Reincarnation Blues
15. Soulever des éléphants, jongler avec l’eau
15
SOULEVER DES ÉLÉPHANTS, JONGLER AVEC L’EAU
Milo se réveilla sur le sable, près des eaux claires d’une rivière indolente.
Haut dans le ciel blanc, un petit soleil à la lumière féroce venue du fond des âges.
Blanc javel. Blanc d’os.
Comme chaque fois lui revinrent en mémoire les souvenirs de huit mille ans de vie. Il les accueillit sans lutter, prit la pleine conscience de son être fondamental. Mais il ressentait cette fois quelque chose d’inhabituel : une sorte de spleen qui engourdissait ses entrailles, son âme tout entière. C’était, il le savait bien, la suite logique de son récent suicide. Le fait de mettre fin à ses jours s’accompagnait d’une sensation de vide, et celle-ci ne se dissipait pas d’elle-même lors du passage d’un monde à un autre.
— Prends ton temps, lui conseilla quelqu’un.
C’était un type pâle et fin aux traits anguleux. Des flammes paisibles dansaient dans ses yeux. Il était accroupi dans le sable aux pieds de Milo, avec ses longs cheveux noirs qui lui faisaient comme un châle ou une paire d’ailes.
La Mort. Une autre version. Pas Suzie.
— Où suis-je ? demanda Milo.
— Là où tu dois être, répondit la Mort.
Puis il disparut dans un nuage de poussière et de vent chaud.
Trou du cul.
Un océan de tristesse envahit Milo, le clouant sur place.
Suzie.
Il resta là de longues minutes, incapable de bouger, perdu dans ses souvenirs. Puis il secoua la tête et fit de son mieux pour renouer avec la vie : il s’était forcé à sortir du lit le lundi matin un demi-million de fois au cours de ses vies, alors il avait le coup de main.
Bien… Où suis-je ? se demanda-t-il.
L’au-delà, comme le temps, était infini, mais il avait tout de même l’impression d’avoir été bazardé par-delà ses frontières. C’était un peu comme si, habitué à se réveiller à Lyon, il avait ouvert les yeux sur la Lune.
Au moins, il avait le bon accoutrement pour se balader ici, avec ses robes de Bédouin. Il avait été Bédouin dans une vie antérieure, justement, et il savait qu’il était particulièrement crétin de s’aventurer dans le désert aux heures chaudes. Aussi, il se fit une sorte de tenture avec ses robes et ferma les yeux quelques instants.
Il se réveilla en tremblant de froid, sous un ciel saturé d’étoiles, et marcha de nuit le long de la rivière.
Un peu après l’aube, alors que la température commençait à grimper, il arriva à la source du cours d’eau : une petite oasis pleine de mauvaises herbes parmi lesquelles se dressait un seul et unique dattier. Au-delà de cette insolite trace de vie, le désert s’étendait à perte de vue comme une tortilla balayée par les vents.
Je ferais peut-être mieux de rebrousser chemin…, se dit Milo, espérant que, de l’autre côté, la rivière s’élargirait et qu’il finirait par tomber sur quelque colonie humaine.
Ou alors, il pouvait rester là et devenir l’officiel et bien nommé ermite de la source.
Il pesait le pour et le contre, quand il entendit quelqu’un l’interpeller.
— Coucouuuuuuuu !
Perché sur son cheval, un chamelier s’affichait en haut d’un promontoire proche. Milo le salua de la main. L’homme lui rendit son salut et, d’un geste, engagea sa monture sur la pente qui menait à l’oasis.
Cet homme, découvrit Milo, avait une fort belle barbe et dégageait autant d’assurance que de jovialité.
— Ne vous aurait-on pas trouvé en pleine détresse, monsieur ? demanda l’homme à Milo.
— En pleine indécision, disons, rectifia Milo.
— Vous ne voyagerez pas bien vite à pied, annonça le barbu. Je vous propose, en plus de ma compagnie, le prêt d’un chameau.
Milo inclina légèrement la tête.
— Merci beaucoup. (Il tendit la main.) Je m’appelle Milo.
L’inconnu lui serra la main.
— Akram.
Akram se mit à décharger de ses bêtes son matériel de campement. Milo se rendit utile en menant boire sa monture.
La tente d’Akram était frappée d’un logo façon réclame en lettres argentées : « AKRAM LE REMARQUABLE ».
— Remarquable à quel égard ? l’interrogea Milo.
Était-il astronome ? Agent de fourrière ? Barbier ?
— Remarquable jongleur, répondit Akram, qui se mit à jongler avec les sardines avant de les planter dans le sable.
— Mais, pourquoi remarquable ? s’étonna Milo. Pourquoi pas l’Incroyable Akram, ou Akram le Prodigieux ?
Akram baissa les yeux.
— La modestie, je suppose.
Le jongleur se montra généreux au point de partager sa tente avec Milo. Ils dormirent toute la journée pour échapper à la chaleur insoutenable. Milo rêva de Suzie. Au loin, dans les ténèbres, il entendait sa voix.
« Milo ! » appelait-elle d’une voix presque imperceptible.
Était-ce un signe ? Était-elle encore en ce monde, dans l’au-delà ? Au crépuscule, Akram le réveilla en lui secouant l’épaule.
— Milo !
— Suzie ? croassa-t-il.
— Non, pas exactement.
S’ensuivit une heure à replier la tente, à charger les montures et à préparer du café fraîchement moulu sur un feu de camp. Après quoi, Milo grimpa sur le chameau que lui prêtait Akram.
La bestiole tenta de le mordre et y parvint un peu.
Milo n’en prit pas ombrage : à sa place, il ne serait sans doute pas ravi qu’un inconnu grimpe sur son dos. Ils allaient prendre le temps de s’apprivoiser, le chameau et lui, et ils s’entendraient de mieux en mieux.
Plus tard, pourtant, le chameau allait là où bon lui semblait, malgré les hurlements de Milo qui s’excitait sur les rênes. Akram devait chaque fois le rejoindre au trot et le remettre sur le bon chemin. Bien entendu, une poignée de minutes plus tard, le chameau recommençait à n’en faire qu’à sa tête.
— Assalāmu alaykoum, murmurait Akram chaque fois qu’il redirigeait l’animal.
— Assalāmu alaykoum… Ça signifie : « Dieu est bon », n’est-ce pas ? demanda Milo.
— À peu près.
