Reincarnation Blues
16. Pomme-pomme girl
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POMME-POMME GIRL
Elle s’estompait un peu plus chaque jour.
Elle apercevait de plus en plus le soleil à travers sa paume, comme un tatouage rougeoyant sur sa peau.
Quelle merde…, pesta Suzie intérieurement.
Elle finirait par disparaître tout à fait. Bien trop tôt, quoi qu’il arrive.
Qu’est-ce que cela lui inspirait ? Cela dépendait de son humeur du moment. De son degré de frustration, notamment. Parfois, elle jubilait presque d’en finir bientôt et de ne plus avoir à se soucier de tout ça ; d’autres fois, elle se laissait aller à une sorte d’espoir farouche, se disait que Milo finirait par la retrouver, ou que ce serait-elle qui le trouverait. L’univers finirait par estimer qu’elle avait raison, après tout, et qu’un tout petit déséquilibre, ce n’était pas non plus la mort.
Elle errait, se déplaçait d’un lieu à un autre dans une brise de feuilles dansantes. Parfois, elle se laissait porter par les courants de l’au-delà, se matérialisait sur telle plage ou dans tel restaurant, sur un parking, à bord d’un bateau, dans une cuisine ou un centre de recyclage.
L’univers ne devait pas prendre au sérieux cette histoire de démission, car il la mena un jour au chevet d’un roi nigérian à l’agonie.
— J’ai dit que je raccrochais.
Le boa cosmique de l’univers l’enserra, grogna, les enveloppa en sifflant, elle et le roi.
— Si l’univers et vous pouviez vous disputer ailleurs, soupira le roi, ce serait fort sympathique, car mon présent changement d’état me demande déjà de prendre pas mal sur moi.
Du vent. Des ombres. Suzie partait.
Milo était-il ici, au même endroit qu’elle, ou sur une autre planète à vivre l’une de ses dernières vies ?
Mue par son instinct, elle évitait les lieux trop peuplés et se focalisait sur les endroits plus isolés, en périphérie, ces refuges où se rendaient les épuisés, les fuyards ou ceux qui, comme elle, cherchaient désespérément quelque chose.
Une fois, elle sentit qu’elle se trouvait à un endroit où Milo était passé avant elle. Elle percevait sa présence comme une empreinte floue dans le sable mouillé, évanescente et désormais disparue. Ne restait de son passage qu’un vieux chameau baveux affreusement dérangeant.
La poussière, le vent, l’isolement : les humains, elle l’avait appris par expérience, aimaient se reclure en ce genre de lieux. Plus que toute autre espèce, ils avaient parfois ce besoin fondamental de fuir, de disparaître quasi entièrement et de tout recommencer à zéro. De recréer à partir de rien. Elle se prit à repenser à un homme qu’elle avait connu il y a longtemps. Un ami. Le seul humain qui, à part Milo, aurait pu la comprendre un peu. Un homme qui lui avait valu la plus virulente dispute de toute sa vie.
Il s’appelait Francesco et vivait en Italie.
Francesco venait d’une famille très riche et jouissait d’une propriété somptueuse. Il était beau, intelligent et élégant. Il avait passé les premières années de sa vie à s’éclater comme un beau diable avec ses amis : à boire, à chanter, à danser et à s’envoyer en l’air. Et puis, un jour, Francesco et ses copains n’eurent pas d’autre choix que de partir à la guerre. Leurs familles les aidèrent à enfiler leurs armures, leur achetèrent des chevaux et les virent partir hilares, chantant à tue-tête avec leurs bannières colorées. Presque aussitôt, ils furent tous capturés et jetés en cachot étranger. Leur situation était bien embarrassante, certes, mais les jeunes amis tâchèrent de faire contre mauvaise fortune bon cœur : ils chantaient, se racontaient des histoires, se défiaient les uns les autres pour voir qui tuerait le plus de rats ou avalerait le plus d’insectes. Et puis, la guerre s’acheva, et ils rentrèrent chez eux, chansons à la gorge.
