Reincarnation Blues

Michael Poore · Chapitre 3 sur 29

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Reincarnation Blues

Dédicace

Pour papa et Barbara.

 

OceanofPDF.com

1

 

LE SAGE D’ORANGE BLOSSOM KEY

 

Archipel des Keys, Floride, 2017

L’histoire qui suit est celle d’un sage prénommé Milo.

Elle débute le jour où il s’est fait manger par un requin.

Ce jour-là n’avait pourtant pas trop mal commencé : Milo s’était réveillé à l’aube et avait enfilé un short sur sa carcasse quinquagénaire, avant d’aller méditer sur la plage, talonné par son chien, Burt, un gros corniaud noir.

Milo s’était assis dans le sable si blanc qu’on aurait dit du sucre raffiné et, les yeux fermés, s’était abandonné à la caresse iodée de la brise océane qui jouait dans sa barbe. Il perçut le frôlement de sa queue de cheval contre son dos, les cris des mouettes… C’était toute l’idée de la méditation : percevoir des trucs, mais ne pas trop y penser.

À dire vrai, il y avait plus expert que Milo, en matière de méditation… Il décapsula une bière, regarda le soleil se lever et, comme chaque fois qu’il essayait de ne penser à rien, il pensa quand même. Et à des conneries d’un intérêt tout relatif, en plus : son gros orteil, la France… Et au fait, s’il se faisait faire un nouveau tatouage, tiens ?

Milo avala son petit déjeuner alcoolisé en observant l’océan, salua son indifférence millénaire, puis tenta de s’harmoniser avec lui, calant sa respiration sur la sienne – celle du temps lui-même – et, comme toujours, il finit par s’endormir sur la plage, bière et chien à portée de main, jusqu’à ce que la marée rampe assez loin pour mouiller le sable sous ses chevilles.

Réflexion faite, de tous les hommes depuis la nuit des temps, Milo était probablement l’individu le moins doué pour la méditation. Il en était conscient et acceptait cet état de fait avec humilité. L’humilité, c’était justement l’une des pierres angulaires de la philosophie de Milo.

Sa méditation achevée, il rentra chez lui et ouvrit un nouveau sac de croquettes pour chiens.

Au même instant, le requin qui allait dévorer Milo quelques heures plus tard nageait à plusieurs kilomètres de là, au large de l’île St Jeffrey, sillonnant les flots en quête de lamantins.

Le squale savait bien qu’il avait faim. Il percevait d’ailleurs cette sensation sans avoir besoin d’y penser : il vivait dans l’instant, le requin, carpe diem, incarnation de l’harmonie parfaite entre perception et détachement, méditant sans le moindre effort au gré des courants.

Milo travailla un moment à son jardin.

Il joua avec son chien et lut un livre sur les fossiles.

Sur Internet, il passa vingt minutes à regarder des vidéos idiotes, après quoi il prit son vieux pick-up et se rendit à l’hôpital St Vincent pour rendre visite aux malades : c’est important, ça, de rendre visite aux malades, quand on veut bien faire son boulot de sage.

Il avait pris Burt avec lui, car – c’était les scientifiques qui le disaient – caresser des animaux faisait du bien aux gens. Burt aussi était un sage, d’ailleurs ; à sa manière, disons. Tous les animaux sont des sages. À leur manière, disons.

Ce jour-là, Milo et Burt rendirent visite à Mrs Arlene Epstein qui mourait d’être centenaire.

Quand Milo arriva, elle était endormie, alors il resta là à l’observer quelques minutes, s’étonnant de ce que les hôpitaux parvenaient à rapetisser les gens, et physiquement et mentalement. En regardant Arlene Epstein ainsi alitée, la peau diaphane, qui aurait pu s’imaginer qu’elle avait été jadis une légende du comptoir, qui menait à la baguette – ou, dans son cas, à la demi-crosse de hockey – les touristes avinés qui tapageaient au zinc ?

Burt bondit et posa les pattes sur le matelas.

— Milo…, bâilla Arlene. C’est déjà jeudi ?

