Reincarnation Blues

Michael Poore · Chapitre 16 sur 29 · partie 1/3

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Reincarnation Blues

14. Le scandale du rien-que-deux-coups-vite-fait

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

14

 

LE SCANDALE DU RIEN-QUE-DEUX-COUPS-VITE-FAIT

 

King’s College, Christminster, planète Bridger, an 3417

Un vieux pont de pierre.

Un matin primordial, nimbé de brouillard et de menace. Une rivière de brume s’écoulait sous le pont, flanquée d’un rivage tout aussi embrumé. La nappe se dissipa, dévoilant la berge avant l’aube, et une église apparut, comme surgie du fond des âges. On distinguait au loin une tour surmontée d’une horloge.

Trois paires d’avirons de bois s’élevaient, puis perçaient l’eau et le voile de brouillard comme des lances. De sous le pont tonnaient des voix puissantes et enjouées.

« Chef de nage, tout doux ! »

« Vitesse de croisière, les gars ! Un, deux… »

« Trois, mains en bas, et on pousse ! »

Sur la berge, des cris d’encouragement et d’acclamation d’un public à peine visible.

« Hourra ! »

« Allez, on maintient le rythme ! Ouais, comme ça ! »

Quelque part dans la brume, une équipe franchit une ligne d’arrivée imaginaire. La foule exulta, partagée entre cris de joie et huées.

La brume se dispersa et révéla plus d’une centaine de garçons vêtus de veston et de cravate d’école. Parmi eux, les robes et les cheveux gris de leurs professeurs.

Un coup de feu distant, et l’assemblée se fit silencieuse : tous les spectateurs se tournèrent comme un seul homme vers l’amont, les yeux rivés au-delà du pont, prêts à assister à la course suivante.

Tous ? Non, car il se trouva que Mr Daniel Aigremiche, vice-doyen, s’était frayé un chemin parmi la foule à coups d’excuses, jusqu’à la robe vertigineuse et l’air perpétuellement sévère de William Ballot, professeur de théologie, dont il tapota le bras.

— Qu’y a-t-il, Aigremiche ? maugréa Ballot.

— C’est l’Oie Frousienne, murmura Aigremiche. Elle a été volée au Club Damoclès. On suspecte le Cercle de l’Orge-Maïs.

Quand bien même il peinait un peu à y croire, Ballot, conseiller de la faculté de l’Orge-Maïs, leva un sourcil horrifié : c’était, malgré tout, une tradition bien ancrée, chez le Cercle de l’Orge-Maïs, que de filer avec la sacro-sainte Oie Frousienne du Club Damoclès, de même que le Club Damoclès mettait un point d’honneur à dérober les légendaires Ossements d’Orge-Maïs à la première occasion.

L’Oie Frousienne était une antique oie empaillée – abattue par le roi Édouard II de la Terre, fondateur du King’s College –, « sinbol de kamaradri », transportée, toujours, avec une grande solennité, et placée devant les frères lors des réunions. Les Ossements d’Orge-Maïs, quant à eux – et si l’on en croyait quelque sombre savoir occulte –, étaient les restes d’un certain Jonathan Poore, prêtre cannibale notoire.

Depuis la création du cercle, il y a près d’un siècle, l’Oie Frousienne était dérobée une ou deux fois par an. Les Ossements, eux, n’avaient été volés qu’une seule fois, et le frère qui avait eu le malheur de s’endormir pendant son tour de garde ce soir-là gisait, selon la légende, sous le réfectoire d’Oxbridge Hall.

— Venez donc dans mon bureau, suggéra Aigremiche. Nous appellerons Ruminol, de la sécurité, et il vous expliquera ce qu…

— Inutile, rétorqua Ballot, accompagnant le mot d’un geste plein d’autorité. Pas cette fois.

— Mais il…, balbutia Aigremiche.

Ballot le fit taire d’un regard glacial.

— Mes garçons ont beau être d’indécrottables pécheurs, ils n’y sont pour rien. Pas cette fois. Je ne ferai intervenir la police qu’en cas de nécessité.

Il ne lui en fallut pas plus pour congédier Aigremiche : les crépitements subtils de son aura suffirent à convaincre le doyen de repartir d’où il venait, la queue entre les jambes, manquant, par là même, la victoire aussi triomphale qu’inattendue – et de quatre coups de rames ! – des frères du Cercle de l’Église Ronde lors de la deuxième course.

Ballot enseignait à ses élèves en seigneur des ténèbres : ses étudiants les plus sérieux le vénéraient. Les dilettantes, eux, faisaient la grimace dès qu’il avait le dos tourné, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que ce que disaient les élèves les plus anciens était vrai : Ballot avait des yeux derrière la tête et des oreilles partout.

— Ballot a quelque chose de démoniaque, déclaraient ses acolytes. Comme tous les grands noms de l’histoire religieuse.

D’ordinaire, Ballot déjeunait dans le Réfectoire du Lavoir. Mais pas ce jour-là. Au grand étonnement de sa femme, il rentra chez lui et lui demanda de lui servir une assiette de ce qu’elle avait préparé pour Milo. Milo, c’était leur turbulent fils de huit ans : il allait au Nid du Moineau, une école primaire rattachée à l’université où était inscrite la marmaille des employés des facs. C’était une sorte de garderie où on lisait Chaucer aux enfants.