— En ce cas, pourquoi faut-il le répéter chaque fois que ce chameau – remarquable, soit dit en passant – se met à dév…
— Parce que cela vaut mieux que de jurer. Les jurons salissent l’âme. Je suis navré que ce chameau vous cause tant d’ennui.
Milo alla piocher dans sa propre vie de Bédouin l’expression de la reconnaissance et de la vertu.
— Satan est une brave bête, rassura-t-il Akram. Il est simplement un peu têtu. Est-ce un jeune chameau ?
— Il est jeune, oui.
— En ce cas, je suis convaincu qu’il s’assagira et vous offrira ses bons et loyaux services pendant de longues années.
— Si vous l’estimez tant que ça, dit Akram, il est à vous. Je vous l’offre avec joie.
Oh, la canaille !
Malheureusement, refuser un cadeau était fort impoli, alors…
— Assalāmu alaykoum, le remercia Milo en inclinant la tête.
Le cheval d’Akram se redressa fièrement, manifestement heureux à en danser les claquettes dans le sable.
— C’est un superbe cheval que vous avez là, dit Milo.
Akram ne répondit pas.
La nuit étoilée lui sembla bien longue et enchaîna sur une journée accablante – rendue plus chaude encore par le vent – qu’ils passèrent à somnoler dans la tente. S’ensuivit une autre nuit étoilée. Et puis, une heure après la tombée de la nuit, ce second soir, des lumières apparurent à l’horizon. Peu à peu, le sable céda la place à de l’herbe tendre, et des palmiers s’élevaient tout autour d’eux : ils se trouvaient aux abords d’une vaste oasis.
Assez vaste, d’ailleurs, pour que s’y dressent des bâtiments. Les rues étaient éclairées par des bougies et autres lanternes colorées, et animées par les locaux. Il flottait dans l’air des odeurs de nourriture, d’encens, d’animaux et de feu de bois.
Satan fit de son mieux pour gâcher le plaisir de l’instant en vomissant, parant ses babines d’un long et épais filet de bave et de morve mêlées, qui laissait derrière eux comme une grosse traîne d’escargot. Les gens le regardaient passer en grimaçant.
Milo se focalisa sur ce que l’instant leur offrait d’agréable.
Je pourrais m’installer ici quelque temps, se dit-il. Longtemps, même.
Sous des dehors réjouissants, cette pensée dissimulait surtout chez Milo cette impression un peu triste qu’il n’avait pas spécialement de raison d’être ailleurs.
Ils passèrent une partie de la nuit à l’oasis, assez longtemps pour se régaler de bière et de quelques poulets. Ils repartirent ensuite dans le désert, au milieu de ce voisinage éphémère et fluctuant établi par d’autres nomades, et y installèrent leur campement.
Le lendemain, Akram intégra Milo à son remarquable spectacle.
Tout se déroula ainsi…
— Que diriez-vous de venir en ville avec moi ? l’invita Akram en le réveillant à midi. Je vais prendre le petit déjeuner et, peut-être, faire une représentation.
— Pourquoi pas, oui, répondit Milo en haussant les épaules.
Ils quittèrent la tente et les animaux sanglés juste derrière, et se rendirent au cœur de l’oasis. Milo fit remarquer à Akram qu’il n’emportait pas de quoi jongler.
— C’est-y pas mystérieux ? répondit Akram, sans rien ajouter.
Sur le chemin du bazar, Milo se rendit compte que bien des amuseurs publics étaient déjà au turbin : il n’y avait pas un centimètre carré où ne s’illustrait pas quelque artiste au talent singulier. Et chacun de s’échiner pour arrêter les passants, attirer leur attention et, avec un peu de chance, obtenir quelques pièces de monnaie.
Des jongleurs, il y en avait déjà, d’ailleurs. Certains meilleurs que d’autres. On trouvait aussi des charmeurs de serpents, des camelots, des musiciens, des caricaturistes, des diseuses de bonne aventure, des maquilleurs, des bodypainters…
Ces représentations n’étaient pas toutes question de talent. Parfois, la performance tenait davantage du mystique, comme avec cet homme qui s’était noué le corps de façon complexe et, pour un dollar, proposait aux passants de le dénouer. Milo essaya, sans succès. Il y avait aussi cette femme capable de parler aux animaux et, prudemment dissimulé derrière un rideau de toile, cet homme qui, pour cinq billets, vous pondait un collier d’or par l’anus.
Si tout cela était fort fascinant, Milo n’en éprouvait pas moins un certain malaise : tous ces gens traînaient manifestement dans l’au-delà depuis belle lurette et ne semblaient pas spécialement pressés d’être réincarnés. Pour quelque raison nébuleuse, ils s’étaient fait une place à la lisière des mondes.
Que recherchaient-ils ? L’anonymat ? L’apathie ?
— À quand remonte votre dernière vie terrestre ? demanda Milo à Akram.
— C’était il y a cinq ans, répondit le jongleur. Peut-être plus.
Ils marquèrent une halte pour déguster du café et des burritos.
— Et vous comptez rempiler quand, exactement ?
Akram soupira et continua de mâcher quelques secondes avant de répondre.
— Obong et Glee, les deux femmes qui me conseillent – tout le monde a deux femmes pour le conseiller, hein ? –, eh bien, elles sont arrivées sous forme de tempête de sable, un jour, et m’ont suggéré de retourner sur terre comme conseiller fiscal. Je leur ai dit que j’y réfléchirais… et j’y ai réfléchi un bon moment. Durant ma dernière vie, j’ai passé sept ans dans le coma. Ne le prenez pas mal, Milo, mais le monde des vivants ne m’intéresse pas plus que ça. (Milo voulut lui poser une autre question, mais Akram l’en empêcha et poursuivit.) J’ai le sentiment qu’elles ne me laisseront pas errer ainsi pour toujours. Si je continue comme ça, je vais finir par foutre en l’air le précieux équilibre cosmique et, j’en suis sûr, je vais me réincarner en vendeuse, en mulet ou en grain de café, et ce sera affligeant. Non, non, Milo, plus de questions, s’il vous plaît. Je n’aspire qu’à un peu de tranquillité.
Ils achetèrent à Milo sa propre tente.
— Non que la colocation me dérange, expliqua Akram, mais s’il me vient l’envie un soir d’inviter chez moi quelques hôtes…
— Très bien, message reçu.
