Reincarnation Blues
5. Quand votre âme n’a pas plus de valeur qu’une série télé à la con
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QUAND VOTRE ÂME N’A PAS PLUS DE VALEUR QU’UNE
SÉRIE TÉLÉ À LA CON
Après avoir vogué sur un océan de souvenirs, Milo ouvrit les yeux.
Il se trouvait dans l’au-delà, juste après l’épisode du requin. Au pieu. Avec Suzie. Il passa le bracelet à son biceps. Là, il tenait parfaitement.
Suzie était blottie contre lui, son corps épousant le sien comme une pièce de puzzle à la bonne place. Ils s’emboîtaient comme s’emboîtent ceux qui se sont enlacés cent mille fois.
Elle lui pressa le bras.
— Remue-toi : tu as de la visite.
On frappa à la porte. Des coups puissants, pesants. Mamoune.
Et merde…
Elles voulaient lui parler de quelque chose, c’est vrai…
— Tu sais ce qui se passe, toi ? demanda-t-il à Suzie.
— Non, mentit-elle en se mordillant la lèvre.
Milo ne releva pas.
— Va ouvrir, allez, dit-elle.
Il sortit du lit, la gorge nouée par un mauvais pressentiment.
— Milo ? l’interpella-t-elle.
— Hmm ?
— T’as pas de futal, bébé.
Milo suivit Mamoune, Mémé et une quarantaine de chats loin de son quartier de misère. Ils marchaient en silence, une fois de plus. Il était censé méditer, dans l’idée, mais il n’arrêtait pas de penser : au temps qu’il faisait, à sa maîtresse de primaire, et à ce réfrigérateur qu’il avait eu et qui n’arrêtait pas de déconner.
Il réfléchissait aussi à ces deux femmes qui l’accompagnaient. Il les connaissait depuis des milliers d’années, maintenant, mais que savait-il d’elles ? Qu’était-il censé ressentir pour elles ? De l’affection ? Il les aimait bien, oui… Il en avait l’impression, en tout cas. Mais il en avait peur, aussi.
Ils arrivèrent bientôt dans un quartier cossu, bien entretenu, avec des mangeoires pour colibris, de petites clôtures… On entendait même, en tendant l’oreille, quelqu’un jouer de la musique.
Et puis, soudain, tout disparut : le trottoir, telle une planche de pirates, menait droit dans le vide. Un vrai tour de magie. Il y avait le trottoir, la fin du trottoir, une pluie de poussière dégoulinante de mottes de radicelles, et puis… plus rien. Milo fut pris de vertige, comme si la métamorphose brutale venait de passer ses cinq sens à la centrifugeuse.
Une brise légère soufflait : elle aurait dû leur porter des senteurs printanières ou de voisinage animé, mais non, elle sentait le rien absolu.
— On est où, là ? leur demanda Milo.
— Nulle part, répondit Mémé.
Milo attendit en silence : elles ne l’avaient pas escorté jusqu’ici pour le plaisir d’observer le paysage.
— Ta prochaine vie sur terre sera la neuf mille neuf cent quatre-vingt-seizième.
L’un des chats se faufila entre les chevilles de Milo, comme s’il tentait de le faire basculer. Un haut-le-cœur lui noua la gorge.
— C’est tant de souffrance, tout ça…, se désola Mamoune. Naître, vivre, mourir, renaître. Je pensais que tu voudrais en finir avec le cycle, Milo.
Ah, cette discussion-là…
— Mais je l’aime bien, le cycle, moi. J’aime bien ça, vivre des tas de vies.
— Et c’est très bien, vraiment, approuva-t-elle. Mais tu n’es pas censé te réincarner à l’infini. Ce que tu es censé faire, c’est…
— Oh, je le sais bien, ce que je suis censé faire !
— Tu sais ce que tu es ? s’exclama soudain Mémé sur un ton sec. Un gosse qui redouble son CM2 pour la huitième fois ! Tu aurais dû atteindre la perfection il y a bien longtemps !
— La perfection, c’est surfait…, maugréa Milo, penaud.