Ainsi, Victoria, l’épouse de Ballot, lui déposa un baiser sur la joue, puis lui prépara un sandwich aux rillettes accompagné d’un verre de lait. Elle reprit ensuite son ménage, abandonnant Ballot à table. Il attendait là, les mains nouées sur les genoux, quand Milo déboula avec fracas dans la cuisine, les cheveux en bataille, avec son bermuda et sa cravate d’élève de primaire.

Ballot aurait apprécié que son fils s’arrête devant lui, médusé, l’air admiratif, mais Milo se contenta d’un « Salut, papa ! » doublé d’un bref signe de la main – à la propreté douteuse –, tandis qu’il passait près de lui à toute berzingue, sortant de la pièce aussi vite qu’il y était entré.

Ballot terrifiait tout le monde sur Bridger à l’exception de son propre fils, ce qui le déroutait au plus haut point. Bien entendu, il ignorait que son fils, âme antique, avait vécu près de dix mille existences. Qu’il avait incarné à peu près tout, du roi au têtard.

Ballot attendit encore, mordit dans son sandwich.

En récompense de sa patience, le petit reparut, la cravate démise, la chemise folle, les chaussures absentes, mais le visage et les mains propres. Il se hissa sur sa chaise et, avec une déférence toute singulière, concentra son attention sur son assiette.

— Pourquoi t’es rentré ? demanda bientôt le gamin, la bouche pleine.

— Je te laisse y aller de tes hypothèses, répondit Ballot.

L’enfant mangea son repas en dévisageant son père : on aurait pu voir les rouages de son esprit s’activer, comme ils s’activaient dans le crâne des enfants depuis des millions d’années, en ces instants où, tels de petits joueurs de poker, ils se demandent s’il faut tenter le bluff ou se coucher.

— J’ai caché l’Oie Frousienne dans mon placard, avoua Milo, avant de s’attaquer à son verre de lait. Je comptais la peindre en bleu – enfin, je sais pas trop pour la couleur – et dessiner plein de petits points dessus.

Il fit disparaître d’un coup de langue sa moustache de lait.

Les Orge-Maïs, un regroupement de vingt-cinq gaillards de dix-neuf ans, peinaient à se carapater ne serait-ce qu’une fois l’an avec l’Oie, et encore, ils faisaient hurler toutes les alarmes du Club Damoclès. Bien malgré lui, Ballot ne put s’empêcher d’être impressionné.

— Raconte-moi comment tu as fait, dit-il.

— Je risque d’être puni ? demanda le garçon.

— Bien sûr, que tu risques d’être puni, ne sois pas idiot. Comment t’y es-tu pris ?

Ballot traquait, sur le visage de son fils, le moindre indice d’une crise d’asthme. Plus jeune, lorsqu’il était en situation de stress ou qu’il se faisait surprendre en pleine bêtise, Milo avait parfois le visage qui virait à l’écarlate, et il peinait à respirer. Depuis, la maladie avait été génétiquement inhibée, mais le garçonnet éprouvait encore, lorsqu’on le grondait, quelques difficultés respiratoires.

Sauf que, depuis quelque temps, cela n’arrivait plus.

— Comment t’as deviné ?

— Jeune homme…

— J’te dis comment j’ai fait, si tu m’dis comment t’as deviné.

— Hier soir, pendant le dîner, tu m’as demandé pourquoi l’oie était un symbole de camaraderie, et je t’ai expliqué que ces oiseaux n’abandonnaient jamais un congénère blessé. L’une des oies se détache du groupe et reste avec le blessé jusqu’à ce qu’il se rétablisse ou meure. Ça t’a amusé, sans trop que je sache pourquoi. Quand j’ai appris que l’Oie Frousienne avait disparu, j’ai assemblé les pièces du puzzle et j’ai compris ce qui s’était passé. C’est le genre de méfaits qui te ressemblent. Bien : comment as-tu fait ?

— Parfois, ils la déplacent. J’rentrais de l’école quand l’un des frères l’a sortie, l’a posée près de sa voiture, puis est retourné dans l’bâtiment pour récupérer ses clés.

— Tu as réussi à aller du foyer du Club Damoclès jusqu’à la maison, avec l’Oie Frousienne dans les mains, sans que personne ne te remarque et ne t’en empêche ?

— Je l’avais pas dans les mains. Je suis rentré avec la voiture.

Ballot lâcha son sandwich.

— Je te demande pardon ?

— C’était un jeu d’enfant.

— Comment est-ce que tu as pu faire démarrer la voiture sans les clés ? (Le gamin perdit soudain son insolence et riva les yeux au plancher.) Est-ce que tu l’as fait démarrer… par la pensée ?

Le gamin acquiesça.

Ballot avait interdit à son fils d’avoir recours à ce don-ci. Il devait attendre quelques années encore, le temps que son cerveau soit parfaitement formé : c’était dans son intérêt. Des études menées au King’s College avaient démontré que les facultés de télékinésie pouvaient décroître si les personnes concernées commençaient à les utiliser trop jeunes.

— Où l’as-tu laissée, la voiture ?

— Rue du Surdon, près du monument aux morts.

Ballot se leva.

— Ta chemise : dans ton pantalon, ordonna-t-il à Milo. Et retrouve-moi ces chaussures.

Quand son fils fut enfin présentable, le professeur Ballot le conduisit au commissariat et l’obligea à avouer son larcin.

