Reincarnation Blues

Michael Poore · Chapitre 27 sur 29

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Reincarnation Blues

25. La porte du soleil

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LA PORTE DU SOLEIL

 

Ils ne s’éveillèrent pas près de la rivière.

Alors que, comme à l’accoutumée, la mémoire revenait à Milo, il se rendit compte que cela avait tout d’anormal et n’augurait rien de bon. Ce réveil-là lui rappelait le dernier, dans la fosse : pas de fleurs, pas de lumière… Rien que l’obscurité.

— Non, c’est une blague ? lâcha Milo. Ils m’en veulent encore de m’être défilé, l’autre fois ?

Et où était Suzie ?

— Y a quelqu’un ?

— Je suis là, répondit Suzie d’une voix mal assurée, effrayée même.

Comment lui en vouloir ? C’était la première fois qu’elle mourait.

Elle était bien là, sur sa gauche, le visage dans les paumes, le regard un peu fou. Milo la prit par la main et attendit ainsi quelques instants qu’elle se calme.

— On est morts ! haleta-t-elle. Je suis morte ! Oh là là, oh là là, oh là là… J’étais la Mort, une sorte de déesse, quoi, et je suis morte ! Oh là là, oh là là, oh là là…

C’est vrai que pour le coup, le cas de Suzie, c’était du costaud : la plupart des gens, une fois arrivés dans l’au-delà, se rappelaient avoir vécu une vie d’autruche ou de chauffeur poids lourd.

— On est censés se réveiller près de la rivière. Je t’ai toujours attendu près de la rivière. Pourquoi on n’est pas près de la rivière ?

— Ils ne digèrent pas notre fugue. Enfin, je pense que c’est ça. J’en sais rien…

Lorsque leurs yeux se furent habitués un peu à l’obscurité, Milo vit qu’ils se trouvaient en fait dans une sorte de bibliothèque lambrissée d’un bois sombre : outre une cheminée décorée d’une sculpture de renard, la pièce était meublée de fauteuils en cuir et d’une malle de marine faisant office de table basse.

— Ce n’est peut-être pas aussi terrible qu’on le pense…, chuchota Milo sans trop savoir à quoi s’attendre.

Il serra tendrement la main de Suzie, qui haussa les épaules.

— Pour toi, peut-être. Ce que j’ai fait, tout planter comme ça et vivre dans le monde des humains, c’est un acte de trahison quelque part. Les universaux ne sont pas censés vivre : notre but, c’est d’observer les humains vivre et de les faire chier en jouant les inspecteurs des travaux finis.

En tout cas, il se passait quelque chose en dehors de la petite bibliothèque : en plus de la lumière que Milo devinait à travers les volets des fenêtres enfoncées profondément dans les murs, il entendait des voix… De lointains murmures. C’était un peu comme si, coincé derrière un mur très épais, il entendait une foule immense se rassembler. Le genre de foule qui avait tenté de le porter à l’échafaud la dernière fois…

— Je suppose que t’as plus un zeste de pouvoir cosmique ? Non, parce que sinon, shhhhhhouit ! tu nous transportes sous forme de vent, machin, là…

Suzie ferma le poing et cilla.

— Non. Plus le moindre pouvoir.

Soudain, Milo écarquilla les yeux. Suzie était…

— Tangible ! hurla-t-il en l’attirant vers lui et en la serrant dans les bras. Tu es tangible ! Solide ! Tu n’es plus en train de disparaître !

— Oui, j’ai remarqué… Toi non plus, d’ailleurs. Je ne sais pas trop ce que ça signifie.

Milo non plus, à bien y réfléchir. Cela dit, si cela signifiait qu’elle n’allait pas disparaître dans l’oubli – c’était légitime de le croire, non ? –, c’était plutôt une bonne nouvelle.

La porte d’entrée de la bibliothèque s’ouvrit soudain, et Mamoune se rua vers eux entre les fauteuils en cuir, ses mains énormes tendues vers eux : elle attrapa Milo, l’enserra comme un boa constrictor au point qu’il peinait à respirer. À côté de lui, Suzie se tortillait aussi : Mamoune les avait attrapés tous les deux. Au final, ils se laissèrent bercer, noyer par cette masse aussi chaude et accueillante que l’eau de la Méditerranée.

— Mea culpa, confessa Mamoune. J’aurais dû comprendre ce que tu avais tenté de faire avec le Bouddha. Mais tu es redescendu chez les humains et tu leur as enseigné l’une des plus belles leçons de toute leur histoire. Bien joué, mon Milo…

Suzie enserra plus fort la main de Milo.

Est-ce qu’ils avaient réussi ? Ils l’avaient atteinte, la p…

— Oui, répondit Mamoune, les aspergeant de larmes.

Au sens propre.

— On parle bien de…

— La perfection, oui.

Suzie hoqueta. Une vague de soulagement envahit aussitôt Milo, et il dut crisper les muscles un max pour ne pas s’uriner dessus. La voix de Mémé s’éleva d’une pièce voisine.

— Félicitations, croassa-t-elle. (Une poignée de chats s’invitèrent dans la bibliothèque.) T’auras mis le temps, dis donc…, ajouta-t-elle.

