Reincarnation Blues
18. L’abattoir
18
L’ABATTOIR
Covington, Ohio, 1948-1972
Quand une âme s’est réincarnée près de dix mille fois, la naissance devient moins éprouvante.
Milo se remit bien des multiples compressions et de l’aveuglement soudain. Bien entendu, comme n’importe quel autre nouveau-né, il ne saisit pas immédiatement qui ou même ce qu’il était, mais le temps passa, et il finit par comprendre.
Il apprit, déjà, ce qu’étaient les émotions : parfois, il se sentait plein d’une bonté immense, éclatante ; d’autres fois, il était craintif ou calme. Parfois, aussi, il enrageait. D’ailleurs, il s’était rendu compte que quand il enrageait, on le nourrissait.
Au-delà d’une certaine astuce et d’une grande assurance, Milo n’avait rien de bien différent de n’importe quel autre bébé du monde. Pourtant, son cerveau – ce fantastique cerveau ! – possédait quelque chose d’assez unique et remarquable : une sorte de bouton « ARRÊT ». Comme le reste de son cerveau, ce bouton n’était pas achevé, encore, mais tout de même.
Que servait-il à arrêter, ce bouton ? Il n’en savait rien.
Milo vivait avec quelqu’un d’autre dans cette vie, « M’man ». Ils habitaient dans une caravane installée dans une ferme. M’man – dont le véritable prénom était Joyce – travaillait pour les Smoker, les propriétaires de la ferme. Elle s’occupait des vaches ; d’une bonne centaine de vaches, d’ailleurs, aussi n’avait-elle jamais une minute à elle.
Un matin – il avait alors trois ans –, Milo put déambuler à sa guise dans la grange durant la traite, tant qu’il ne s’éloignait pas du champ de vision de sa mère. Quand il entendit quelque chose gratter dans un coin, sous un épandeur, il s’approcha pour découvrir un poisson d’argent aussi énorme que repoussant.
L’insecte le dévisagea de ses yeux affreux et brillants (il avait donné comme maquereau dans sa vie précédente).
Milo ramassa un clou rouillé qui traînait dans la poussière et, le regard brûlant d’une détermination farouche, il punaisa l’insecte à la planche en dessous. Le poisson d’argent convulsa, crépitant comme une feuille morte en colère.
Tous les gosses font ce genre de choses. Tous. Et après, ils culpabilisent. C’est là que le singulier interrupteur dans le cerveau de Milo révéla son secret : il lui permettait de neutraliser toute émotion négative (sans pouvoir le préserver de cette détresse respiratoire qui l’assaillait quand il avait peur ou s’enthousiasmait un peu trop, ce que sa mère appelait des crises d’asthme).
Cinq minutes plus tard, la traite terminée, M’man s’apprêtait à sortir les vaches pour la journée.
— Milo ! l’appela-t-elle.
— J’arrive, Joyce ! répondit-il en cavalant vers elle pour lui prendre la main.
Derrière lui gisait un poisson d’argent disséqué de façon remarquablement méthodique : il lui avait arraché les antennes, les avait alignées avec soin à côté du corps, avait fait de même avec ses pattes, puis lui avait coupé la tête qu’il avait fourrée dans sa poche.
Sa dernière année d’école, il devait avoir onze ans, une fillette appelée Jodi Putterbaugh emménagea à Covington. Ses parents, comme Joyce, étaient fermiers. Son premier jour d’école, lorsqu’elle monta dans le bus, elle se dirigea droit vers Milo.
— T’as l’air d’avoir onze ans, lui dit-elle. (Milo acquiesça ; il était en train de lire un livre de SF.) Je peux m’asseoir à côté de toi ? Comme ça, je saurai quand faut descendre. Ma mère m’a dit que le bus s’arrêtait à trois établissements différents, alors j’voudrais pas m’retrouver au lycée… Je m’appelle Jodi Putterbaugh.
— Milo Wood.
Elle s’assit à côté de lui et le laissa lire tranquille, mais Milo n’arrivait plus à se concentrer sur son livre : il ne pensait plus qu’à Jodi Putterbaugh assise à côté de lui avec ses longs cheveux châtains et ses grands yeux innocents.
De nouveaux boutons se dessinèrent dans le cerveau de Milo. Une crise d’asthme pointa le bout de son nez, mais juste le bout. Le bouton « ARRÊT » attendit de voir, puis parasita l’émotion.
Un peu plus tard, sur le terrain de jeu, Milo piétinait des lombrics attirés là par une longue pluie de septembre, quand il entendit derrière lui un « Oh ! » suraigu.
Jodi Putterbaugh était là, saisie d’horreur.
— Qu’est-ce que tu fais ? lança-t-elle.
— Rien du tout.
— Si, tu tues des vers de terre ! Pourquoi tu fais ça ?
Milo ne savait pas trop… En tout cas, il n’aimait pas spécialement la façon dont Jodi le regardait.
— Je… devrais peut-être plus faire ça à l’avenir. Elle acquiesça, mais ne s’en éloigna pas moins. Un petit chagrin d’amour germa dans le cœur de Milo, mais son interrupteur mental le neutralisa aussitôt.
La famille de Jodi avait une ferme bio dans la partie nord de Covington où ils cultivaient des fruits et des légumes sans pesticides. Ils élevaient aussi des cochons qu’ils traitaient, jusqu’à leur abattage, avec une grande bienveillance. En juin, Jodi invita Milo et d’autres gamins de leur âge pour son anniversaire.
— Ça, c’est Henri, dit le père de Jodi à Milo, quand un cochon en liberté vint lui palper la jambe du bout du groin avant de se mettre à mordiller le revers de son jean.
Ils étaient tous installés à une table de pique-nique où ils savouraient chacun leur part de génoise.