Pour un enfant de huit ans, le vol était puni d’un an de mise à l’épreuve. À la demande de Ballot, le tribunal imposa aussi à Milo le port d’un point Dawson, un minuscule dispositif aux allures de grain de beauté capable de parasiter ses capacités de psychokinésie. Quand son père était dans les parages, Milo le calait pile entre ses deux yeux, bien en évidence. Si son père en conçut une quelconque culpabilité, il n’en laissa rien paraître.

Les quelques années qui suivirent, Milo se concentra sur ses ambitieux objectifs scolaires. Il lisait, apprenait au fil des ans, brillait aux examens et remportait des prix. En somme, il grandissait en usant de son énergie – qu’il dépensait avant cela à déplacer des objets – au développement, plus traditionnel, de son intellect.

Et ses efforts furent récompensés. À quinze ans, on lui décerna une bourse universitaire pour intégrer le prestigieux King’s College où, après des résultats stratosphériques aux examens d’évaluation, il fut autorisé à suivre un cursus d’astrophysique, option hyperespace.

En apprenant la nouvelle, son père avait levé haut les sourcils en lâchant un « Hmmpf ! » qui trahissait sa surprise. Il n’était pas spécialement fier de son fils, mais impressionné. On ne l’avait pas autorisé à étudier la neurologie appliquée : son point Dawson ayant reparamétré ses synapses, il avait perdu ses talents de télékinésie. C’était un peu comme être amputé d’un membre ou privé d’un sens, mais, avec une détermination sans faille, Milo en chassa le souvenir et alla de l’avant.

C’est qu’on a une chance d’y arriver, dis donc…, murmura un jour à son âme une voix antédiluvienne.

L’entrée à l’université ne fut pas une mince affaire pour Milo. Certes, c’était une période difficile pour la plupart des gens, mais Milo devait assumer d’être bien plus jeune que ses pairs de première année, en plus d’être le fils d’un des professeurs. La majeure partie des étudiants du King’s College étaient des gosses de riches. Milo, lui, en avait dans la tête bien plus que dans le portefeuille. Fort heureusement, cela dit, son intelligence lui avait valu le respect de ses camarades, sans compter qu’il profitait encore d’une certaine notoriété, lui qui avait un jour volé l’Oie Frousienne.

Il releva les mêmes défis que tout adolescent au cours de ses études : il redoubla d’efforts pour avoir l’air cool, séduisant, et se retenir de se pétrir la quenelle toutes les cinq minutes. Les étudiantes n’avaient rien à voir avec les filles qu’il avait côtoyées au collège : celles-ci le terrifiaient.

Les filles de la fac me terrifient ! lança-t-il, comme un cri d’alerte à l’homme sage et millénaire qui vivait en lui, et qu’il apprenait à connaître et à écouter un peu plus chaque jour.

Malheureusement, ce Milo du fond des âges ne lui fut pas d’un grand secours avec les filles de la fac : même les voix dans son esprit paniquaient en leur présence.

La chance tourna un peu lorsqu’il voulut rouler des mécaniques en défiant le professeur Basmado Ngatu en littérature, module 232, « Colonisation : poésie de la résistance ». Le professeur Ngatu, un homme fin à la peau sombre et à la tête lourde de savoir et de majesté académique, n’était pas du genre à donner la leçon : c’était un adepte de la discussion, un poseur de questions.

— Pourquoi, demanda-t-il un jour en faisant les cent pas devant le tableau noir, pensez-vous que Zachary Heridia a rédigé son attaque contre le cartel de l’oxygène en vers plutôt que sous forme épistolaire ? Et pourquoi l’avoir publiée là où les alliés du cartel ne pourraient le découvrir ?

La plupart des étudiants consultèrent aussitôt leurs manuels, tandis que leur « poisson » lévitait en prenant des notes au-dessus de leur épaule gauche. Croiser le regard de Ngatu était fort risqué, mais Milo se montra audacieux.

— Monsieur Ballot ?

— Monsieur, je me demande si le choix d’Heridia n’a pas été purement artistique. Et s’il avait écrit en vers et n’avait publié son texte sur des forums littéraires que parce qu’il trouvait cela plus beau ainsi ?

Ngatu se rendit à grands pas dans les gradins, son poisson doré filant à sa suite, puis dévisagea Milo par-dessus ses lunettes d’un autre temps.

— La Suffocation d’Émeline K, dit-il, a été écrit trois jours après l’embargo sur l’oxygène décrété contre les terraformeurs de Ganymède et publié la semaine suivante. Cet embargo a coûté la vie à quatre mille personnes, et six cents autres ont été envoyées sur les îles prisons de Callisto. Et vous suggérez qu’Heridia, dont la propre sœur est décédée durant l’intoxication jovienne, supposément accidentelle, au monoxyde, s’inquiétait davantage de l’art que de l’éveil des consciences ?

Les étudiants avaient tous levé le nez de leurs livres.

Milo fit « non » de la tête.

— L’un n’exclut pas l’autre, répondit-il. L’art peut englober responsabilité civique et préoccupation esthétique. « C’est tout un », pour citer Emily Dickinson. Et je pense que c’est exactement ce que pensait Heridia, quand il a pris cette décision : il s’est rendu compte que son message n’aurait jamais autant de puissance que s’il le rendait beau et le présentait à un public qui, en saisissant toute l’ironie de la démarche, en serait bouleversé.