Et voilà que Milo se trimballait dans le bazar l’épaule chargée d’un instable barda de toile et de mâts de tente, si encombrant que, d’un côté, il le handicapait d’un angle mort. Milo se tourna donc pour voir où était Akram.
Celui-ci avait disparu.
— Akram ?
La foule grouillait autour de lui. Pas de réponse.
Et puis, une scène attira son regard : à quelques pas de lui s’éleva de la foule un objet brillant qui refléta le soleil en plein vol – c’était une lampe en cuivre, le genre dans lequel on fait brûler de l’huile –, puis retomba.
Une seconde plus tard, elle s’éleva de nouveau, suivie d’un bol en bois.
Une autre seconde, et la lampe s’éleva une troisième fois dans les airs, suivie du bol, d’un panier, d’un chapeau et d’une sorte de brumisateur. La foule avait commencé à se disperser pour faire place à l’énergumène responsable d’autant de spectaculaire et, bien entendu, il s’agissait d’Akram.
Pas besoin d’être un génie pour comprendre qu’il avait, sans crier gare, récupéré sur l’étal d’un camelot un lot de marchandises avec lesquelles il jonglait allégrement. Furieux, le marchand fulminait devant lui.
— Bonnes gens ! lança Akram à la foule. Pour vous aujourd’hui, un fabuleux – et gracieux – spectacle de sorcellerie éolienne ! Je vous recommande vivement, après la représentation, d’aller jeter un coup d’œil à l’étal de cet homme distingué qu’est… C’est quoi, votre nom ? Bill ? L’étal de cet homme distingué qu’est Bill ! En plus d’être incroyablement aérodynamiques, ces articles sont d’une irréprochable qualité et d’un prix défiant toute concurrence !
Apaisé, Bill le camelot déposa les armes, et Milo lui restitua les marchandises avec lesquelles Akram avait attiré l’attention des passants.
— Bien ! Maintenant, que l’on m’envoie quelque chose avec quoi jongler ! s’écria Akram en faisant craquer ses phalanges.
On lui lança une paire de sandales et un chapeau de paille auxquels il fit décrire de longues courbes lentes et expertes.
— Ne me dites pas que vous n’avez rien de plus stimulant !
— Ça, par exemple ? s’enquit quelqu’un dans la foule, avant de lui jeter un… truc… long en forme de point d’interrogation, un peu, et puis qui bougeait et…
— Bon sang de bonsoir ! hurla Milo, imité par une tripotée d’autres spectateurs aux jurons de même acabit.
Un serpent !
Akram, lui aussi, poussa un hurlement, mais attrapa la créature en vol et, bientôt, tournoyaient le chapeau, les sandales et le serpent qui sifflait, se tortillait, tentait de mordre, mais le jongleur, malgré ses grimaces, partit d’un grand éclat de rire.
La foule lui fit une ovation. Il restitua les sandales et le chapeau à leur propriétaire, puis laissa le serpent glisser le long de son bras et disparaître dans la foule. Certains sursautèrent sur son passage, mais la plupart des spectateurs restèrent pour assister à la suite du spectacle.
Et ils en furent récompensés.
Akram exécuta son numéro de jonglage pendant une demi-heure supplémentaire, recevant de la foule couteaux, briques, braises et tabourets.
Il semblait on ne pouvait plus à l’aise, même lorsqu’on lui lança un plein sac de balles de golf, balles qu’il récupéra dans les airs à la vitesse de l’éclair, si rapide que mains et sphères blanches formaient devant le public comme un nuage de brume. Oh, il y avait bien quelques ratés, mais sitôt qu’un objet lui échappait, il le remettait avec aisance dans la boucle du bout de la sandale, le sourire aux lèvres.
Son seul véritable échec – mais il serait de mauvaise foi de le qualifier ainsi, au fond –, ce fut quand une femme lui lança un seau d’eau. Pas le seau en lui-même : l’eau du seau. Akram, ruisselant de flotte, n’avait pas bronché, et s’était contenté de saluer l’insolente au seau vide d’une brève révérence.
— Mes félicitations, madame ! Vous m’avez offert de découvrir la seule chose avec laquelle je ne puis jongler.
La foule applaudit, Akram acheva son spectacle en jonglant avec trois jolies jeunes filles, puis il récupéra les dons des spectateurs et fit signe à Milo de le suivre.
— Nous sommes riches ! s’exclama-t-il. Pour quelques heures, en tout cas. Ce soir, c’est bière et fromage au four !
Il eut la gentillesse de transporter quelques minutes la tente de Milo, tandis qu’ils quittaient la ville.
— Vous avez une force surhumaine…, commenta Milo en repensant aux trois jeunes filles.
Akram haussa les épaules.
— Tout est dans le poignet.
Plus tard, après avoir copieusement bu et mangé, ils luttaient pour monter la tente de Milo quand ce dernier se tourna vers Akram.
— J’veux bosser avec toi…, dit Milo que l’alcool avait fait passer au tutoiement.
— Je travaille seul, rétorqua Akram après un joli hoquet.
S’ils parvinrent à stabiliser un côté de la tente, l’autre s’effondra pitoyablement.
— Dieu est grand, lâcha Milo au lieu de jurer. Tu sais, Akram : si j’étais ton partenaire, on pourrait jongler en se faisant des passes. Et puis, on pourrait échanger je ne sais quel baratin pour amuser le public. Ce serait mieux que de rester à sourire seul devant la foule.
— Une fois de plus, Milo, c’est non. J’aimerais écrire un livre, tu sais, ou me lancer dans l’élevage de chevaux.
La tente entière s’effondra.
— Oh, laisse tomber, va…, maugréa Milo. Autant voir ça comme un immense sac de couchage hors de prix.
Sur ces mots, il abandonna Akram et partit mener les animaux à l’étang. Tandis qu’ils buvaient, Milo s’assit les pieds dans l’eau et tenta de jongler avec trois cailloux. Il ne put faire mieux que maintenir deux pierres en l’air pendant que la troisième s’écrasait dans le sable ou plongeait dans l’eau.
— Faut choper la technique, déclara une voix derrière lui.
Milo se retourna : Akram était là et jonglait avec des balles de jonglage.
— Je peux t’apprendre à jongler en moins de cinq minutes, annonça Akram. C’est assez simple. Lève-toi.
Milo obéit, et Akram lui tendit deux balles.