— Vous donnez des noms à vos animaux ? s’étonna Milo. Mais…
— Oui, nous finirons par les tuer, de fait. Mais cela n’empêche pas de les traiter avec respect. Oh, mais oui, on parle de toi, mais oui…, dit le père de Jodi en se mettant à genoux pour prendre la face d’Henri dans les mains. Regarde-le dans les yeux. Tu dois le voir, non, dans son regard, qu’il y a une âme, là-dedans. Il n’est pas différent de nous. Et lui aussi apprécie qu’on le traite avec tendresse.
Mr Putterbaugh avait raison : un an plus tôt, l’âme d’Henri incarnait un peintre de Buenos Aires à la retraite dont la gentillesse à l’égard de ses voisins était proprement légendaire. Cette courte et joyeuse vie de cochon dans la ferme des Putterbaugh n’était pas une punition, mais bel et bien une récompense.
— Je changerai à jamais la façon qu’a le monde de traiter les animaux, déclara Jodi à Milo.
C’est étrange ce qui peut pousser les gens à tomber amoureux. Pour Milo, ce fut l’instant où Jodi tendit la main pour enserrer doucement la sienne. Un peu plus tard, sous un pommier, à cet instant parfait où, au crépuscule, s’éveillent les lucioles, ils comptèrent ensemble – « Un, deux, trois » – et s’embrassèrent sur les lèvres.
Milo perçut comme un murmure tout au fond de son crâne, comme si, disons… dix mille âmes essayaient de lui souffler de concert quelque conseil. Les voix semblaient pleinement cautionner ce baiser, en tout cas.
C’est très bon signe, ça, Milo, tu ressens quelque chose, tu vois ? lui dirent les voix.
Elles se trompaient : l’interrupteur mental de Milo attendait simplement son heure.
Des années passèrent. Fred Smoker, le propriétaire de la ferme où travaillait Joyce, emmena Milo chasser avec ses propres fils. Lorsqu’il tua son premier animal, Smoker lui barra le front d’une ligne de sang et, sitôt que l’hémoglobine effleura sa peau, Milo émit un léger gémissement. Irrépressible. Il n’en dit rien à Jodi.
Mise à la rue par l’implantation proche, à Casstown, d’un gigantesque abattoir Dinner Bell, la famille Putterbaugh dut déménager. Milo en eut le cœur brisé, mais, presque aussitôt, l’interrupteur mental se réveilla et fit son office, bâillonnant sa souffrance.
Quelque chose ne tournait pas rond chez Milo, et son âme ancestrale le sentait : un mal dormant et déterminé habitait le jeune homme, sans qu’elle parvienne cependant à l’identifier.
La mère de Milo lui enseigna le dur labeur de la ferme et, au fur et à mesure qu’il grandissait et accomplissait sa part du travail, cela lui rapporta un peu d’argent. Il fut dépucelé un soir dans les bois par une amie de sa mère, Debbie Fair.
À partir de là, tout alla très vite : il sortit diplômé du lycée et se trouva un appartement à lui, une piaule à la lisière de Covington, juste au-dessus du Bazar-Essence. Rapidement, il se décida à économiser pour se payer une place à l’université. Cet objectif de vie l’enthousiasma autant qu’il enthousiasma son âme ancestrale. Elle se permit tout de même de lui rappeler que s’il voulait économiser de l’argent, il allait d’abord devoir en gagner. Ainsi devrait-il trouver quelque chose d’un peu plus sérieux que quelques tâches à la ferme.
Soit ! acquiesça Milo, puis il se pinta Chez Walt avec un employé de l’abattoir, Tom Littlejohn, et Tom lui trouva dès le lendemain un boulot chez Dinner Bell.
Il abattait les vaches.
Et merde…, soupira son âme ancestrale.
Une centaine de fois par jour, il plaquait le canon de son pistolet à air comprimé entre les yeux de l’animal, et – « Sss shPOP ! » – un piston d’acier perforait le crâne de la vache et se logeait droit dans son cerveau. Parfois, elle mourait sur le coup ; d’autres fois, elle se mettait à convulser et à vous regarder droit dans les yeux. Pendant ses heures de travail, l’interrupteur mental de Milo était systématiquement enclenché : quelque regard que puisse lui jeter l’animal, Milo le tuait sans état d’âme.
Un jour, l’abattoir reçut un cochon Duroc de près de deux cents kilos baptisé Orlando et destiné à un dîner de charité pour l’Oktoberfest de Cincinnati. Don Sweeney, le plus vieil employé de l’abattoir, tenta d’étourdir Orlando avec le pistolet étourdisseur, mais Orlando esquiva d’une ruade, poussant un couinement de rage suraigu. Sweeney bondit par-dessus la barrière de l’enclos en riant.
— OK, les gars : je rends mon tablier, moi !
Milo prit le pistolet à Sweeney et sauta dans l’enclos. Il eut à peine le temps de se redresser qu’Orlando se rua sur lui en grognant, les sabots menaçants et la gueule béante. L’âme d’Orlando incarnait un cochon pour la sixième vie d’affilée, alors il assurait pas mal, niveau cochon pas content.
Milo, intrépide, ne perdit rien de sa concentration… « SsssshPOP ! »
Cochon et tueur de cochons s’écroulèrent sur le sol. Milo se releva le premier et tira une fois de plus – « SssssshPOP ! » –, droit dans l’œil de la bête ! Le sang gicla et éclaboussa son sarrau.
Malgré ce nouvel assaut, le puissant porc braillait et tapait du sabot, à deux doigts de se relever : sans attendre, Milo bondit aussi haut qu’il put et retomba à pieds joints sur les côtes de l’animal, frappant des talons le plus fort possible.