— Bouleversé ? répéta Ngatu en grimaçant. Vous pensez donc que cet auteur a voulu provoquer une réaction purement émotionnelle, plutôt que…

— Les gens sont des êtres complexes, lança une voix dans l’amphithéâtre.

Toutes les têtes se tournèrent vers l’étudiante qui venait d’intervenir. Ally Shepard.

— Mademoiselle Shepard ? l’encouragea Ngatu.

Ally Shepard haussa les épaules.

— Il y a plein de raisons qui ont pu pousser Heridia à écrire en vers. Je crois que c’est là qu’il voulait en venir, balbutia-t-elle en désignant Milo d’une main.

Et quelle main magnifique ! Ally Shepard était telle une île ensoleillée importée ici des tropiques ! Dans son uniforme du King’s College, elle était adorable comme une portée de chatons dans un bas de laine, et il n’y avait pas un centimètre carré de son corps que Milo ne s’imaginait pas gâter de petites caresses. Pour tout dire, la vaste majorité des garçons et quelques filles de King’s College partageaient tout à fait ce fantasme. Ally Shepard était à la fois présidente et comédienne phare du Club Porridge, la réputée troupe de théâtre du campus. Elle était probablement ce qu’à King’s College on pouvait le plus légitimement qualifier de célébrité.

Une célébrité qui en avait dans le crâne, qui plus est.

— Je trouve risqué de tenter de déterminer les raisons pour lesquelles quelqu’un a écrit un poème. C’est d’une complexité folle, parce qu’on est forcément tenté de trouver une logique à la chose. On peut toujours essayer de rationaliser, mais nous n’en sommes pas moins incapables de saisir pleinement la labilité et le tumulte permanent qui animent l’esprit humain.

Elle se tourna vers Milo et lui adressa un clin d’œil.

— Je dirais…, commença Ngatu en redescendant jusqu’à son tableau, que votre argument mérite considération. Aussi, efforçons-nous de répondre à cette question : comment l’artiste peut-il influencer le stratège politique avec lequel il partage l’esprit d’un individu, et vice versa ?

Milo ne l’écoutait plus : son univers était tout entier focalisé sur Ally Shepard, Ally dont il n’osait même pas croiser le regard. Il avait beau s’évertuer à paraître cool, à avoir l’air plus mûr que ses quinze ans, il n’arrivait guère qu’à rester planté sur son banc, les joues rouges, le regard perdu, et se sentant de plus en plus à l’étroit dans son caleçon.

La semaine suivante, Milo traversa une sorte de crise identitaire : qu’était-il, au juste ? Un petit prodige que la promotion de première année exhibait comme un trophée, un sourire amusé aux lèvres ? Avait-il, au contraire, réussi à faire oublier leur différence d’âge ? Avait-il la carrure d’un futur lord Byron, sombre et inquiétant ? Il s’imaginait sur des clichés en noir et blanc, ou filmé à son insu…

La réponse ne se ferait pas attendre : d’un jour à l’autre, les différents clubs universitaires enverraient leurs invitations automnales, et il saurait alors à quoi s’en tenir. Au King’s College, les futurs grands de ce monde recevaient la leur, jamais les étudiants médiocres ni les petits prodiges…

Les invitations – à l’ancienne, manuscrites sur papier – furent glissées sous les portes des chambres par un matin d’octobre humide accompagné d’un tourbillon de feuilles mortes.

Milo ne reçut pas d’invitation du Club Damoclès. En revanche, il reçut de chaleureuses sollicitations d’Orge-Maïs, de la Confrérie de Tycho – une fraternité scientifique –, des Harrison – un cercle littéraire à qui l’on devait la publication de l’Ilion –, de la Troupe universitaire de la Bêche et – ça alors ! – du Club Porridge.

Il se disait qu’il allait devoir demander à son père l’autorisation d’entrer dans l’une ou l’autre de ces fraternités, quand son poisson sonna.

— Milo ? grogna son père. Écoute, si tu n’as rien de prévu… Oh ! Comment vas-tu, dis-moi ?

Milo venait d’entendre vaguement la voix de sa mère enjoignant à son père de se montrer un minimum chaleureux.

— Bien, papa. Et maman et toi, ça va ?

— Ça va. Ta mère aimerait te proposer, si tu le peux, de venir dîner à la maison ce vendredi. Elle ne t’a pas vu depuis un moment.

Et merde ! Lord Byron avait mieux à faire que de dîner avec môman et pôpa !

— Avec grand plaisir, répondit-il tout de même.

— Excellent. Rendez-vous à 17 heures, repas à 18 heures. Bonne journée !

Le poisson s’éteignit.

— Ah, tant que je t’ai sous la main : j’aurais besoin de ta permission pour rejoindre la Confrérie de Tycho, les Harrison, la Troupe de la Bêche et le Club Porridge, vieille raclure de bidet…

Autant dire que, le vendredi venu, Milo se rendit chez ses parents en traînant la patte. À midi, ses cours terminés, il erra sur le campus, futur écrivain et scientifique, les mains dans les poches. Le vent dans les cheveux, il avait l’air d’un poète. Il déambula parmi les noisetiers vertigineux, longea la route pavée qui reliait Stowe Hall et le terrain de sport, se dirigea vers le canal et, là, il s’arrêta.