— Prends-en une dans chaque main, lui expliqua Akram, puis jette celle que tu as en main gauche vers ta main droite, de façon à finir avec les deux balles dans la même main. (Milo s’exécuta… Facile.) Maintenant, tu refais ça, sauf que, quand la première balle est encore en l’air, tu lances la deuxième de façon qu’elle la croise et, celle-ci, tu la rattrapes avec ta main gauche.
Milo dut s’y reprendre à deux ou trois reprises, mais il finit par y arriver.
— Voilà, tu sais tout, conclut Akram dans un haussement d’épaules. Tu jettes, tu croises, et rebelote.
Après quelques minutes d’entraînement, Milo parvint à faire tournoyer les trois balles dans les airs.
— Waouh ! lâcha Milo. La classe !
— Écoute, Milo, voici ce qu’on va faire : maintenant que je t’ai enseigné la technique de base, à toi de deviner comment jongler avec plus de trois balles. Quand tu arriveras à t’en sortir avec sept, je te montrerai comment jongler avec des couteaux sans t’en planter un dans l’œil.
— Eh bien… Merci. C’est vraiment… gentil. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
— Les voies de l’esprit sont impénétrables…, répondit Akram en s’éloignant.
Milo venait de trouver de nouveau un sens à la vie.
Il fut ainsi le modeste élève du grand maître, l’apprenti du sorcier. C’était un rôle qu’il connaissait, bien entendu : durant ses milliers de vies, il avait ainsi appris le kung-fu, le pilotage d’avion, les truanderies des salles de billard, avait remporté de grands championnats de poker et brillé comme danseuse étoile. Il savait par expérience comment s’entraîner et s’entraîner encore, jusqu’à ce que la maîtrise donne à la discipline des airs d’art magique.
Ce n’était pas facile, de fait. S’il était une chose dont l’apprentissage était préalable à toute autre formation digne d’intérêt, c’était la patience. Il fallait se faire à l’idée que, pour réussir quoi que ce soit d’un peu complexe, il fallait s’y entraîner un millier de fois ; pour réussir cette même chose de façon remarquable, il fallait taper dans le million, et ainsi de suite. En résumé, la maîtrise n’avait rien à voir avec la magie, c’était une simple question d’entraînement.
« Coupe du bois, transporte de l’eau », comme le disent les bouddhistes.
Ainsi, Milo travailla dur : il menait boire les animaux, les nourrissait, il observait Akram, et il s’entraînait sans relâche. Cela devint son quotidien, sa nouvelle vie.
Bien entendu, nul ne pouvait s’investir à ce point sans une motivation profonde. Or, Milo en avait une : il voulait pouvoir enthousiasmer les foules comme le faisait Akram. Qui plus est, il voulait atteindre cet état d’apaisement mystique qui se lisait sur le visage du maître lorsqu’il jonglait avec des couteaux, des chaussures ou des chatons comme s’ils n’étaient pas là ou presque.
Parfois, Milo rêvait de jonglerie plutôt que de Suzie.
Parfois.
— Qui est-ce, cette Suzie ? lui demanda Akram un matin qu’ils mangeaient des beignets au bazar.
— Pourquoi cette question ?
— Tu prononces son prénom, la nuit.
Milo ne voulait pas en parler. Ni même y penser. Ou en rêver. Il se fourra un beignet entier dans la bouche et leva les yeux vers le soleil.
— Comme tu voudras, Milo, commenta le maître. De toute évidence, ce mystère a pour toi son importance, en tout cas. Maintenant, mâche, veux-tu.
Comment jongler avec plus de trois objets ?
Milo étudia Akram, accomplit divers exercices, faisant tournoyer des heures ses bras dans le vide, s’assouplissant les mains. Il apprit à faire rouler les billes de marbre entre ses doigts, multipliait les pompes dans le sable. Satan se plaisait à le mordre et à le piétiner quand il faisait des pompes, d’ailleurs, aussi fallait-il qu’il s’entraîne en esquivant les assauts de la bête.
L’illumination le frappa de son éclat de la manière la plus inattendue : il avait jonglé toute la matinée avec ses balles en essayant de nouvelles façons de les faire passer d’une main à l’autre, quand la solution le percuta comme la foudre.
Renseigne-toi !
Aussi, Milo se rendit au bazar et aborda un grand jongleur au regard sinistre à la fin de sa représentation.
— Si vous me montrez comment jongler avec plus de trois objets, je vous file cinquante billets.
— Faut les lancer plus haut, répondit le jongleur.
— Et plus vite, non ?
— Non. Juste plus haut.
Et le type empocha son argent et disparut dans la foule.
Tadaaam !
Milo s’entraîna un mois entier, puis alla trouver Akram.
— Tiens, regarde ça…
— Ce n’est pas vraiment le moment, Milo, répondit Akram, occupé à une pile de feuillets, un stylo à la main. Je t’avais dit que j’avais l’intention d’écrire un livre, eh bien, je m’y suis mis. J’écris mon autobiographie, et j’y parle même de mon enseignement.
Milo jeta cinq balles en l’air : si Akram n’en parut pas spécialement impressionné, il s’arrêta tout de même d’écrire.
Milo ajouta une sixième balle, puis une septième.
Les balles s’élevaient plus haut, formant au-dessus de lui une sorte de croissant de lune.
— J’ai déjà vu pire, commenta Akram. En même temps, tu as eu un mois pour…
Milo ajouta de nouvelles balles à sa démonstration, les tirant une à une de ses robes : il en ajouta une, puis deux, puis dix. Chaque fois qu’il en sortait une d’une main, il continuait à jongler avec l’autre.
Akram en resta bouche bée. Il posa son stylo.
Milo récupéra les balles une à une et les rangea dans les plis de ses robes.
— Pas mal, non ?
— Bien ! Très bien ! le complimenta le maître, les yeux pétillants comme un enfant devant le père Noël.
— Qu’écrivais-tu, quand je suis arrivé ? demanda Milo. Comment s’appelle ton bouquin, d’ailleurs ?
— Mon livre ? Le jour où Milo et Akram le Remarquable devinrent partenaires de jonglerie !
Milo s’inclina, révérencieux.
— Dieu est bon, déclara Akram.
— Mais grave, acquiesça Milo.
Dès lors, ils s’entraînèrent ensemble, s’échangeant leurs projectiles, et Akram, enfin, put jouer son rôle de professeur.