— Samedi, rectifia-t-il en s’agenouillant près d’elle.

— J’ai toujours aimé le samedi, commenta Arlene, rêveuse. Si j’arrive à magouiller, je vais essayer de mourir un samedi.

— Pas aujourd’hui, protesta Milo. Vous avez bonne mine.

— Je me sens terriblement bien ! renchérit-elle, avant de se redresser et de lui tirer gentiment la barbe. Je suis prête pour une petite promenade.

Arlene n’était pas censée se balader. Sur sa porte, un autocollant l’annonçait clairement : « Risque de chute ». Milo fit abstraction de l’inscription et alla piquer un déambulateur dans un casier au fond du couloir.

Il fallait à Arlene trois secondes pour faire un pas, et Milo se tint à côté d’elle comme si de rien n’était, mais prêt à jaillir – vif comme une pince à épiler – pour la rattraper. Burt, lui, longeait les murs, la truffe hystérique. Les chiens adorent les hôpitaux, ces buffets d’odeurs exotiques à volonté.

Quand ils eurent parcouru trois mètres, Arlene se tourna vers lui.

— Milo, sais-tu ce qui nous arrive après la mort ?

Il répondit honnêtement.

— Oui.

Un pas.

Deux pas.

— Alors, raconte ! lui demanda-t-elle.

— On se réincarne. En autre chose.

Arlene y réfléchit.

— En quelqu’un d’autre, tu veux dire ?

— Ou en chien. En fourmi. En arbre, pourquoi pas ? Burt était chauffeur de bus, dans sa dernière vie antérieure.

La vieille s’arrêta.

— Me prends pas pour une conne ! jura-t-elle. Je vais mourir bientôt, un samedi, et je veux savoir à quoi m’attendre.

Milo riva dans le sien un regard d’une sincérité abyssale.

— J’ai vécu près de dix mille vies, lui confia-t-il. Je suis la plus ancienne des âmes que compte cette planète.

Arlene scruta l’un des yeux de Milo, puis l’autre… et parut satisfaite. Elle poussa le déambulateur de côté, prit une main de Milo dans les siennes et se pencha un peu vers lui. Quelques secondes plus tard, ils se remirent en marche.

— Je resterai moi-même ?

— Bien sûr, répondit Milo. Plus ou moins, disons. L’idée, c’est quand même d’essayer de s’améliorer.

— Je ne suis pas sûre d’avoir envie de me réincarner en arbre…

— Ah, ben, faut pas le faire, alors.

Arlene lui tapota la main, lui dit qu’il était un bon garçon. Burt, lui, éternua, larguant sur le sol une ogive de mucus qu’il lapa aussitôt d’une langue lourde et avide.

Si Milo était parti nager et se faire dévorer par le squale à ce moment-là, il aurait fini cette vie sur une note d’une générosité samaritaine, mais non. Non, ce n’est pas ce qu’il fit.

Le requin, quant à lui, d’une gloutonnerie insatiable, venait d’achever un festin de perches de mer et de radeaux d’ordures. Lentement, il sillonnait les fonds marins qui s’étendaient entre les îles, approchant des récifs qui dardaient au large d’Orange Blossom Key. Avant d’être un requin, il avait été une perche de mer dans une vie antérieure. Il avait même été toutes sortes de nourritures. La reine des fraises 1985 au festival des fraises de Troy, dans l’Ohio ? C’était lui. Parfois, en rêve, lui revenaient quelques images fugaces de ces vies passées, mais pour l’heure, pas tellement : il nageait, affamé, et, quelques coups de nageoires plus loin, nageait encore, toujours affamé.

Une magnifique journée de labeur attendait Milo. On ne pouvait se prétendre sage sans reconnaître au travail son importance. Milo avait deux trucs pour gagner sa vie.

Truc un : il était pêcheur et organisait des sorties de pêche sportive. Il possédait un bateau, le Jenny Ann Loudermilk, et facturait une fortune aux touristes pour quelques belles prises. On pouvait faire raquer des sommes indécentes aux touristes des Keys.