— Bentornato, figlio ! s’exclama son père en serrant Francesco dans ses bras et en le couvrant de baisers.
Il l’employa aussitôt dans l’entreprise familiale où il devait acheter et vendre des vêtements élégants.
Peut-être que c’est ce qui le rendit malade. Quelque chose le rendit malade, en tout cas. Les membres de sa famille étaient à ce point persuadés qu’il était mort, même, au vu de son état, qu’ils le drapèrent d’un linceul. Suzie était, pour tout dire, à deux doigts de déposer un baiser sur son front et de renvoyer son âme dans l’au-delà quand, subitement, il se rassit sur son lit de mort et lança :
— Gesù, non so cosa darei per una ciotola di zuppa…
« Doux Jésus, ce que je ne donnerais pas pour un bol de soupe… »
Ce genre d’incidents arrivaient de temps à autre. En théorie, Suzie aurait dû, comme elle le faisait d’ordinaire, s’envoler chez elle, repartir, mais quelque chose chez le jeune homme l’intriguait. Il irradiait une lumière singulière, comme si la maladie avait libéré chez lui quelque trait dont elle ne savait s’il s’agissait de bienveillance ou de malice.
Sa convalescence confirma qu’effectivement Francesco avait viré frappadingue : il manquait jour après jour de travail, passait tout son temps dans les prés et les bois à courir après les oiseaux, à plonger tout nu dans les rivières et à tenter de caresser les daims. Ses amis, ses voisins, tous riaient de lui à ne plus en pouvoir, mais lui riait avec eux, se dénudait et quittait la ville, pour ainsi dire, à poil. Il finit par s’installer dans les ruines d’une vieille chapelle de pierre en pleine nature où il se nourrissait de fruits secs, de baies, et vivait à sa guise.
— Questo è folle ! hoquetaient les villageois. Le bougre ! Il vit heureux et fait ce que bon lui semble ! Quelle mouche l’a piqué ?
Certains partirent même le trouver en pleine nature pour le lui faire remarquer.
Francesco ne leur répondit pas avec des mots, mais avec des actes : il continua à être heureux là, juste sous leur nez. Cela outragea certains de ses visiteurs, de fait, au point qu’ils rentrèrent chez eux et donnèrent du pied un peu partout dans leur maison. D’autres, en revanche, décidèrent de rester : petit à petit naquit une petite communauté, et elle était formée des plus adorables individus qu’il était possible de croiser en ce monde. Là, vêtus de guenilles, ils se nourrissaient de leurs baies et réparaient la vieille chapelle, pierre après pierre. Des animaux finirent même par les rejoindre : oiseaux, daims, écureuils, grenouilles, crapauds et consorts.
Suzie n’en revenait pas : les humains, d’après son expérience, semblaient toujours perversement attirés par la souffrance et la peine. Ces fous-là, qui ne juraient que par la simplicité et le bonheur, lui rappelaient un peu Milo – qui était alors parti mener une vie de petit lapin au Japon –, et s’ils n’y prenaient pas garde, il risquait fort de leur arriver l’une de ces deux bricoles : soit ils répandraient leur joie de vivre aux quatre coins de la terre et en feraient un monde meilleur, soit ils mettraient leurs voisins mal à l’aise au point qu’ils finiraient au bûcher.
Suzie alla jusqu’à prendre forme humaine pour en avertir Francesco.
— Le bonheur, ça fait paniquer les gens à bloc, Francesco…, lui dit-elle.
Il se contenta d’un sourire sans cesser ce qu’il était en train de faire et, durant ce même échange, quelque chose de fou se produisit : ils se virent l’un l’autre. Ils se virent vraiment ; chacun voyait ce qu’était l’autre.
Francesco découvrit l’identité de Suzie, et fut quelque peu surpris de voir la Mort traîner près de sa petite chapelle. Il n’en fut pas contrarié, en revanche, car, après tout, la mort faisait partie de la nature ; elle n’était guère qu’une porte, au final, vers autre chose. Qui plus est, il la trouvait sacrément jolie.
