Reincarnation Blues

Michael Poore · Chapitre 23 sur 29

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Reincarnation Blues

21. Un bouddha en hiver

21

 

 

UN BOUDDHA EN HIVER

 

Inde, 500 av. J.-C.

Il y a très longtemps existait encore un minuscule village indien du nom de Moosa.

Moosa n’avait rien – mais alors rien du tout – de remarquable. Le village et ses habitants en étaient même devenus célèbres pour avoir, comme unique spécificité, de ne pas en avoir la moindre. Les villageois étaient des gens honnêtes et plutôt bons, mais, dans leur grande majorité, ils n’étaient ni spécialement futés, ni particulièrement ambitieux, charismatiques ou veinards. Ce fut le lot de Milo, heureux ou malheureux, de naître à Moosa. Sans grande surprise, il n’y resta pas bien longtemps, et ce qui lui valut de partir à la découverte du monde, ce fut la mésaventure d’un homme du nom d’Horsa Chatturjee.

Horsa Chatturjee, fidèle à la grande tradition moosaienne, n’était ni un grand érudit, ni un illustre athlète, ni un redoutable combattant : non, c’était juste un type qui, un jour, s’était fracturé la jambe en tombant dans un trou.

Hou, ça, c’était un grand événement pour les villageois de Moosa ! Énorme. Historique.

Les anciens du village s’étaient aussitôt rassemblés et, tandis qu’ils se demandaient comment ce trou avait pu se retrouver là et ce pour quoi Horsa ne regardait pas où il allait, quelqu’un suggéra que, peut-être, on pourrait le sortir du trou pour l’emmener en un lieu où il pourrait être soigné. Ce quelqu’un, c’était le petit Milo Raj Ram, un gosse qui avait pris l’indécrottable habitude d’offrir, sous forme d’intrusions fort désagréables, ses conseils aux anciens. Il faut dire que Milo avait pressenti très vite que Moosa ne serait jamais la capitale d’un fabuleux empire, suspicion qui se mua en conviction le jour où il vit les anciens tenter de soigner la jambe d’Horsa.

— Faut tirer sur sa jambe, lâcha le plus ancien des anciens, un vieux schnoque torse nu coiffé d’un gros chignon. Faut tirer jusqu’à ce que l’os repasse sous la peau et que ça se remboîte, puis faut couvrir la plaie d’un cataplasme de crottes de chèvre jusqu’à ce que le saignement s’arrête.

Milo était assez convaincu que recouvrir de caca une plaie ouverte n’était pas une idée top éclairée. Il voulut le leur expliquer, mais, argumentaire implacable, on le fit taire d’un bon gros gnon dans la tempe.

Vexé, il partit bouder en haut d’un arbre. C’était comme ça qu’on faisait, là-bas.

Trois choses se passèrent alors qu’il était dans les branchages.

Premièrement, des voix dans son crâne lui soufflèrent de ne pas prêter attention aux anciens qui n’étaient guère qu’un ramassis de vieux crétins têtus comme des biques. Ce n’était pas la première fois que Milo entendait ces voix, et il les avait très vite identifiées comme celles de ses incarnations antérieures. Il les considérait avec beaucoup de respect.

Deuxièmement, il commença à avoir du mal à respirer. Ce n’était pas non plus bien nouveau : il avait eu de petites crises de ce style toute sa vie. En général, elles se déclenchaient après qu’il avait couru, grimpé, ou à la suite d’une vive émotion. Le problème, c’est qu’il se sentit cette fois de plus en plus mal, au point que le monde se mit à tourner autour de lui et qu’il tomba de l’arbre.

C’est là que survint le troisième événement notable : à cet instant précis, un guérisseur itinérant arrivait au village.

Le guérisseur, un saint homme, avait une barbe si longue qu’il devait la tresser et la nouer en six points à sa ceinture.

Quand Milo tomba de l’arbre au pied du nouvel arrivant, ce dernier fronça les sourcils et le piqua du bout de son long bâton orné. Milo leva le regard vers lui et cilla, le souffle court. Au même instant, un cri effroyable s’éleva de la hutte du plus ancien des anciens.

— AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !

— C’était quoi, ça ? s’étonna le guérisseur.

— Ça, c’était Horsa Chatturjee, répondit Milo. Les anciens ont recouvert sa jambe cassée de crottes de bique.

— Ah…, lâcha le guérisseur. Je dois être à Moosa. (D’autres villageois avaient aperçu le nouvel arrivant et s’étaient rapprochés.) Je vais examiner ton ami, proposa-t-il à Milo. Enfin, si tu veux. Et en échange d’un repas.

— AAAAAAaaAaAAaaaaAAAARG ! hurla Horsa Chatturjee.

Les villageois nourrirent le guérisseur et le mirent à l’aise.

Posté à l’extérieur, à la fenêtre de la hutte, Milo observa le guérisseur faire son office. L’homme retira le cataplasme d’excréments et nettoya la blessure : elle était rouge vif, enflammée au possible et empestait la charogne. Il cautérisa ensuite la plaie à l’aide d’une torche, mariant Horsa et la douleur, puis s’agenouilla à ses pieds d’où il exécuta une sorte de prière en agitant lentement son flambeau de fortune.

Milo se penchait de plus en plus à la fenêtre, hypnotisé.

C’est comme ça qu’ils font dans la grande ville !

Il était encore en extase à la fenêtre quand le guérisseur sortit de la hutte d’un pas traînant.

— Hélas, déclara-t-il, un démon est à l’œuvre ici. Qu’on m’apporte une hache : il faut le débarrasser de cette jambe.

On lui apporta une hache, et il se chargea lui-même de l’opération. En échange, il refusa toute sorte de paiement, mais n’omit pas de repartir avec la biquette qui avait produit les excréments démoniaques.

— Mes bonnes gens de campagne, croyez-moi, c’est un service que je vous rends…

Avec un maître pareil, se dit Milo, médusé, un élève appliqué pourrait initier un véritable âge d’or pour sa civilisation !

Et il se jura qu’une fois adulte il se chercherait un maître de cette compétence, même s’il devait pour cela parcourir le monde entier.

Le lendemain de son rituel de passage à l’âge adulte, son chapelet jaune en main, Milo se planta devant ses parents attablés devant leur petit déjeuner.

— Adieu : je pars dans le grand monde en quête de savoir. Les cieux savent que ce n’est pas ici que je le trouverai.

— Ah, c’est bien vu ça, gamin, acquiesça son père qui l’envoya aussitôt sur la route avec du pain et une nouvelle paire de sandales.

Milo marcha des semaines, traversa des villages, des ponts, des cours d’eau ; il échangea avec d’autres voyageurs, dormi près du feu d’inconnus bienveillants. Comme il s’y était attendu, la vie lui semblait moins futile et infiniment plus riche à mesure qu’il s’éloignait de Moosa : sur sa route, il entendit parler d’armées en poste de l’autre côté des montagnes ; d’un étrange mystagogue qui se faisait appeler le Bouddha dont les disciples étaient si purs d’esprit qu’ils n’avaient plus besoin ni de boire ni de manger ; de terribles inondations, de mers, de navires, de femmes si belles et douées que les hommes qui partageaient leur couche mouraient en pleine extase. Plus il voyageait, plus il entendait de choses, voyait de choses, et plus son univers s’élargissait, exactement comme il l’avait espéré.

Un soir que Milo profitait de l’hospitalité d’un riche cultivateur de betteraves et de ses travailleurs, ce dernier lui demanda s’il voyageait dans un but précis.

— Je recherche un professeur, lui répondit Milo.

— Qui t’enseignerait quoi ?

Milo haussa les épaules.

— Qu’importe, au fond. Quelque chose de nouveau pour moi, que ce soit superbe ou terrible.

Un murmure parcourut les convives attablés.

— On peut t’apprendre plein de trucs sur les betteraves, nous, déclara quelqu’un. Mais sorti de là…

Le plus grand ouvrier de la ferme – un gaillard à l’air réfléchi – prit la parole.

— Ce que tu dis me parle. Moi aussi, c’est ce à quoi j’aspire. Peut-être que ce professeur que tu recherches n’est pas un professeur au sens propre. Ce pourrait tout aussi bien être un fermier ou un forgeron. (Milo avait appris à reconnaître la sagesse quand elle s’incarnait devant lui.) J’aimerais venir avec toi. Par contre, j’ai promis à mon employeur ici présent de rester jusqu’aux récoltes. Peut-être pourrais-tu travailler avec nous jusqu’à ce que les betteraves soient bonnes à déterrer, après quoi nous partirions ensemble en quête de ce maître dont tu parles.

