Reincarnation Blues

Michael Poore · Chapitre 6 sur 29

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Reincarnation Blues

4. Le problème des barbares

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LE PROBLÈME DES BARBARES

 

Vallée de l’Indus, 2600 av. J.-C.

Milosavu Pradesh ouvrit les yeux dès qu’il le put, et le monde déferla en lui, fleuve de couleurs et de sons. Les parents qui l’avaient amené à la vie vivaient au beau milieu de bois verdoyants et de montagnes séparées l’une de l’autre par d’immenses champs, verdoyants eux aussi. Un cours d’eau y serpentait, plongeant au loin dans une gorge abyssale embuée de bruine.

Ce monde résonnait de mille voix : le rugissement des pluies de mousson, le bruissement des insectes, les sons de la nuit. Les anecdotes de son père. Les chansons de sa mère.

Personne au village ne savait que son âme était neuve. Comment l’auraient-ils deviné ? Ce n’était pas comme si on venait au monde avec un compteur d’existences plaqué sur le front. La seule façon de le savoir, en fait, était de regarder quelqu’un dans les yeux : les âmes nouvelles posaient sur ce monde nouveau un regard d’une avidité infinie. Leur toute première fois.

— C’est une pierre, ce gosse, dit un jour le père de Milosavu. Quand il regarde ou écoute quelque chose, il ne bouge plus le petit doigt. C’est à peine s’il respire.

— C’est un soleil, le reprenait sa mère. Attends donc de voir : un de ces jours, ces images et ces sons allumeront en lui un feu divin. Attends donc !

— Il est de l’étoffe des guides, déclara le chef du village, et tout le monde partagea son avis.

Le chef du village avait connu son petit succès en tant que guerrier, autrefois : il portait au biceps un bracelet de cuivre qui figurait de façon rudimentaire un serpent se mordant la queue. Un après-midi, il le retira et laissa Milo se pavaner avec, comme on porte un chapeau tout pimpant.

Milo apprenait vite. À trois mois, il marchait. Il se rendait même jusqu’à la gorge, si bien que l’on devait lui courir après pour le rattraper de justesse avant qu’il ne bascule dans le vide. La propreté ? Les doigts dans le nez ! Lorsqu’il parla pour la première fois, ce fut en articulant une phrase complète à la syntaxe impeccable.

— Père, entends-tu le vent animer les frondaisons ?

Ce à quoi son père répondit avec à-propos :

— Hein ? Oui, oui, j’entends, mais… Bon sang de bonsoir !

Aux jeux des garçons, il menait et triomphait toujours. Puis, à six ans, il cessa de grandir. C’était comme si, du jour au lendemain, tous les enfants du village avaient pris une tête de plus. Tous, sauf lui. Personne ne savait trop pourquoi.

— Si ça se trouve, il garde ses forces pour plus tard, suggéra un jour son père, et dans un mois ou deux, paf ! il poussera d’un coup et les dépassera tous.

Sauf que les choses ne s’étaient pas passées comme ça. Il resta petit. Il y avait aussi, parfois, des moments où il peinait à respirer : il sentait sa poitrine se comprimer et devait s’asseoir, attendre, la respiration sifflante et rauque, que la poigne de fer libère ses poumons.

Bientôt, les autres garçons ne laissèrent plus Milosavu prendre part à leurs jeux. Si, d’aventure, il insistait, les autres le soulevaient de terre et se l’envoyaient comme un petit ballon.

— C’en est fini de ces insultes ! grogna un jour Milo, tandis qu’il planait entre deux paires de bras.

Voltigeant, il serra le poing et décocha au garçon qui le rattrapa un coup si puissant qu’il tomba à la renverse et s’effondra comme un ivrogne, sous les quolibets de ses camarades. Milosavu se releva, triomphant, tâchant de cacher le mal qu’il avait à reprendre son souffle : il espérait pouvoir se mettre à couvert derrière un arbre avant de s’évanouir. Malheureusement, après quelques pas seulement, il fut rattrapé par quatre garçons qui le plaquèrent au sol, et celui qu’il avait frappé lui remplit la bouche de poussière.