La journée de travail de Milo serait consacrée au nettoyage du Jenny Ann Loudermilk : un client pointerait peut-être le bout de son nez, mais Milo espérait le contraire, car, si les vagues s’activaient un peu, il avait dans l’idée d’aller surfer.

Et voilà qu’il était là, sur le pont de son bateau, tuyau d’arrosage en main, à nettoyer fientes de mouettes et vieux viscères de poiscaille, pendant que Burt, roulé en boule sur le sol du poste de pilotage, observait les mouches qui s’agitaient sur le pare-brise.

Milo repensa à Arlene Epstein, se demandant si elle avait peur de ce qui l’attendait. Il espérait que non. Après tout, la mort n’était qu’une porte : on la franchissait, encore et encore, mais ce seuil effrayait tout le monde. Il était en train de s’en désoler, lorsque quelque chose de coloré échoué sur le pont attira son attention.

Un touriste.

Un touriste affublé d’un tee-shirt « ORANGE BLOSSOM KEY ». C’était un type entre deux âges, trapu, le visage orné d’une moustache, portant des lunettes de soleil, des bottes de pêche flambant neuves et un chapeau de paille. Soudain, Milo n’eut plus la moindre envie de travailler cet après-midi. Soudain, Milo eut envie de se ruer au pub, Chez BoBo, de s’asseoir au bar et de se boire une bière au zinc.

— Vous ressortez en mer, aujourd’hui ? demanda le touriste.

Bon sang de bonsoir de soupe à la merde…

— Le client est roi, répondit Milo. Vous voulez aller en mer : on va en mer.

— C’est combien ?

Milo annonça ses tarifs, et l’homme cilla.

Ô doux espoir de paix…

— Vous savez quoi ? Trouvez trois, quatre autres larrons, et on file au large demain matin : votre portefeuille vous dira merci.

Mais le touriste semblait rongé par l’impatience.

— Non. Ça me va : allons-y.

— Montez, alors ! lança Milo en lui tendant une main robuste, hâlée et tatouée.

— Floyd Gamertsfelder, se présenta le touriste. Je suis marchand de tapis.

— Génial, ça…, commenta Milo en levant l’ancre.

Burt quitta le bateau d’un bond et disparut au trot au bout du quai : il n’avait pas la patte marine, et il le savait.

Floyd Gamertsfelder, attraper des poissons, il s’en ponçait la rate au papier de verre : Milo l’avait compris au premier coup d’œil, et en avait été convaincu dès qu’il avait perçu l’urgence singulière qui transparaissait dans la voix du marchand de tapis. Près de la moitié des clients de Milo étaient comme ça : ils alignaient la monnaie pour couvrir ses honoraires, ses frais d’essence et le prix du matos de pêche, mais ce qu’ils espéraient ferrer auprès de lui nageait en des eaux plus abyssales et était autrement plus difficile à attraper qu’un marlin ou une sériole.

C’était le « truc deux » qui permettait à Milo de gagner sa vie : il était installé comme sage et conseiller de vie. Attirés par sa réputation, les gens venaient le voir quand ils avaient des problèmes qu’ils ne parvenaient pas à résoudre seuls. Tout comme, dans les dessins animés, les héros gravissent des montagnes pour consulter un vieux sage, les vrais gens de la vraie vie parcouraient des distances folles pour questionner Milo sur son bateau, moyennant le prix d’une demi-journée au large.

Et à raison. Après tout, quand on a vécu près de dix mille vies, on en a appris, des choses. L’âme de Milo était truffée de tant d’expériences de vie et d’enseignements que, pressurisés, densifiés, ils se changeaient en autant de perles de sagesse, tel le charbon se muant en diamant. Sa sagesse, c’était son superpouvoir à lui. Elle se lisait dans ses yeux, d’ailleurs – une sorte de flamme verte spectrale dansant au fin fond du cosmos – et sur sa peau tatouée, parcheminée et si brune que son bronzage avait probablement contaminé ses os.