Milo accepta, cultiva quelque temps des betteraves et en fut fort satisfait : il apprenait. Il apprit à se lever tôt, à aller chercher de l’eau pour l’arrosage, et, aussi, tout un tas de choses sur les betteraves. Les betteraves par-ci, les betteraves par-là, les betteraves, les betteraves… Il apprit à réparer des trucs. Il se muscla.

Une fois les betteraves récoltées, Milo et le gaillard – qui se nommait Ompati – partirent trouver leur mentor, et s’ensuivit l’une des plus belles périodes de la vie de Milo. Son nouvel ami et lui allaient ensemble sur de longues routes où ils rencontraient d’autres voyageurs, échangeant avec eux nombre de chansons et de récits. Une nuit qu’ils passaient dans un bordel, Ompati se fit voler sa bourse. Deux fois, des bandits tentèrent de les dévaliser à la pointe du couteau, mais Milo et Ompati, ayant travaillé à la ferme, portaient aussi des lames et se défendirent comme de beaux diables. Ils traversèrent des rivières à la nage, dormaient à la belle étoile. Ils virent des choses étranges et fabuleuses, comme ce lépreux cul-de-jatte déterminé à rallier Calcutta à la nage, ou ce magicien qui parvenait à se détacher de son ombre. Hébergés une nuit par un mystique du village de Moon Smoke, ils burent du sang de serpent.

Milo finit par se rendre compte qu’une bonne partie des hommes de foi qu’ils croisaient et qui lui semblaient d’une grande sagesse ne l’étaient pas spécialement.

Ne les laisse pas te décourager, Milo, lui soufflèrent les voix ancestrales dans sa tête. Les vrais maîtres existent en ce monde. Poursuis tes recherches.

— D’accord, acquiesça Milo. Je ne lâche rien.

Milo et Ompati marchèrent plusieurs jours aux côtés d’une puissante armée, plaisantant avec les soldats et s’émerveillant de leurs colossaux éléphants de guerre. Le cinquième jour, ils croisèrent pour la première fois des hommes au crâne rasé vêtus d’une robe orange, qui riaient en saluant les soldats de passage.

— Des pèlerins, lui expliqua Ompati.

À mesure que le soleil continuait son ascension au-dessus d’eux, ils croisèrent de plus en plus de ces saints hommes un peu fêlés.

« Des disciples du Bouddha partagent ses enseignements dans la région », disait la rumeur qui parcourait les rangs des soldats.

Ce même soir, l’armée fut forcée de s’arrêter malgré elle : tombait partout comme un déluge l’incroyable nouvelle que ce n’étaient pas simplement des disciples du Bouddha qui partageaient ses enseignements, mais le Bouddha lui-même ! Lui et les siens avaient croisé l’armée un peu plus en amont, si bien qu’elle s’était arrêtée pour les laisser passer.

— Je ne comprends pas pourquoi tout le monde s’agite à ce point, confia Milo à Ompati.

— Probablement parce que ses enseignements n’ont jamais atteint Moosa, expliqua Ompati. Dans les villages et les villes de plus d’importance, on dit du Bouddha qu’il est l’âme la plus sage qui ait jamais existé sur cette terre. On affirme qu’il a vaincu le seigneur démon Mara en duel singulier, et sans même avoir à se lever : il lui a suffi de poser une main sur le sol, et il a terrassé le démon de sa pure complétude.

— Qu’est-ce que c’est, ça, la pure complétude ?

— Je l’ignore. Personne ne le sait, en fait.

Milo et Ompati eurent un réveil mouvementé le lendemain matin, quand des messagers surexcités sillonnèrent les rangs à cheval pour interpeller sergents et commandants qui, à leur tour, hurlèrent sur leurs soldats.

— En avant ! Pas accéléré ! lançaient-ils.

Devant et derrière Milo et Ompati s’animèrent avec force détermination soldats, éléphants, conducteurs de char et cavaliers en armure, impressionnants de puissance.

— On va les gêner plus qu’autre chose, là, non ? dit Ompati à Milo.

Ainsi, ils quittèrent l’armée et disparurent, patauds, dans des bois proches : presque aussitôt, une pluie de flèches s’abattit tout autour d’eux, un trait venant même taquiner la cheville de Milo.

— Donc là, on a fui vers le front, j’ai l’impression, lui fit remarquer Ompati.

Milo peinait à respirer, saisi à la gorge par la poigne brûlante de l’effroi, et aux cuisses par la poigne un tout petit peu moins brûlante de l’urine. Devant, derrière, partout autour s’élevaient cris de guerre, hurlements de douleur et petites tirades solennelles.

Des soldats surgirent soudain des sous-bois, parés d’armure de cuir et de sales tronches.

La respiration de plus en plus sifflante, Milo tomba dans les pommes ou, plus exactement, dans une sorte de framboisier asiatique.

Une pluie chaude.

Milo s’éveilla poisseux, le corps endolori. Comme il entendait des bruissements proches, il leva la tête et balaya les alentours du regard : il se trouvait droit sous un éléphant. Il n’en fut ni effrayé ni particulièrement surpris, car il sembla très vite que l’animal n’avait pas dans l’intention de lui faire de mal. Pour tout dire, il avait plutôt l’air un peu triste, hagard et totalement perdu.

— Oh, bon sang…, murmura Milo en l’observant plus attentivement.

La trompe de l’animal était à demi sectionnée : la pluie chaude qui l’avait réveillé était en fait les gouttes écarlates que répandait partout l’animal à chaque expiration. Une larme unique gonfla dans l’un de ses gros yeux et roula le long de sa joue.

Tout autour d’eux, on aurait dit qu’un géant avait piétiné les bois : arbres brisés, corps écrasés… Milo se demanda ce qu’il était advenu d’Ompati.

Ne te disperse pas, Milo…, lui soufflèrent les voix dans son crâne.

Milo récupéra le sabre d’un soldat mort, s’approcha de l’éléphant qui venait à sa rencontre, puis s’agenouilla devant lui en poussant un grognement sourd.

Il lui caressa la tête.

Puis, il lui trancha la gorge.

Le sang gicla et le recouvrit des pieds à la tête : l’éléphant s’étouffa dans un gargouillis, ses yeux roulèrent dans ses orbites, et il mourut là, devant Milo.

Des oiseaux s’égosillaient. Des combattants blessés gémissaient.

Comme il se sentait épié, Milo se retourna lentement et distingua une silhouette qui se découpait dans la lumière matinale, un peu plus haut à flanc de colline.

— C’était un geste empli de courage et de compassion, déclara l’inconnu.

Milo le salua d’un signe de tête. Il aurait voulu parler, mais il haletait encore sous le coup de l’émotion.

Un nuage masqua le soleil, et Milo découvrit que l’inconnu était un vieil homme au corps aussi tortueux qu’un cep de vigne et à la barbe pareille à un long fouet. Sa peau pendouillait un peu, mais on devinait sans mal les muscles longilignes et secs qu’elle dissimulait. Son ample châle usé lui faisait comme une seconde peau.

Ce fut ce que remarqua Milo au premier regard : un vieux miséreux. Et puis, les yeux de l’homme se posèrent sur lui.

Infrarouges, les yeux…, murmurèrent les voix dans sa tête.

Milo n’avait pas la moindre idée de ce qu’étaient les infrarouges – pas dans cette vie, en tout cas –, mais il saisit le concept : le vieillard le regardait comme s’il pouvait voir jusqu’à ses os et, plus encore, jusqu’à la dernière molécule qui le constituait.

— Namaste, le salua Milo en s’inclinant.

Le vieil homme lui rendit sa révérence.

Soudain, des voix éclatèrent plus haut sur la colline.

— Bodhi ! hurla l’une d’elles, suivie par un concert d’autres. Bodhi ! Il est là !

Milo vit alors plusieurs jeunes hommes au crâne rasé et vêtus de robe rudimentaire débouler entre les arbres à flanc de colline, sautant par-dessus les morts et les blessés.

— Hmm…, murmura le vieillard. C’est reparti… (Les jeunes hommes s’arrêtèrent près de lui en harde pantelante.) Tout va bien, les rassura l’inconnu. Je suis dans un bon jour.