Mamoune vint se poster près de lui et baissa la tête pendant un long moment.
— Imagine que tu es une fusée.
— Pitié, pas la métaphore de la fusée…, soupira Milo.
— Chacune des existences que tu mènes doit te porter plus haut, te faire grandir, te rendre plus sage, jusqu’à ce que tu entres en orbite, que tu vives des vies de plus en plus nobles. Tu tournes autour de la Terre, sans relâche, jusqu’à ce qu’un jour, enfin, d’une dernière pression sur le champignon, ton satellite atteigne la vitesse de libération et que tu t’envoles vers les étoiles. Tu te souviens de l’histoire du feu, non ? Cet envol final, c’est ta destinée, Milo. La destinée de toute âme. L’immatérialité. La libération.
— Message reçu cinq sur cinq, réagit Milo. Vitesse de libération, perfection. Mais juste : vous avez une idée d’à quel point c’est compliqué ?
— Et pour cause, lâcha Mémé, cinglante. Si on ne s’en rendait pas compte, on ne te donnerait pas des milliers de vies pour y arriver !
— Je le connais, ce couplet : vous me l’avez servi un million de fois ! s’emporta Milo.
— Et manifestement, tu as besoin de l’entendre un million et une fois ! vagit alors Mamoune, à bout de patience, avec la grâce d’une vache divine obèse en plein accès psychotique. Si tu faisais quelques efforts pour comprendre tout ça, peut-être qu’on n’en serait pas encore là à ressasser éternellement les mêmes métaphores, à se livrer aux mêmes disputes, et peut-être que tu ne serais pas à deux doigts de…
Elle s’interrompit soudain.
— À deux doigts de ? lui demanda Milo.
— Dis-lui, grinça Mémé. Qu’on en finisse, je rate toutes mes émissions, là.
— Milo, la vérité, c’est que…, commença Mamoune en se rapprochant de lui pour le regarder droit dans les yeux. Tu ne pourras pas essayer à l’infini.
OK, nous y voilà…, songea Milo.
— C’est dix mille vies par âme, déclara Mémé. Dix mille tentatives. Après, l’âme rejoint le néant.
Milo se raidit.
Hein ?
— En d’autres termes, reprit Mamoune, il ne te reste plus que cinq vies pour atteindre la perfection. Si tu y arrives, tu franchiras la Porte du Soleil dans un éclair de lumière dorée et ne feras plus qu’un avec la prime réalité.
— L’Âmultime, ajouta Mémé. Le grand tout.
— Le boa cosmique universel ! aboya Milo, agacé. J’ai compris, merci.
— J’espère bien, répliqua Mémé. Parce que si ce n’est pas le cas, on te ramènera ici, tout au bout du trottoir, on te poussera dans le vide, et tu seras effacé à jamais de l’espace-temps. Ton âme sera rayée de la grille des programmes de la rentrée, comme ces séries à la noix qui font chou blanc.
Milo faillit vomir dans le vide cosmique. Il tomba à genoux au bord du gouffre pour éviter de basculer dans le néant.
— Mais je grandis, merde ! hurla-t-il, au désespoir. Chaque vie, je grandis ! Et puis, chaque fois que je suis en bas, je suis le plus grand sage de la planète ! Je pourrais devenir président, mais je n’en fais rien, parce que j’ai compris que le pouvoir n’était qu’une impasse ! Je pourrais devenir riche, mais je n’en fais rien, parce que j’ai compris que l’argent était comme le chant des sirènes ! Je vis chaque existence au regard des lois cosmophysiques fondamentales, évitant pièges et illusions…
— Sagesse et perfection, ce n’est pas la même chose, rétorqua Mémé.
Ah, mince…
— On peut obtenir des rallonges ? demanda Milo. Je pourrais peut-être les convaincre qu…
— Les ? l’interrompit Mamoune. Il n’y a rien de tel. Pas de « Les », de « Lui », d’« Elle » ou je ne sais quoi. L’univers n’est pas chapeauté par un juge suprême, pas plus qu’il n’appartient à un quelconque logeur à la porte duquel on pourrait aller toquer. Il faut plutôt le voir comme un fleuve qui s’écoule, s’altère et fait ce qu’il a à faire pour se maintenir en équilibre.