— En fait, je suis venu vous voir pour vous parler de… d’un truc, confessa Floyd, tandis qu’ils sortaient de la marina, naviguant au moteur.

— Je sais, répondit Milo.

Le brise-lames passé, une houle plutôt énergique souleva le Loudermilk ; le genre de houle qui promettait une belle séance de surf dans les heures à venir. Milo pria pour que Floyd fût du genre à se confier rapidement.

Patience, lui souffla son boa cosmique. Patience et compassion.

Milo acquiesça, exécuta sa mudra – pouces et index joints –, accéléra et les mena droit en mer.

Il s’avéra que Floyd Gamertsfelder n’était pas du genre à se confier rapidement. Milo avait espéré qu’il s’ouvrirait à lui et vomirait son angoisse métaphysique avant qu’ils ne soient trop loin au large, mais rien du tout : Floyd s’était fendu de sa petite remarque à propos de ses réelles motivations à venir trouver Milo sur son bateau, et puis, pouf ! il s’était refermé comme une moule fraîche agrippée à la coque, le regard morose rivé sur l’horizon.

Milo n’était pas plus surpris que cela : en général, les clients mettaient du temps à se confier. Souvent, les casse-tête qu’ils avaient à résoudre tenaient du dédale intime inextricable, si bien que, pour se mettre à parler, il leur fallait fendre pas mal de vagues, tenter maintes fois d’affronter du coin de l’œil son regard cosmique et se laisser convaincre par l’océan qui roulait, puissant, dans sa voix de biker millénaire.

La plupart du temps, Milo menait ses clients au même endroit – aux mêmes coordonnées –, connu de lui seul, à une heure de la côte qui n’était plus visible de là. Une fois sur place, il jetait l’ancre droit sur une épave de sous-marin, récif artificiel qui, trente mètres au-dessous, abritait toutes les variétés d’animaux marins du golfe ou presque. « Même un mort choperait son quota de poissons, ici », annonçait chaque fois Milo à ses clients.

Floyd et lui flottèrent près de deux heures au-dessus du sous-marin à pêcher bonites et perches-soleils. Floyd ouvrit une glacière qu’il avait embarquée avec eux, et ils décapsulèrent chacun une bière.

— Z’avez déjà été marié, Milo ?

Ah… Un souci d’ordre conjugal. Le mariage représentait quatre-vingts pour cent du chiffre d’affaires de la branche sagesse de son business.

— Ouais, répondit Milo.

Neuf mille six cent quarante-neuf fois.

— Eh bien, en résumé, j’ai pas le sentiment que ma femme soit bien sympa avec moi. (Milo émit un grognement de commisération.) Je dis pas qu’elle me trompe, hein, non, non. Ça va peut-être vous paraître futile, mais elle fait jamais de trucs tout cons pour me faire plaisir, du genre m’apporter un verre de limonade quand je tonds la pelouse. Je suis peut-être vieux jeu, je sais pas ? On dit que c’est les p’tits trucs qui font le grand amour, alors… Enfin, voilà : les p’tits trucs, ben, elle les fait pas, quoi…

Milo coupa le moteur derrière lui, et le vrombissement cessa.

— Est-ce que j’en fais, moi, des p’tits trucs ? poursuivit Floyd. Que oui, merde ! La semaine dernière, j’ai préparé des spaghettis et… Hé ! Y a quelqu’un au bout du fil !

Une sériole de belle taille venait de mordre à l’hameçon de Floyd, et ils luttèrent quinze bonnes minutes pour la sortir. Le vent soufflait un peu plus fort. Plus bas, dans les entrailles du vieux sous-marin, des milliers de poissons scrutaient l’ombre que projetait le Jenny Ann Loudermilk sur les fonds marins. À deux bornes de là, le requin qui allait dévorer Milo pourchassait un banc de maquereaux et fendait les courants vers le nord, remontant en direction de la côte.

— Votre femme, elle est sympa avec les gens en général ? demanda Milo.

