Reincarnation Blues
3. Suzie
3
SUZIE
Tu ne viens pas de la poussière, contrairement à ce qu’ils prétendent. Tu venais de l’eau, et tu retourneras à l’eau à ta mort, comme porté par une rivière à flanc de colline.
Milo s’éveilla à proximité de l’eau, comme il l’avait fait près de dix mille fois. Plus exactement, il s’éveilla sur un pont ferroviaire qui enjambait un antique cours d’eau, lent, sombre, et grouillant de souches et de poissons-chats.
La Mort était là, avec lui, assise en tailleur contre le treillis métallique du pont. Elle était présente à chacun de ses réveils, et l’observait chaque fois avec ces mêmes yeux luisants, ce regard d’une empathie infinie, enroulée dans sa cape de longs cheveux noirs.
Elle n’était pas obligée d’être ici : elle pouvait se contenter de le faucher et de le livrer à son sort… Mais non, elle était toujours là. Chaque fois. Oh, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat : l’univers pourrait bien tourner sans elle une heure ou deux… Et puis, il y en avait d’autres qui faisaient le même boulot, tout aussi ténébreuses, pâles et compatissantes qu’elle.
— Suzie…, murmura-t-il.
Elle détestait qu’on l’appelle « la Mort ». En même temps, qui aimerait qu’on l’appelle comme ça ?
— Oh, la ferme…, le rabroua-t-elle. Prends le temps de te poser, ne parle pas tout de suite. Et arrête de gigoter.
La mèche de cheveux qu’elle mâchouillait dissimulait à demi son sourire.
Il faut quelques minutes à l’âme pour se sortir le nez de la merde ; passer d’un monde à l’autre, ça reste assez coton. Il faut se concentrer, laisser les souvenirs de toutes nos vies se rassembler… Même quand on en a vécu quelques milliers.
Milo n’avait pas été surpris le moins du monde par le pont ferroviaire et la rivière aux poissons-chats : le monde était partout pareil. Ce qui existait sur terre existait ici aussi. La nourriture, la communication, un abri, de l’oxygène, du café : si vous en aviez besoin « en bas », vous en aviez besoin « là-haut » aussi.
Le corps de Milo ressemblait énormément à celui qu’il avait sur terre : il avait simplement recouvré sa jeunesse. Il ne portait rien d’autre qu’un short en jean. C’était ainsi, comme ça l’avait toujours été et comme ce le serait toujours.
Après quelques minutes de silence, il se racla la gorge.
— Merci bien, pour le requin.
— Tu sais pertinemment que je n’ai pas la moindre idée de la façon dont tu vas y passer, répliqua-t-elle. L’univers a son boa cosmique à lui.
— T’aurais pu me récupérer avant que… Enfin… Ça fait super mal, merde !
Suzie eut soudain l’air furieux, ses yeux brûlant de rage, puis… elle s’apaisa presque aussitôt.
— Tu te fous de moi, c’est ça ?
— Je me fous de toi.
À plusieurs kilomètres de là, un train joua du klaxon, puis siffla. Milo observa alentour, vit que le pont était un vieil édifice délabré dont les mauvaises herbes et les fleurs sauvages envahissaient les traverses. De toute évidence, il était à l’abandon, mais, dans l’au-delà, ceci n’empêchait pas forcément cela : il était tout à fait possible qu’un train déboule ici, en dépit de la rouille et de la végétation rebelle. Dans l’au-delà, les choses avaient une fâcheuse tendance à changer dès que vous aviez le dos tourné.
Milo descendit dans les roseaux qui poussaient près de la rivière, s’assura qu’ils ne dissimulaient pas de serpents, tendit la main vers Suzie pour qu’elle le rejoigne et fut heureux qu’elle s’en saisisse.
Il aurait aimé qu’ils aient plus de temps ensemble ; plus de temps pour qu’elle l’aide à se focaliser, à achever la transition. Mais cela ne durerait pas : les autres seraient bientôt là.
Il scruta les bois, l’eau. Cela faisait cinq minutes qu’il était réveillé – dix, peut-être –, ce qui voulait dire que…
— 5…, murmura-t-il. 4, 3, 2…
— Milo ! lança une voix chantante derrière lui.
Il se retourna et aperçut deux femmes qui remontaient la berge jusqu’à lui, évitant les branches pourrissantes, surprenant ici un – « croâââ ! » – énorme crapaud, là une – « splatch ! » – tortue-alligator.
Suzie poussa un soupir appuyé.
— Bon, je m’éclipse, lâcha-t-elle.