Il observa la constellation habituelle d’étudiants redoublant d’efforts pour impressionner les étudiantes en remontant le cours d’eau, suant dans leur barque étroite, battant l’onde de leurs longs avirons. La plupart d’entre eux étaient des gars de la ville qui ne s’étaient jamais prêtés à ce genre d’exercice, et le reste, des gars de la campagne dont la seule expérience navale se résumait sans doute à démarrer le moteur d’un Zodiac. La grande majorité de ces coqs cahotaient sur l’eau, manquant de chavirer à tout instant, tandis que leur petite copine tâchait d’afficher un visage fier et confiant.

Milo, lui, ramait ici depuis son plus jeune âge, le plus souvent avec sa mère, les mercredis soir. Ce jour-là, il se sentait d’humeur à donner une petite leçon à ces types plus vieux que lui.

— Bien le bonjour, jeune Ballot, dit l’encadrant responsable des mises à l’eau, M. LeJeune. Comment va votre mère ?

— Bien, monsieur. J’aimerais prendre un bateau. C’est toujours trois billets ?

— Toujours, monsieur Ballot. Tout comme il est encore obligatoire d’être majeur pour la location. Avez-vous dix-huit ans ?

— Monsieur LeJeune, vous savez mieux que personne que je sais me servir de ces av…

— Oh, vous êtes redoutable à l’aviron, de fait, mais si j’acceptais de vous louer un bateau et qu’il vous arrivait malheur, je perdrais mon travail.

— Je vais louer le bateau pour lui, lança une voix familière et troublante. Paie-le, Milo.

Ally Shepard.

Il aurait préféré être mort.

— Je ne suis pas sûr qu…, commença-t-il, mais elle posa une main sur son bras, et ce fut comme si une dizaine de chatons se frottaient en ronronnant contre lui.

Et ce parfum de paradis…

Elle s’assit à la proue du bateau le plus proche et regarda Milo par-dessus ses lunettes de soleil de marque. M. LeJeune lui tendit une facture, une paire d’avirons, et voilà, l’affaire était réglée. Milo écrivait une nouvelle page de sa légende à King’s College.

Avec des mouvements experts, il s’installa à la poupe et fit voguer Ally sur le canal : il avait l’aviron si doux qu’ils semblaient glisser sur un miroir. Milo avait l’impression d’être en plein rêve : il fendit la foule flottante des autres étudiants comme un squale majestueux traversant un banc de poissons-clowns, vira sur la droite, puis accéléra, filant droit vers le pont du château. Oh, les yeux ronds des gaillards tout autour et les mines ébahies de leurs groupies impressionnées !

— Tu es doué, dis donc ! le complimenta-t-elle.

Il haussa les épaules et se peigna les cheveux d’un geste désinvolte.

Ils passèrent entre de vieux murs, sous deux ponts de pierre si bas que Milo dut baisser la tête. À bâbord s’étendait l’immensité verte du jardin de Saint-Martin. Plus loin, ses murs et ses flèches.

Ally retira ses chaussures, ses bas, pivota, remonta sa jupe à mi-cuisse, passa une jambe de chaque côté de la proue, puis laissa ses pieds délicats fendre l’onde.

Milo sortit sa chemise de son pantalon pour se couvrir l’entrejambe, anticipant l’érection à venir.

Elle tourna la tête et le toisa par-dessus son épaule. Comment soutenir son regard, alors que le reste de son corps s’exhibait ainsi, cuisses écartées offertes à la proue ?

Hardi ! lui soufflèrent ses anciennes incarnations depuis les limbes de son esprit.

Milo fit alors ce qu’aurait fait lord Byron en personne : il la détailla de la tête aux pieds, la déshabillant du regard, puis riva ses yeux flamboyants dans les siens.

Dans ma biographie, dans le chapitre consacré à mes liaisons amoureuses, on verra en moi un séducteur passionné, sauvage et irrésistible.

Elle rit, se redressa, puis se tourna de nouveau vers le canal.

Milo percuta un autre bateau.

Waouh, bien joué !

— Trou du cul ! lança l’autre type, plus âgé que lui.

— Tout doux, rétorqua Ally. C’est en forgeant qu’on devient forgeron.

Grande gueule avec ça…

Milo la vénérait chaque seconde un peu plus.

— Conduis-nous au château, dit-elle.

Le canal filait droit jusqu’à East Green où il s’élargissait pour former un étang fort utile pour les demi-tours. Il est cependant possible de continuer à remonter vers l’amont jusqu’à l’Eau-de-vie, le fleuve que le canal longeait.

Un peu avant l’Eau-de-vie, le canal ceignait le château à la manière de douves. La bâtisse était en fait une écluse automatisée entre le fleuve et le canal, mais comme elle était située sur le terrain de King’s College, on lui avait donné l’allure d’un château et on la qualifiait ainsi.

— Tu ne fais pas quinze ans, observa Ally.

Elle s’était penchée davantage, laissant traîner ses doigts et ses orteils dans l’eau, embrassant la proue comme un amant. Ça n’avait pas l’air prémédité : elle semblait simplement se détendre. Mais était-ce bien le cas ?

Bien sûr que non, banane ! rugirent les voix antiques dans son esprit.

Savait-elle l’effet que ça lui faisait ? Milo pouvait la mater à loisir, vu qu’elle tournait la tête… En avait-elle conscience ?

— Tu me donnes quel âge ? lui demanda-t-il, se baissant pour passer sous le pont du château, tandis qu’il les menait à travers la partie la plus sauvage du canal.