— Il y a un petit secret que tu dois connaître, révéla-t-il à Milo, tandis qu’ils se passaient sans finir sept balles de jonglage, si tu veux pouvoir jongler avec n’importe quel objet que t’envoient les spectateurs.
— Comme le serpent, l’autre fois ?
— Exactement.
— Je peux savoir ce que c’est ?
— Une fois en l’air, un objet tournoie selon trois axes : ce que tu dois réussir à faire, c’est en neutraliser deux de façon qu’il n’aille plus que de haut en bas.
C’est ce jour-là que l’entraînement de Milo devint plus complexe, bien plus technique, et il passa ses journées entre répétitions et observations scientifiques. Il lançait tel ou tel objet, analysait le déplacement de chacun dans l’air. Il connaissait tout cela en partie, bien sûr, car durant nombre de ses vies, il avait œuvré comme scientifique. Il avait aussi été trapéziste, lanceur au base-ball et épéiste.
Les jours passèrent : il s’entraînait, se blessait et s’entraînait encore.
Akram, lui, travaillait à rédiger son livre dont il faisait lire parfois à Milo un ou deux passages dignes d’intérêt.
— J’ai jonglé avec un éléphant, un jour, confia-t-il à Milo en lui tendant son livre. Lis donc.
— Selon le passage, s’étonna Milo, tu ne jonglais avec rien d’autre que l’éléphant. Est-ce que ça compte ?
— Ça compte, quand c’est un éléphant.
— Akram, bon sang, tu es d’une force prodigieuse !
— Disons que je suis aussi fort que le réclame mon art. Ni plus ni moins. Allez, file faire tes pompes.
Milo fit mille pompes avec Satan sur le dos : le chameau se plut même à le couvrir de bave et d’une sorte de ganache suspecte.
Les jours passèrent encore. Les nomades allaient et venaient dans l’oasis. Milo rêvait. L’au-delà et la terre menaient leur petite vie. Les vents désertiques balayaient les dunes, érodant ceci, ensablant cela, comme des vents du désert, quoi.
La première fois qu’ils se produisirent au bazar, ce fut Milo qui lança la représentation. Il s’empara de trois tee-shirts « Dans le désert, je joue mon CHAUD ! » sur l’étal d’un jeune marchand.
Quelques secondes plus tard, les tee-shirts virevoltaient dans les airs, gracieux comme des cygnes.
— Ooooh ! lâcha la foule alentour comme un seul homme en formant un cercle autour de lui.
— Bonjour à toutes et à tous ! salua Milo. Mes amis, préparez-vous à une démonstration de jonglage scientifique des plus surlecufiantes ! Je vous recommande vivement, après la représentation, d’aller jeter un coup d’œil à l’étal de cet homme distingué qu’est… C’est quoi, votre nom ? Moudi ? L’étal de cet homme distingué qu’est Moudi !
Moudi s’apaisa.
Le spectacle suivait toujours le même schéma : Milo demandait à la foule de lui lancer quelques objets, et les spectateurs lui jetaient leurs sandales, un Frisbee… Il jonglait avec, devant lui, dans son dos. Un jour, il s’amusait avec trois dindes et une douzaine d’œufs quand il déclara…
— Ne me dites pas que vous n’avez rien de plus palpitant à m’offrir ?
Et, sur ces mots, on lui lança un bébé.
Le nourrisson jaillit, hurlant, de la foule, vrilla par-dessus les spectateurs du premier rang.
Milo manqua de se figer d’effroi et, comme toute l’assemblée, écarquilla les yeux, bouche bée… et le réceptionna sur son avant-bras, calant avec délicatesse et fluidité sa tête au creux de sa paume !
Mais voilà que, soudain, on lui en jeta un autre, de bébé ! Puis un autre !
Milo n’avait pas le choix : ses réflexes aiguisés, il les rattrapa et, la seconde suivante, il jonglait avec trois bambins en pleurs.
La foule approcha comme un seul homme, les mains tendues, inquiète, avançant, reculant, avançant, reculant encore : personne ne voulait perturber les mouvements du jongleur. Et l’assistance de grossir, gonflée par le vacarme : de tout le bazar, on accourait, découvrait et restait, médusé, le souffle coupé.
Mais, bien vite, Milo – qui avait été père, mère et bébé bien des fois au cours de ses précédentes vies – se rendit compte que quelque chose clochait : ces bébés lui semblaient bien raides, leurs cris bien trop répétitifs…
Des poupées.
Une canaille lui avait envoyé des poupées arrachées à l’étal d’un couple de marchands proches qui… Ah, eh bien voilà, un couple de marchands proches qui rappliquaient justement en agitant les bras !
Un, deux, trois : Milo leur renvoya leurs articles.
Un, deux, trois : la foule comprit enfin.
S’ensuivirent quelques secondes d’un silence troublé et hésitant, puis… un tonnerre d’applaudissements qui dura une éternité.
Akram était là, abasourdi par la performance et aussi rassuré que tout un chacun.
— Salue ton public et filons d’ici, dit Akram à Milo en s’approchant.
— Mais ! protesta Milo. On n’a pas encore jonglé en tandem avec les épées et l…
— Tu ne peux espérer mieux que ce que tu viens de leur offrir, lui expliqua Akram. Achève toujours ton numéro après son bouquet final, quel qu’il soit. Allez, filons !
Milo salua la foule, récupéra son tas de pièces, puis Akram et lui allèrent s’acheter des tacos. Et voilà, Milo venait de faire ses débuts de jongleur professionnel.
Cette nuit-là, il fit un rêve aussi merveilleux que terrible : lors de son numéro, un spectateur lui lançait une femme. Suzie.
— Suzie ! hurla-t-il en rêve, la rattrapant avec une dextérité et une grâce expertes.
— C’est inutile, Milo, lui dit-elle.
Avant même qu’il puisse lui répondre, le cosmos l’arracha à lui une fois de plus, l’étira jusque dans l’oubli, tandis que sa paume abandonnait la joue de Milo.
— Nooon !
Ses doigts s’allongeaient, doux, chauds sur son visage, alors qu’elle disparaissait, filait d’une dimension à l’autre et…
Milo s’éveilla. Il sentait encore la douceur et la chaleur de la main de Suzie sur sa joue. Au-dessus de lui, dans l’obscurité, un souffle tiède doublé de bruits de mâchouillements baveux. Une longue silhouette sombre lancée à l’intérieur de sa tente…
— Roh, fion de gazelle, Satan ! hurla Milo en repoussant d’un coup sec la tête de l’animal.