Cela n’empêcha pas Milosavu de revenir jouer avec les autres. Une fois de plus, il courut au milieu de ses camarades et, lorsqu’ils se saisirent de lui, il attrapa le poignet du plus costaud d’entre eux – Sanjeev – et, d’un geste habile, lui infligea une torsion douloureuse. Il avait vu son père se servir de cette prise lorsqu’il luttait avec les autres hommes du village. Sanjeev hurla, puis se raidit : les anciens leur avaient appris que la souffrance était éphémère, que, comme toute chose extérieure au boa cosmique d’une personne, elle allait et venait.

— Lâche-moi, dit-il à Milosavu, et plus personne ne posera la main sur toi.

Milo le lâcha, et Sanjeev se releva.

— C’était puéril de notre part de te traiter ainsi, admit-il.

— Cela étant, ne sommes-nous pas des enfants ? intervint Milosavu avec un haussement d’épaules.

— Quand bien même. Pour autant, Milosavu, entends bien ceci : il est un fait que tu es bien plus petit que nous autres, et que tu fais un ballon d’exception. Un ballon normal ne se débat pas dans les airs comme tu le fais et ne nous donne pas tant de fil à retordre en essayant de nous échapper. Peut-on, Milosavu, s’il te plaît, t’utiliser comme ballon ?

Milosavu apprécia que Sanjeev lui témoigne ainsi du respect et, comme son père lui avait appris à se méfier de l’orgueil mal placé, il accepta.

La première fois que son père fut témoin de ce nouveau jeu auquel s’adonnaient les garçons, il en fut aussi désarçonné qu’irrité, mais, à mesure qu’il assistait aux parties, il n’en conçut que davantage de fierté pour son fils.

— Milosavu sera le plus petit chef que ce village, et peut-être le monde, a jamais connu.

Encore une fois, il faisait fausse route. En vérité, voici ce qui se passa…

Un jour que les enfants jouaient et que leurs parents s’affairaient dans les champs, un vacarme singulier éclata au centre du village : des voix tonnaient, cris de surprise et d’angoisse mêlés. Partout, on filait entre les maisons jusqu’au cœur du village, échangeant avec son voisin des regards troublés.

Milosavu laissa les autres garçons à leurs jeux et partit rejoindre père et mère devant leur maison.

— Allons voir de quoi il retourne, annonça son père.

Ils rejoignirent tous les trois les villageois massés autour du puits.

Les anciens venaient tout juste d’arriver.

Ce qui avait suscité cette agitation, c’était un homme qui, de ce qu’il offrait à la vue, aurait tout aussi bien pu être mort : il ruisselait de sang. L’inquiétant personnage lança quelques mots aux anciens, tomba à la renverse, et mourut.

Le chef du village leva les mains, demanda le silence et annonça une terrible nouvelle : le mort, expliqua-t-il, était – de son vivant – fermier dans la vallée, loin en aval. Trois jours plus tôt, des pilleurs barbares avaient menacé de mettre son village à sac, si bien que les habitants s’étaient empressés de s’armer du mieux qu’ils l’avaient pu. Ils s’étaient battus courageusement et s’étaient fait joliment massacrer. Le village avait été rasé et les survivants réduits en esclavage. Cet homme avait été le seul à pouvoir s’échapper, et il s’était dépêché de les avertir : les barbares approchaient de leur village.

La nouvelle fut accueillie dans un profond silence. Les barbares et leurs expéditions, ça ne datait pas d’hier. Ils ponctuaient à l’occasion les récits des marchands et, s’ils étaient, certes, modelés à la glaise du cauchemar et de l’horreur, aucun des villageois n’en avait vu de son vivant.

À une exception près.

La vieille Vashti était la doyenne du village, elle avait trente ans de plus que son successeur au titre de doyen. Quel âge pouvait-elle bien avoir, la vieille Vashti ? Cent ans, peut-être. Même la vieille Vashti ne savait pas quel âge elle avait. Ce que l’on constatait sans mal, par contre, c’est que la vieille Vashti avait des allures de vieux morceau de bois en train de pourrir.

