Reincarnation Blues
27. Blue Creek, Michigan, et autres vies
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BLUE CREEK, MICHIGAN, ET AUTRES VIES
Ils furent réincarnés séparément, quelque part dans le passé, et ne se rencontrèrent qu’au seuil de l’âge adulte.
Âgée de seize ans, Suzie travaillait comme femme de ménage à la cathédrale Saint-Thomas de Sauvignon. Un soir, elle entendit des bruits étranges dans la crypte où reposait le pauvre archevêque Guillaume. Ravalant sa peur, elle souleva la plaque de pierre qui en scellait l’entrée, et découvrit là, accroupi pour mieux s’y cacher, un magnifique – et poussiéreux – jeune homme.
— Bonté divine ! Un peu d’air ! lui avait-il lancé.
Ils tombèrent amoureux au premier regard. Ce fut bien pratique, d’ailleurs, car cela aida le jeune homme à confesser à la jeune fille qu’il avait par mégarde refermé le couvercle de pierre derrière lui, alors qu’il tentait de piller la tombe de feu Guillaume ; sans ce coup de foudre, de la même façon, la jeune fille n’aurait pas suggéré au jeune homme de piller les dix-huit autres tombeaux richement décorés de la cathédrale, et de fuir avec elle avant l’aube s’installer en Provence avec leur magot.
— C’est d’accord ! avait acquiescé le jeune homme, avant de la gâter d’un baiser plein de panache et de sensualité.
Ce fut un baiser d’une complétude étrange, riche de mystères et de savoirs antiques.
— Pardieu ! hoqueta Milo.
— Pardieu ! hoqueta Suzie. Le baiser de ouf !
Blue Creek, Michigan, 1882
Milo Falkner et Suzanne Cobb, tous deux dix ans cette année, se rencontrèrent au hasard d’une descente de luge, le jour de l’anniversaire de Milo. Ils ne se donnèrent pas la main tout de suite, mais ne se privèrent pas de deux, trois sourires qui les firent tendrement rougir.
Le père de Milo, épave notoire, était correctement blindé à la bière maison ce soir-là et, donnant fiévreusement de la cravache à ses bêtes, filait sur une route en surplomb de Sand Lake, sous les yeux des deux gosses en pleine descente : un écart sur la gauche, une sortie de route, et il finit sur la couche de glace qui recouvrait le lac.
« Criiic… » protesta le lac une fois ou deux, puis…
« CRAC ! » La surface céda dans un bruit de tonnerre.
Le terrible événement fournit une formidable occasion à Milo et Suzie de se serrer les mitaines. Quand la luge arriva au bas de la pente, ils se donnaient encore la main, le cœur tout chaud.
Lorsque Suzie parla de la descente en luge à ses parents, ils lui imposèrent de ne plus jamais côtoyer Milo et sa « famille de sales rats mécréants », « ces péquenauds nés avec un serpent à la place du cordon ».
Milo écrivit une lettre à Suzie : ils l’interceptèrent avant qu’elle puisse la lire. Il lui en écrivit une autre, mais ils l’interceptèrent également, et Suzie fut punie d’une semaine à recopier des passages de la Bible.
Et puis, stupeur et tremblements, Suzie tomba malade, comme tombaient malades nombre d’enfants à cette époque. Elle devint livide et faiblit à vue d’œil… Et puis, un jour, elle susurra un simple mot en versant une petite larme sur sa petite joue.
— Milo…
C’était si poignant que son père se décida à le faire mander. On alla le chercher et, assis à côté d’elle, il se mit à lui parler de tout et n’importe quoi : de natation, de grenouilles, de son amour des livres. Il lui dit, aussi, qu’il lui apprendrait à chasser les canards.
— Non, pas ça, s’il te plaît…, haleta-t-elle. J’adore les canards…
— OK, les oies, alors.
Et elle survécut.
Son père, qui s’attendait au pire, avait déjà acheté un emplacement au cimetière de Grassby : homme pragmatique s’il en était, il décida de le garder. Il servirait bien un jour.
Les années qui suivirent la guérison de Suzie, il servit surtout à accueillir les pique-niques des deux amoureux.