« Clac ! Crrrrac ! »
Orlando poussa un hurlement odieux et s’agita avec violence.
Dans un dernier geste d’une fluidité folle, Milo récupéra derrière lui une masse de cinq kilos et l’écrasa de toutes ses forces dans la mâchoire du cochon.
La masse s’éleva une seconde fois, s’abattit de nouveau… Lorsque Milo recula, haletant, les yeux vides, il ne restait de la tête de l’animal que des lambeaux de cuir et un marécage de ce qui aurait pu passer pour de la gelée à la fraise.
— Bordel, Milo…, lâcha Sweeney d’une toute petite voix.
Le soir, chez lui, Milo tremblait comme s’il venait de survivre à un terrible accident.
Là, tu vas bien ressentir quelque chose, non ? lui souffla son âme.
Milo, la respiration chaotique, essaya de pleurer. Il resta assis une heure à trembler comme une feuille, à tenter de réagir comme quelqu’un de normal, en vain.
Quelques jours plus tard, il prit la décision de s’inscrire à un cursus universitaire d’ingénierie mécanique et, après un mois de recherches, il en dégotta un qui lui coûterait 4 000 dollars par an. Cinq ans de travail à l’abattoir lui suffiraient sûrement à se lancer dans cette entreprise sans avoir à se couvrir de dettes.
Ah, génial ! ironisa son âme ancestrale. Cinq ans d’abattoir en plus !
Milo mit son projet par écrit, avec un échéancier et tout et tout. Il contacta l’université pour s’enquérir d’éventuelles aides financières et des modalités d’entretien avec un chargé d’inscription. Jamais il ne s’était senti aussi mature : il devenait quelqu’un.
Pour fêter cela, il dépensa l’argent qu’il avait mis de côté pour s’acheter un fusil à air comprimé, et prit l’habitude de se rendre le soir dans les bois : là, il attendait assis pendant des heures à l’abri des arbres, le long de la route 41. C’était comme s’il n’y avait qu’ici qu’il parvenait à calmer un peu son esprit infatigable, à le bercer ; ici, quand accroupi dans le bois nocturne, aux bruits des insectes, il visait les véhicules qui filaient sur la route, son fusil à l’épaule.
Inspiration, expiration. Pas un mot.
Pour son anniversaire, il s’offrit une lunette télescopique et un équipement de camouflage hivernal bien chaud.
En plein été, il se surprit lui-même : caché à cinquante mètres de la route, il brisa d’un plomb le pare-brise d’une Toyota 4Runner. Le 4x4 fit un écart, puis accéléra et disparut sur la route de Springfield.
Merde, j’ai déconné, là…
Ce n’était pas de la petite bière, ce qu’il venait de faire, et cela risquait d’attirer l’attention : le lendemain, il consulta la presse locale… Rien.
En était-il déçu ? Soulagé ? Il ne le savait pas.
Le même jour, alors qu’il achetait de la saucisse et de la sauce au raifort à l’épicerie du coin, Chez Zwiebel, il tomba sur Jodi Putterbaugh. Il la dévisagea quelques secondes par-dessus une pyramide de packs de Budweiser : son visage lui disait quelque chose, mais il n’arrivait pas à la remettre…
— On se connaît ? lui demanda Jodi.
Elle était jolie, d’une façon peu conventionnelle, mais jolie. Elle portait un survêtement.
— J’ai un doute, justement. Moi, c’est Milo Wood.
— Oh, bon sang, Milo ! Milo, c’est moi : Jodi Putterbaugh ! On était dans la même école !
Parfois, nos souvenirs nous poussent à agir de façon fort étrange, et plus encore quand on est soi-même quelqu’un d’un peu singulier.
— Salut, Jodi…, répondit Milo et, sur ce, il contourna la pyramide de bières, attrapa Jodi par la taille et lui planta un baiser sur les lèvres.
Et pas un truc gentillet, hein…
De toute évidence, le crépuscule partagé il y a tant d’années – et le baiser qui allait avec – à la lueur des lucioles l’avait marqué.
Rooooh, le type, hé ! jubilèrent les voix dans son crâne.
— Heu… OK…, lâcha Jodi.
Alors, ils se prirent dans les bras l’un de l’autre et restèrent quelques instants près de la pyramide de bières.
Où était-elle partie à l’époque ?
Dans l’Iowa. Elle avait passé des années à l’hôpital en raison de crises hallucinatoires, avant de subir une opération du cerveau. Elle était un peu plus lente d’esprit, désormais. Cela se voyait-il ? Elle le lui demanda.
Et ses parents ?
Morts.
— Oh, merde, désolé, Jodi.
Il était désolé ? Voilà qui était passé entre les mailles de son interrupteur mental.
— C’est gentil, lui répondit-elle. À la rentrée de cet automne, je bosserai comme conductrice de bus scolaire.
Le fait d’avoir rencontré Jodi Putterbaugh à l’épicerie, puis d’avoir mangé avec elle Chez K des croque-monsieur arrosés de Coca imposait à Milo de mettre un peu d’ordre dans son esprit et, pour cela, il aurait besoin de calme. Ainsi, à la nuit tombée, il s’isola parmi les ombres de la route 41. Là, il réfléchit, soignant sa respiration.
Il attendit… puis, tout à coup, il tira : « CLING ! »
La vitre passager d’une petite Mercury Lynx bleue éclata. Le conducteur garda le contrôle du véhicule et fila droit, pied au plancher.
Ce tir-ci fit une apparition dans la presse : la police mentionna également dans l’article un précédent incident avec une Toyota. On baptisait même Milo : « PP : le sniper de la route 41 ».