— Qu’importe ! s’inquiéta le plus grand des jeunes hommes. Bon ou mauvais jour, vous ne devez pas vous éloigner sans en avertir Ananda…

— Chuuut…, répliqua le vieil homme en s’agenouillant pour aider un soldat blessé. Rendez-vous donc utiles.

Il défit alors le châle dont il était couvert, se retrouvant bientôt devant eux vêtu d’un simple pagne, puis le déchira en longues bandes de tissu. Ses disciples – c’est ainsi que les avait identifiés Milo, en tout cas – l’imitèrent aussitôt.

— Bouddha…, lâcha Milo dans un souffle.

Le vieil homme l’entendit et lui adressa un clin d’œil laser.

Milo transforma lui aussi sa tenue en un lot de bandages, puis partit soigner les blessés dans la forêt. Il se retrouva, un peu plus tard, à œuvrer avec Balbeer, l’élève le plus âgé de la troupe. Ensemble, ils élevèrent une série de tentes au sommet de la colline, les premières pierres d’un futur hôpital de guerre.

— Pourquoi disais-tu que Bouddha avait de bons et de mauvais jours, tout à l’heure ?

— Personne ne l’appelle ainsi. Bouddha, c’est un terme générique pour désigner celui qui atteint l’illumination. Tout le monde peut devenir bouddha : nous avons ce potentiel en nous. Lui, nous l’appelons Bodhi : le sage. Le professeur.

— Et concernant les bons jours, les mauvais jours, tout ça ?

Balbeer lui tendit du bois sec.

— Rends-toi utile, lui répondit-il, alors Milo partit faire chauffer de l’eau.

Me voici devenu guérisseur, tout à coup…, songea Milo.

Il comprimait les blessures qui saignaient encore, posait des attelles pour redresser les bras distordus. Il amputa même un homme de sa jambe gangrenée. Il allait chercher du bois, aussi, nettoyait ce qui devait l’être.

Un jour, Milo vit le maître transporter hors de l’hôpital un seau plein d’excréments pour le vider dans les latrines qu’il avait lui-même creusées.

— Voilà le maître que je cherchais…, se dit Milo. Plus qu’à prier pour qu’il m’accepte comme élève.

— Ça te dérangerait de retirer la flèche que j’ai dans la gorge, avant que je ne te voie plus qu’en deux dimensions, mon ami ? toussa un blessé à ses pieds.

Milo haussa soudain les sourcils.

— Ompati ! hurla-t-il. Je suis tellement heureux que tu sois encore en vie !

Ompati tenta de répondre, mais glouglouta plus qu’autre chose, alors Milo l’invita à se taire. Qui plus est, il avait encore à se rendre utile.

Les quelques jours qui suivirent filèrent en un clin d’œil. Milo travaillait dans l’hôpital de fortune en imitant le quotidien des élèves du Bouddha : il dormait où il y avait de la place et mangeait quand de la nourriture lui passait sous la main, c’est-à-dire pas bien souvent.

C’est fou ce qu’au fond on n’a besoin de peu pour vivre, songea-t-il un jour.

Les élèves avaient l’air heureux, et Milo peinait un peu à comprendre pourquoi. Ils n’agissaient et ne réagissaient pas comme des gens normaux : la plupart des gens, en général, trimballaient avec eux et en toutes circonstances une sorte de morosité crasse qu’on lisait dans leur regard et le ton de leur voix. Il y avait toujours un petit quelque chose pour les rendre furieux, inquiets ou tristes. C’était un poids bien gris, mais plus le temps passait, plus chacun s’en accommodait.

Sauf que, ce boulet-là, les élèves du Bouddha ne le portaient pas : plutôt que de se plaindre, ils vivaient. Ils faisaient ce qu’il y avait à faire dans l’instant, qu’il s’agît de vous parler, de recoudre une plaie ou de boire une coupelle d’eau fraîche. Il était en train de se faire cette remarque quand il se rendit compte que Balbeer se tenait à côté de lui. Le moine passa un bras amical autour de ses épaules.

— Tu as déjà atteint l’illumination, Milo.

Milo cligna des yeux.

— J’en doute, je… je n’ai pas…

— Eu l’esprit inondé par une aveuglante explosion de lumière ? Vu l’avenir ? Craché des flammes par les narines ?

— Non, rien de tout ça.

— Ce n’est pas ça, l’illumination. Ne t’attends pas à une soudaine transcendance mystique. L’illumination, c’est avoir la conscience de ce qui se passe autour de toi, ici et maintenant, la conscience de l’instant présent. Et cela, tu y arrives.

— Pas toujours.

— Disons que tu as l’illumination fluctuante.

— Donc, en résumé, tout le monde atteint l’illumination… au moins par moments ? Même le type aux yeux révulsés à qui j’ai dû couper la jambe, et qui hurlait si fort qu’il s’en douchait de bave ?

Balbeer adopta un air pensif.

— Je ne sais pas.

Voilà qui surprit Milo : jamais il n’avait entendu de professeur ou d’élève studieux dire qu’il ne savait pas. L’intelligence d’une telle remarque lui sembla soudain vertigineuse.

— Pourquoi les rhinocéros ont des cornes sur le museau plutôt qu’au sommet du crâne ? demanda Milo.

— Je ne sais pas, répondit Balbeer.

— Incroyable. Pourquoi est-ce que le bois brûle ? Pourquoi on refoule des aisselles ? Si je rêve que je suis nu en plein milieu du marché, qu’est-ce que ça signifie ?

— Je ne sais pas… Et je pensais être le seul à rêver de me retrouver nu en plein marché.

— Je pense que tout le monde le fait, ce rêve.

Ils partirent ensemble manger un bout.

Peu de temps après, un matin, toute la suite du Bouddha et le Bouddha lui-même se levèrent et reprirent la route. Milo et Ompati les imitèrent et partirent avec eux : en se préparant, Milo s’était rendu compte qu’à part une robe rudimentaire, un slip et une paire de sandales empruntées à un cornac mort, il ne possédait strictement rien.

Ompati ramassa un fin bâton sur le bord de la route.

— Ça fait du bien d’avoir un petit quelque chose à soi, même si ce n’est qu’un bâton.

Ils marchèrent en silence quelque temps.

— Cela va faire une semaine que je n’ai pas vu le maître, déclara Ompati. Est-il seulement avec nous ? Il est peut-être parti en éclaireur, je ne sais où ?

— Je ne sais pas. Il est vieux…, répondit Milo. On raconte qu’il a de bons et de mauvais jours, alors qui sait ?

— Tout le monde a de bons et de mauvais jours, non ? Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?

Milo haussa les épaules. Il n’en avait pas la moindre idée.

Le soir même, ils l’apprirent tous deux.

Au crépuscule, ils étaient assis près d’un feu sur lequel ils cuisinaient des fayots mendiés à des caravaniers, quand Milo fut exalté par une soudaine décharge d’énergie.

— Je vais lui demander, déclara-t-il.

— Demander quoi à qui ? s’enquirent Ompati et quelques pèlerins qui les avaient rejoints.

— Demander au Bouddha ce pour quoi je fais ce rêve où je suis en plein marché et, soudain, je me rends compte que je suis nu.

— Ah, tout le monde le fait, ce rêve.

— Oui, certes, mais je me demande ce qu’il signifie.

Et voilà qu’il se leva et, allant d’un feu à l’autre, se mit en quête du Bouddha. Ce dernier n’avait pas de grande et belle tente, ni rien de particulièrement remarquable, si bien qu’il était difficile de le trouver : il campait parmi les siens et, comme eux, dormait à même le sol. Milo en conclut tout de même que, là où le Bouddha ferait brûler son feu, nombre de ses fidèles tenteraient de s’installer pour profiter de sa présence. Ainsi, il traqua les feux auprès desquels les conversations et les rires semblaient les plus riches et, effectivement, finit par repérer le maître.

Milo s’attendait à trouver les plus anciens de ses disciples assis en cercle autour du Bouddha, le regard du maître rivé dans les flammes, mais pas du tout. La vision qui s’offrit à lui fut des plus troublantes : plusieurs disciples, des hommes âgés de l’entourage direct du Bouddha, chuchotaient de façon emportée, s’invectivant les uns les autres. Au centre se tenait le maître, en larmes, manifestement contrarié…

Massés autour des feux proches, d’autres pèlerins s’efforçaient de faire comme si de rien n’était.

Milo s’approcha, curieux de comprendre ce qui se passait. Quelqu’un s’en était-il pris au maître ?

