – « La Bougeotte », une cuvée locale – noire comme l’encre. Typiquement le genre de bouges que ne fréquentaient pas les mamounes, mémés et autres représentants cosmiques du grand tout.

— Pas de Mamoune, pas de Mémé, ce soir ! se réjouit Suzie en s’attaquant à sa première bière et à sa première corbeille d’ailes de poulet. Elles font quoi à part observer, ces deux-là ? Elles regardent les gens vivre leurs vies, regardent les autres s’échiner à faire le boulot, mais à part ça ? Elles s’assoient dans les tribunes et attribuent les bons et les mauvais points.

Elle avait insisté pour se déguiser s’ils sortaient : casquette de base-ball et fausse moustache. Sans ça, les gens la pointaient du doigt en murmurant. La Mort était the célébrité depuis le début des temps, mine de rien.

— Tu fais partie de leur bande, hein…, lui fit remarquer Milo.

— Je sais, répondit-elle. La ferme !

Comme la plupart des conversations des couples qui vivent ensemble depuis huit mille ans, celle-ci, ils l’avaient déjà eue.

— Oh, mais merde ! pesta Suzie en retirant soudain sa fausse moustache couverte de sauce à l’ail.

De son côté, Milo batailla pour que la cuisse de poulet rebelle qu’il s’apprêtait à avaler ne s’autodétruise pas dans sa main. Le Godet n’était pas l’endroit idéal pour manger et papoter en même temps.

Un peu plus tard, ils se promenèrent le long de la rivière.

— Je fais peut-être partie de leur bande, reprit Suzie, mais je ne suis pas comme elles. Elles sont gonflées de nous faire la morale pour cette histoire de… enfin, de couple.

— Ce n’est pas complètement absurde de leur part, en même temps, nuança Milo. Tu es une sorte de déesse, et moi, je ne suis qu’…

— Je ne suis pas une déesse, je te l’ai déjà dit un milliard de fois !

Milo décida de rester silencieux un petit moment, et ils marchèrent ainsi sans prononcer un mot. Une libellule bourdonna à leurs oreilles et s’enfuit sur l’autre rive.

— Je vais raccrocher, déclara Suzie.

Quoi ? s’étonna Milo.

Elle était sérieuse, là ? Était-ce des larmes qu’il voyait rouler sur ses joues ? Suzie ne pleurait quasiment jamais.

— Comment ça, tu vas raccrocher ?

— Ben, tu sais, raccrocher, quoi ! répéta-t-elle en agitant les bras. Quitter mon taf ! J’en ai ras la faux de ces conneries. D’être toujours là à me demander si je ne suis pas en train de faire chavirer le grand canoë cosmique…

— Mais tu as le droit de faire ça ? s’enquit Milo. De démissionner de ton job de la Mort, comme on rend son tablier de serveuse ou de prof de bio ?

— J’en sais rien.

Revenue au-dessus de l’eau, la libellule s’était lancée dans une série de loopings acrobatiques.

Un poisson bondit et la goba.

Milo passa un bras autour des épaules de Suzie.

— Tiens, j’ai une question : quand un poisson mange une libellule dans l’au-delà, est-ce que la libellule va dans l’au-delà ?

— Elle était déjà dans l’au-delà, Milo.

— Oui, justement, c’est toute ma question. Alors ?

— C’est compliqué.

— Dans ta bouche, tout est toujours compliqué.

— Parce que tout est bel et bien d’une putain de complexité.

Une autre libellule vrombit entre eux, quasi identique à la première.

— J’aimerais ouvrir une boutique de bougies, déclara Suzie.

Il lui jeta un regard en coin, un œil fermé.

Une boutique ?