« Plop ! Plop ! »

Des tortues, surprises, se laissaient glisser de leurs branches flottantes, disparaissaient dans l’eau. Ally se redressa et scruta la berge.

— Une tortue, j’en veux une ! s’écria-t-elle.

Et elle se laissa glisser dans l’eau à son tour, gracieuse, sans provoquer la moindre éclaboussure.

Une seconde, et elle avait plongé sous l’eau.

« Splatch ! », la voici qui émergeait soudain près de la berge. Elle s’agrippa à une branche de sycomore, une tortue à la main ! Une petite tortue peinte qu’elle brandissait hors de l’eau, triomphante, en dégageant d’un coup de tête une mèche de sa figure.

De l’eau jusqu’à la taille, elle flottait autant qu’elle s’appuyait sur le lit du canal, les cheveux dégoulinant sur le visage et les épaules.

Oh, la transparence…, constata Milo.

L’uniforme d’Ally lui faisait comme une seconde peau, particulièrement révélatrice.

— Merde ! lâcha-t-elle, j’ai paumé mes lunettes de soleil.

Cela dit, ça n’avait pas l’air de la contrarier plus que ça. Elle nagea jusqu’au bateau que Milo stabilisa de façon qu’elle pût remonter.

— T’as vu ça ? lui lança-t-elle en lui montrant la tortue.

— Une tortue peinte, déclara-t-il. Fais gaffe : elles mordent.

Ally claqua des dents, faisant mine de le mordre, puis laissa filer la tortue entre eux, sur le fond du bateau dont elle gratta désespérément le bois, avant de se planquer sous le banc du milieu.

— Pas vraiment l’éclate, ce petit gars…, dit-elle en faisant la moue. Et toi, Milo Ballot ? Tu sais t’éclater ?

— Je suis l’éclate en personne, répondit-il, sans trop savoir lui-même où il voulait en venir.

Ni où Ally voulait en venir, d’ailleurs.

À bâbord, les bois se firent moins denses, révélant le château et ses hauts murs de pierre couverts de mousse, ses douves aux eaux sombres et immobiles mouchetées de feuilles mortes. Entre les branches des arbres, de grandes toiles d’araignée captaient la lumière du soleil.

Milo laissa le bateau filer vers le château, le ralentit d’une caresse délicate de la rame sur le lit du canal, rentra son aviron et s’assit sur le banc de poupe. Laissant l’embarcation dériver au fil de l’eau, il se cala en arrière, lord Byron sensuel, comme ça, l’air de rien.

Ils restèrent silencieux quelques minutes. Ally semblait fascinée par l’apparition du château et par le chatoiement du soleil dans les feuillages.

Milo se laissa aller à son tour à la quiétude de l’instant.

— Comment être sûr qu’on n’est pas des fantômes ? lui demanda Ally, les yeux toujours fixés sur le château. On prétend que les spectres ne savent pas qu’ils en sont…

— Peut-être qu’on ne pourra jamais en avoir le cœur net, répondit Milo. Peut-être qu’on est des fantômes.

— À mon avis, les fantômes passent leurs journées à errer en pensant à tout ce qu’ils n’ont jamais pu faire. Tu vois ce que je veux dire ? Une sorte de regret permanent. Par exemple, si tu mourais maintenant, ton fantôme regretterait sûrement de n’avoir jamais été embrassé.

Elle rivait son regard dans celui de Milo.

Il faillit lancer une repartie comme : « On m’a déjà embrassé, hein… » Les collégiens et les collégiennes se bécotaient à qui mieux mieux… Mais il encaissa l’insulte sans rouspéter. Cet instant était comme leur bateau : il ne voulait en aucun cas troubler sa course.

Elle s’agenouilla, s’approcha, se pencha sur lui et plaqua les lèvres contre les siennes. Il lui rendit son baiser. Il pensa d’abord qu’elle n’en voulait pas plus, et cela lui convenait parfaitement, mais quelque chose d’étrange se produisit ensuite : il sentit comme une troisième lèvre se joindre à la fête… Sa langue.

Tandis qu’ils s’embrassaient, il avait vaguement conscience qu’Ally agitait une main entre eux, sous leurs clavicules, mais il était ailleurs, abruti, et il ne se rendit vraiment compte de ce qui se passait que quand elle se redressa, à califourchon sur lui, et qu’il la vit déboutonner son chemisier et défaire son soutien-gorge.

Lord Byron s’apprêtait à tripoter Ally.

Il caressa son ventre du bout des doigts.

Évite de lui attraper les nichons d’un coup ! lui conseillèrent les voix.

Il sentit ensuite qu’elle débouclait sa ceinture à lui, et son cœur tambourina entre ses côtes : elle allait sentir son braquemart au garde-à-vous ! Qu’en penserait-elle ? Ne risquait-elle pas de mal le prendre ?

Soudain, Ally se leva, menaçant l’équilibre du bateau, passa les mains sous sa jupe, baissa sa culotte, la retira, puis se rassit sur lui. D’un geste, elle manœuvra, et… il était en elle !

Bon sang de bonsoir !

Son esprit et son corps étaient à la fête et pétillaient de joie !

Aussitôt, l’orgasme menaça Milo comme une bête furieuse, impatiente et baveuse. Il était partagé entre une soudaine crise d’effroi et sa fascination pour Ally Shepard qui, à cet instant, cessa tout mouvement de hanches et lui adressa un regard étrange auquel, pour tout dire, Milo ne trouva rien de bien rassurant : c’était comme si elle s’apprêtait à le frapper.

