Reincarnation Blues

Michael Poore · Chapitre 4 sur 29

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Reincarnation Blues

2. De l’ivresse inattendue d’être catapulté à Vienne

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DE L’IVRESSE INATTENDUE D’ÊTRE CATAPULTÉ À VIENNE

 

Mourir n’avait rien d’inédit, de fait : Milo était mort près de dix mille fois, et de presque toutes les façons possibles. Certaines morts étaient affreuses, d’autres relativement supportables.

Bien sûr, la meilleure façon de mourir, c’était sur le coup, mais c’était extrêmement rare. Milo n’était mort sur le coup qu’une seule fois, le jour où une grue lui avait lâché une poutre métallique sur la tête. Cela avait été la seule fois où, arrivé dans l’au-delà, il avait dû se fendre d’un : « Il s’est passé quoi, là, bordel ? »

Non, décidément, on avait beau savoir qu’elle nous pendait au nez, expérimenté ou pas, la mort, on ne s’y habituait jamais vraiment.

Quatre fois, Milo avait été exécuté et avait su exactement quand il allait mourir. Il avait péri sur un bûcher en Espagne, avait été décapité en Chine, pendu au Soudan et gazé en Californie. En général, quand on voit la mort venir, on peut singer le courage, mais à l’intérieur, on n’en a pas moins l’impression qu’un plombier sous speed nous pompe les entrailles à coups de ventouse.

Milo avait horreur des morts douloureuses. Il était mort quatorze fois au combat. Il avait successivement été transpercé par une lance, jeté par-dessus un parapet, vidé de son sang avant de succomber à ses blessures, de nouveau transpercé par une lance, écrasé par un char, sonné par une masse d’armes puis piétiné par un cheval, encore transpercé par une lance, suriné à la baïonnette, dispersé par une bombe, criblé de balles et laissé pour mort, criblé de flèches et traîné derrière un cheval jusqu’à ce que mort s’ensuive, écrasé par un cheval – Milo détestait les chevaux – et étranglé par un fantassin allemand, un colosse. Et puis, il y avait eu sa mort favorite : quand il avait été fait prisonnier par les Turcs, puis catapulté par-dessus les remparts de la ville de Vienne. Retour à l’envoyeur. La vitesse vertigineuse, le vol plané au-dessus de la fresque nocturne d’une Vienne à l’agonie, fumante, rongée par les feux de la guerre qui rugissaient sous lui… Sublime !

Cauchemardesque, mais sublime.

Il y avait aussi des morts follement romantiques. Lorsque, explorateur arctique, il était mort de froid, il avait beau n’avoir ressenti qu’une illusion de chaleur lors de ses derniers instants, son cerveau ne l’en avait pas moins régalé d’un cocktail chimique d’apaisement et de plénitude. Il s’était éteint tandis que le levant embrasait la glace, lame froide, funeste et orangée.

Il n’avait pas toujours l’occasion de grandir avant de franchir le seuil, et savait ce que c’était que de passer l’été à perdre ses cheveux dans l’aile pédiatrique d’un service d’oncologie, avant de mourir agrippé à Charles, le petit alligator en peluche.

Milo était mort en plein orgasme, mort après de copieux dîners auprès de délicieux convives, mort dans l’ivresse d’un amour extatique. Dans le futur, il était mort lors du crash d’un vaisseau spatial lancé à la vitesse de la lumière, trépas mystique qui résonnait et se reproduisait à l’infini dans les entrailles du temps, vibration funèbre et perpétuelle d’une corde de guitare cosmique. Il était mort plusieurs fois en tombant d’un arbre, et s’était trop souvent étouffé avec des gaufres. Il avait été rongé jusqu’à l’os par des requins. Par des cancers, aussi. Il avait été assassiné par sa mauvaise hygiène de vie, des maris furieux, des abeilles tueuses et des envies irrépressibles de faire le malin, comme cette fois où, dans un magasin de bricolage, il s’était fourré dans le nez le tuyau d’un nettoyeur à haute pression.

Dans l’entre-deux-vies, quand il pouvait se souvenir sans mal de toutes ses existences, il se prenait à espérer revivre la fabuleuse expérience du catapultage par-dessus Vienne assiégée, affamée et réduite en cendres. Étrange sensation que de vouloir revivre une mort. Quarante fois, il avait demandé à la Mort de lui rendre ce petit service.

— Pourquoi ? lui avait-elle demandé un jour.

Il y avait réfléchi.

— Je volais ! avait-il fini par répondre. Je ne pesais plus rien !

— Illusion. Si nous mourons, c’est parce que notre âme pèse dans la balance…

Il avait savouré le souvenir de Vienne : la légèreté de l’être, la perfection de l’instant. Il ferma les yeux et se rappela les flammes, la vitesse, la furieuse caresse du vent et les volutes de fumée qui s’élevaient d’une cuisine, chargées des odeurs mêlées d’oignons et de chien grillé.

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