Suzie, elle, vit jusque dans les tréfonds de l’âme de Francesco : elle vit qu’il deviendrait un illustre parangon de paix et de bonté, et qu’il ferait de ce monde un monde meilleur. Il était terriblement important qu’il pût poursuivre son grand œuvre pour que son exemple puisse se répandre.
Mais elle perçut autre chose en lui. Quelque chose de bien plus sombre : Francesco, sans le savoir, était encore malade. Sa maladie était simplement dormante et, bientôt, elle s’éveillerait et l’emporterait. Elle le vit, ce mal, comme l’on aperçoit une ombre filer et disparaître sur le lit d’une rivière.
Et elle décida de s’interposer.
Elle se dégotta des guenilles et se joignit à la communauté pour réparer la chapelle.
Ses paumes et ses plantes de pieds se couvrirent de cals. Elle tentait elle aussi de caresser les animaux, mais ils la reconnaissaient et gardaient leurs distances. Francesco se rendit à pied à Rome – sans chaussures – et s’entretint avec le pape, et ce dernier, séduit, le prit en affection et le bénit. Après cela, de plus en plus de gens vinrent vivre près de la chapelle, et ils ne venaient pas pour se moquer et assister à un spectacle humain étrange et perturbant, mais pour apprendre de ce qui se passait ici.
Peu de temps après, la maladie de Francesco s’éveilla, se fit de plus en plus menaçante, et Suzie sentit qu’elle devrait bientôt s’acquitter de sa sinistre tâche : l’embrasser sur le front pour le faucher. Mais elle n’en fit rien.
Elle se garderait bien de commettre la même erreur qu’avec la baleine : elle ne tenterait pas, une fois que son âme aurait quitté son corps, de l’y renvoyer. Non : elle se concentra sur l’ombre – sur le mal –, la renvoya au caillou anatomique sous lequel elle se planquait et lui intima de se tenir tranquille.
Il s’avéra que Francesco ne souffrait guère plus que d’un petit rhume. Une journée s’était passée depuis que sa maladie s’était déclarée, et il était de nouveau sur pied, assez frais pour réunir quelques disciples et aller nourrir les lépreux.
Suzie sentit très vite qu’elle paierait cet affront au prix fort et, de fait, environ une semaine plus tard, et alors qu’elle cherchait une pierre parfaite pour consolider la porte de la chapelle, elle vit une haute et pâle silhouette sortir du bois à cheval.
L’un des autres messagers de la mort.
L’homme se faisait appeler Zaazeemozogmelaffello-Ba-Tremuloso-Ba-Jalophonso-Umbertoaawiigsheetossalavagredorro-Ba.
— Alors ? lui demanda la petite tranche d’univers en s’approchant de Suzie. Où est-il ?
Suzie venait justement de repérer un tas de pierres prometteuses. Elle en ramassa une et la brandit d’un geste quelque peu menaçant, du moins l’espérait-elle.
— Où est qui ?
En fait, elle essayait d’être menaçante tout en prenant un air innocent. Avec un rictus de dégoût, l’autre lança son cheval en direction de la chapelle.
— Tu ne le faucheras pas ! s’écria Suzie.
Elle serra la pierre un peu plus fort. Elle n’hésiterait pas à la lui lancer au besoin.
Il s’arrêta.
— Suzie, dit-il. Que se passe-t-il ? Tu sais bien que tu manques à tes devoirs.
Elle acquiesça.
— M’en fous.
Confus, il descendit de sa monture.
— Explique-moi, s’il te plaît. Et aurais-tu la gentillesse de poser cette pierre, je te prie ? Tu sais aussi bien que moi que tu ne comptes pas m’agresser.
Elle lâcha la pierre.
— C’est un homme important.