Pour autant, elle s’avança pour parler, le regard étrangement vif et lucide. Elle avait l’air alarmée.

— Ces barbares, ils sont venus quand j’étais gamine, croassa-t-elle. Ils sont cruels : ils dépècent les enfants comme des grains de raisin pour les livrer aux fourmis. Ils violent leurs victimes pendant des jours, avant et après leur mort. Si j’ai survécu, ce n’est que parce que leur chef trouvait que je ressemblais à sa mère sans la moustache. Nul ne peut les vaincre au combat, et nous n’avons nulle part où fuir. Si j’avais un conseil à vous donner, ce serait de vous planter chacun un poignard dans le cœur au plus vite.

Alors, sur ces mots, la vieille Vashti sortit un poignard et se le ficha en plein cœur, comme ça, hop, devant tout le monde. On hurla, fort et longtemps, et, tandis que la stupéfaction de la foule menaçait d’accoucher d’un mouvement de panique, s’éleva dans le village un tintement semblable à celui d’une cloche : les cris se firent de plus en plus discrets, et les villageois tendirent l’oreille, médusés. Terrifiés, agités, ils scrutèrent alentour pour découvrir bientôt que le tintement n’était pas celui d’une cloche, mais celui que produisait Milosavu dans la forge proche en abattant, de toutes ses forces, le marteau contre la grande enclume.

Plusieurs adultes, y compris le chef du village et ses parents, se hâtèrent d’aller le trouver pour mettre un terme à ce vacarme : vraiment, faire un raffut pareil dans un moment comme celui-ci ! Quel enfantillage !

— S’il vous plaît ! s’exclama Milo. J’ai une proposition à vous faire ; une proposition qui n’implique pas de se poignarder en pleine poitrine.

Silence.

Tout le monde était assez disposé à profiter d’une solution moins extrême.

— Quand j’étais encore plus petit que je le suis aujourd’hui, les chevriers parlaient de tendre un pont de corde par-dessus la gorge, de façon que les bêtes puissent aller paître de l’autre côté. Nous ne l’avons jamais fait, sans trop que je sache pourquoi…

— Parce qu’on est paresseux ? avança Drupada, l’un des chevriers.

— Peut-être. Quoi qu’il en soit, rien ne nous empêche de le tendre maintenant, ce pont, et de fuir de l’autre côté de la gorge. Quand nous serons passés, nous tirerons le pont derrière nous.

— Le souci – et c’est un peu pour ça qu’on tire au flanc –, réagit Drupada, c’est que, pour tendre un pont de corde, il faut que l’un d’entre nous – pas moi – risque sa peau à descendre près d’un kilomètre de caillasse glissante, cramponné à une corde interminable, et, une fois arrivé en bas, risque à nouveau sa peau à remonter la même distance de caillasse glissante de l’autre côté.

— On n’aura jamais le temps, intervint l’un des anciens. Ça prendrait au moins deux jours : la gorge est traîtresse.

— Et si, intervint Milosavu, une flamme malicieuse dans les yeux, il n’était pas question de grimpette ?

Les villageois le dévisagèrent jusqu’au dernier.

— Vas-y, raconte, dit l’assistance.

— Et si, reprit Milosavu, on se servait de quelqu’un d’assez petit, mais aussi d’assez fort, pour être propulsé de l’autre côté de la gorge, un bout de corde à la main ? Une fois notre homme arrivé à destination, nous n’aurions plus qu’à lancer des cordes de part et d’autre de la gorge et à tendre notre pont.

Tous les villageois braquèrent leur regard sur lui.

— Va nous falloir une sacrée tripotée de corde, dis donc…, fit remarquer Drupada.

Aussitôt, les villageois se mirent en branle et, au petit matin, ils avaient tissé assez de longueur de corde – heureusement pour eux, les parois de la gorge étaient couvertes de fibres végétales – pour en tendre deux par-dessus le gouffre, dont une tutrice pour garder l’équilibre. Ne restait plus qu’à trouver un volontaire qui porterait, d’une manière ou d’une autre, une corde de l’autre côté de la gorge et la tendrait derrière lui.