Mille ans plus tard, sur une planète lointaine, Milo et Suzie, parents exemplaires, contèrent à leurs enfants la plus célèbre histoire de toutes les colonies interstellaires : la parabole de Jonathan Pitiénon et des martyrs d’Europe. Ils leur racontèrent comment ces derniers étaient morts en filmant les atrocités commises par les cartels cupides d’autrefois. Ils leur expliquèrent que les mineurs et mécaniciens de tout le système solaire avaient suivi leur exemple et avaient refusé de poursuivre le travail : certains étaient morts eux aussi en martyrs, mais ils n’avaient cessé la lutte que lorsque les cartels avaient fini par être démantelés.
Tout parent bienveillant et responsable se devait d’enseigner à ses enfants la leçon suivante : si les gens choisissaient la souffrance ou la mort plutôt que l’injustice, alors les personnes malveillantes et cupides ne pourraient plus jamais prendre le pouvoir.
— Cela fait cinquante générations que la justice règne sur la galaxie, disaient-ils à leurs enfants. Alors n’allez pas tout nous fiche en l’air, compris ?
— Promis, répondirent Shaggy et Petite Corvette Rouge.
Blue Creek, Michigan, 1892
Sa première année de fac de droit, Milo devint la première personne à traverser la ville de Petoskey en véhicule motorisé. L’engin en lui-même était un gros truc bruyant, une sorte d’énorme bouilloire en acier coiffée d’une cheminée mastoc.
Les journalistes le suivaient – ils ralentissaient pour ne pas le doubler, pour être exact – à cheval en télégraphiant au mieux le récit de l’événement. Parfois, Milo roulait plusieurs kilomètres sans incidents, majeurs ou mineurs ; d’autres fois, il passait des heures en réparations diverses.
Après quinze jours de voyage, un peu après 20 heures, Milo se présenta à Toastley Hall – un foyer de l’université de Casper –, se rendit dans le bureau de la chaperonne et demanda qu’on aille chercher sa bien-aimée, Miss Suzanne Cobb, de façon qu’il pût l’embrasser devant les photographes.
— Non, répondit la chaperonne, une personne méfiante et aigrie, teigne des blés dans sa vie précédente. Le couvre-feu est fixé à 19 h 50 précises, et les hommes ne sont plus admis après 18 heures.
— S’il vous plaît, insista Milo.
Elle refusa de nouveau, la conversation s’envenima et, bientôt et sous les yeux des journalistes, Milo – le regard mauvais – prit la chaperonne à bras-le-corps, la sortit du foyer, traversa le jardin magnifiquement entretenu, descendit le flanc doux d’une colline, puis jeta la sorcière dans un étang providentiel et bordé de saules du terrain de golf.
De façon pas si étrange, cela ne plut pas à tout le monde : Milo reçut une amende de la part des autorités locales, et fut exclu un an de la fac de droit. Pour s’occuper, il travailla comme fossoyeur au cimetière de Blue Creek.
Un jour d’été qu’elle était venue pique-niquer au cimetière avec son fiancé, Suzie se confia à Milo.
— En septembre dernier, je l’aurais jetée moi-même dans l’étang, cette vieille pie, si je n’avais pas eu peur de faire du mal aux canards.
Et, sur ces mots, elle l’avait embrassé, là, entre deux tombes fraîchement creusées. Ce fut un sacré bon baiser – gourmand et excitant –, du genre de ceux que, par correction, l’on n’aborde pas en public.
Milo et Suzie vécurent aussi en amants qui s’étaient rencontrés à Paris durant l’entre-deux-guerres : lui possédait une caméra, et elle un couple d’oiseaux apprivoisés. Ils firent des films ensemble. De petits courts-métrages crépitants en noir et blanc : une fille qui tirait un chariot de fleurs, avec la bande qui accélérait de plus en plus, jusqu’à ce que la fille semble danser sur des cordages secoués par un géant sous cocaïne ; un homme battu par des gamins des rues ; une femme obèse en train de se dévêtir ; un mari et sa femme… Le résultat avait toujours quelque chose d’un peu grotesque.
Ils filmèrent les oiseaux de Suzie.
Des inconnus sursautant devant une fausse araignée.
Des opiomanes aux corps endormis flairés par des rats.
Deux nains dans un fauteuil roulant.
Un jour, ils filmèrent un orage de bout en bout, avec les petites flaques, les gens qui cavalent et les reflets des éclairs dans les vitrines.
Ils se filmèrent en train de s’éloigner de l’objectif, de descendre une rue : ils passèrent devant un chat, puis, plus loin, devant un type qui jouait de la guitare. Ils marchèrent, marchèrent, s’éloignèrent… Et puis, une ombre furtive et perfide fila à l’anglaise avec leur caméra.