— Pourquoi tu m’as dit ça ? sanglotait le Bouddha. C’est méchant. Vous êtes cruels, vous tous !

Deux disciples – l’un grassouillet et l’autre petit et mince, comme un mulot – semblaient se disputer un peu à l’écart.

— Pourquoi tu l’as froissé ? demanda le grassouillet. Tu sais qu’il ne faut pas le contredire quand il est comme ça ! Il ne fait pas la part des choses. Tout ce qu’on y gagne, c’est de le contrarier !

— Mais je sais bien ! chuchota l’autre, l’air défait. Mais, justement, il allait très bien ! Il était là, en pleine forme, tout guilleret à dire que les montagnes étaient telles des rivières, seulement un peu plus lentes et tout, et puis comme ça, sans crier gare, il a dit : « Il faut que je pense à demander à Yi s’il a encore ce bout de verre volcanique… » Alors, sans trop faire attention, je lui ai répondu : « Maître, Yi est mort il y a sept ans : ne vous souvenez-vous pas de l’incident avec le tigre ? » Et là, bam ! il a vrillé.

Le grassouillet sembla s’apaiser quelque peu.

— Nous allons devoir nous montrer de plus en plus vigilants, murmura-t-il. Et je sais, bien sûr, que tu n’aurais jamais voulu sciemment contrarier Bodhi.

Bon sang de bonsoir ! Le Bouddha est complètement cinglé ! Alors ça…

Une paire de mains puissantes saisit alors Milo par les épaules et le fit se retourner.

Balbeer.

— Milo, lui dit-il, le regard triste, retourne manger, s’il te plaît. Il n’y a rien que tu puisses faire.

— Mais qu’est-ce qui lui arrive ? bredouilla-t-il.

Balbeer mena Milo en dehors du bois où ils se trouvaient : derrière eux s’élevait la voix colérique du maître.

— Il est vieux, répondit Balbeer. Parfois, les vieilles personnes sont un peu instables.

— Mais, c’est le B…

— Ce n’est pas un dieu, Milo.

Milo s’en retourna à son feu de camp et se rassit.

— Alors, il t’a répondu ? lui demanda Ompati. À propos du rêve ?

Milo s’était courbé, pensif.

— Je ne l’ai pas trouvé, mentit-il.

Il essaya de dormir. En vain. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il revoyait le Bouddha en larmes, terrifié à la vue de ses propres amis. Il ferma les yeux pour méditer, peut-être que ça l’aiderait.

La méditation, c’était un truc typique des disciples du Bouddha : ça les aidait à affronter les aléas de la vie sans trop se prendre la tête. Milo avait déjà tenté deux, trois fois, mais sans grande réussite.

— Il faut que tu observes et écoutes ton esprit, lui avait expliqué Balbeer.

— C’est tout parasité, avait répondu Milo. Je vois rien et j’entends rien.

Balbeer avait haussé les épaules, fermé les yeux, et l’avait laissé à ses essais, alors Milo avait retenté le coup.

Inspire… sans penser à rien… Expire… Concentre-toi sur ta respiration… Il lui arrive quoi, au maître, sans rire ? se demanda son esprit.

La question n’échappa pas à Milo.

Il y a des gens qui vivent sur la Lune ? s’interrogea son esprit.

Milo avait beau redoubler d’efforts pour se concentrer, tout un tas de conneries sillonnaient sans finir son esprit.

J’ai mal aux chevilles, quand même… Ah tiens, ça fait un bail que j’ai pas eu de crise d’asthme. Je suis peut-être guéri… Ils ont des rapports, les bouddhistes ? Je sais pas… C’était quoi, ce bruit ?

Mais ta gueule…, pensa-t-il. Boucle-la, putain… Allez, allez, respire… Bouge plus… Respire… Rooh, trop drôle, je sens mes cheveux qui poussent…

— Mais bon sang de bonsoir de soupe à la merde ! rugit-il.

— Chuuut…, l’admonestèrent des pèlerins proches. On médite, nous.

Le lendemain après-midi, les voyageurs arrivèrent à Sravasti. Sravasti était une ville dans laquelle le maître était déjà venu plusieurs fois. Longtemps auparavant avait été bâti ici un complexe entier de monastères. C’était l’un des lieux de pèlerinage de prédilection pour qui voulait profiter des enseignements du maître : certains des meilleurs élèves et disciples du Bouddha habitaient ici, et la ville entière était une sorte de Bouddha Parc. Impossible d’aller acheter du pain dans le centre sans se noyer dans une mer de moines en pleine méditation.

Quand le maître lui-même arrivait en ville, on aurait dit l’entrée de Jésus à Jérusalem, alors que Jésus n’existait même pas encore. C’est dire.

La masse mouvante de la suite du Bouddha était aussitôt arrosée de pétales et de chants. On s’inclinait sur leur passage, s’agenouillait, les touchait tous révérencieusement, et ce, pour deux raisons : déjà, parce qu’à Sravasti on mettait un point d’honneur à vénérer tout ce qui avait trait de près ou de loin au Bouddha. Et puis, surtout, parce qu’on ne savait pas trop lequel des voyageurs était le Bouddha. Fidèles à la croyance populaire, ces touristes de la spiritualité s’attendaient à reconnaître le maître au premier regard : il devait mesurer trois mètres et lancer des flammes avec les yeux ! Cet homme avait fait remonter le courant d’une rivière à un bol de riz, simplement en le lui demandant. Cet homme avait réussi à terrasser un horrible monstre de la jungle en le laissant le dévorer, puis en s’extrayant de son corps en le carbonisant de l’intérieur grâce à ses rayons de perfection pure. Cet homme était celui dont l’âme ne faisait plus qu’un avec le temps et le cosmos.

Sauf qu’en réalité cet homme-là n’était qu’un vieillard voûté qui passait devant eux comme n’importe quel autre vieillard voûté. OK, il faisait ce truc infrarouge avec les yeux, là, mais pour l’observer, il fallait vraiment qu’il regarde droit dans les vôtres.

— Ils ne le reconnaissent pas, maugréa Ompati en retirant d’un geste les pétales de magnolia qu’il avait dans les cheveux.

Milo acquiesça.

— Ce n’est pas plus mal, murmura l’un des pèlerins qui marchaient près d’eux. Il n’arrête pas de demander si les préparatifs du mariage avancent bien et si les danseuses du ventre sont jolies…

Milo grimaça.

— Le mariage de ?

— Le sien.

— Il va se marier ?

— Il a été marié. Ça s’est mal fini.

— Oh… Flûte !

— Mais surtout, ajouta le disciple, c’était il y a soixante ans.

Le soir, un peu partout sur les pelouses d’herbe douce et les murs nus des monastères, on alluma des torches. Des milliers de personnes s’assirent, excitées, attendant la parole du Bouddha.

On se croirait à un concert de rock…, souffla une voix – d’une vie future – dans le crâne de Milo.

Les plus anciens disciples du maître sortirent du monastère situé en plein cœur de Sravasti, posèrent un énorme coussin bien confortable sur l’herbe, puis s’assirent autour en demi-cercle, l’air tendu.

Le maître sortit à son tour, un lent pas après l’autre, soutenu par Balbeer.

La foule appela partout au silence. Des chauves-souris louvoyaient entre les torches.

Le maître s’assit sur le coussin et exécuta une mudra.

Le temps s’écoula en silence.

La lune apparut dans le ciel.

Le Bouddha leva les yeux, son regard scintillant mais distant, comme illuminé par des flammes lointaines. Milo le reconnut ce regard ; ce regard un brin paumé.

Oh, mazette…

Le maître se mit à parler du mariage.

— Je me marie, annonça-t-il d’une voix calme, avec un sourire un peu filou. La cérémonie aura lieu au palais de mon père où j’épouserai mon destin, mon amour, ma cousine Yasodhara. Il y aura des danseuses du ventre.

Milo balaya l’assistance du regard : ça se tournait en acquiesçant vers le voisin, ça tentait de recoller les morceaux.

— C’est quand même savoureux, une bonne danseuse du ventre, sans rire, poursuivit le maître. Finalement, elles ondulent plus qu’elles dansent, il faut l’avouer. Elles sont, en cela, comme la vérité, comme une rivière. Comme les vagues. Sans rire, réfléchissez-y… On va leur demander de mettre de petites émeraudes dans leur nombril.