Il faudrait des jours aux barbares pour les rattraper – si seulement ils décidaient de les prendre en chasse –, si bien que les villageois auraient tout le temps de se cacher dans les montagnes.

Ils emportèrent tout ce qu’ils pouvaient aisément transporter, autrement dit pas grand-chose, et fendirent la brume matinale jusqu’à la gorge. Tout devant, Milosavu menait la marche, sa tête et ses épaules nues nimbées d’ambre auroral. Son ami Sanjeev allait à ses côtés et, derrière, avançaient les forgeurs et leurs assistants, bardés de longueurs et de longueurs de corde enroulées aux épaules.

Lorsqu’ils furent près de la gorge, le chef du village passa son bracelet de cuivre au biceps de Milo.

— Aujourd’hui et aujourd’hui seulement, lui dit-il, tu es notre chef.

Milosavu tenta de bâillonner un excès de fierté, tentative d’autant plus ardue qu’il essayait déjà de bâillonner un excès d’effroi.

— Je me permets une petite remarque d’ordre pratique, murmura Milo à Sanjeev. Le bracelet est trop large pour mon bras : il va tomber dans la gorge, c’est certain.

Son ami retira le bracelet, y ajouta quelques tours de fibre végétale pour l’épaissir, puis le replaça sur le bras de Milosavu.

Quelques secondes plus tard, ils se trouvaient tous au bord de la gorge et ne perdirent pas une minute : le temps pressait. En tendant l’oreille, on percevait déjà des voix rauques et tonnantes par-dessus les rugissements de l’eau.

Umang, le plus fort des forgeurs, taillé comme le rejeton d’un taureau et d’une souche de baobab, s’avança pour s’assurer que le bout de corde qu’allait transporter Milo était bien attaché à sa taille.

— Prêt ? demanda-t-il au jeune garçon.

— Je suis prêt, oui, répondit Milosavu, pantelant.

Terrifié comme jamais, il invoquait jusqu’à sa dernière once de courage pour ne pas mouiller son pantalon.

L’autre versant de la gorge se trouvait à cinquante mètres. Plus Milosavu regardait l’autre côté, plus celui-ci semblait s’éloigner, alors il jugea préférable de détourner les yeux. Soudain, Umang le prit par les poignets, le fit tournoyer à toute vitesse, puis le projeta en hurlant à pleins poumons par-dessus l’abîme.

Mais ce lancer ne fut pas couronné de succès.

Milo s’éleva dans les airs, tourbillonnant mollement, bras et jambes écartés à la manière d’un écureuil volant. Malheureusement, il y avait un gouffre entre un petit garçon et un écureuil volant ; aussi, avant qu’il ait traversé la distance qui surplombait les eaux troubles et tumultueuses, il se mit à tomber, tomber et tomber encore, la corde formant derrière lui comme une traîne gracieuse.

Milosavu mouilla son pantalon, mais ne poussa pas le moindre cri. Il aurait été difficile pour lui de mettre un mot – un seul, comme « tristesse » ou « terreur » – sur tout ce qu’il ressentit alors. Il y avait cette effroyable prise de conscience à l’idée que sa vie touchait à sa fin ; le fait, aussi, que sa famille et son foyer allaient subir des atrocités sans nom. L’horreur de l’instant martela son âme d’un pied pachydermique, et il s’évanouit avant de toucher le fond du gouffre obscur.

Ce ne fut pas l’atterrissage qui le tua.

Juste avant l’impact, il percuta des branches, puis la roche moussue de la gorge, ce qui le fit plonger à plat dos dans les eaux rageuses qui l’envoyèrent se fracasser – paralysé et suffocant – contre un gros rocher. Quelques secondes plus tard, la voix et la lumière qui habitaient son crâne s’éteindraient, mais, pour l’heure, il observait et écoutait encore, les yeux grands ouverts, l’oreille alerte. Cela dura quelques secondes, puis il s’endormit un moment.