Blue Creek, Michigan, 1897
Suzie et Milo se marièrent. Pendant quelques années, ils vécurent en jeune couple insouciant, la tête remplie de beaux projets : ils chassaient le faisan, la caille et le dindon sauvage, accompagnés de leurs setters irlandais dressés à la traque et la récupération du gibier. Suzie devint la meilleure gâchette des deux : c’était comme si, chaque fois qu’elle faisait feu, un savoir antique aidait à sa visée, comme une évidence.
Leurs deux premiers enfants, Charles et James, arrivèrent, comme prévu, à un an d’intervalle, puis naquit, imprévue, leur petite Edith. La semaine de sa naissance, Gerald Wedge, le procureur du comté de Petoskey, vint confier à Milo une affaire d’assassinat.
— Un jour ou l’autre, il faut entrer dans la cour des grands, lui dit Wedge.
Un homme d’affaires local, Graydon Ornish, avait jeté de chez lui un intrus, Heinrick Mueller, cambrioleur récidiviste. Sauf qu’Ornish ne s’était pas arrêté là : il avait trouvé où vivait Mueller et avait brûlé sa maison. Mueller et sa femme y avaient laissé leur peau.
La communauté – une partie, en tout cas – demanda l’acquittement d’Ornish : les gens clamaient que c’était un homme bon qui n’avait fait que se défendre d’un odieux parasite.
— Il aurait continué à nous voler, renchérit Ornish, et, qui sait, il aurait peut-être fini par blesser quelqu’un !
Un tumulte d’acquiescements : à cette époque, dans le comté de Petoskey comme en bien d’autres, les tribunaux ne faisaient souvent que valider le verdict populaire.
Milo, pourtant, savait garder son jugement objectif et ne se laissait pas influencer si facilement.
— C’est la loi qui doit prévaloir ici, déclara-t-il à l’assemblée belliqueuse et aux jurés indécis. Pas notre ressenti. Nous ne sommes pas ici pour statuer sur la nature de Mr Mueller, mais sur celle des actes commis par Mr Ornish.
Malgré son jeune âge, Milo, grosses lunettes nichées sur un nez aquilin, se tenait devant eux comme un chêne centenaire : quelques années plus tard, plus d’un des témoins de cette plaidoirie raconterait avoir eu l’impression qu’un adulte s’était matérialisé soudain devant une foule de gosses naïfs.
Ornish fut condamné au gibet.
Milo assista à la pendaison, scène intemporelle qui sembla se dérouler sous ses yeux comme une sorte de rêve éveillé : grincement du levier, spasmes du moribond, goutte à goutte d’urine sur le bois de l’estrade, tout cela le blessa dans sa chair, comme la foudre cause parfois aux malheureux qu’elle frappe des brûlures internes.
Cinq ans plus tard, quand Gerald Wedge mourut, les magistrats présents aux funérailles vinrent trouver Milo et lui annoncèrent qu’ils estimeraient naturel qu’il devienne le nouveau procureur du comté.
— Non merci, les amis, répondit-il aux magistrats médusés.
Dès lors, il abandonna son poste de procureur et se fit avocat de la défense.
— Pourquoi ? lui demanda Suzie, intriguée. Que s’est-il passé pour que tu changes de voie ainsi ?
Ce qui s’était passé, c’était que Milo avait fait un rêve d’une intensité folle ; il en faisait souvent. Suzie aussi, d’ailleurs.
— J’ai rêvé, lui expliqua Milo, qu’alors que je vivais dans un village de Zambie, je me suis rendu coupable d’un odieux crime : j’ai violenté quelqu’un, puis j’ai pris son argent. Mais je n’ai pas été puni.
— On ne t’a pas attrapé ?
— Si. Sur-le-champ. Mais, vois-tu, dans ce village, quand une personne commettait un acte préjudiciable, tous les autres habitants se rassemblaient autour d’elle et se mettaient à conter tout le bien qu’elle avait fait dans sa vie. Au final, la récidive était extrêmement rare. C’est d’un système similaire dont nous avons besoin ici : les peines que distribuent les tribunaux ne font que corrompre les criminels un peu plus.
Suzie se souviendrait toutes ses vies de cette soirée, de Milo assis de trois quarts à son bureau à cylindre, un coude calé sur sa paperasse, ses lunettes remontées sur le front, son nez aquilin abandonnant à l’ombre une partie de son visage.