— Pas spécialement, répondit Floyd.

— Vous pensez que c’est quoi, le souci ?

Floyd prit une inspiration profonde.

— Ben, je pense que ma femme est pas très agréable. Je pense qu’elle n’a pas spécialement d’affection pour moi… ni pour qui que ce soit d’autre, d’ailleurs.

— Pourquoi vous ne la quittez pas ? s’enquit Milo.

Il fallut à Floyd cinq minutes bien pleines pour digérer la question.

— J’essaie de pas faire le gamin, finit-il par déclarer. Je me dis qu’on a peut-être juste besoin de temps. Le mariage, c’est du boulot. Non, je crois que ce qu’il faut que je fasse, c’est… (Et à cet instant-là, à cet instant-là seulement, il se tourna vers Milo pour le regarder droit dans les yeux.) Ce qu’il faut que je fasse, c’est que je grandisse un peu et que je me batte pour que ça s’arrange. Un Gamertsfelder n’abandonne jamais !

Milo, lui, ne se tourna pas vers Floyd : il gardait le regard rivé sur l’eau, tout à autre chose.

— Une petite minute…, dit-il, avant de lancer loooooin devant un leurre qui amerrit dans une gerbe d’eau salée.

Il fit le décompte dans sa tête – 4, 3, 2, 1… – et ferra d’un coup sec et puissant : là, il se mit à mouliner comme un croupion piqué à l’ail et, quelques instants plus tard, un barracuda colossal et furieux atterrissait sur le pont, juste devant Floyd.

— Bordel ! pesta le type. Vous êtes malade ou quoi ?

Le barracuda se débattait, hystérique, sa gueule énorme et ses dents aiguisées comme des lames martyrisant le tuyau d’arrosage déroulé sur le pont.

Floyd, pris de panique, avait tout du derviche frénétique épris de danse contemporaine.

— C’est pas vous qui vouliez essayer de pas faire le gamin ? ironisa Milo.

Le barracuda bondit dans les airs, claquant des mâchoires à quelques millimètres des mains de Floyd.

— Il a juste besoin d’un peu de temps, ajouta Milo. La pêche, c’est du boulot.

Le barracuda réduisit en charpie une canette de bière vide et tenta de s’en prendre aux chevilles de Floyd.

Le marchand de tapis, comme la plupart des gens, savait faire preuve de courage, quand il le fallait, aussi parvint-il à surmonter sa peur. Il se pencha, saisit le poisson en son milieu, puis, expectorant un bruit guttural perdu entre le sanglot et le grognement, il bazarda le monstre marin par-dessus bord.

Il resta planté là, tremblant, saturé d’adrénaline, se demandant s’il lui restait assez de force pour pester de nouveau contre Milo.

— Le souci, avec un barracuda, c’est pas qu’on réagisse face à lui comme un gamin. Le souci, avec un barracuda, c’est que c’est un barracuda : si vous ne pouvez pas partager la traversée avec lui, alors l’un de vous deux doit passer par-dessus bord.

Floyd se rassit dans la chaise de combat et observa une minute de silence.

— Ouais, finit-il par dire d’une voix désolée.

Milo fit rugir le moteur et se hâta sur le chemin de la marina, espérant sauver au moins sa toute fin d’après-midi.

Si Milo était mort à ce moment-là, il aurait fini cette vie sur une note d’une poésie fort gratifiante, mais non. Non, ce n’est pas ce qu’il fit.

Il décida d’aller se bourrer la gueule Chez BoBo.

La popularité folle dont le pub jouissait dans les Keys, il la devait justement à BoBo, un babouin empaillé affublé d’un gilet de sauvetage : accroupi pour l’éternité, le singe empoignait d’une patte énergique sa gaule de satyre. Les employés devaient emporter BoBo tous les soirs après le service, de peur que les jeunes du coin ne viennent le leur faucher. Depuis un an, maintenant, Milo s’était maqué avec la barmaid qui bossait le week-end, Tanya, une ancienne joueuse de foot pro de quarante-cinq balais. Après la fermeture, il l’aida à empiler les chaises, puis ils filèrent au bungalow de Tanya – BoBo voyageait à l’arrière du pick-up – où ils éclusèrent une demi-bouteille de vin avant de faire l’amour.