— Deux et deux font quatre, conclut Mémé. Rien de personnel là-dedans : c’est comme ça, et ce que tu en penses n’y change rien.
Après des milliers d’années, Milo s’était quelque peu habitué au nimbe de Mamoune, Mémé, Suzie et toutes les autres étincelles de l’Âmultime, cette seconde peau d’ultraréalité qui les enveloppait. Mais, aujourd’hui, il redécouvrit ce nimbe, et, pour la première fois, il éprouva plus d’effroi que de fascination.
— Bon, stop ! intervint Mamoune de cette voix fatiguée propre aux personnes en surpoids. Écoute, Milo, Mémé et moi avons une idée de la façon dont tu pourrais aborder ta nouvelle vie. Un plan pour que tu te ressaisisses.
— D’accord, j’écoute.
— Ta prochaine existence devrait être consacrée à l’abnégation, annonça Mémé.
— Un peu comme les grands ermites de l’Antiquité, commenta Milo.
— Tu t’isoles dans une grotte et tu t’affames, ajouta Mamoune. Tu ne parles à personne et tu ne prêtes attention à rien d’autre qu’à toute la sagesse qui farcit ton âme. Aucune distraction : pas de famille, pas de petits plats, d’épopées, de flirts ni de grands succès quels qu’ils soient. Tu t’assois, tu réfléchis, tu mûris.
Milo s’accorda justement quelques secondes de réflexion.
Une âme, il le savait, pouvait emprunter plus d’une voie pour accéder à la perfection. En huit mille ans, il les avait toutes empruntées : l’amour, devenir une sorte de sauveur, tenter d’opérer un changement fondamental en lui, instaurer une paix durable quelque part, ou offrir à l’humanité un enseignement essentiel et noble. Mais, si vous aviez une âme très ancienne et aviez accumulé suffisamment de sagesse, vous pouviez tenter d’emprunter la voie la plus sûre de toutes : celle de l’ermite. L’idée, en substance, était de torturer son soi profond par une ascèse extrême, jusqu’à ce qu’un jour – pouf ! – votre âme se retrouve inondée par une lumière solaire mystique et que – paf ! –, la perfection atteinte, vous vous dissolviez tout entier et fusionniez avec l’Âmultime.
Le problème, c’est que ce n’était pas franchement agréable. Du coup, bien peu d’âmes y parvenaient : tôt ou tard, l’ascète finissait toujours par filer dans le village le plus proche pour se gaver de marshmallows en pinçant les fesses des collégiennes, et puis c’était foutu…
— Je suis contre, miaula l’un des chats de Mémé.
Noir avec une longue queue touffue, il les dévisageait tous les trois avec de grands yeux qui, songea Milo, lui rappelaient quelqu’un.
— Ah, parce qu’on écoute aux portes, maintenant ! s’offusqua Mémé.
Le chat s’étira, commença à se métamorphoser, et Suzie apparut bientôt sur le trottoir, les bras croisés.
— Vous l’envoyez droit dans le mur, déclara-t-elle. Le social, c’est toute la force de l’âme de Milo : elle est ainsi faite. Deux plus deux, Mémé.
Mamoune attrapa Suzie par le coude et la fit reculer d’un pas ou deux.
— Tu me fiches la chair de poule à flirter ainsi avec le vide, ma chérie, murmura-t-elle. Voilà qui est mieux.
— Oui, eh bien, en attendant, intervint Mémé, il a intérêt à nous sortir un truc extraordinaire de son chapeau, cette fois, parce que ses conneries habituelles, ça va pas le faire.
Milo se releva, et ils regardèrent tous le trottoir de longues secondes.
La température baissa encore, et le ciel prit des couleurs crépusculaires.
— Et puis ça n’arrange pas notre affaire que vous copuliez comme des lapereaux en rut dès qu’on a le dos tourné. Vous avez quinze ans ou quoi ?