Et puis, subitement, le monde entier chavira : un cri, un rire, et il se retrouva sous l’eau, pataugeant dans la vase, buvant la tasse et le caleçon baissé à hauteur des genoux. Ally venait de se jeter sur le côté et de les faire dessaler.

Les douves n’étaient pas bien profondes, alors il fouilla l’eau des pieds, toucha le fond et se redressa en crachouillant, tentant maladroitement de reboucler sa ceinture.

— Tu déconnes, Ally ! croassa-t-il.

Elle aussi, hilare, recrachait l’eau du canal, mais elle s’était rapidement remise du naufrage et se trouvait déjà sur la berge, ses chaussures dans une main et la tortue dans l’autre. Son chemisier était encore ouvert, son soutien-gorge défait.

— Si tu meurs dans ton sommeil cette nuit, tu auras au moins vécu ça !

Et, là-dessus, elle s’éloigna dans les bois en direction du campus.

Milo l’aimait et la haïssait en même temps.

Le bateau flottait sur les douves, à demi inondé. Il le tira jusqu’à la berge, le vida et rama jusqu’à leur point de départ.

Il se sentait tout à la fois comme lord Byron et comme Porcinet devant un tournebroche. En somme, il était joyeux, certes, mais totalement perdu.

Le dîner chez ses parents fut pour le moins délicat.

— Tu as l’air soucieux, déclara son père, en le dévisageant sévèrement de l’autre côté du rosbif.

— Ah ? réagit Milo. Non. Non, pas vraiment.

— Tu es dans la lune, en tout cas, je me trompe ? lui demanda sa mère en riant. Et mon petit doigt me souffle qu’il y a une fille là-dessous…

Milo sentit son estomac se tordre.

— Quelque chose me préoccupe, mais ça n’a rien à voir avec les filles. Ce sont les confréries, le problème.

Son père mastiquait vigoureusement, l’air sévère.

— Tu as déjà fort à faire pour un garçon de ton âge, dit-il. Il me semble que l’extrascolaire peut attendre l’année prochaine.

La canaille, pensa Milo.

Papa sait mieux que personne que les fraternités ne vous invitent qu’une seule fois. Soit on monte à bord en première année, soit on peut leur dire adieu.

Il n’eut pas le temps de réfléchir à une façon de formuler l’affaire sans que son père s’en offusque, car on sonna à la porte.

Peut-être était-ce Ally Shepard ? Ce serait tout elle, ça, de se pointer à l’improviste pour le mettre mal à l’aise…

Sauf que ce n’était pas Ally, mais deux agents de police de Christminster.

— Milo Ballot ? C’est vous ? Milo Ballot ?

— Oui.

— Vous êtes en état d’arrestation.

Et, là-dessus, ils l’empoignèrent, le retournèrent et lui passèrent une paire de menottes.

— Milo ? lança sa mère depuis la pièce voisine. Qui est-ce ?

— Qu’est-ce que c’est que ce délire ! cria Milo. De quoi m’accuse-t-on, au juste ?

— De viol, monsieur Ballot. Allez, par ici.

Alors qu’il était assis dans une cellule du centre-ville, les voix du passé tentèrent de le réconforter.

Les formes que prennent tes différentes existences ne sont qu’autant d’illusions, lui murmurèrent-elles. Le bonheur, la prison… Tout ça, c’est provisoire. Comme dans un rêve.

— La vérité finira par éclater, lui dit son père, lorsqu’on l’autorisa à recevoir des visiteurs et les conseils d’un avocat.

Milo crut mourir de honte en décrivant ce qui s’était passé à bord du bateau, dans les douves… Son père l’écouta, impassible, les bras croisés, avec ses grands yeux immobiles qui lui donnaient des airs d’immense hibou de pierre. Quand il en eut fini de tout expliquer, son père agit de façon totalement inattendue : il tendit une main et la cala contre la joue de son fils dans un geste qui tenait, peut-être, de l’affection…

— Tu n’as rien fait de mal, Milo, lui assura-t-il. Tu t’es comporté comme un idiot, mais pas comme un hors-la-loi. Ne laisse personne te convaincre du contraire.

Milo acquiesça.

L’avocat, un jeune homme coiffé d’une ridicule touffe de cheveux blonds décolorés, trifouilla dans une liasse de feuilles, puis prit la parole.

— Fort heureusement, l’idiotie n’est pas un crime. Si vous êtes innocent, vous êtes innocent : point barre.

Sauf que pas du tout : manifestement, son innocence ne valait pas tripette.

Il rumina ce constat tout au long du voyage supraluminique qui le menait à la colonie pénitentiaire d’Unferth, enchaîné à une couchette dans les entrailles du vaisseau de transport. Trois jours à angoisser en maudissant l’injustice de la situation.

Ce qui valait tripette, il l’avait finalement appris à ses dépens, c’était qu’Ally Shepard avait pour père un riche banquier de Sparte capable de s’entourer d’une escouade d’avocats prestigieux. Le professeur Ballot, de son côté, n’avait de véritable influence que dans sa salle de classe : son maigre salaire ne lui permettait pas de s’offrir mieux que les services du seul avocat à la touffe qui, après avoir vu les effectifs du camp adverse, avait manqué de vomir sur le parquet du tribunal.