La foule s’en nourrit. La vérité ! Ne plus faire qu’un avec le grand tout ! L’impermanence ! De toute évidence, le Bouddha naviguait en explorateur sur les eaux encore inconnues de sa propre mémoire.

Ses disciples les plus proches le contemplaient avec amour et admiration, et c’était sincère, hein, mais quand même, ils échangeaient des regards interrogateurs. C’était comme s’ils se demandaient les uns les autres : « Combien de temps on va encore pouvoir s’en tirer comme ça ? Parce que bon, là… »

Ce soir-là arriva la première pluie de la mousson.

Par milliers, les adorateurs du Bouddha roulèrent leur petit tapis et se massèrent à l’abri des huttes et des monastères de Sravasti. Le lendemain matin, un groupe de jeunes pèlerins réveilla la foule entière en poussant de grands cris.

— Vite ! Vite ! Il se passe quelque chose de fabuleux ! De fabuleux et d’étrange ! Il faut que le maître voie ça !

Le maître et les milliers de gens qui faisaient sa suite emboîtèrent donc le pas aux jeunes hommes jusqu’à la rive d’un fleuve proche. Milo remarqua que le maître ne clopinait pas : il avait l’air frais comme un gardon.

Le fleuve avait gonflé comme aurait enflé le ventre d’un boa ayant avalé un hippopotame. Il filait, rageur, charriant des arbres entiers et d’énormes troncs.

— Regardez ! hurlaient les jeunes pèlerins en bondissant partout, désignant le fleuve du doigt. (Des milliers de regards suivirent leur geste.) Un monstre !

À bonne distance de la berge, un jujubier s’élevait seul contre le déluge, ses branches cassées et dégarnies : à sa cime, et c’était là le plus incroyable, se nichait une créature affreuse, détrempée et effroyable. Une créature avec de très, très grandes dents et des yeux avides, bref : un truc qui filait vraiment les miquettes.

— Un démon…, murmurèrent certains pèlerins.

— Un démon ! hurlèrent d’autres.

— Alors, carrément pas, déclara le Bouddha. C’est un tigre.

Et il disait vrai : c’était un tigre. Trempé, boueux, il montrait les crocs aux flots tumultueux. Il n’y avait rien à attaquer autour de lui, mais il n’en avait pas moins l’air au taquet.

Milo l’observa avec attention, notamment quand, terrifié, l’animal coula un long bronze vert résolument démoniaque.

Tout le monde se tourna vers le maître, attendant sa réaction.

— Qu’on m’apporte une corde, déclara-t-il. La plus longue corde possible. Assez longue pour atteindre la cime de l’arbre.

Sans poser la moindre question et sans plus d’hésitation, une centaine de pèlerins se ruèrent jusqu’aux monastères, puis dans le centre de Sravasti.

Milo se pencha à l’oreille de Balbeer.

— Que… Comment… Qu’est-ce que…

Balbeer secoua la tête, le front ridé.

Du vacarme, des cris : les pèlerins étaient de retour avec la corde. Enfin, une centaine de cordes, en fait. Le maître en choisit une et en fit un immense lasso molasse.

— Non, non, non ! lâcha Ompati, et son scepticisme se répandit sur la berge entière.

Même le tigre semblait intrigué : il regardait le Bouddha sans ciller en se léchant les babines.

Le maître faisait tournoyer son lasso au-dessus de sa tête… lentement, d’abord… puis le lança, vif comme l’éclair, par-dessus les flots : la corde s’accrocha sans mal à une branche cassée derrière le tigre, et le Bouddha la tendit au maximum et se mit à tirer.

De toute évidence, il avait dans l’idée de faire plier le jujubier jusque sur la berge pour que le tigre puisse y bondir et s’y mettre en sécurité.

Mais l’homme avait tout de même quatre-vingts ans…

L’arbre commença à ployer…

Les milliers d’adorateurs murmurèrent, les yeux écarquillés…

Le tigre sentait que quelque chose se préparait, mais il n’était pas certain de savoir s’il devait ou non s’en réjouir. Il se réinstalla sur l’arbre sans quitter la scène des yeux. Les mains du maître commencèrent à trembler.

— Rendez-vous utiles, voulez-vous ? dit-il à ceux qui l’entouraient.

Disciples et pèlerins se massèrent près de lui et agrippèrent la corde. Balbeer entama un chant énergique pour les encourager, et ils se mirent à tirer en rythme.

— Ah ! scandèrent-ils à l’unisson. Bastei !

Et ils tirèrent encore, scandèrent encore, et l’arbre penchait de plus en plus, jusqu’à ce qu’ils le déracinent et que les branches de sa cime se retrouvent à trois mètres à peine de la berge.

À partir de là, les événements s’enchaînèrent assez rapidement.

Le tigre bondit en direction de la berge.

Tout le monde lâcha la corde et se mit à fuir parce que le fauve bondissait en direction de la berge.

Tout le monde, sauf le maître qui avait attaché la corde à sa taille.

Le tigre montra les crocs, les griffes, puis fila à tout berzingue dans les bois proches sans dévorer qui que ce soit.

Le jujubier entièrement déraciné fut alors emporté par le courant, projetant avec violence le maître dans les flots rageurs : quelques secondes plus tard, il avait disparu…

Si la scène s’était déroulée en un éclair, Milo fut encore plus rapide : sans même y réfléchir, il s’était jeté dans l’eau et essayait de saisir la cheville maigre et noueuse du Bouddha, dernière partie du corps du maître à avoir été engloutie par les flots.

L’eau tourbillonnait autour de lui ; branches, bouts de caillasses et débris flottants lui écorchaient la peau, mais ses mains grandes ouvertes finirent par trouver ce qu’elles cherchaient. Alors, tout s’abîma dans la tourmente : l’arbre, le maître et Milo qui tentait de remonter le long du corps du vieil homme comme s’il grimpait à un arbre. Et puis, enfin, il parvint à lui saisir le poignet et fit ce dont le vieillard était incapable : il défit la corde nouée à sa taille…

Le jujubier disparut à l’autre bout du monde, et Milo et le Bouddha jaillirent à la surface où ils se gonflèrent les poumons d’oxygène. Ils se tractèrent à grand-peine jusqu’à la berge, agrippant herbes folles et morceaux de branches, les doigts perdus dans la boue.

Un gaillard se rua dans l’eau et pataugea dans leur direction, et de ses grandes mains puissantes – idéales pour la récolte des betteraves – s’empara de Milo.

Ompati !

Il le tira plus loin sur la rive, tira le maître aussi, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent tous les trois à l’abri des flots, les pieds dans l’eau, affalés sur la berge, haletants.

Pèlerins et disciples se ruèrent auprès d’eux, les encerclèrent en exultant de joie.

Milo se rendit compte que les flots leur avaient arraché leurs vêtements, à lui et au maître, si bien qu’ils gisaient là, nus devant la foule grandissante.

— Ça me rappelle ce rêve que je fais souvent…

— Tout le monde le fait, ce rêve, commenta le Bouddha.

L’épisode dit du « sauvetage du tigre colossal » eut des conséquences tout à fait attendues : on fit partout, dans les jungles et les villages, le récit de la force et de la compassion surnaturelles du Bouddha et, quelques heures plus tard, de nouveaux pèlerins vinrent grossir les rangs de ceux déjà présents à Sravasti. Une nouvelle fable bouddhique ! Un nouveau miracle !

En revanche, on ne fit nulle part le récit de comment le Bouddha avait été dévoré par les flots ni du fait qu’on avait dû l’y repêcher. Sitôt que cette partie-là de l’histoire menaçait de refaire surface, on l’enterrait sciemment d’un bon coup de poing dans le pif.

Faut pas trop leur en vouloir, hein…, souffla l’une des voix de Milo. Si Jésus s’était fait boulotter par des furets, ça aurait fait un récit moyen-moyen niveau lustre divin.

De toute façon, les disciples de Bouddha et les pèlerins n’avaient pas la moindre envie d’évoquer cette partie de l’histoire. Il n’y eut guère qu’Ompati pour aborder le sujet, alors que Milo et lui partageaient un bol de riz sous une pluie fine et froide, perdus au milieu de la nuée.

— J’ai vraiment cru que c’en était fini de vous deux, sur ce coup… Vous êtes restés sous l’eau une éternité et…

Tous ceux qui se trouvaient autour d’eux se levèrent et s’éloignèrent.

— Je crois qu’ils ne veulent pas en entendre parler, commenta Milo.