— Suzie…
— La journée a été longue : un ferry a chaviré en mer de Cortez ce matin. Cent cinquante vies d’un coup, hop ! C’est censé être mon boulot, bien sûr, mais…
Milo voulut la réconforter, mais elle avait déjà disparu dans un nuage de vent et de feuilles mortes.
— Bien…, dit-il, avant de se tourner vers…
— Milo !
La première des deux femmes, une bonne grosse mamma au visage fendu d’un colossal sourire oklahomien, se jeta sur lui, euphorique, et le prit dans ses bras.
— Milo, gazouilla-t-elle. Milo, Milo…
— Mamoune ! l’accueillit Milo, le visage enfoui contre son aisselle.
Ce n’était pas sa mère à proprement parler, mais bon.
La seconde femme, cigarette au bec, avait des airs de chef d’entreprise bougonne qui aurait pris sa retraite en Floride. Un chat la suivait.
— Mémé, la salua Milo en lui serrant la main.
— Tu es en retard, fit-elle remarquer, comme chaque fois.
Elles n’étaient ni des anges ni des divinités. Pour tout dire, Milo aurait pu lister une centaine de choses qu’elles n’étaient pas, mais demeurait bien incapable de dire ce qu’elles étaient.
— Tu as l’air en forme, ajouta Mémé. Tu t’es rendu utile, cette fois ?
Un deuxième chat s’élança de sous sa jupe et fila chasser quelque bestiole dans les herbes hautes.
— Assez, assez ! lança Mamoune en levant ses grosses paluches. On papotera plus tard : pour l’instant, chut ! Contentons-nous de le ramener à la maison.
Elle le prit par le bras, et ils s’éloignèrent de la berge, traversèrent des bois, puis émergèrent près d’une autoroute qui les conduisit jusqu’à une petite ville du coin. Là, ils montèrent dans un bus qui longea le cours d’eau, emprunta un pont qui enjambait un lac scintillant de soleil et planté çà et là de maisons à fleur d’eau.
Les heures qui suivaient la mort, on attendait des concernés un calme résolument méditatif : ils étaient censés réfléchir à ce qu’ils avaient pu faire – ou ne pas faire – de bon durant leur dernière existence. Votre nouvelle demeure dans l’au-delà se trouvait être une projection de vos actions sur terre. Vous l’aviez joué comme Gandhi et consorts ? Alors vous hériteriez probablement d’une belle maison avec un jardin et son joli petit étang. À l’inverse, si vous trucidiez et cuisiniez des majorettes, vous aviez de fortes chances d’hériter d’une cahute située aux abords immédiats de la déchetterie locale.
Ils descendirent du bus, traversèrent un quartier strié de ponts et de canaux. À mesure qu’ils marchaient, les trottoirs se faisaient plus sales. Milo, qui ne supportait pas que l’on jette des déchets par terre, ramassa une barquette de frites et, ne voyant pas la moindre poubelle en vue, la garda dans la main.
Leur périple prit fin devant un dédale d’immeubles, le sol jonché d’emballages alimentaires et autres détritus. À leurs pieds, l’herbe clairsemée était morte.
— Sans déconner…, lâcha Milo. Sans déconner ?
Mamoune détourna les yeux.
— Déçu, le petit ? s’enquit Mémé, le dévisageant d’un regard menaçant.
Cinq ou six autres chats s’étaient massés autour d’elle.
— J’étais un sage ! protesta Milo. Un guide spirituel ! J’aidais les gens ! J’étais à l’unisson de la planète, comme qui dirait…
— Tu pêchais en monnayant deux, trois conseils, rétorqua Mémé. J’ai vu plus remarquable.
Bon sang de bonsoir !
Milo jeta sa barquette de frites dans l’herbe, près d’une vieille chaussette orpheline.
— Tu n’as rien accompli d’extraordinaire, concéda Mamoune en posant ses grosses mains sur les épaules de Milo. Tu as neuf cent quatre-vingt-quatorze vies d’expérience, alors ne me dis pas que tu t’es donné à fond sur celle-ci. Il vaut mieux que ça, mon formidable petit Milo à moi, avec son âme si pétillante de possibles et d’énergie !
— Arrête de le pouponner ! s’exclama Mémé, cinglante. Tu es toujours à le dorloter comme un bébé, comment veux-tu qu’il s’accomplisse ?
Milo déploya des efforts surhumains pour garder ses majeurs en berne, puis guida ses tutrices dans son immeuble – au 2271, Lotissement Propane –, où ils gravirent trois volées de marches pour se retrouver bientôt devant sa porte. Appartement 12. La peinture appliquée à la va-vite par les ouvriers scellait le battant de la porte, mais Mamoune le défonça d’un coup d’épaule.