D’après l’accusation, près d’une centaine de témoins avaient vu Ally Shepard traverser le campus de King’s College, trempée et débraillée.

— Les résultats universitaires de M. Ballot, avaient avancé les prestigieux avocats, sont ceux d’un esprit précoce à l’intelligence proprement remarquable, doublé d’un ego tout aussi vertigineux. Il s’estime supérieur en tout point à ses pairs, votre Honneur, et les traite comme autant de proies à sa disposition. Étant donné ses remarquables capacités, il n’est pas plus un enfant que vous : c’est un adulte, et il mérite d’être jugé comme tel.

L’avocat à la touffe, accordons-lui cela, tenta d’opposer quelque argument à propos d’Ally Shepard et d’une liste de thérapeutes longue comme le bras, mais l’escouade d’avocats adverses prouvèrent par un contre-argumentaire d’une complexité suspecte que cela n’avait rien de bien pertinent.

Le professeur Ballot et sa femme étaient assis au premier rang, penauds et minuscules.

— Centre pénitentiaire d’Unferth, annonça le juge.

Filant en hyperespace, Milo réfléchissait à sa métamorphose.

Ma vie de lord Byron est terminée. Dommage, ça promettait d’être assez chouette.

Il sentit une boule d’angoisse lui enserrer la gorge et réprima un sanglot.

Bon : maintenant, je dois réfléchir au meilleur moyen de survivre en prison. Si sinistre soit-elle, c’est la seule réalité qui vaille pour moi, désormais.

N’importe quoi, lui souffla son âme millénaire. Ta réalité, c’est ça : les étoiles, le temps, l’être, le néant. Ton boa.

Pas faux, songea Milo qui, au fond, ne demandait pas mieux que d’éprouver autre chose qu’un profond désespoir.

Il allait se laisser baigner par la vérité, cet immense océan à l’eau à la fois immobile et ondoyante. Et il deviendrait comme l’eau de cet océan, comme l’eau paisible de ces douves où cette traînée psychotique l’avait env…

Milo…, lui souffla son âme.

Je deviendrai comme l’eau de cet océan de vérité, songea-t-il en reprenant depuis le début.

La prison d’Unferth – il l’avait appris sur Internet – était l’un des plus effroyables exemples de ce que la justice avait à offrir de pire dans la galaxie. Près de mille quatre cents ans plus tôt, quand les hommes avaient pour la première fois quitté la Terre et vivaient à bord de vaisseaux, de stations spatiales et d’autres environnements artificiels, la problématique de la survie leur était devenue centrale à tous les niveaux, y compris celui de la loi. Sur terre, les êtres humains pouvaient se permettre de se montrer chaleureux, délicats et tolérants, ce qui offrait d’ailleurs un terreau fertile aux criminels violents qui ne manquaient pas de s’en prendre à la population. Des magnats avides de pouvoir et d’argent monopolisaient les richesses de la planète et dilapidaient ses ressources, protégés par des gouvernements fantoches. Nul n’ignorait où cela avait mené la planète bleue… Les puissants avaient, par la dette, réduit en esclavage des populations entières. Les criminels les plus violents avaient rendu la plupart des communautés humaines proprement invivables. Les réseaux d’information et les systèmes éducatifs asphyxiés, la planète avait perdu toute capacité à se projeter, à prévoir et à préparer l’avenir. Ainsi, l’humanité s’était enfoncée, puis noyée dans les eaux vaseuses et opaques qu’elle avait elle-même souillées, jusqu’à ce que la comète Marie vienne abréger ses souffrances. Seule une poignée d’individus avaient survécu, épargnés puis exploités par les pires milliardaires terrestres.

La vie dans l’espace avait totalement changé la donne : sur terre, le nombre vertigineux d’écosystèmes – sociaux ou naturels – et de communautés rendait leur logique de fonctionnement difficilement compréhensible. Dans l’espace, un coup d’œil à quelques jauges suffisait à évaluer la salubrité d’un environnement. L’état général d’une communauté se diagnostiquait sans mal d’une brève observation à la faune d’une cafétéria. Dans l’espace, l’air et l’eau ne tombaient pas du ciel : il fallait les traiter, les recycler, les surveiller. On ne pouvait négliger le fonctionnement des machines ni débattre de la pertinence de leur présence : si vous ne les entreteniez pas avec soin et expertise, l’hostilité acide de l’espace les brisait, et c’était la mort assurée. Rapide aussi. Le vide, la gravité ou les radiations se foutaient pas mal de votre foi, de vos croyances plus ou moins fantasques. Le boa de l’espace était dur, impitoyable. La seule chose qui avait de l’importance, c’était d’agir, aussi vite et bien que possible.

Quelque part, les systèmes de survie étaient devenus aussi précieux pour l’humanité que la vie elle-même, et il n’y avait plus de place dans l’espace pour le gaspillage et les caprices. Qui voulait profiter de sa part d’oxygène et d’eau devait se montrer utile. Exit les tueurs, les violeurs, les brutes, les tricheurs, les voleurs, les tyrans et autres adeptes du crime : les gros bonnets de la méchanceté – ceux qui géraient les ressources dans leur propre intérêt – survivaient un peu plus longtemps que leurs frères et sœurs miséreux, mais le boa finissait toujours par les prendre à la gorge.

Continuer : partie 2 sur 3