Suzie tourna subitement la tête vers elle.
— Que de diplomatie…, ironisa Mamoune.
— Oh, je suis tellement navrée ! lâcha Mémé, cynique. Vous pensiez vraiment qu’on n’était pas au courant ? Huit mille ans plus tard ? Comme c’est mignooon…
— Des « lapereaux en rut » ? répéta Suzie.
— Désolée de vous rappeler à la réalité, chérie, mais c’est un plomb de plus dans l’aile cosmique de notre ami. Les âmes humaines et les âmes cosmiques, ça ne joue pas à la bête à deux dos : Milo est une personne, et elle, c’est la Mort, bon sang de bonsoir ! Vous croyez vraiment que vos séances de boogie-woogie ont aidé son affaire depuis tout ce temps ?
— Hmm, réagit Milo. J’aurais plutôt pensé que ça jouerait en ma faveur. Je me disais que c’était une preuve que j’étais proche de la perfection…
— Bien sûr que ça devrait jouer en ta faveur ! cracha Suzie. Bien sûr que tu es proche de la perfection !
— Et l’équilibre, alors ! gronda Mamoune, les yeux fermés, tandis qu’elle redoublait d’efforts pour conserver son sang-froid. Écoutez : ce n’est pas la première fois que quelqu’un comme elle tombe amoureux de quelqu’un comme lui. Il y a des siècles et des siècles, le Printemps – c’est bien de la saison dont je parle – est tombé amoureux d’une femme. Au début, tout était merveilleux. La femme vivait l’extase, bercée par l’amour de l’esprit primordial qui s’était épris d’elle, cet avatar de la perfection, héraut du redoux, de la résurrection, du renouveau… Sans compter qu’il avait dû se faire foutrement beau gosse, tout pimpant d’énergie, de bienveillance et de jeunesse. Et puis, il s’est mis à devenir vivant et s’est retrouvé catapulté dans un quotidien dont il ne savait rien : il a appris à choisir une nouvelle moquette, à dormir, à petit-déjeuner, à faire l’amour… Elle l’avait baptisé Georges. Quand il la prenait dans ses bras, il la baignait de feuilles vertes, d’akènes de pissenlit, de pétales de cornouiller. Parfois, lorsqu’ils s’enlaçaient, il se faisait homme, parfois pluie ou arbre fabuleux. Et puis, bon, ce qui devait arriver arriva, elle a fini par tomber enceinte.
» Oh, cette découverte les a fait bondir de joie ! Le ventre de la femme s’est arrondi, est devenu bien rebondi, bien ferme, comme une petite planète sous son nombril. Et puis, bien vite, il s’est avéré que son ventre était un peu trop rond et un peu trop ferme, et puis, de plus en plus, jusqu’à ce qu’on se demande si elle n’allait pas exploser. Et puis, elle a explosé. Ce à quoi elle a donné naissance était fabuleux : des prairies mouchetées de narcisses jaunes caressées sans fin par une brise chaude et douce. Un vrai miracle. Sauf qu’elle est morte, du coup.
Le crépuscule s’empourprait autour du trottoir et dans le voisinage.
— Ça se passe plutôt bien entre nous jusqu’ici, intervint Suzie.
— Tant mieux pour vous, dit Mamoune en tapotant la joue de Suzie avec la tendresse d’un boulanger pétrissant sa pâte à pain. Mais j’ai dans l’idée que c’est ce qui empêche Milo de passer à autre chose et qui, peut-être, le poussera droit dans le néant. Voilà, j’ai fini ma tirade, déclara Mamoune.
— Rien à ajouter, grogna Mémé.
— Très bien, approuva Suzie.
— D’accord, conclut Milo.
Mamoune et Mémé disparurent aussitôt dans un éclair doré.
— Très bien, répéta Suzie avant de disparaître à son tour dans un tourbillon de feuilles.
Milo cilla, claqua des talons et prit la direction de sa piaule misérable… Non, pas possible : trop plombant. Il fourra les mains dans ses poches, erra, le visage fondu au feu de la déprime, puis erra de plus belle.
Encore et encore.
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