Ils auraient pu s’abstenir de mentionner le pistolet à plomb… PP ? Tout le monde allait le prendre pour un octogénaire nostalgique des fêtes foraines !
Il alla s’acheter un véritable fusil et de véritables balles, en fourra une dans sa poche et jeta toutes les autres par la fenêtre de sa voiture…
Plus tard, Jodi et lui dînèrent à La Brasserie, restaurant qui donnait sur la Miami River en contrebas. Bon sang, ce qu’elle était belle… Craquante, comme le jour de leurs retrouvailles Chez Zwiebel. Elle s’était peu à peu fait une place dans ses pensées, et il l’avait laissée faire. Milo la trouvait si belle, même, avec sa robe bleue et son énorme chrysanthème dans les cheveux – il lui faisait presque une seconde tête –, qu’il en avait un peu de mal à respirer.
Il s’était acheté une cravate pour l’occasion.
— Ça te manque, la vie à la ferme ? lui demanda-t-il, tandis qu’ils mangeaient leurs salades.
Elle fit « oui » de la tête.
— Oui. Enfin, pas le travail : ce sont les animaux qui me manquent. Le boulot à la ferme, c’est trop éprouvant au quotidien. Tu me trouves peut-être feignasse…
— Du tout, répondit Milo. Il existe plein de boulots différents, et nous ne sommes pas tous faits pour le même genre d’efforts.
Touchée, elle le gratifia d’un regard reconnaissant. Il avait trouvé les mots justes. L’espace d’une minute, piquant de sa fourchette sa dernière feuille de laitue, il savoura l’instant, cette vie qui lui semblait filer sur l’onde claire comme un bateau paisible. Pour autant, il se sentait nerveux : il faudrait bien qu’il finisse par lui avouer où il travaillait…
Ils échangèrent à propos de l’université : ils épargnaient tous les deux.
— Peut-être qu’on pourrait suivre un cours commun à Edison ? suggéra Jodi. Il y a un cours de poésie qu’on pourrait tester ensemble. Bon, je me doute que, comme ça, tu n’as probablement pas envie d’étudier la poésie, mais quand on voit la façon dont les mots s’agencent au quotidien, il y a quelque chose à tirer de la poésie, je pense. Par exemple, la semaine dernière, je me suis fait une petite liste de courses. Dessus, j’avais écr… Ça t’intéresse ? Sinon, je n…
— Oui.
— Alors, j’avais écrit : laitue rouge et lacets.
— Et tu y vois un poème, c’est ça ?
— Non. Ce n’est qu’une suite de mots qui n’a de valeur que sur une liste.
Milo haussa les épaules.
— Et pourquoi penses-tu que ce n’est pas de la poésie ? Parce que la liste a été conçue plus ou moins au hasard ?
Le visage de Jodi s’illumina, et elle se pencha en avant.
— Tu as compris…, dit-elle en posant une main sur l’avant-bras de Milo. J’étais sûre que tu comprendrais, et tu as compris.
— Je bosse à l’abattoir Dinner Bell, dégaina Milo.
On leur servit leurs desserts.
— Milo, c’est pas vrai…
— Faut bien remplir le frigo, murmura-t-il.
C’était comme si elle le surprenait une seconde fois à piétiner des lombrics.
— Tu sais ce qu’ils font aux porcelets dont ils n’auront aucune utilité ? lui demanda-t-elle. J’ai entendu parler d’un abattoir de Pittsburgh où… Milo : ils les attrapent par les pattes arrière et leur éclatent la tête contre le sol. Ils s’affrontent même pour savoir lequel des ouvriers parviendra à faire éclabousser des bouts de cervelle le plus loin.
Une chandelle brûlait entre eux, trop grande, si bien que Milo devait se pencher sur le côté pour bien voir le visage de Jodi. Sans cela, celui-ci était remplacé par le halo lumineux de la flamme, et Milo ne voyait devant lui que l’énorme chrysanthème.
Le ton de la voix de Jodi le chiffonnait. L’interrupteur mental se décida à intervenir.
Ah, elle veut jouer à qui a l’histoire la plus horrible à raconter ?
— Un jour, à Dinner Bell, ils en ont organisé un, de concours. (Il se pencha en avant, offrant son visage à la lueur de la chandelle.) Avec les bouvillons. Le pistolet d’abattage s’est détraqué alors que les gars devaient tuer deux cents bœufs avant la fin de leur service. Du coup, ils ont fait comme si de rien n’était et ont accroché les bouvillons au chevalet de dépouillement sans les avoir étourdis. En résumé : ils étaient suspendus la tête en bas, plus vivants que jamais, terrifiés, au lieu d’être sans connaissance, comme attendu. Le concours, ça a été de voir qui pourrait pousser la découpe de l’animal le plus longtemps avant qu’il meure. Un moment, l’un des bouvillons dépecés est arrivé devant un type et, enfin, tu vois, il avait déjà été vidé de ses organes, quoi ; les gars l’avaient même déjà nettoyé une première fois au jet. Eh ben, quand il est arrivé devant l’ouvrier qui devait lui tailler les bavettes, il s’est mis à convulser et lui a lâché un « Meuuuuh » infâme au visage. C’était affreux, tu vois, parce que ce n’était même plus une vache, à ce niveau : juste un tas de bidoche qui s’est mis à meugler. Le gars a démissionné.
Il se pencha un peu sur le côté pour voir si, derrière le halo de la chandelle, Jodi avait l’air choquée : elle rivait le regard sur ses genoux. L’interrupteur mental cessa de neutraliser ses émotions, et Milo prit pleinement conscience de ce qu’il venait de faire.
Et merde…
— Jodi… Ce n’était pas vraiment un concours. L’abattoir, c’est une grande chaîne de montage, au fond, et…
Le seul son de sa voix la fit ciller, alors il se tut.