L’appartement ressemblait à un appartement. C’était partout pareil dans l’univers de toute façon, les appartements : du mobilier mal assorti, des appliques datant des années 1970…
— Pose-toi un peu, lui suggéra Mamoune. Fais une petite sieste, sers-toi dans le frigo. On revient te voir bientôt.
Soudain, elle lança vers Mémé un regard entendu, comme si elles avaient comploté dans son dos.
— J’ai raté un épisode ? demanda Milo.
Elles évitèrent soigneusement son regard.
— On en parlera plus tard : pour l’instant, tu te reposes.
— OK, capitula Milo.
Mamoune, Mémé et une centaine de chats quittèrent l’appartement.
— Ça pue la pisse de chat…
Cette fois, il l’avait eu dans l’os. C’était d’ordre proctologique. Sur terre, il était toujours difficile d’évaluer le degré de noblesse morale de son existence. C’est ici, dans l’au-delà, que tout devenait clair, l’heure du bilan avait sonné pour Milo : trop de plage, trop de bière, pas grand-chose de fait pour changer le monde, et patati et patata…
Oh, et puis merde !
Il ferait mieux la prochaine fois…
Il utilisa l’interrupteur situé près de la porte. Pas de lumière. Il essaya dans la cuisine. Pas de lumière non plus. Même pas d’électricité ici.
Bon sang de bonsoir !
Il longea le couloir, laissant à ses yeux le temps de s’accoutumer à l’obscurité. Celui-ci débouchait sur une chambre individuelle : l’ombre d’un lit, une table de chevet, un radioréveil…
Des remous d’air dans la pièce… Bientôt, de mignonnes petites volutes de poussière et de feuilles mortes tourbillonnèrent devant lui. Les feuilles formèrent bientôt une silhouette, et le vortex ralentit, puis cessa : seule restait devant Milo la silhouette.
Suzie venait de se matérialiser près de la table de chevet, presque drapée de ses cheveux noirs, et de lentes flammes – de vraies flammes – dansant dans les yeux.
Elle passa ses longs bras autour du cou de Milo et déposa sur ses lèvres le plus délicat des baisers. Il l’attira contre lui, et le baiser éthéré se fit plus profond.
— Tu aurais pu attendre qu’elles aient quitté le quartier, lui fit remarquer Milo. Elles ne sont pas aveugles, hein…
— J’ai l’impression qu’elles se doutent de quelque chose, lui confia Suzie.
— Oui, eh bien, si elles l’apprennent – et ça finira par arriver –, elles vont tirer la tronche. Tu le sais, qu’elles vont tirer la tronche.
— Chuuut…, le fit taire Suzie.
Elle l’étreignit alors et le força à s’allonger sur le sol.
De la moquette au rabais…, observa-t-il. Voilà qui risque de provoquer des irritations…
La lumière diffuse qui filtrait par la fenêtre se mua en crépuscule grenat. Aurore, journée, crépuscule, nuit… Dans l’au-delà, ils ne se succédaient pas forcément dans cet ordre. L’ordre, d’ailleurs, n’était souvent qu’une illusion, et il y avait bien moins d’illusions ici que sur terre.
Ils avaient réussi à grand-peine à se hisser sur le lit, fourbus et marqués ici ou là.
Milo enfouit son visage dans les cheveux de Suzie et s’enivra de son parfum, celui de minuit.
— Tu m’as manqué, confessa-t-il.
Elle se cala sur un coude et posa sur lui un regard incrédule.
— Arrête ton char : tu ne sais même plus à quoi je ressemble quand tu baises Tanya, Amy, Batanga, Li Wu, Ma…
— J’y peux rien à ça : on vit, on baise. D’une certaine façon, tu me manques quand même quand j’y suis : c’est comme si j’étais amputé d’une partie de moi-même.
— T’es vraiment un menteur, mais c’est très chou, ce que tu dis. (Elle lui mordilla le cou, assez fort pour en faire couler une goutte de sang.) Je t’ai apporté un truc.
— Oh…
— Tu te souviens de ça ? lui demanda-t-elle en sortant du fin fond de sa chevelure un petit bracelet en cuivre.
Amoché, recouvert de vert-de-gris, il figurait de façon rudimentaire un serpent se mordant la queue.
— Un bracelet, constata Milo en le lui prenant des mains. (Tandis qu’il le soupesait, il eut le sentiment de le reconnaître.) Oh, il date de ma première vie…
— Et de ta première mort, ajouta-t-elle. Tu t’en souviens ?
Bien sûr qu’il s’en souvenait.
Il tourna et retourna le bracelet entre ses doigts, et se laissa envahir par des images lointaines, comme tirées d’un rêve.
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