Il sortit précipitamment, manquant de renverser sa tente.
Titubant dans la nuit, il essuya d’une main son visage en sueur – et couvert de bave de chameau –, tout en cherchant du regard le seau d’eau à la lueur des étoiles.
— Milo ! l’interpella Akram en sortant de sa tente. Milo, que se passe-t-il ? Tu ne te sens pas bien ? Sommes-nous assiégés ?
Milo lui expliqua la situation en crachotant le mucus de Satan.
Akram se mit à rire.
— Ce n’est pas drôle, répliqua Milo. Ses mesquineries font de ma vie un enfer.
— Je vais te dire pourquoi c’est drôle, répondit Akram. Primo : oui, c’est un vicelard. C’est un chameau, après tout. Deusio, et c’est le plus amusant : tu sembles ne pas saisir du tout la raison pour laquelle il t’accorde autant d’attention. Ne comprends-tu pas qu’il t’aime ?
Milo s’assit dans le sable. Il resta silencieux. Akram, lui, partit leur acheter des roulés à la cannelle. Son maître avait raison. Milo le sentait, au fond. Il sentit son cœur s’attendrir à cette seule pensée. Mais il restait une chose qu’il ne saisissait pas…
— Pourquoi ? demanda-t-il à Akram à son retour.
Akram haussa les épaules, tendit à Milo un roulé à la cannelle, et ils mangèrent en silence.
— Parce que tu es gentil avec lui, finit-il par suggérer à Milo, et ce, malgré ses défauts ? Ou peut-être parce que tu as été une chamelle dans une vie antérieure ? Qui sait !
Satan sortit de la tente de Milo, s’approcha de lui et souffla sur son visage. Milo leva une main et caressa l’encolure de l’animal.
Satan émit un bruit ignoble et lui mordilla le bras avec tendresse.
Le lendemain, Milo et Akram parvinrent à jongler en tandem, s’échangeant de jolies jeunes filles, des pommes qu’ils croquaient avant de les renvoyer, des couteaux, des torches enflammées, des bibelots en porcelaine et de petites figurines en verre.
En une sorte de slow-motion hollywoodien, ils jonglèrent même avec des bulles et des ballons.
Ils regagnèrent leurs tentes leurs sacs remplis d’argent.
Les jours se succédèrent.
Une fois, sur une idée émise et orchestrée par Milo, ils jonglèrent avec des seaux remplis d’eau, prouesse de force et d’endurance. Lors d’un autre numéro, ils jonglèrent avec des balles de caoutchouc en simulant, de quelques rebonds, une sorte de gigantesque machine à pop-corn.
Très vite, il devint manifeste que l’élève avait dépassé le maître.
Akram ne semblait pas du genre jaloux et, au fil du temps, son livre traitait de plus en plus de Milo et de moins en moins de lui-même. Du jour où Milo avait jonglé avec trois femmes endormies sans les réveiller ; de celui où il avait jonglé avec un tas bien ordonné de briques qu’il avait peu à peu relancées trois mètres plus loin en un tas tout aussi ordonné ; des fois – nombreuses – où Milo hurlait « Suzie ! » dans son sommeil et refusait ensuite d’en parler, ronchonnant comme un gosse s’il le pressait un peu trop de questions. De toute évidence, il était en plein déni, ce petit : il cachait un secret.
Un soir, Akram vint trouver Milo et se planta devant lui : assis, les yeux rivés sur la lune, il malaxait le sable avec nervosité. Satan s’était installé près de lui et dormait en ronflant comme un moteur à vapeur saturé de vomi.
— Mon ami, lui dit Akram, tu as besoin de te changer les idées. Allons en ville mettre un peu de piment dans ton quotidien.
— Ça va, répondit Milo d’une voix à peine audible.
Akram soupira.
— Tu ne peux pas t’oublier dans le travail, insista-t-il.
Milo sortit un peu de sa torpeur.
— Je ne m’oublie nulle part, je me concentre : c’est comme ça qu’on accède à la maîtrise. En te voyant, les gens te prennent pour un type obsessionnel, mais toi, tu es le seul à comprendre véritablement ta démarche et son but.
— Et ce but, c’est ?
— La perfection.
— Perfection, mon cul ! Et je te le dis avec tout le respect que je te dois. Tu fuis quelque chose, voilà tout.
— Toi aussi, Akram, comme la plupart des gens. On tente tous de repousser l’inéluctable le plus longtemps possible, de le tenir à bonne distance.
— Tu as raison. C’est tout à fait vrai. Tu marques un point. Cela étant, jamais je n’ai vu personne en arriver à de tels excès. Tu t’entraînes, tu exécutes ton numéro, tu dors, et tu viens t’asseoir ici avec ton chameau démoniaque… Est-ce une vie, même dans l’au-delà ?
— Ça, c’est mon problème.
Milo cessa de malmener le sable, et Akram partit seul en ville.
Le lendemain, de nouveaux arrivants se présentèrent à l’oasis et traversèrent le bazar à dos d’éléphants.
— Des éléphants, annonça Milo à Akram.
— Des éléphants, oui ! s’enthousiasma Akram. Quelles magnifiques et majestueuses créatures ! As-tu déjà été réincarné en éléphant ? Moi, oui, à l’époque de… (Milo dévisageait les animaux d’un regard peu rassurant.) Milo… N’y pense même pas.
Mais Milo s’approchait déjà du premier – et du plus grand – des éléphants, un animal superbe drapé de tissu brodé de joyaux : il avait les défenses peintes et transportait plusieurs nomades bien vêtus dans son howdah. Milo s’adressa avec jovialité aux nomades qui semblaient amusés par ce qu’il leur racontait.
— Milo ! aboya Akram en venant se caler à côté de lui. Non !
— Tu y es bien arrivé.
Akram se tritura les pouces.
— J’y suis arrivé, oui et non…
— C’est dans ton bouquin…
— Oui, ça et plein d’autres choses. Ce n’est qu’un livre, hein.
Les nomades descendirent du howdah, et Milo vint se placer sous l’éléphant.
— Dieu est bon, lâcha Akram. Et il protège les inconscients.
Sauf que pas tellement.