Quand il se réveilla, une petite fille était assise près de lui sur un rocher et le dévisageait avec des yeux au moins aussi écarquillés que les siens. On aurait dit qu’elle n’avait jamais vu de garçon de sa vie, et encore moins de garçon au corps broyé en train de trépasser au fond d’une gorge. Elle était enveloppée dans un ample vêtement noir, comme une robe ou une paire d’ailes, peut-être. Ses longs cheveux d’encre cascadaient sur ses épaules.

Il sut aussitôt qui elle était. Il n’y avait pas non plus trente-six possibilités, cela dit…

— J’ignorais que la Mort était une fillette, déclara-t-il, sa voix plus éteinte encore qu’un éphémère à l’agonie. J’ignorais… que la Mort était si jeune.

— Je ne suis pas jeune, répliqua-t-elle. Je suis même tellement vieille que rien que d’y penser, ça réveille mes rhumatismes. Et je suis une fille, parce que je voulais attirer ton attention. Tu es très courageux et avisé pour ton âge, tu sais ? (Milo se sentit comme plombé de l’intérieur, réduit au silence.) Je n’ai aucune envie de te faucher, moi…, lâcha la fillette dans un murmure. Jamais je n’avais vu qui que ce soit vivre avec tant de rutilance. Ils ont dû se planter et te donner une âme en plus, c’est pas possible…

Milo voulut répondre, mais son souffle pointait aux abonnés absents : il convulsa, commença à étouffer. La fillette se pencha, lui déposa un baiser sur le front, et il se sentit partir comme…

Ah… Voici qu’il se trouvait sur un pont de bois. Au-dessous, une rivière bleue et lente qui filait à travers des prés parsemés de fleurs sauvages.

Il était de nouveau en pleine santé ; il était même un peu plus grand. Il se désola de constater qu’il avait perdu son bracelet : il l’avait mérité, après tout, non ?

La fillette avait disparu, elle aussi, remplacée par une inconnue. Une femme, cette fois, au visage pâle piqué de deux yeux noirs au regard insondable. Elle portait une sorte de cape. Ou des ailes, peut-être. Elle posa sur la tête de Milosavu une main gracieuse.

— Essaie d’atteindre l’âge adulte, la prochaine fois, lui murmura-t-elle.

— D’accord, répondit-il.

La femme et la fillette n’étaient en fait qu’une seule et même personne. Milosavu le comprenait, mais sans s’expliquer comment une telle chose était possible. Malheureusement, avant qu’il ait eu le temps de lui demander des explications, elle se releva, recula d’un pas et se retrouva flanquée de deux autres adultes : une femme si grosse qu’on aurait pu orbiter autour d’elle et une vieille dame avec un chat dans les bras.

— Suis-nous, l’invita la grosse bonne femme.

Elles le guidèrent loin du pont, jusque dans une petite cité qui jouxtait la rivière, puis dans les beaux quartiers. Là, elles l’invitèrent à entrer dans une riche maison dans la cour de laquelle glougloutaient une fontaine et des paons.

— Bon sang de bonsoir ! s’exclama Milosavu, reprenant l’expression de son père. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter une maison pareille ?

— La chance du débutant ! railla la dame au chat. Profite, ça ne va pas durer.

— C’est plus que de la chance, rectifia l’énorme femme en la fusillant du regard. Tu as vécu une première existence particulièrement remarquable. Qui sait ? Peut-être atteindras-tu très vite la perfection ?

Elles tournèrent les talons et commencèrent à partir.

— Attendez ! les interpella Milosavu.

Qui étaient ces femmes ? Que se passait-il, bon sang ?

— Vous êtes des déesses, c’est ça ? Les âmes de mes aïeules, peut-être ?

L’énorme femme posa une paluche aimante – et lourde – sur sa tête.

— Oh, nous sommes un petit peu de ci, de ça… de tout ! Vois-nous comme des particules de l’univers.

Rien compris, le petit Milosavu.

— Vous avez des noms, au moins ?