Ils mangèrent.
Milo se mit à dresser des listes mentalement, à répertorier les sujets de discussion qu’ils pourraient aborder : les choses les plus folles qu’il ait jamais faites, les séances de tir sur la route 41, le…
Non ! hurlèrent les milliers de voix dans sa tête.
Il garda le silence.
Le cliquetis des couverts. Un tableau au mur… Il représentait quoi, d’ailleurs ? Un œil ou de l’eau siphonnée par une canalisation ? Difficile à dire.
Le repas achevé, Milo prit sa voiture et partit pour son arbre en bordure de la route 41.
Pourquoi avait-il raconté cette histoire ignoble à Jodi ?
Pourquoi faut-il toujours que les gens sabotent leur propre vie ? songea-t-il.
Par exemple : pourquoi fallait-il qu’il se rende derrière le même arbre où il s’était planqué pour tirer sur deux voitures différentes, comme si la police n’allait pas finir par surveiller la zone ? Si le « sniper de la route 41 » avait un minium de jugeote, il ne devrait peut-être pas traîner aux abords de la… route 41.
Il retourna à sa voiture, puis roula jusqu’en périphérie de Troy, après le vieux pont couvert et, plus loin, le long de la route de la ferme expérimentale, jusqu’à ce qu’il se retrouve sur une colline surplombant la route 75.
Il gara son 4x4 sur le gravier d’un virage, à deux bornes de l’autoroute. Ses deux fusils avec lui – le fusil à air comprimé et le fusil-fusil –, il franchit des barbelés et s’installa derrière un arbre à quatre cents mètres de la route, loin de la lumière des phares.
L’autoroute rugissait, geignait, les voitures fusaient comme autant d’ovnis, laissant derrière elles de longues traînes lumineuses. Ce serait un sacré défi que d’arriver à toucher un véhicule d’ici : il faudrait qu’il anticipe son emplacement de quoi… quinze mètres ? Cela dit, ça dépendrait aussi du fusil qu’il utiliserait.
Il opta à regret pour le fusil à air comprimé.
PP… Quelle connerie…
La balle dans la poche de Milo sembla s’éveiller, chauffer contre sa cuisse. Il la snoba et vissa le viseur sur le fusil à air comprimé, prit son temps pour s’habituer au terrain et tira quatre plombs dans une canette de soda abandonnée dans un fossé.
Patience…, lui souffla le malicieux interrupteur.
Il obéit. Il n’aurait su dire quel type de perfection il attendait, en revanche : après tout, tous les phares rendaient à peu près la même lumière d’ici. Qui plus est, plus il resterait planqué là, plus il prenait le risque d’être débusqué par un flic curieux d’avoir trouvé ce 4x4 abandonné plus loin sur le gravier, son râtelier vide à l’arrière.
Il finit par jeter son dévolu sur un camion-citerne : un Peterbilt qui avait attiré son attention en donnant du frein Jake à un peu moins de deux bornes en amont.
Le Peterbilt emplit la lentille du viseur… Milo décala un peu le réticule de visée… Il ne visait pas le conducteur. Il déplaça lentement ses épaules, ses bras et ses mains, suivant doucement le véhicule, positionnant le réticule un peu devant le camion. On aurait dit que le petit indicateur sprintait devant le poids lourd.
Il respira calmement… expira… Ses poumons vidés, l’oxygène dans ses veines atteignit son plein potentiel, affinant sa vision. Avant l’inspiration suivante, le corps et l’esprit immobiles, il appuya sur la détente.
Ses oreilles aux aguets perçurent et le tir de fusil et le bris de verre, quand le plomb traversa le pare-brise. Une bombe d’adrénaline déflagra en lui, et même son âme ancestrale savoura ce pur instant de perfection.
Aussitôt, un maelström de bruit et de confusion envahit l’autoroute agitée par le soudain coup de frein du camion qui s’arrêta – incroyable ! – à moins de cent mètres de sa planque. Une odeur de caoutchouc cramé imprégna la nuit, les voitures multipliaient les embardées et filaient loin du camion attaqué. Un klaxon beugla dans l’obscurité.
Milo sentit son corps se raidir à l’en paralyser presque, mais l’interrupteur mental intervint une fois de plus. Il expira et se rassit, impassible, stèle au milieu des bois.
Le conducteur du camion sortit de son véhicule au pas de course : loin du routier stéréotypé, il était mince, la chemise rentrée dans un pantalon de belle qualité.
La lumière d’une lampe torche.
Le faisceau fouilla le fossé, puis remonta la colline, avant d’éclairer une petite zone située juste à droite de Milo.
Préoccupé, Milo se força à ne pas bouger : il avait l’impression d’être aussi visible qu’un brasero dans la nuit noire, mais c’était la panique qui parlait. Il se projeta, se demandant ce que voyait le conducteur depuis le bas de la colline, et en établit une liste mentale : des formes indistinctes, des ombres, un gros rocher et des résidus de fast-food.
Botte de foin, aiguille, tout ça, tout ça…
Quand le faisceau se dirigea vers lui, Milo cacha la lentille de son viseur pour éviter un reflet traître, et la lumière de la lampe torche le survola sans s’arrêter.
De nouveau dans l’ombre, il porta son fusil à son épaule et visa le routier qui tournait les talons pour regagner son véhicule. Milo cala le réticule sur la nuque du type… le garda dans son viseur…
Expire…, lui intima l’interrupteur mental. Tire.
Il ne tira pas. La bombe d’adrénaline en lui siffla, puis s’éteignit.
Le routier était remonté dans son camion, mais le véhicule ne bougeait toujours pas.