Milo tremblait, poussant de toutes ses forces le ventre énorme de l’animal. Jusqu’au dernier muscle de son corps – et ils avaient gonflé de sacrée belle manière depuis le début de son apprentissage – vibrait sous l’effort, mais le souci pour Milo, c’était que son entreprise n’avait pas de réel espoir de réussite. L’éléphant grogna. Non qu’il fût gêné : pour tout dire, il semblait même vouloir aider l’étrange bipède à la détermination terrifiante qui s’échinait sous lui. Seulement, il ne comprenait pas exactement ce qu’il était censé faire, l’animal.
Malheureusement pour Milo, certaines actions relèvent de l’impossible : l’être a ses limites, le cosmos ses absolus.
À l’aide de l’une de ses sandales, Akram traça un cercle dans la poussière pour délimiter scène et tribune. Peut-être son ami avait-il besoin d’une telle leçon d’humilité. Peut-être qu’après cela ils quitteraient la ville, s’expatrieraient quelques mois.
Et puis, tout à coup, le cul de l’animal fut soulevé de terre ; un chouia, mais tout de même !
— Ooooh ! s’extasia la foule.
L’éléphant trompeta discrètement, surpris peut-être, et, une longue seconde plus tard, les pattes avant de l’animal s’élevèrent à leur tour.
Un silence total et médusé envahit l’assemblée.
Cela ne dura pas bien longtemps, et le pachyderme ne fut pas hissé bien haut – une petite dizaine de centimètres, à peine –, mais il était indéniable que l’espace d’un instant, là, sous les yeux de tous, un homme soulevait un éléphant.
Après un « PFIOUU ! » exténué, Milo tomba à genoux, l’éléphant retomba sans grand heurt, et la foule exulta en lui lançant une pluie de pièces.
Akram fusa vers son ami, invita d’une main l’éléphant à se pousser, puis aida Milo à se relever : sauf que Milo, après s’être redressé à moitié, retomba comme un soufflé au rabais.
— Je crois que je me suis brisé le corps entier.
— Tu t’attendais à quoi, en même temps !
— À soulever un éléphant, et c’est ce que j’ai fait.
Akram empoigna Milo, le cala sur son épaule façon pompier, puis l’emmena hors de la ville.
— On était loin du numéro de jonglerie, quand même.
— Garde tes remarques pour ton livre, rétorqua Milo avant de s’évanouir.
De s’endormir, plutôt. Akram l’installa dans sa tente et alla le voir de temps à autre, enjambant chaque fois Satan installé au côté de Milo.
Peu à peu, le sommeil se mua en coma. En demi-coma, peut-être, puisque Milo se réveillait parfois, buvait un peu, grignotait, mais finissait toujours par retomber comme une souche dans un sommeil profond.
Les jours s’écoulèrent – cela dura une semaine pour être exact – et, au beau milieu d’une nuit fraîche et venteuse, quelqu’un vint soulever le battant en toile de la tente d’Akram : c’était Milo qui se tenait là dans l’obscurité. Akram alluma une bougie.
Oui, c’était bien Milo, finalement réveillé et en bonne forme, semblait-il. Il était peut-être un peu plus mince désormais, mais ça avait l’air d’aller. Tout du moins, c’est ce que se dit Akram avant de voir le regard de son ami.
Déjà, avant l’épisode de l’éléphant, les yeux de Milo s’étaient mis à briller d’une lueur étrange et insondable. Eh bien, cette même lueur s’était intensifiée, comme si une pleine semaine de rêveries l’avait attisée.
— Je suis venu te dire au revoir, mon ami, annonça Milo. Et te faire savoir combien je te suis reconnaissant pour tout ce que tu as fait.
— Au revoir ? Mais, Milo – Dieu est bon ! –, où crois-tu donc aller comme ça ? Tu n’es pas en état de…
— Je dois partir, m’isoler, l’interrompit Milo. Je dois apprendre à jongler avec de l’eau.
Dehors, le vent redoubla.
Satan rota.
— Milo, écoute, je t’en prie : personne ne peut jongler avec de l’eau ! Entends-moi bien : l’éléphant, ce n’était qu’une question de seuil de difficulté. Il était lourd, plus lourd que tout le reste, mais, au moins, il avait une consistance qui te permettait de le saisir, de le manipuler…
Akram s’abandonna à un silence consterné.
— Dieu est bon, conclut Milo.
Et il quitta la tente.
Pendant une semaine, il traversa le désert sur le dos de Satan, laissant le chameau aller où bon lui semblait. Quelle importance, de toute façon ? Il s’assouplissait les doigts encore et toujours, jonglait avec des pierres.
Au bout d’une semaine, donc, et par un hasard total, Milo se retrouva près de l’oasis où il avait rencontré Akram pour la première fois, à la source de ce cours d’eau qui menait on ne savait où. Là, il s’arrêta, planta sa tente et trempa les mains dans l’onde.
Les voyageurs qui le croisèrent ici lui donnèrent bien des noms : l’ermite jongleur, l’ermite scrutateur, l’ermite qui fout de l’eau partout ou l’ermite au chameau diabolique.
S’ils avaient de la chance, les Bédouins le trouvaient d’humeur relativement sociable, et il jonglait pour eux avec des noix, des cailloux, des boules de boue, voire leur organisait un spectacle, jonglant avec tout ce qu’ils lui lançaient. D’autres fois, on le trouvait assis tout au bord de l’eau : le regard fixe, il ne clignait jamais des yeux. Ce n’était pas son reflet qu’il semblait observer, mais quelque chose situé plus profond, si profond que cela échappait à la vue. Parfois, aussi, on le trouvait qui barbotait dans l’eau comme un gosse, et jamais il ne paraissait embarrassé d’être ainsi pris sur le fait. Quoi qu’il en fût, il se montrait toujours généreux et accueillant, quand bien même un brin renfermé. Son chameau, lui – et bien malheureusement –, était intenable, mais qui peut blâmer un homme pour la malice de son chameau ? Encore moins un saint homme, ce qu’à leurs yeux Milo était indubitablement.
Les étoiles tournaient dans le ciel, la lune et le soleil poursuivaient sans faute leur course quotidienne, et le désert avançait en vagues lentes, muant sans finir.
Un jour que Milo regardait dans l’eau en essayant non d’y voir le visage de Suzie, mais d’y découvrir le secret qui donnerait à l’élément sa substance, un grand voyageur vêtu d’une éclatante robe verte arriva de l’aval. Masqué par le bas de sa coiffe, il s’appuyait sur une grande canne de marche.