— Tu lui as sauvé la vie ! insista Ompati.

— Toi et moi, on lui a sauvé la vie. Ça ne change rien au fait que le maître est un être hors du commun. Il est, à la vérité, un livre de fables incarné et, parfois, ce livre a besoin de quelques petites corrections.

— Tu parles de plus en plus comme un sage, lui fit remarquer Ompati.

Balbeer apparut alors et s’agenouilla près de Milo.

— Il te demande, Milo. Et toi aussi, Ompati.

Ah ? Cool.

Balbeer les guida à travers la foule, jusqu’à la hutte centrale du maître, une modeste demeure faite d’un corps de briques coiffé de grandes feuilles vertes qui donnaient l’impression que le Bouddha vivait sous une énorme salade. À l’intérieur, le maître était assis en tailleur, les yeux fermés. Quand Milo et Ompati s’assirent en face de lui, il les rouvrit.

— Merci, dit le Bouddha en tapotant le genou de Milo et en gratifiant Ompati d’un signe de tête.

— De rien du tout, murmurèrent-ils.

— Merci, même s’il est un fait qu’une vie n’est qu’une vague sur l’onde. Elle en jaillit puis y retourne, rejaillit plus loin. Son mouvement importe peu.

— Vous voulez dire que le fait que Milo vous a sauvé la vie importe peu ? s’étonna Ompati.

— Cela importe peu… à la rivière, répondit le maître en rivant le regard dans celui d’Ompati.

Ce dernier baissa humblement la tête.

— Maintenant, méditez avec moi, dit le maître en refermant les yeux.

Milo l’imita et tenta le coup une fois de plus.

OK, essaie de pas penser à des trucs qui n’ont rien à voir, genre des poulets…

…

C’est quand même bizarre que les cailloux, ce soit dur… Et cette femme aux seins nus, l’autre jour, là ? Fiou… Ça peut se tendre à quel point une corde ?… J’ai un truc dans le nombril, non ?

…

La neige me manque…

Le Bouddha et ses disciples quittèrent Sravasti au beau milieu de la nuit.

— Nous partons, chuchota Balbeer après avoir réveillé Milo. Tant qu’il est dans un bon jour.

— À mon avis, personne n’en parlerait de toute façon, répondit Milo en bâillant. Ils ne veulent pas le voir affaibli, alors ils se persuaderont toujours que tout va bien.

— Oh, si cela se produit trop souvent, crois-moi, ils finiront par le remarquer.

Ils marchèrent des jours et des jours, mendiant leur nourriture le long du chemin. Tous les soirs, Milo et Ompati se joignaient au maître pour converser à voix basse ou méditer. Certes, l’entourage mondial du Bouddha voulait oublier l’épisode de la presque noyade, mais il était évident que le maître lui-même considérait les deux jeunes hommes comme de bons et loyaux amis.

— Je médite comme une tanche…, lâcha Milo un soir, sans grande élégance.

Il avait tellement envie d’y arriver que ses efforts se soldaient par d’affreuses aigreurs d’estomac.

Le maître leva une main pour l’apaiser.

— La méditation est avant tout une histoire de respiration, dit-il. La respiration est le lien le plus intime que nous partageons avec le monde extérieur. C’est grâce à elle que nous le faisons nôtre. Nous l’invitons en nous – il inspira –, puis nous le remettons à sa place. (Il expira.) Ainsi, ce monde extérieur et nous-mêmes ne faisons plus qu’un.

Ils respirèrent ensemble, tous les trois : inspiration… expiration… inspiration… expiration…

— Donc, en fait, intervint Milo, si je n’arrête pas de penser à, disons, des singes ou mon gros orteil, ce n’est pas trop, trop grave ?

— L’esprit est bruyant par nature. Hier soir, lors de ma méditation, je voyais des chats partout.

— Oh…, s’étonna Milo. Et quel était le sujet de vos interrogations à leur propos ?

— Ah, ben rien. Juste, je voyais des chats, des chats, des chats, des chats partout, des chats…

— Des chats, des chats, des chats, des chats, répéta Milo, bientôt imité par Ompati. Là, on médite bien, non ? demanda Milo.

— On méditait, disons, répondit le maître.

— J’y entrave que dalle, dit Ompati. On est censés se vider l’esprit, mais penser à des chats, c’est OK ? Si on pense à des chats, ça va, c’est de la méditation, mais si on pense à la méditation, c’est plus de la méditation ?

Le maître ferma les yeux. Il semblait soupeser la question.

Milo et Ompati attendirent patiemment sa réponse, quand il se mit à ronfler doucement.

Assis plus tard avec Ompati près de leur feu, Milo resta longtemps silencieux. Il ne méditait pas : il réfléchissait, en fait.

— On dit que le maître a atteint l’illumination, finit par dire Milo.

— Oui, ça se voit au premier regard. C’est évident.

— Certes. Mais j’avais autre chose en tête quand je m’imaginais ce qu’était l’illumination. Je veux dire, il est à fond dans la spiritualité, et tout, mais il a aussi un côté pragmatique assez inattendu. Comme moi, il a du mal à méditer, par exemple. Pourtant, il y arrive. Il a l’esprit qui part en sucette, mais il gère quand même. Et puis, des trucs comme ce qu’il a fait avec le tigre, la vache, c’est vrai que c’est dingue !

Le feu crépita. Des étincelles s’élevèrent devant eux, tournoyèrent, puis moururent.

— Tu veux en venir quelque part en particulier ? demanda Ompati.

— Oui. C’est de perfection dont je parle, Ompati. C’est ce que je veux : atteindre la perfection.

— Comme tout le monde, non ?

— Je ne pense pas, non. Mon avis, c’est qu’en général les gens n’en recherchent qu’une pincée, pas la soucoupe entière, pas ce qui leur offrira de s’affranchir du cycle de la vie. Je crois qu… Non : je sais que j’ai déjà vécu des milliers de vies. Je suis peut-être un flan de tapioca niveau méditation, mais je commence à savoir deux, trois trucs à propos de la vie. C’est comme si mes anciennes incarnations me soufflaient des conseils de temps à autre… Eh, me regarde pas comme ça ! Enfin bref, ce qu’elles me disent, ces voix, c’est que jusqu’à présent je n’avais jamais vraiment tenté d’atteindre la perfection, parce que je ne l’avais jamais observée de mes propres yeux ; c’était trop éthéré comme concept. Je crois que je me rebellais même un peu contre cet objectif cosmique.

— Tu te rebellais… contre la perfection ?

— Oui. Mais plus maintenant. Il faut que ça s’arrête, je le sens. Je crois que je luttais, que je refusais de fusionner avec l’Âmultime. Désormais, c’est ce à quoi j’aspire le plus au monde.

Milo entendait les voix dans son crâne danser et s’époumoner.

— Attends, je résume pour être sûr d’avoir bien compris…, dit Ompati. Jusqu’à aujourd’hui, tu te rebellais contre la perfection, mais là, tu viens de changer d’avis, parce que tu as vu de tes yeux le maître et qu’il t’a montré que, même quand on est un peu funky, on peut atteindre la perfection ?

— Exactement. C’est ce qu’il m’a enseigné. C’est ce que les maîtres font, non, enseigner ? Te faire comprendre des trucs ? Eh bien, grâce à lui, j’ai pigé.

Les voix dans sa tête se lancèrent dans un fabuleux spectacle son et lumière accompagné de sitar. Milo ignorait qu’elles étaient capables de telles prouesses.

— Waouh…, lâcha-t-il. C’est magnifique !

Alors il se baissa, plaqua une main sur le sol et, un instant fugace, sentit la Terre tourner sous sa paume.

— Tu… peux m’expliquer ce que tu fabriques ? lui demanda Ompati.

— Je ne saurais pas vraiment dire, mais c’est fantastique… Ça me donne envie d’aller aux toilettes, c’est fou…

C’était tout à fait bouddhique, cette sensation soudaine et singulière.

Peut-être même… parfait, osa penser Milo.

Les jours suivants, les mauvais jours du Bouddha s’enchaînèrent comme des perles sur un collier. Si vous ne faisiez pas partie de l’entourage direct du maître, impossible de s’en rendre compte, mais si vous comptiez parmi ses disciples ou ses tout nouveaux amis, cela vous promettait des journées bien plus chargées qu’à l’ordinaire.