Il doit contacter les flics…, songea Milo. Il va rester là jusqu’à leur arrivée.
Accroupi, il rebroussa chemin dans l’herbe sauvage et remonta la colline en longeant en sens inverse la clôture de barbelés. Herbe morte. Un canard sous un arbre. Son cœur affolé dans sa poitrine. Il grogna, haleta, esquiva une taupière.
Des sirènes.
Et merde !
Si les flics avaient un tant soit peu de bon sens, ils enverraient quelqu’un sur la route de la ferme expérimentale.
Bordel de merde…
Même s’il arrivait à rejoindre son véhicule et à reprendre la route, s’il croisait un flic, celui-ci lui demanderait fatalement de se ranger.
Putain…
Il s’empara du fusil à air comprimé passé à son épaule, l’essuya avec sa manche et, quand il l’estima vierge de toute empreinte, le jeta sur sa gauche dans les fourrés. Il trotta aussitôt parmi les herbes hautes en bord de route et, trente secondes plus tard, se retrouva au volant de son 4x4 à trifouiller sa radio, le fusil-fusil à sa place sur le râtelier.
Il roula sans se presser jusqu’à Troy : il avait beau s’estimer hors de danger, il ne parvenait pas à se calmer, regrettant toujours d’avoir raconté à Jodi cette histoire affreuse à propos de l’abattoir.
Ça va passer, vieux…, se dit-il. Sois patient, comme quand tu tires tes plombs. Donne dans la perfection avec elle aussi, et elle t’acceptera de nouveau dans sa vie.
La radio. De la pub pour un sèche-linge. Une chanson lente. Des grésillements.
Un jour – l’école avait repris depuis trois semaines – que Jodi avait arrêté son bus scolaire sur l’aire de Kosmal, sur Tick Ridge Road, pour y récupérer les petites Rachel et Skye, Milo Wood était là, coiffé d’une casquette de base-ball aux couleurs des Reds de Cincinnati. Son 4x4 était garé un peu plus loin au bord de la route.
— Milo ! hoqueta-t-elle, alors qu’il grimpait dans le bus.
— Coucou, la salua-t-il en souriant jusqu’aux oreilles. Je peux m’asseoir devant ?
Une semaine auparavant, il lui avait envoyé des fleurs : cinq roses jaunes et deux rouges, pour ne pas trop lui mettre la pression, non plus.
Trois jours plus tôt : une note sur un joli papier à lettres lui présentant ses excuses, et lui disant qu’il avait une surprise pour elle.
Chez lui, il avait élevé une sorte de petit sanctuaire dédié à Jodi. S’y trouvaient une petite figurine de cochon en plastique, une note de l’épicerie, une chandelle, une photo de chrysanthèmes et une autre d’un bus scolaire.
Et voilà qu’aujourd’hui il se tenait là, ni tout à fait dans le bus ni tout à fait en dehors. Dix petits écoliers et deux préados les observaient en silence, assis, immobiles.
— Je ne suis pas censée prendre d’autres passagers que les écoliers, lui souffla-t-elle à voix basse. Pas d’adultes, d’amis ou… ou je ne sais même pas comment je dois te considérer !
— Ne pas être censé, ça ne veut pas dire que c’est strictement interdit. Disons que ça reste flou comme intitulé…
Milo commença à gravir le reste des marches, mais Jodi baissa lentement la main vers le levier qui actionnait la porte pour la refermer.
— Tu peux me suivre jusqu’au dépôt, dit-elle. Maintenant, descends, s’il te plaît : tu risques de m’attirer des ennuis.
Soit. Il redescendit, et elle lui referma la porte au nez.
Il suivit le bus qui s’arrêta à quatorze arrêts supplémentaires, desservant trois écoles différentes. Les gosses se massaient à l’arrière pour l’observer dans son 4x4. L’un d’eux lui fit une grimace, il la lui rendit, et les gamins éclatèrent de rire. Milo les vit se retourner pour tout raconter à Jodi.
L’école… Ça, c’était chouette.
— J’ai démissionné. Je ne bosse plus à l’abattoir, apprit-il à Jodi après qu’elle eut garé le bus au dépôt local.
— Et ton frigo, alors ? Plus besoin de le remplir ?
— Oh, ça va aller. Je connais un gars qui connaît un gars à Chem-Gro. Il y aurait peut-être une place pour moi, là-bas.
Chem-Gro était une boîte de Troy qui vaporisait de petits granulés chimiques dans les pelouses pour les préserver des parasites et des mauvaises herbes. S’il décrochait le job, Milo enfilerait une petite tenue verte avec une étiquette à son nom, et se baladerait dans les jardins des gens avec sa petite épandeuse verte aux allures de tondeuse. Ça ne payait pas aussi bien qu’à l’abattoir, mais, hé, c’était moins sanglant, non ?
— Dinner Bell, c’est Massacre à la tronçonneuse dans la vraie vie, lâcha Jodi. Tout vaut mieux que bosser là-bas.
Et elle déposa un baiser sur sa joue.
Pour une raison obscure, ce geste éperonna son interrupteur mental, mais, en esprit, Milo lui sourit à pleines dents, canines bien en vue, et le snoba comme il convenait.
Je ne te laisserai pas me gâcher cet instant, songea-t-il. Cette petite miette de bonheur, je vais la savourer. Et ensuite, j’en savourerai une autre… et encore une autre.
Ses milliers d’âmes – et l’expression est métaphorique – en ruinèrent de joie leurs sous-vêtements. Milo gratifia à son tour Jodi d’un baiser.
Les roses. La lettre. Le bus scolaire…
— À quoi tu penses ? lui demanda Jodi.
— J’écris des poèmes, je crois, répondit-il.