— Ah ! lança le nouvel arrivant en s’approchant. Te voilà !
Milo leva la tête et cilla. Parfois, ici, il lui arrivait d’avoir des hallucinations.
Ce voyageur, cependant, était bel et bien réel. C’était une femme. Elle retira sa coiffe, s’agenouilla et tendit vers Milo deux grosses paluches d’un autre monde.
— Mamoune…, croassa-t-il en la laissant le prendre dans ses bras.
Il lui trouva un peu de nourriture, alla lui chercher une tasse dans sa tente, et prévint son chameau qu’il avait tout intérêt à ne pas vomir sur la dame. Ils s’assirent pour prendre leur repas sans rien dire, jusqu’à ce que le soleil disparaisse sous l’horizon.
— Par toutes les flammes de l’enfer, Milo, qu’est-ce qui t’a pris ?
Il marmonna une réponse inintelligible à propos d’eau et de jonglerie.
— Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi crétin, Milo. On ne peut pas jongler avec de l’eau.
— Si j’y arrivais, malgré tout, ce serait une preuve de perfection, non ?
Mamoune défit sa robe et entra dans l’onde.
— Alors, c’est cela, le fin mot de l’histoire ? lui demanda-t-elle, dubitative, en flottant sur le reflet des étoiles. Parce que ce que tu fais dans l’au-delà ne compte pas, tu sais… Tu le sais, hein ?
Milo dit qu’il s’en doutait un tout petit peu, au fond.
— Tu sais très bien ce que c’est, le fin mot de l’histoire.
Elle nagea si loin dans la pénombre qu’elle ne fut bientôt qu’une forme vague, une ombre, une voix.
— Oui. Bien sûr que je le sais.
Silence.
Milo était pas mal doué en silence. Il laissa celui-ci durer un sacré bout de temps.
— Si l’Âmultime l’a engloutie, finit-il par dire, à quoi bon ?
Mamoune se rapprocha de lui et, d’une grande main chaude et rassurante, lui saisit une cheville.
— Ça, tu es le seul à pouvoir y répondre. C’est à toi de choisir, Milo : soit tu restes ici à bouder comme un enfant, soit tu prends ton destin en main. Peut-être que tu n’obtiendras pas ce que tu cherches, c’est certain… Mais quoi, alors ? Tu vas abandonner, comme ça, baisser les bras ? (Milo s’apprêtait à réagir, mais elle l’interrompit.) Regarde-toi…, lâcha Mamoune, dépitée.
Milo se regarda. Ça lui prit quelques secondes, le temps que ses yeux s’habituent à la lueur des étoiles, mais il finit par voir – pour la première fois depuis bien longtemps – son reflet dans l’eau.
Il n’y avait plus grand-chose à voir qu’un squelette, ou peu s’en fallait : la peau sur les os, les yeux caves… Ses robes faisaient sur lui comme un linceul.
— Retourne au cycle, Milo. Retourne au cycle et essaie.
— Que veux-tu que j’essaie ? lâcha-t-il d’une voix râpeuse.
— Ce que je veux que tu essaies ? (Ah, ça y est, elle était en pétard.) Tu te moques de moi ? T’es con-con ou quoi, petit égoïste ? D’atteindre la perfection, bien sûr ! Tente quelque chose ! C’était quoi, tiens, la vie la plus chouette que tu aies vécue ? Enfin, chouette, ce n’est peut-être pas le mot le plus adapté à ce que j’essaie de te d…
— Quand j’étais le capitaine Gworkon, répondit Milo.
— Oui ? D’accord. Plutôt pas mal comme choix. Eh bien, tu crois que le capitaine Gworkon serait resté planté là, assis dans le désert, calé comme un vieux flan devant son reflet ? Non ! Il s’en serait retourné au cycle, et il aurait passé une autre vie à…
— Jongler ?
Mamoune enserra plus fort sa cheville.
— Milo, bon sang, si tu crois qu…
— Tout doux, je plaisante. Il s’en serait retourné au cycle et aurait passé une autre vie à se démener pour éradiquer le mal.
Il se leva et commença à défaire ses robes. Derrière lui, Satan se leva aussi.
Pourquoi pas, après tout ? Elle avait peut-être raison. Il y avait dans la naissance quelque chose de l’égarement, aussi, alors pourquoi pas ?
— Va, dit Mamoune. Va combattre le mal. Combats-le à la perfection, puis reviens-nous. Tu verras que tu changeras d’avis sur tout ça.
Et mon cul, c’est du poulet, tout ça…, songea Milo.
Mais il se força. Après tout, n’était-il pas le taulier du cycle avec son demi-million de lundis matin au compteur ? S’il y avait quelque chose que les sages, hommes et femmes, savaient bien faire, c’était de tordre le cou à l’apitoiement ou à quelque autre obsession, mettre un pied devant l’autre et aller de l’avant.
Vous comprenez, non ? Vous feriez quoi, à sa place ?
Ben, comme le sage que vous êtes, vous entrez dans l’eau sombre d’une oasis paumée, et vous commencez à faire votre choix parmi toutes les existences possibles qui défilent devant vous. Sauf que, alors que vous vous apprêtez à plonger, il faut qu’une sorte de beuglement déchirant s’élève de la berge, et vous vous retournez, et il y a cet animal là-bas, sur le sable, qui vous regarde, ce gros animal dégueu qui ne peut piffrer personne à part vous. Il vous aime, même, ce con, parce que, qui sait, il vous prend peut-être pour une chamelle un peu chelou. Et puis, il a ce regard qu’ont les bêtes quand elles ne savent pas si vous reviendrez ou pas. Et vous, ben, vous avez eu et avez été assez de chiens pour savoir que ça fait plus de mal qu’autre chose de rebrousser chemin pour un dernier adieu, mais vous le faites quand même. Et l’animal vous bave dessus, vous salope le pantalon, le pull, et son petit cœur éclate, le vôtre aussi, tous les cœurs du monde éclatent comme une poêlée de pop-corn au milieu de ce vieux désert de merde, et vous avez les boules, vous vous faites pitié, et c’est dans cet état d’esprit merdique que vous plongez et que l’eau vous prend, vous fait tout oublier, tout, à l’exception de ce qui fait la singularité essentielle de votre être, cette capsule de sauvetage dans laquelle se jette votre âme, avant de filer droit vers votre neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-huitième vie.
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