Balbeer venait de remonter la nuée de pèlerins à contre-courant pour tirer Ompati et Milo par le bras.

— Le maître aurait besoin de vous, il n’est pas au mieux de sa forme. Peut-on compter sur votre soutien ?

— Bien sûr, répondit Ompati.

— Nous arriverons bientôt dans un village. Prenez son écuelle et, lorsque vous mendierez votre nourriture, remplissez-la aussi, s’il vous plaît.

Ils s’inclinèrent.

— Avec grand plaisir, acceptèrent-ils.

Arrivés aux abords du village, les disciples formèrent un cercle serré autour du Bouddha et sourirent aux pèlerins en tendant leur écuelle. « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes » semblaient dire ces sourires.

— On va rater le début de la course d’éléphants, non ? lança le Bouddha depuis le centre du cercle.

Les villageois se montrèrent généreux, comme toujours. Ils le furent d’autant plus, d’ailleurs, quand Milo leva l’écuelle du maître.

— Une dernière écuelle, s’il vous plaît, pour le Bouddha en personne.

Un peu plus tard, Milo et Ompati étaient assis parmi la foule de disciples près de la litière du maître, quand ce dernier vint les rejoindre à quatre pattes. Ils lui passèrent son écuelle, et il sembla manger sans vrai plaisir, comme s’il se nourrissait par pur principe, sans réel engagement. Milo lui trouva le regard distant ; il était là, l’esprit clair, mais il paraissait réfléchir intensément. Au bout d’un moment, le maître se tourna vers Balbeer.

— Balbeer, je me demandais… Me rendrais-tu un service ?

— Bien sûr, répondit Balbeer.

— Quand nous aurons fini notre repas, pourrais-tu aller dire à ma mère – elle est à l’étage – que j’aimerais la voir, je te prie ?

Milo sentit son cœur se serrer et en perdit l’appétit.

— Bien sûr, maître, acquiesça Balbeer, le tressaillement de sa voix trahissant qu’il retenait ses larmes.

Ils se reposèrent au village toute la journée. Milo trouva un vieux figuier des pagodes, s’assit sous ses branchages et médita intensément pendant trois heures, les images défilant dans son esprit : des chats, de la pluie, des arbres, l’amour, des chiens, son pénis, la nuit…

C’était le tumulte dans son crâne, c’était incontrôlable. Par contre, la respiration, ça, il pouvait assurer.

Inspire… Expire… Prends la pleine conscience de l’air tout autour, du monde qui entre en toi… qui te quitte…

L’exercice avait quelque chose d’étrangement familier, non parce qu’il avait respiré toute sa vie, comme n’importe quel être humain, mais parce qu’il avait déjà respiré exactement comme ça, avec cette expertise-là, cette conscience affûtée. Soudain, un souvenir lui revint de son corps nu flottant dans l’espace…

La perfection.

Dans une autre vie, il l’avait atteinte, mais… il l’avait perdue. Comment ? Il ne savait plus.

Vertigineuse, cette seule pensée ; tragique, aussi. Cette fois, il n’échouerait pas.

Il rouvrit les yeux. Un bruit près de lui. Ce n’était pas un bruit typique de la jungle, non… Des voix en détresse à l’orée du village ! Milo se hâta hors du bois pour découvrir les disciples du maître qui s’agitaient partout comme des mouettes fiévreuses.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il. Que se passe-t-il ?

— Il a disparu, l’informa Ompati, apparu soudain à ses côtés.

— Peut-être a-t-il atteint le nirvana ? suggérait l’un des disciples. Regardez : sa robe est là, comme tout le reste de ses affaires. Je vous le dis, moi : il est au nirvana !

— Viens ! lança Milo à Ompati en le tirant par la manche de sa robe, et ils se joignirent aux disciples qui se dispersaient un peu partout dans le village à la recherche du Bouddha.

Il ne leur fallut que peu de temps pour le trouver et, une fois de plus, leur ouïe fut leur meilleur guide : droit devant, au centre du village, s’élevait un brouhaha de dizaines de voix. Milo et Ompati cavalèrent et découvrirent une petite foule réunie sur la place du marché.

Ouf…, songea Milo. Il s’est simplement senti mieux et est venu enseigner la sagesse aux villageois.

La foule s’écarta sur le passage de Milo, et il vit bientôt le maître qui se tenait près d’un étal : il tenait une grenade à la main et l’examinait avec attention.

Ah, et il était entièrement nu.

Maintenant que Milo balayait l’assemblée d’un regard plus apaisé, il se rendit compte que les villageois présents n’étaient ni spécialement ébahis ni particulièrement décontenancés : ils avaient, pour tout dire, l’air d’un groupe d’écoliers en pleine récréation.

Un groupe d’écoliers qui vient de trouver un oiseau blessé à torturer…

— C’est peut-être le jour du bain, allez savoir ! ironisa l’un d’eux.

Éclats de rire.

— Faut dire qu’il fait très chaud, aujourd’hui !

— Il est venu se faire tatouer, non ?

Alors, quelqu’un lança une pierre dans sa direction. Le projectile percuta son épaule. Milo n’avait pas vu le responsable, mais Ompati, si, et il avait déjà attrapé le jeune homme par le bras, avant de le plaquer au sol.

D’autres gaillards approchèrent.

Milo, qui avait levé les mains en signe d’apaisement, les baissa et prit la parole.

— Du calme, Ompati, mon ami. Ce n’est pas la voie que nous avons faite nôtre. Pas la voie que nous enseignons.

Il inspira… expira… L’air, la foule, le village faisaient maintenant partie de lui.

Il se tourna vers le Bouddha et le saisit par le coude.

— Nos amis nous attendent, père.

Il ne l’appela pas « maître ». La foule ne savait peut-être pas à qui elle avait affaire, et sûrement qu’elle n’avait pas besoin de le savoir. L’avenir se passerait très bien de cette anecdote.

— Je veux cette jolie grenade, geignit le maître.

— Je n’ai pas d’argent, murmura Milo à l’oreille du Bouddha. Et vous non plus. Je vous en apporterai une autre tout à l’heure.

Le maître ne fit pas d’histoires.

— C’est celle-là que je veux par contre, dit-il en reposant la grenade. Celle-là, hein ?

— D’accord. Mais, pour l’heure, nous devons partir.

Ompati saisit l’autre coude du maître, et ils fendirent la foule. Les jeunes gaillards virent la force tranquille qui émanait du regard de Milo, une force pareille à celle des vagues sur l’océan, et ils s’écartèrent devant lui. Certains, même, s’inclinèrent, honteux. Ils virent aussi la force moins tranquille dans le regard d’Ompati, une force pareille à celle des gens qui vous envoient un bon coup de savate dans les valseuses, et c’est aussi un tout petit peu pour ça qu’ils s’écartèrent.

Quand ils eurent laissé le maître entre les mains de ses vieux amis, Milo retourna seul dans les bois et s’installa de nouveau sous son figuier pour réfléchir. Réfléchir, pas méditer : quelqu’un qui médite ne fronce pas les sourcils, le regard sévère. Ça, c’était plus la tête de quelqu’un qui tente de rassembler tout son courage.

Le maître avait besoin d’aide, mais pas de n’importe laquelle. Ce dont il avait vraiment besoin, ce n’était pas de la petite bière : c’était, ni plus ni moins, d’un acte de pure perfection.

Milo médita un peu là-dessus. Pas bien longtemps : il savait que la méditation, c’était aussi savoir quand quitter un tronc de figuier pour passer à l’action.

Du coup, il se leva, quitta son arbre, puis quitta les bois, son écuelle à la main. Il pria Balbeer de lui donner celle du maître, puis se rendit au village.

— Attends ! lui lança Ompati en courant le rejoindre.

Quand ils eurent mendié assez de nourriture pour eux et le maître, Milo demanda aussi quelques pièces, puis ils firent une halte au marché où ils achetèrent au Bouddha sa grenade.

Une heure plus tard, assis près de la litière du maître, Milo trouva à ce dernier un air plus habité.

— Comment vous sentez-vous, maître ?

Le Bouddha ne répondit pas tout de suite : il observa longuement Milo, sans ciller, puis leva les yeux au ciel.

— Je me sens bien, Milo. Merci. Nous profitons d’une belle soirée.

Ils se sentaient tous bien, à dire vrai : l’air était doux et bercé de chants d’oiseaux. Des nuages dentelaient le ciel, broderie de coton aux contours dorés par le couchant.