— Allez, tout le monde attend, dit Mamoune en les poussant de ses grands bras ouverts vers de solides portes en chêne. Et j’ai bien dit « tout le monde » : croyez-le ou non, je me demande même si vous n’avez pas un comité d’accueil plus important que celui du Bouddha ! Tu es la plus ancienne âme humaine à avoir jamais existé, Milo ! Quant à toi, Suzie – il va falloir que je m’habitue à t’appeler comme ça –, tu as marqué l’histoire : pour tout dire, personne ne sait vraiment ce qui va t’arriver. Dans l’idée, tu es née du grand tout, mais tu n’es pas humaine, et pourtant tu viens de mourir… comme une humaine. Je veux dire, c’…

— Disons que je préférais tenter le coup comme ça, répliqua Suzie. Non, parce que l’autre issue était pas joyeuse, joyeuse, quoi…

Milo se sentait un brin grisé, pris d’un léger vertige. Ce qui se passait dépassait l’entendement. C’était un peu comme une remise de diplôme, mais juste un petit peu. Un tout petit, tout petit peu. Non, en fait : ça n’avait rien à voir. Il n’avait pas la moindre idée de ce à quoi il aurait pu comparer cela…

La voix de Mémé retentit derrière lui.

— En tout cas, tu peux être sûr d’un truc, dit-elle du ton doux et chaleureux d’une mère ou d’une mamie aimante. De l’autre côté de la Porte du Soleil, tu ne trouveras rien d’autre que joie et complétude. Crois-moi sur parole.

Alors, dans le dos de Milo, elle le prit dans ses bras, et il eut l’impression d’être câliné par une brindille affectueuse et bienveillante. Il la crut sur parole.

— Justement, à ce propos, intervint Suzie. Rapport à la Porte du Soleil…

Dehors, les rugissements étouffés de la foule.

— Hmm ? s’enquirent Mamoune et Mémé de concert.

— On va la franchir ensemble, poursuivit Suzie.

Mamoune et Mémé s’entre-regardèrent, échangèrent en silence, puis haussèrent les épaules.

— Vous pouvez toujours tenter le coup, mais…, commença Mémé, c’est pas vraiment comme ça que ça se passe, en théorie. Puis, bon, vous voulez rester tous les deux, mais une fois absorbée par l’Âmultime, une âme fusionne avec toutes les autres, de toute f…

— C’était purement informatif, rétorqua Milo. On ne vous demandait pas vraiment votre avis.

Mémé et Mamoune semblaient troublées, mais elles acquiescèrent. Milo prit Suzie par la main, puis, ensemble, ils se postèrent devant la double porte de chêne : les battants s’ouvrirent grands, une lumière aveuglante inonda la bibliothèque, et retentirent partout des acclamations et hurlements d’euphorie assourdissants.

Dès lors, ils ne purent guère que traîner des pieds derrière Mamoune qui, tel un énorme remorqueur gonflable, fendait le tohu-bohu.

On les effleurait du bout des doigts sur leur passage, et Mamoune continuait de leur frayer un chemin dans la nuée : tels des petits pois perdus dans un tube de dentifrice supplicié pour en tirer les derniers restes, ils avançaient vers leur destin.

Comme cela avait été le cas pour le Bouddha, la foule de fervents s’étendait à perte de vue : la colline, la plaine, le pont croulaient sous une mer colorée de bannières et de fêtards qui chantaient à tue-tête en leur adressant de grands gestes. Au loin, en ville, on se massait sur les toits et, dans le ciel, pullulaient en ronronnant dirigeables et montgolfières. Il y avait même des gens dans la rivière : là où l’eau n’était pas trop profonde, les exaltés pataugeaient, applaudissaient et criaient à tout rompre. Partout, de la joie, une joie intense et pure, presque tangible, et ces gens étaient heureux parce qu’ils assistaient à cet instant merveilleux de complétude que vivaient Milo et Suzie, et savaient qu’un jour leur tour viendrait de vivre cette extase.

L’air au-dessus de l’eau tremblota et se déforma comme si un être invisible venait de donner là un coup sur un énorme gong : le phénomène mystique irradia de lumière et de joie, formant bientôt une sorte de tunnel.

Milo et Suzie s’approchèrent de la berge, puis foulèrent l’eau peu profonde.

Suzie posa une main sur l’épaule de Milo, puis ils s’entre-regardèrent avec intensité : ils se prirent dans les bras l’un de l’autre, confiant à la foule le soin de les porter dans la bonne direction. Les yeux écarquillés, Suzie restait silencieuse. Milo se pencha pour l’embrasser, la vit fermer les yeux et entrouvrir les lèvres…

La porte se referma sur eux, les aspira lentement…

Ils étaient tels deux nageurs emportés par le déluge, et Milo sentit leurs âmes s’étaler partout comme deux cuillères de beurre de cacahouètes sur du pain bien chaud. La perfection. Ça avait même quelque chose d’un peu sexuel, à la vérité. Fusionnant, liquides, ils se penchèrent l’un vers l’autre pour un long baiser passionné et sensuel, puis se laissèrent ainsi emporter ensemble vers l’Âmultime.

Ensemble.

Et comme ça pendant, genre, trois secondes.

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