Par la fenêtre ouverte, le chuintement et le clapotis de la houle s’invitaient dans le bungalow. Et puis, tout à coup, une vague rendit un bruit différent, comme un coup de pédale de grosse caisse dans un tronc creux.

L’appel de la planche.

— Viens surfer avec moi, lança Milo à Tanya.

— Pas ce soir… Je vais picoler encore un peu et me pieuter.

— Je te réveille quand je rentre, dit-il, avant de se pencher pour l’embrasser.

— Pitié, non…, protesta-t-elle. Sans rire, laisse-moi dormir. Je bosse tôt demain.

— OK.

Un peu con, hein ? Parce que ce furent les derniers mots que Milo échangea ici-bas avec un autre être humain. Une fois à la flotte, il traversa au crawl les hauts-fonds, brisant les déferlantes pour rallier les collines d’eau salée, grosses lames, avant qu’elles décrépissent et viennent s’échouer près des côtes. C’était l’instant qu’il préférait : quand il était assis, là, à attendre sur sa planche. Il observait la lueur des bougies par la fenêtre du bungalow, se demandait ce à quoi pensait Tanya, et comment se portait Burt, chez eux, sur la plage, à quelques bornes de là. Est-ce qu’il pionçait ? Peut-être qu’il chassait sur le sable.

Voilà, c’était ça que faisait Milo, juste avant l’épisode du requin. Plutôt sympa, au fond, comme dernier acte. Il parvint même à méditer un peu, s’immergeant pleinement dans l’instant. Il perçut – percevoir, toujours – la lune, astragale onirique foulant l’espace, puis la nuit, la brise, et…

Et le requin frappa.

Il fusa hors de l’eau comme une torpille et s’éleva dans les airs, la planche dans la gueule : Milo eut l’impression qu’il venait de se faire percuter par un bus. La soudaineté, la violence de l’impact, la conviction qu’il se passait un truc pas chouette sans savoir encore de quoi il s’agissait.

Mais il ne tarda pas à le découvrir et commença à paniquer.

Un sage, un marchand de chaussures ou un oryctérope du Cap vivaient la dévoration par un squale de façon sensiblement identique, aussi Milo vécut-il sans surprise l’horreur de la prise de conscience, la souffrance infâme du déchiquetage, du broyage d’os, et il cria de douleur et d’effroi comme l’aurait fait n’importe qui à sa place.

Ah, quel dommage ! Il avait vraiment espéré franchir le dernier seuil en explorateur, dans un éclair doré de plénitude et de superbe, et puis, non, il se faisait mâchouiller comme un vieux jambonneau…

— Putain, nooon !

Voilà. Ce furent ses ultimes mots.

Sa voix intérieure se tut peu à peu et, juste avant que la lumière succombe aux ténèbres, Milo repensa à Burt : l’animal était futé, il se trouverait un nouveau maître, quelqu’un qui saurait voir en lui le bon chien qu’il était. Prévenante, cette pensée. Bienveillante, même. Très sage. Et puis, soudain, une nuit venue du fond des âges, cosmique, l’engloutit tout entier, noyant sa flamme de vie comme on souffle… Comme d’habitude, quoi…

Le requin, lui, d’un coup de queue, plongeait un peu plus profond, laissant dans son sillage un nuage de sang constellé de débris de planche.

Il ne s’arrêta pour savourer ni l’instant ni la finesse du mets : encore et toujours affamé, il s’était remis en quête d’une nouvelle proie.

Un hémisphère de son cerveau perçut l’océan, les sons marins, la pulsation de l’eau, et l’autre perçut la chaleur de la nourriture que digérait déjà son estomac, et se souvint du maquereau qu’il avait été, et de la palourde, et de la baleine, et du chien, et du chat, et de la reine des fraises.

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