En pratique, ça se passait comment, de gérer une boîte dans l’au-delà ? Oh, il y en avait plein, des boutiques, dans l’au-delà, mais Milo n’avait jamais trop saisi comment tout ce qui touchait à l’argent fonctionnait là-bas : vous pouviez en gagner, mais, en même temps, si vous aviez besoin de quoi que ce soit, il vous suffisait d’aller le chercher en magasin, que vous le payiez ou non. De la même manière, il suffisait d’aller à la banque et de demander de l’argent pour qu’on vous en donne. Comme la plupart de ce qui se trouvait dans l’au-delà, la finance était une composante constamment changeante et toujours nébuleuse. Un jour, il avait dit à Mamoune qu’il n’y comprenait rien. « Dans l’au-delà, l’argent, l’air, c’est tout aussi réel et tangible ! lui avait répondu Mamoune de façon sibylline. C’est à la forme quintessentielle de l’argent que tu as affaire ici, tu te rappelles ? Un idéal. Un concept. »

En résumé, l’argent, ici comme ailleurs, c’était passablement chiant.

Il se tourna vers Suzie et haussa un sourcil dubitatif.

— Une boutique ? Tu veux devenir commerçante ?

— J’imagine plus ma boutique comme une galerie d’art. Les bougies, c’est moi qui les ferais. Avec un tas de formes différentes, tu vois ?

— C’est une idée en l’air, comme ça, pouf, ou…

— Non, non. J’ai envie de fabriquer des bougies depuis toujours. Pour moi, c’est la forme la plus absolue de la sculpture. Imagine que tu fabriques une bougie représentant Michael Jackson, par exemple – mais genre, une pure bougie qui lui ressemble de ouf, super classe et tout –, puis que tu la montres à des gens : « Waouh, c’est le truc le plus mignon que j’aie jamais vu ! » qu’ils s’exclameraient. Et puis là, tu l’allumes, et y a sa tête qui fond… Sans rire, les bougies, c’est dément.

Dans le ciel, la nuit venait de border le crépuscule.

Un saut dans l’eau, suivi d’un gros « splatch ».

— Et tu préférerais faire ça qu’être la Mort ?

— Pas toi ?

Mais grave ! songea-t-il.

— Mais grave ! s’écria-t-il.

Plus tard, au beau milieu de la nuit, Milo s’éveilla et décida aussitôt d’aller se réincarner. Suzie ouvrit les yeux et comprit tout de suite ce qu’il avait en tête.

— Mais tu viens tout juste d’arriver ! protesta-t-elle.

— Je sais, dit-il en dégageant avec délicatesse une mèche rebelle tombée devant les yeux de Suzie. Mais je n’en peux plus : il faut que j’en finisse avec tout ça, ça m’obsède. Je vais donner dans l’amour et le sacrifice comme jamais, et quand je serai de retour, on pourra enfin vivre ensemble.

— T’as pas intérêt à foirer, Milo…

— Amour et sacrifice : intitulé simple et clair. Ce sera du gâteau.

— C’est un brin plus subtil que ça, mon chou.

— Comme si je ne le savais pas, bébé.

Comment ça, plus subtil ?

Elle l’embrassa, puis se retourna et remonta la couverture sur son visage. Elle ne l’accompagnait jamais à la rivière : ça semblait un peu trop tordu d’arriver bras dessus, bras dessous avec la Mort pour une nouvelle naissance.

Une fois sur la berge, il ne se déshabilla pas : c’était inutile. Il pataugea dans l’eau – vaseuse et piquée de roseaux – jusqu’à ce qu’elle lui arrive au genou, plus fraîche et vive au centre de la rivière. Des images défilèrent sur le miroir de l’onde : scènes et identités possibles, clichés de vies qu’il pourrait vivre. Celle-ci ? Non. Celle-ci, alors ? Ah, pas mal… De belles opportunités de donner dans l’amour et le sacrifice. De très belles opportunités, même.

Il fit enfin son choix, un choix terrifiant. N’écoutant que son courage, il plongea.

Un bref choc.

Une pause cosmique saturée de néant.

Et, telle une gerbe de dentifrice jaillissant d’un tube maltraité, Milo émergea une fois de plus dans le monde d’en bas.

OceanofPDF.com