Reincarnation Blues
23. Le tatouage follement précis – et étrangement hypnotique – de Julie DeNofrio
23
LE TATOUAGE FOLLEMENT PRÉCIS – ET ÉTRANGEMENT
HYPNOTIQUE – DE JULIE DENOFRIO
Des flashs de quelques-unes de ses incarnations déferlèrent devant les yeux de Milo, ça arrivait parfois avant de mourir et juste avant la naissance : des images de sa vie éclairante auprès du Bouddha, de ces existences où il avait appris quelque chose de la sérénité.
Une fois, il avait vécu cinq siècles dans l’écorce d’un arbre et considérait le monde extérieur comme une immense entité de flammes, toujours changeante. Quand soufflait le vent, il ployait. Quand venait l’automne, il abandonnait ses feuilles. Quand on vint l’abattre, le détailler en bûches puis faire de ces bûches une maison, eh bien, ça donna une sacrée belle maison. Il était si vieux, avait eu tant de temps pour penser et ressentir ces choses, qu’il avait compris que chacune d’elles – le vent, l’automne, l’abattage, la maison – avait une place importance dans son existence. Il avait vécu chaque seconde riche de calme et de sérénité.
Sur Gorm 7, une planète test sur laquelle l’humanité s’essayait à diverses façons de vivre, Milo résidait dans un quartier où, une année, l’administration décida de doubler tous les loyers : plutôt que d’assaillir les locaux des impôts, les habitants du quartier abandonnèrent tous leurs vêtements et partirent vivre dans les bois.
— Retour à la nature ! clamaient-ils haut et fort.
— Hé ! leur lancèrent les contrôleurs. Non, non, non ! Vous n’avez pas le droit de faire ça ! Vous n’avez pas le choix, d’ailleurs ! Vous avez besoin de vos maisons ! Non ?
Le Peuple Nu ne répondit pas et disparut dans la forêt.
Milo, quant à lui, marchait derrière sa voisine – son ancienne voisine, plutôt –, Julie DeNofrio qui avait sur le dos un tatouage follement précis… et étrangement hypnotique ! Sans cette révolte pacifiste – et foutrement efficace ! – des consommateurs, jamais il ne l’aurait découvert, et cela montrait bien que, lorsqu’on se forçait à agir, à aller de l’avant, à évoluer, la vie nous réservait toujours de jolies petites surprises.
Dans l’au-delà aussi, il avait expérimenté un peu la sérénité. Peu après que Suzie et lui s’étaient mis en ménage, elle avait décidé de gérer une petite serre.
— Tu veux faire pousser des plantes, puis les vendre, j’ai bien entendu ?
— Oui. (Ils mangeaient des burritos, et elle s’arrêta un instant de mâcher le sien.) Pourquoi ça t’étonne ?
Comme elle pouvait lire dans l’esprit de Milo, il essaya de ne pas penser au fait qu’il avait du mal à s’imaginer que la Mort pouvait avoir la main verte.
— Oh, non, pour rien. Je peux t’aider, si tu veux.
Elle se remit à mastiquer.
La serre fut une vraie réussite : il s’avéra que la Mort avait une sacrée part de responsabilité dans la croissance des plantes. En gros, des trucs meurent et se changent en humus – des feuilles qui tombent ou que l’on coupe, par exemple –, ce qui fait que la Mort ouvre la voie à la vie, à la pousse de nouvelles plantes.
Suzie avait particulièrement le coup de main pour les plantes carnivores : un jour, elle avait même fait pousser une dionée qui avait dévoré un des chats de Mémé.
— On va dire qu’elle ne s’en rendra pas compte, d’accord ? avait suggéré Milo.
Et ç’avait été le cas.
Dans un avenir très lointain, les différents peuples ne s’enquiquinaient pas trop les uns les autres, n’interagissant vraiment que pour commercer, quand soudain, en 3025, les habitants de Kurgan 4 attaquèrent ceux d’Eau-de-la-mare 3.
— À partir de maintenant, vous travaillerez pour nous ! rugirent les Kurgans.
Mais les Eau-de-la-marais – dont Milo – leur répondirent très succinctement : « Non ».
Les Kurgans les tabassèrent, leur tordirent les bras dans tous les sens, tentèrent de les forcer à travailler pour eux, à aller ici ou là en fonction de leurs besoins, mais les gens d’Eau-de-la-mare 3 ne bougeaient pas d’un poil, et soit restaient silencieux, soit leur répétaient simplement « Non », quand ils ne se laissaient pas simplement tomber comme des flans sur le sol et refusaient de bouger. Parfois, ils évoquaient en boucle la parabole de Jonathan Pitiénon, perle de sagesse qui enseignait une morale toute simple : on ne peut forcer quelqu’un à faire quelque chose s’il n’a pas un minimum peur de nous.
Au final, penauds et déroutés, les Kurgans firent une ultime déclaration : « Putain, vous faites chier, sans rire… », cassèrent plein de plantes en pots, puis repartirent dans leurs vaisseaux, direction la maison.