Ils restèrent silencieux quelques secondes, puis Suzie lui déposa un baiser sur le crâne.
— Le moment est peut-être mal choisi, du coup, pour t’annoncer que j’aimerais ouvrir un magasin d’armes à feu…
Milo et Suzie se réincarnèrent encore et encore, et, parfois, leur vie ne se déroula pas exactement comme ils auraient pu l’espérer. Une fois, ils avaient prévu de se marier après le lycée, mais, avant son dix-septième anniversaire, Suzie s’était noyée dans un étang après un arrêt cardiaque. Sa pierre tombale était l’un de ces nouveaux joyaux en marbre poli et gravé. Elle survivrait longtemps au passage des siècles, très longtemps.
Pendant des années, Milo avait vécu avec cette douleur, et c’était comme si son cœur brisé suppliciait sa poitrine d’un millier d’échardes. Peu à peu, il se remit à vivre, lentement, à travailler, à s’occuper de son jardin, à acheter voiture après voiture. Il avait accroché à un mur la photo de Suzie et, cinquante ans après, elle y était encore.
Un demi-siècle plus tard, la pierre tombale de Suzie, inaltérable, n’avait pas l’air moins neuve.
Le dernier été de sa vie, Milo cultiva un potager tout autour de la maison : près de soixante mètres carrés de radis, de carottes, de haricots et d’œillets d’Inde pour éloigner les lapins.
Non, vraiment, parfois, la vie, c’est moche…
Blue Creek, Michigan, 1932
Trente ans après l’annonce de Suzie
Suzie et Milo s’étaient fait construire une nouvelle résidence au-dessus du parcours de golf de leur club de loisirs, et y avaient élevé leurs enfants. Assez vite, réalité vertigineuse, la maison leur sembla vieille : les enfants étaient partis un à un, laissant des trous dans la demeure comme dans un vieil emmental. Charles était à Dartmouth, James à l’université du Michigan et Edith à celle de Miami, dans l’Ohio.
Alors Milo se distancia de son projet, ce gros œuvre qui l’avait occupé trois décennies : un programme de déjudiciarisation pour les jeunes délinquants, qui consistait à les envoyer à l’école plutôt que de les vomir par centaines dans les prisons du comté. Il fit le bilan de cette entreprise et, en homme sage et avisé, son heure venue, sut se retirer.
Suzie, elle, avait acheté tout le bloc d’immeubles qui ceignait son magasin d’armes : les chasseurs du monde entier se vantaient de posséder un fusil Falkner. Elle engrangea bien plus d’argent que Milo en gagna jamais.
Bientôt vint le temps des petits-enfants : Nancy, Kimberly, Wanda, Norman, Andrew, Catherine, Curtis. Charles racheta le cabinet d’avocats local. Edith eut un accident de cheval.
Un jour – leurs petits-enfants étaient ados, alors –, Milo se prit à observer avec attention les intrigantes voitures d’acier garées dans le parking du centre de loisirs, et les avions de ligne qui sillonnaient le ciel. Dans le salon, la radio crépitait des airs nouveaux : du jazz.
Il repensa à l’époque lointaine des descentes en luge : il n’y avait que des chevaux alors. Des chevaux ici, des chevaux là, des chevaux partout.
— Sur quelle folle planète vivons-nous, bon sang ? lâcha-t-il à voix haute.
« Pepsodent et la NBC vous présentent, hurlait la radio, le Pepsodent Show ! »
Des siècles plus tard, lorsque l’humanité et ses propulseurs supraluminiques iraient se perdre dans l’espace, certains colons voulurent emporter avec eux des animaux de compagnie. Les chats semblaient tout désignés pour accompagner ces explorateurs intersidéraux : ils flottaient avec une aisance remarquable. Manifestement, qu’il n’y ait ni haut ni bas ne paraissait pas les gêner le moins du monde. Ils dérivaient peinards, sans embêter personne.
Milo et Suzie, nés dans deux litières différentes à bord d’une station spatiale en orbite autour de Pluton, comptèrent parmi les premiers chats à expérimenter les sauts interstellaires. Véritables fusées à poils, ils filaient d’une écoutille à l’autre, flottaient droit au travers des modules… Ils étaient extrêmement propres et ordonnés, ce qui était un vrai plus et empêchait que de la nourriture ou des poils obstruent les systèmes de ventilation.
En grandissant, leurs corps se firent plus longilignes, leur donnant des formes un brin extraterrestres. Leurs siestes duraient plusieurs années.