Elle refusa de coucher avec lui tant qu’ils n’habiteraient pas ensemble.
— Emménage avec moi, alors, lui dit-il avec un haussement d’épaules. On vit dans le même genre d’appart : ça ne te changera pas beaucoup.
Elle leva les sourcils, surprise.
— Quel romantisme, Milo…
— Quel pragmatisme, surtout…, plaisanta-t-il, mais il se retourna, la saisit par les hanches, l’embrassa et la prit par la main.
Jodi dégagea sa main d’un geste et passa le bras autour de sa taille. Ils sortirent de Kosmal bras dessus, bras dessous.
— Les gosses m’ont demandé quand tu comptais recommencer à suivre le bus.
— Ça ne risque pas de te poser des problèmes ?
— Ça m’en a déjà posé. Quelqu’un a appelé l’école. J’ai du bol de ne pas avoir écopé d’un blâme.
Milo se disait parfois qu’il se plairait à devenir professeur. Une fois à l’université, tant de possibilités s’offriraient à lui.
Jodi emménagea chez lui le soir même, et elle marqua un temps d’arrêt silencieux devant le petit sanctuaire qu’il avait érigé en son honneur. Il ne fit aucun commentaire, se contenta de rester planté près d’elle, inquiet en se tortillant les doigts.
Elle ne dit rien… et poursuivit son emménagement. Sitôt qu’elle eut apporté toutes ses affaires et nettoyé la salle de bains, elle attira Milo dans la chambre.
— Tu peux te déshabiller, si tu veux…, lui dit-elle.
Il remarqua qu’elle avait posé deux petites choses près du sanctuaire de Jodi : une feuille sur laquelle elle avait écrit « Milo » et une chandelle. Un petit sanctuaire de Milo.
La peau claire de Jodi. La lampe. Les draps froissés. La brise que souffle la fenêtre ouverte, et…
Milo cessa là sa liste ; son poème, s’il s’agissait de poésie. Il n’y avait plus qu’elle et lui, ici, un couple uni respirant à l’unisson. La perfection.
Jodi était allongée à demi sur lui et caressait lentement son torse.
— Je t’aime, déclara-t-elle. Tu le sais, pas vrai ?
— Oui, répondit-il. (Et c’était réciproque ; il en avait envie, en tout cas : n’était-ce pas la même chose ?) Moi aussi, je t’aime, lui dit-il.
L’interrupteur mental rugit comme si on l’avait arrosé d’acide.
Ils profitèrent de l’après-midi et de la soirée sans empressement : ils sortirent deux, trois trucs des cartons de Jodi, retravaillèrent un peu la déco, singèrent des disputes, se battant pour savoir quel canapé ils garderaient (celui de Jodi), quelle télé (celle de Jodi) et quelles assiettes (celles de Jodi).
Trois fois, ils s’interrompirent pour faire l’amour.
Le sinistre interrupteur s’apaisa et adopta une stratégie moins agressive.
Que fais-tu ? lui demanda-t-il. Cela pourrait bien tourner, oui. Ou pas… Tu avais besoin d’un voile de normalité pour dissimuler l’éclat des actes grandioses que tu as commis par le passé, c’est ça ?
Après leur deuxième séance de jambes en l’air, ils ne prirent même pas la peine de se rhabiller. Ils s’assirent nus sur le sol du salon et trièrent des disques. Jodi avait un tatouage de dauphin sur l’épaule.
— Tu as vu mon dauphin ? lui demanda-t-elle en se penchant presque entièrement sur ses genoux.
— C’est très joli.
Il était bleu.
— Moi, j’aime beaucoup ton tatouage sur l’avant-bras.
Le prénom « Jodi » lui faisait comme un brassard.
— Ce n’est pas un vrai : je l’ai écrit au marqueur.
— Dis donc…
— On devrait s’en faire des vrais. Se faire tatouer nos prénoms sur les avant-bras.
Elle secoua la tête, déroutée.
— Pardon ? lâcha-t-elle.
Contrairement à ce que Milo avait escompté, cette suggestion n’avait pas l’air de l’enthousiasmer. Qu’est-ce qui la dérangeait ?
— Te bile pas, ça va aller, le rassura-t-elle.
Oui, bonne idée, ça, lui soufflèrent ses milliers de voix. On oublie et on passe à la suite !
Oui, elles avaient raison, les voix. Bien sûr. Du coup, Milo acquiesça et détourna le regard. Assis en silence, il redessina du doigt le tatouage sur l’épaule de Jodi, puis l’attira contre lui.
OK, songea-t-il. Expire. Ne bouge plus. Laisse faire, et ça va bien se passer, allez…
Quand elle se fut endormie, Milo sortit faire un tour. Il gara son 4x4 en bordure de route et marcha en pleine nature jusqu’à un escarpement qui surplombait Tick Ridge Road. Le bus de Jodi empruntait cet itinéraire en journée. Après tout, s’il voulait rejouer de la gâchette un jour, il allait devoir se trouver un nouveau stand de tir : les flics devaient surveiller la route 75, désormais.
Pleine lune.
Inspire… Expire…
« PAN ! »
Le son d’un vrai fusil. Le recul d’un vrai fusil contre son épaule. L’éclatement violent, au loin, du vrai pare-brise d’une vraie voiture.
Des crissements de pneus. Des phares affolés. La voiture pivota, dérapa et finit le cul dans le fossé de l’autre côté de la route.
Un sang chaud envahit les tripes de Milo, une vague envoûtante qui gagna son torse, sa poitrine. Le picotement entre ses cuisses.
Est-ce que le chauffeur était…
Il attendit.
Une radio faiblarde et lointaine.
Un grincement.