Milo avait compté parmi les poissards qui s’étaient fait abattre pendant l’offensive. Il était là, gisant à l’agonie sur le sol, quand un type en robe de bure avait baissé les yeux vers lui.
— Ce n’est pas vraiment la fin, tu sais : tu es telle une vague qui s’élève puis retourne à l’onde. Bientôt, tu t’élèveras de nouveau.
— Oui, non, d’accord, c’est gentil, avait rétorqué Milo, mais la vague aurait bien aimé s’envoyer, je sais pas, une dernière part de pizza – par exemple –, avant de retourner à l’onde…
Alors l’homme en robe de bure était parti lui chercher une part de pizza.
C’était sympa, ça.
Milo, mourant, s’était alors fait la remarque qu’au fond les petites choses étaient quand même sacrément importantes, au final.
Suzie, elle aussi, avait goûté un peu à la sérénité à l’occasion. Bien entendu, comme elle était l’un des émissaires de la mort, ces petits fragments d’expérience, troublants, n’étaient pas si évidents que cela à ses yeux.
Une fois, elle était allée à l’hippodrome, par exemple. C’était en 1913 pour le derby d’Epsom. C’était sympa, festif, et puis il y avait plein de dandys partout avec de jolis chapeaux ; les femmes aussi en avaient, des chapeaux, et ils étaient immenses. Suzie en voulait un.
C’était l’une des choses qu’elle détestait à propos de son travail : elle découvrait des endroits super et s’éclatait vraiment, puis il fallait qu’elle arrête tout et fasse son taf, qu’elle aille gâcher la journée de tout le monde…
Elle était là, ce jour de 1913, pour faucher une femme du nom d’Emily Davison.
Emily Davison était une suffragette : plusieurs fois déjà, en bonne militante des droits des femmes, elle avait fait de la prison. En résumé, elle réclamait l’égalité : le droit de vote, surtout, mais pas que, loin de là. Elle avait même fait deux, trois grèves de la faim qui avaient forcé les gardiennes de prison à lui enfoncer des tubes dans le nez pour l’alimenter.
Suzie se trouvait près de la balustrade et regardait les chevaux se préparer à la course suivante, quand Emily Davison vint se poster à côté d’elle.
— Tiens donc, vous ici… Bonjour.
— Oh…, s’étonna Suzie. Bonjour.
Emily avait une âme ancienne et perspicace. Que la Mort ait ou non décidé de se rendre visible, les âmes les plus sages pouvaient la reconnaître, et la suffragette était de celles-là.
Le signal du départ retentit : les chevaux fusèrent sur la piste et disparurent bientôt.
Suzie était comme hypnotisée par le chapeau d’Emily. Elle lui demanda presque de le retirer pour qu’il ne s’abîme pas – elle savait ce qui allait se passer –, mais elle n’en fit rien ; un minimum de correction s’imposait, tout de même.
— Vous n’êtes pas là pour me dissuader d’aller au bout, j’espère ? lui demanda Emily.
Suzie fit « non » de la tête.
— Non, je trouve ça très courageux et, malheureusement, fort nécessaire. Cela va changer en bien de très nombreuses vies.
Emily acquiesça. Immobile de façon presque suspecte, elle scrutait la piste, les yeux écarquillés. Un tonnerre de sabots : les chevaux revenaient.
— Je suis terrifiée…, confessa Emily.
Suzie posa une main gantée sur le bras d’Emily et ouvrit la bouche pour la rassurer. Mais que lui dire ?
— Ça va aller, finit par déclarer Emily en lui adressant un sourire vacillant. Si vous voulez, vous pourrez garder mon chapeau.
Et, sur ces mots, elle se glissa sous la balustrade, fila sur la piste et se jeta sous Anmer, un étalon appartenant au roi George V. La foule eut un hoquet de surprise collégial, suivi d’un autre, mais de dégoût cette fois, puis vinrent les hurlements.
Suzie s’avança sur la piste parmi le chaos d’organisateurs et de chevaux en pleine panique, de journalistes armés de leurs appareils photo et d’un médecin. Elle trouva le chapeau d’Emily, puis Emily, cette dernière en fort piteux état.
Jusque-là, le pays avait, au mieux, snobé les suffragettes, mais, lorsque cinquante mille personnes assistèrent aux funérailles d’Emily, saturant les rues de Londres, il lui fut difficile de faire comme si elles n’existaient pas.
— Quel courage…, ne cessait de se répéter Suzie durant la cérémonie funèbre.
Emily Davison se réincarna en suffragette, puis en anguille électrique, puis encore en suffragette. Avec des gens aussi déterminés, le monde finirait forcément par aller mieux, non ? C’était ce qu’avait pensé Suzie, en tout cas.
— Avec des gens aussi déterminés, le monde finira forcément par aller mieux, non ? articula-t-elle un jour, mais elle sentit aussitôt une terreur intense lui glacer les entrailles.
Pas spécialement, non, j’ai du stock, s’imagina-t-elle l’univers lui répondre, sa face grassouillette barrée de son éternel petit sourire prétentieux…
OceanofPDF.com