— Pas de prêche, ce soir, annonça le Bouddha. Place à la musique.

Ainsi, on joua de la musique, et les villageois se joignirent bientôt à la suite du maître, rudra vina en main. D’or, le ciel du soir passa au rose, au violet, puis au bleu nuit : les étoiles s’illuminèrent, et le maître mangea sa grenade. La moitié, en fait. L’autre moitié, il la tendit à Ompati.

Plusieurs paires d’yeux verts les encerclaient depuis les ténèbres, scintillant dans les buissons. Et puis, lentement, de petites silhouettes sombres approchèrent.

— Des singes, annonça Ompati.

Il avait à peine achevé sa phrase qu’une très vieille femelle babouin sortit de l’ombre, s’assit en face de lui et l’observa à la lueur des flammes. Elle tendit bientôt une patte fine et la posa sur le genou du moine.

Les étoiles tournoyaient lentement, le chant des rudra vina résonnait dans la nuit.

— Ne t’inquiète pas, Ompati, dit le maître. Que je sache, tu n’as pas fait vœu de célibat.

Les rires des moines noyèrent un temps la musique.

Au matin, le maître se sentait mal.

— Mieux vaut rester ici un jour de plus, annonça Balbeer.

À midi, le maître se sentait encore plus mal.

— Priez, mes frères, demanda Balbeer aux disciples. (Il se tourna vers Milo.) Prends l’écuelle du maître et essaie de lui trouver du chou kale, de l’aloès et du lait de coco. Un mal tenace s’est emparé de lui : nous devons l’en débarrasser.

Balbeer parlait d’une voix calme et posée, mais Milo lut la peur panique qui habitait ses yeux.

Il obéit et, quand il revint, trouva Balbeer et les autres disciples assis en cercle désordonné autour du maître endormi, le regard grave.

— Tu peux poser tout ça, dit Balbeer. Il n’avalera rien maintenant.

Ils firent tous mine de méditer.

Le soleil se glissa sous l’horizon.

Ompati prépara une salade d’un reste de fruits et de légumes et la partagea avec Milo.

Au bout d’un moment, le maître s’étira, s’assit, puis, en dépit des remontrances de Balbeer, se leva. Il garda quelques secondes le dos voûté, mais, malgré son teint verdâtre, il se redressa et balaya l’assemblée de son regard cosmique.

— Je vais mourir, annonça-t-il. (Des voix s’élevèrent aussitôt, qu’il fit taire d’un geste de la main.) Pourquoi en être affectés ainsi ? les rabroua-t-il. J’ai quatre-vingts ans : mon âme va rejoindre le grand tout. Soyez heureux pour moi !

Son estomac grogna comme un ogre.

— Si cela ne vous dérange pas, ajouta-t-il, demandez donc aux villageois de m’aménager une couche de couvertures et de coussins dans ce bosquet, là-bas.

Il leur montrait d’un doigt des sals un peu plus loin. Il s’excusa alors et, dans un trot déroutant, partit vers les bois.

En fin d’après-midi, tous avaient compris que l’heure était venue : pèlerins, élèves et parasites s’étaient rassemblés dans le bosquet de sals en cercles concentriques. Tous baissaient les yeux. Le maître s’était installé sur un petit tas d’humbles couvertures, la tête posée sur un joli petit coussin à franges.

Il avait le visage un peu plus vert encore qu’à son réveil, mais il semblait serein.

— Écoutez, dit-il. J’aimerais être clair sur un point, histoire que vous ne soyez pas trop troublés après ma mort : je n’ai pas choisi de successeur. J’aimerais que nous arrêtions de parader comme ça aux quatre coins de l’Inde. On a l’air d’une troupe de cirque. Séparez-vous. Rentrez chez vous. Semez ailleurs ce que vous avez appris ici.

— Comment sait-on qu’on a atteint la perfection, maître ? hurla une voix désespérée quelque part dans le bosquet.

— Comment te sens-tu, ici et maintenant ? lui demanda le Bouddha.

— Triste, répondit la voix. Et j’ai peur.

— Eh bien, elle est là, la perfection, répondit le maître. Mais ne t’en fais pas : bientôt, la tristesse et la peur céderont le pas à autre chose. (Une salve de murmures confus.) Écoutez, dit le maître avant d’être interrompu par une quinte de toux. N’allez pas chercher le bonheur à l’autre bout du monde : la perfection, c’est être heureux de ce que vous êtes, ici et maintenant.

— Et si on est un gros trou de balle ? lança quelqu’un.

Le maître esquissa un sourire fatigué.

— Je doute fort, dit-il, que des gens heureux puissent être des trous de balle.

Et, sur ce, il mourut.

Le regard scintillant et brisé d’Ompati se perdit soudain dans le vague.

— Ses derniers mots, c’était… « trous de balle »…, annonça-t-il.

— Oui, non, je ne crois pas que ce soit si important d… Hé, regardez ! lâcha soudain Milo en désignant le sal sous lequel ils se trouvaient.

Des fleurs cascadaient doucement de ses branches : de petits pétales rouges papillonnaient jusque sur le sol, virevoltaient au-dessus du corps du maître, au-dessus de l’herbe verte, au-dessus des pèlerins.

— Oui, ça, je préfère, déjà…, commenta Ompati.

Milo quitta l’assemblée et alla se rasseoir sous son figuier. Il allait méditer. Qu’allait-il faire, maintenant ? Il pourrait retourner à Moosa, pourquoi pas ? À qui plus qu’aux benêts de Moosa profiteraient les enseignements du maître ?

Des canards…, songea-t-il en fermant les yeux. Des chats… La lune… La mort… Le vent…

Il entendait les villageois, au loin, qui venaient se masser dans le bosquet de sals. On laissa là quelque temps la dépouille mortelle du Bouddha, pour que chacun puisse la voir : dans trois jours, de toute façon, ils n’auraient pas d’autre choix que de l’incinérer.

Peut-être qu’ils me laisseront garder un peu de ses cendres.

Les méritait-il ? Dur à dire, pour l’instant. Milo espérait que les voix de ses vies passées lui murmureraient quelque conseil, mais elles restaient étrangement silencieuses. Il avait l’impression désagréable qu’après les avoir rendues infiniment fières de lui il les avait déçues.

— Ouvre les yeux. (C’était la voix d’Ompati.) Tu sais bien que tu médites comme une quiche, alors te casse pas à jouer la comédie comme ça.

Milo s’exécuta : Ompati se tenait debout devant lui.

— C’est toi, pas vrai ?

Milo fronça les sourcils et leva les yeux au ciel.

— De quoi est-ce que tu p…

— Ne traîne pas ton honneur dans la boue ! cria Ompati.

— Très bien…, confessa Milo. Oui. C’est moi le responsable. Avant d’aller mendier le dîner du maître, je suis allé cueillir un champignon dans les bois. Un champignon bien spécifique, que j’ai ensuite écrasé et mélangé à la grenade que je lui ai apportée. Voilà, Ompati. Tu sais tout.

Ompati se mit à trembler.

— Pourquoi ? demanda-t-il à Milo.

— Oh, tu le sais bien. L’histoire de sa vie est plus importante que sa vie elle-même. Il le savait. Nous le savons tous. Il fallait le faire, et je l’ai fait. J’étais, je le crois, son plus proche ami.

C’est vrai, ça ?

Il en doutait un peu, au fond, et il entendait ses milliers de voix maugréer, sinistres, dans son crâne. Il méditerait là-dessus durant son voyage de retour à Moosa.

— Je suis désolé…, finit par s’excuser Ompati.

— Pourquoi ? lui demanda Milo.

— Je crains… d’avoir préparé une salade avec la moitié de grenade que n’a pas mangée le maître.

Milo eut un soudain haut-le-cœur.

— Ah ? s’étonna-t-il, un peu inquiet.

— La salade qu’on a partagée tout à l’heure.

Un oiseau pépia. Milo observa la lune à travers les branchages du figuier.

— Ah… Eh bien, écoute, disons que ma vague va disparaître au hasard de l’onde, hein ?

— Oui, acquiesça Ompati en s’asseyant à ses côtés.

Ensemble, ils attendirent en méditant, l’esprit coloré d’images de betteraves, de pluies de mousson, de divinités, de bordels et d’autres choses sympas qu’ils avaient découvertes durant cette vie.

Ils inspirèrent… expirèrent…

— Des chats…, murmura Milo.

— Chuuut…, répondit son ami.

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