— Je n’en doute pas, Suzie. Et je suis désolé qu’on en soit arrivés là, mais c’est indispensable à l’équilibre du grand tout.
— Parfois, le grand tout se plante.
— Ce n’est pas à toi d’en juger, Suzie.
Le regard de Suzie s’embrasa.
— Ça, c’est moi qui décide ! Tu aimes les pommes ?
— Les p… les pommes ?
Elle venait d’avoir une idée.
— Tu peux le faucher à condition de me battre à un jeu.
— Oh ! Quel jeu ?
Les émissaires de la mort étaient incapables de résister à un défi.
Suzie sortit deux petites pommes vertes de ses poches.
— On jette chacun une pomme : celui qui lance la sienne le plus loin a gagné.
La Mort prit un air aussi troublé que soupçonneux.
— Ce n’est pas vraiment un jeu, ça…
Elle lui lança l’une des pommes.
— Un…
— Bon, d’accord, si tu veux.
— Deux… et trois !
Ils lancèrent tous deux leur pomme le plus fort possible et, soudain, un corbeau fendit l’air, s’empara de celle de Suzie et la porta par-delà les arbres, loin, avant de disparaître.
L’autre pomme tomba dans un vieux trou de piquet à une distance fort respectable.
— OK, ça compte pas…, se plaignit Zaazeem-machin-bidule-Ba.
Mais il n’en remonta pas moins sur son cheval et s’éloigna, penaud de s’être ainsi laissé berner.
Suzie ne révéla pas à Francesco ce qui était arrivé, tout comme elle lui avait caché l’histoire derrière son petit rhume. Elle resta éveillée toute la nuit, guettant la porte au cas où Zaazeem-Ba tenterait de pénétrer en douce dans la maison pour faucher Francesco dans l’ombre. Mais il n’en fit rien.
Les années passèrent. Les étés succédaient aux hivers, les hivers aux étés. On venait à la chapelle, qui par curiosité, qui pour aider. Certains visiteurs finirent par fonder leurs propres communautés en d’autres lieux. Suzie finit par apprivoiser les animaux qui la laissaient désormais les caresser. Certains moururent, mais ils semblaient se dire que, bon, hein, au fond, c’était dans l’ordre des choses.
De temps à autre, un collègue de Suzie venait à cheval dans le pré proche – ou sous forme de petite tornade, de pluie ou de rayon crépusculaire – et, chaque fois, elle le mettait au défi. Tous, par ruse, elle réussissait à les faire repartir… Jusqu’au jour fatidique où l’ombre qui hantait Francesco sortit de sous sa pierre et refusa catégoriquement d’y retourner, qu’importe ce qu’elle entreprenait.
Francesco attrapa un rhume, et ses yeux se creusèrent. Suzie l’incitait à se lever, le tirait du lit, lui donnait ceci ou cela à manger et, même, poussait de temps à autre une petite gueulante, mais rien n’y faisait.
Quand certaines parties de son corps commencèrent à noircir, Francesco leva la tête vers elle.
— Assez, Suzie…
Et il avait raison.
Elle déposa un baiser sur son front et resta assise près de lui en lui tenant la main, tandis qu’il s’affaiblissait, s’éteignit enfin et ne fit plus qu’un avec le tohu-bohu cosmique.
Suzie ferma ses yeux éteints et fit au grand tout un joli doigt d’honneur.
Aujourd’hui, des siècles plus tard, Suzie repensait encore souvent à Francesco. Elle n’était pas la seule, d’ailleurs. Elle repensait à lui, surtout, quand elle se sentait perdue à la lisière des choses, qu’elle s’égarait dans les landes désertes, les sentiers oubliés du cosmos. Parfois, elle y cherchait Milo. Parfois, elle errait sans plus de but, trop lasse et aigrie pour être heureuse.
Il arrivait que d’autres vagabonds tournent vers elle ce long regard et lui demandent où elle allait.
— J’essaie juste de fuir l’univers, répondait-elle invariablement.
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