La portière conducteur s’ouvrit, et une femme sortit de la voiture, avança jusqu’au milieu de la rue et s’arrêta, la tête baissée, une main sur la hanche et se massant la nuque de l’autre.
Bien…
C’était bien, non ? Elle n’était pas blessée. N’est-ce pas ?
Les voix et l’interrupteur de Milo se défièrent soudain et se lancèrent dans un terrible pugilat.
Lorsque Milo rentra enfin chez lui, il fut d’abord surpris de trouver Jodi assise dans son salon à lui, sur son canapé à elle, enveloppée dans une couverture à lui, regardant sa télé à elle.
Quand deux personnes emménagent ensemble, il leur faut un peu de temps pour s’habituer à tous ces petits changements.
— T’étais où ?
Il se pencha et l’embrassa.
— Je conduis un peu quand j’arrive pas à dormir.
— OK, mais fais gaffe : y a deux petits cons qui tirent des plombs sur les voitures ces derniers temps…
Deux jours plus tard, il enfila sa tenue Chem-Gro pour la première fois : c’était son premier jour, et aucune formation au programme. Direct dans le bain.
— C’est comme une tondeuse, quoi, lui expliqua son chef. Quand t’as fini, tu plantes trois, quatre marqueurs dans la pelouse.
Il tendit à Milo un lot de petits drapeaux jaunes fixés à du fil de fer : ils servaient à avertir les gens que la pelouse avait été traitée et qu’il valait mieux s’en tenir éloigné quelques jours.
— C’est bon, t’es prêt à commencer ?
— Plus que prêt, même, répondit Milo, avant de monter dans un fourgon Chem-Gro qui empestait les produits chimiques.
Rien que l’odeur acide lui irritait les narines, et le seul fait de conduire le fourgon lui donnait l’impression que des tumeurs lui poussaient un peu partout. Cela étant, cette odeur, c’était aussi celle du travail ; celle de la vraie vie avec quelqu’un qui vous attend à la maison le soir venu, quelqu’un dont il appréciait sincèrement la présence. L’odeur de l’amour, en somme.
Il vaporisa trois pelouses, puis fit une petite halte dans une cabine téléphonique à la station-service de Troy. Jodi décrocha.
— Hé, mon cœur, dit-elle. Tu fais quoi ?
— Je chope le cancer.
— Pardon ?
— Non, rien, excuse-moi. On déjeune ensemble ?
— Pourquoi pas.
— Pizza Hut.
— Très sain. J’accepte. Maintenant ?
— Ouais : je vais nous réserver une table en t’attendant. Je suis pas loin, c’est à deux bornes.
Jodi bruita un baiser sonore dans le combiné, puis il raccrocha.
Quatre minutes plus tard, Milo mourut sur le chemin de Pizza Hut.
Il roulait sur Main Street en se disant que, même si les gens s’accordaient plutôt sur l’inverse, il trouvait Vera – de Scooby-Doo – bien plus canon que Daphné.
Pourquoi c’est elle, que je préfère ? se demandait-il quand l’accident se produisit.
Ce fut rapide et violent.
Une Camaro déboula sur Main Street, et son chauffeur – furieux et hurlant à Milo qu’il se traînait trop dans son fourgon Chem-Gro – se déporta sur l’autre voie, les pneus crissant.
Connard !
La Camaro fit un petit bond dans les airs au niveau du passage à niveau de Sunoco. Dans l’autre sens, rempli de gamins, un bus paroissial de retour d’une visite à l’église baptiste de Colombus fit une embardée pour éviter la Camaro et se retrouva sur la voie de Milo à l’instant où il arrivait au passage à niveau. Milo eut un dixième de seconde pour remiser ses réflexions scoobydooesques et prendre une décision : soit il percutait le bus, soit il tentait sa chance dans le fossé.
Grâce à ses réflexes affûtés, il donna un subit coup de volant et envoya son fourgon dans le fossé : il fut éjecté du véhicule par la portière qui s’était ouverte sous l’impact. Le fourgon fit un tonneau, et le battant de la portière cisailla Milo en deux : le véhicule retomba sur les deux bouts de Milo, moitiés sanguinolentes que les produits chimiques douchèrent aussitôt. Son interrupteur mental n’eut même pas le temps de réagir.
Milo mourut en trois secondes, mais ce furent trois secondes de slow-motion particulièrement longues et douloureuses.
Jodi passa devant le lieu de l’accident, alors qu’elle se rendait à Pizza Hut. Depuis, tout un tas de véhicules s’étaient massés là en plus de la Camaro et du bus, dont cinq voitures de police aux gyrophares affolés, une ambulance et deux camions de pompiers.
Elle s’arrêta… et comprit immédiatement. Elle se mit à trembler.
L’odeur acide des produits chimiques la prit aussitôt aux narines.
— Je crois que… c’est mon petit ami, dit-elle à l’un des agents de police, la gorge serrée, une paume sur la bouche.
Le policier acquiesça avec compassion, mais leva les mains pour l’empêcher d’avancer.
— Je vais vous demander de reculer, madame, c’est plein de produits nocifs, par là-bas.
Jodi recula et tourna les yeux vers le fossé.
Un fourgon. Des produits chimiques. Le métal mêlé des bidons et du véhicule. Un bout de Milo.
Lumière rouge. Lumière bleue. Lumière rouge…
Elle se demanda ce qu’ils auraient pu faire pour éviter ça, ce que leur promettait l’avenir avant l’accident, et ce qu’il lui promettait maintenant.
En baissant les yeux, Jodi se rendit compte qu’elle avait oublié de mettre ses chaussures.
Ses pieds nus. L’asphalte. Une vieille canette de Pepsi.
De toute façon, ils ne m’auraient jamais laissée entrer, chez Pizza Hut…, songea-t-elle.
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