Blue Creek, Michigan, 1942
Norman partit à la guerre. On envoya à ses parents, Charles et Lydia, une sorte d’étoile – étrange substitut – à accrocher à leur fenêtre. Milo, faute d’étoile officielle, en découpa une dans du lin et l’accrocha à la fenêtre de la grande maison, du côté opposé du terrain de golf.
Suzie et lui allaient souvent à la chasse : c’était devenu leur moyen à eux de veiller sur leur petit-fils qui combattait sur un front lointain, ils ne savaient trop où. Norman parcourait l’Afrique du Nord, tandis que ses grands-parents parcouraient les champs et les bois qui entouraient Sand Lake. Quand Norman mourut à Anzio, en Italie, ils échangèrent un regard, puis se soutinrent l’un l’autre pour ne pas s’effondrer. Quelques minutes plus tard, ils réunirent leur équipement et partirent chasser comme à l’accoutumée, foulant l’herbe et les blés givrés autour du lac gelé, attentifs sitôt que leurs limiers cessaient de flairer le sol pour humer l’air de leur truffe alerte.
Bientôt, un ours se dressa devant eux, un vieil ours balafré au pelage élimé.
— Limiers ! hurla Milo.
Un ordre simple accompagné d’un geste sans équivoque, et les chiens s’assirent, comme on le leur avait appris. Suzie visa, rapide mais sans empressement.
« Pan ! Pan ! Pan ! » lâcha en rythme le fusil de Suzie.
L’ours gisait, frappé d’une mort soudaine et sans douleur : une balle droit dans l’œil, deux en plein cœur.
— Bon sang, Suzie… Je l’ai vue, l’issue poétique : on le regarde, il nous regarde et, pris de terreur, nous nous retournons, fuyons à toutes jambes et allons clamer à qui veut l’entendre qu’il était si proche que nous pouvions voir les mouchetures de ses iris et le vent dans sa fourrure.
— La vie n’a rien d’un poème, répliqua Suzie.
Une fois chez eux, Milo ressortit acheter des crayons de couleur, et leur confectionna une étoile dorée – pas plus officielle que la première, donc – qu’il accrocha à la fenêtre : il retira celle en lin et la posa sur la table basse, ne pouvant se résoudre à s’en débarrasser. Un peu plus tard, Suzie entra dans la pièce, prit l’étoile et la jeta à la poubelle.
Plus d’une fois, ils se réincarnèrent en France, ce pays du vin. Qui s’en priverait ? Ils vécurent dans des villages, des forêts, des huttes en bord de mer. Ils apprirent le kung-fu, le tricot et plus de façons de faire l’amour que les plus grands amants de l’histoire. Parfois, ils se souvenaient d’autres vies et de ce qu’ils y avaient appris : à sept ans, en 1700 sur l’île de Pâques, ils se souvinrent d’avoir piloté des astronefs. Ils virent les vaisseaux en rêve, sculptèrent des planches de surf à leur image, puis apprirent à voler sur la crête des vagues.
Ils se réincarnèrent en femmes navajos, en dipneustes, en cultivateurs de bananes.
Parfois, ils mouraient ensemble ou à quelques minutes d’intervalle ; d’autres fois, l’un d’eux devait souffrir de longues années de solitude.
Blue Creek, Michigan, 1947
Deux ans après la guerre, le jour de leur cinquantième anniversaire de mariage, Milo et Suzie étaient assis sur la balancelle de leur porche, leurs mains à la peau fine et veinée nouées sur ses genoux à elle. Leurs enfants et petits-enfants s’agitaient à l’intérieur, préparant le dîner. L’étoile dorée était encore accrochée à la fenêtre, en souvenir de Norman.
Les deux chiens, nichés l’un contre l’autre, feignaient le sommeil.
Milo se pencha à l’oreille de Suzie.
— Je suis fier de toi.
Un fumet invitant filtrait sous la porte, comme si la maison soufflait vers eux la bonne odeur des oignons caramélisés et de la tourte à la citrouille.
— Hein ? s’exclama Suzie.
Elle n’entendait plus très bien.
— Je suis fier de toi, répéta-t-il.
Alors elle enserra sa main d’un geste tendre, posa la tête sur son épaule et lâcha un petit rire.
— Oh, ne t’en fais pas, mon amour, lui dit-elle. Moi aussi, j’en ai marre de toi…
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Vous avez terminé Reincarnation Blues
Michael Poore