— Tout a un nom, répondit la vieille sur un ton presque agacé. Je m’appelle…

Une explosion retentit dans l’air, rendant un son indescriptible, au-delà de tout mot, de toute musicalité, comme si les étoiles vrombissaient ou que la Terre était sur le point d’éternuer. Milosavu sentit ses tympans sur le point de se déchirer, et son âme avec eux, et s…

Et l’enfer sonore cessa subitement.

— Mais tu peux m’appeler Mémé, poursuivit la vieille.

— Et moi, Mère, dit l’ogresse. Ou Mama ou Mamoune. Ou M…

— Et toi ? demanda Milosavu à la Mort.

— Elle, c’est la Mort, répondit Mémé.

— Suzie, la corrigea aussitôt la Mort.

Milosavu trouva ce prénom très beau. Il avait quelque chose de futuriste.

— Et depuis quand, exactement ? demanda Mamoune – Milosavu opterait pour « Mamoune », il aimait bien – en levant les yeux au ciel.

— Depuis que je le décrète, là, maintenant. M’appeler « la Mort », c’est comme l’appeler « Âme de Petit Garçon » ou appeler un chien « Chien ». Et puis, tu aimerais qu’on t’appelle la Mort, toi ?

— Suzie, c’est joli…, observa Milosavu.

— Bref : laissons-le, il a besoin de repos, suggéra Mamoune.

— De repos ? s’étonna Milo. Sans vouloir vous offenser, je n’ai pas fait grand-chose de plus que tomber et mourir, aujourd’hui. J’ai dû me lever il y a… quoi… une heure à tout casser ?

Mais Mamoune et Mémé se retournèrent et quittèrent la cour bras dessus, bras dessous. Suzie, elle, disparut dans une soudaine rafale mouchetée de trèfle violet. Milosavu s’accorda une longue vidange dans la fontaine – se laissant envahir par un maelström de pensées –, puis se rendit à l’intérieur de sa maison où l’attendait un plateau de fruits. Il parvint à profiter de quelques heures de sommeil, certes agité, mais c’était toujours ça de pris.

Un peu plus tard, les particules élémentaires incarnées revinrent le voir, et ils s’assirent tous les trois pour discuter. Le thème de la séance était simple : expliquer à Milosavu le fonctionnement de l’univers.

Dans la cuisine de Milosavu, Mamoune agita ses gros bras, et un feu se mit à crépiter dans l’âtre en pierre.

— Ce feu, juste là, expliqua-t-elle, c’est la prime réalité. Il représente l’univers tel qu’il est : brut et dépourvu du verbe, vivant et pur. On ne peut pas vraiment l’appréhender, et si on s’approche de trop près, on se brûle. Il porte bien des noms, mais, le plus souvent, on l’appelle l’Âmultime, parce qu’au fond, c’est un peu comme une âme parfaite complètement méta, compris ?

Mamoune avait allumé un véritable brasier, si bien qu’il dut se protéger les yeux de la main et reculer d’un pas.

— Compris…

Mamoune tourna le dos aux flammes et désigna le reste de la cuisine.

— Plus tu t’éloignes du feu, plus le froid et l’obscurité gagnent du terrain, tu as remarqué ? En fait, l’Âmultime envoie sa chaleur et sa lumière – sa réalité – absolument partout. Mais plus cette chaleur et cette lumière s’éloignent d’elle, plus elles s’amenuisent. Autrement dit, elles sont plus diffuses. Regarde le feu, là. (Milosavu s’exécuta.) La lumière est éclatante, parfaite. Mais si tu regardes ici, certains endroits sont éclairés, tandis que d’autres ne le sont pas, et des ombres dansent ici et là, fluctuent. C’est là où nous sommes maintenant.

— L’au-delà, intervint Milosavu, élève studieux et toujours avide de connaissance.

— Non, pas « l’au-delà », grogna Mémé d’une voix râpeuse. Parce que c’est aussi l’avant-vie, vois-tu ? Le vrai nom, c’est Ombilaxintermécentrilieusurectiorationsphère. « Milieu », ça veut dire.

— L’au-delà, ça ira très bien, intervint Mamoune. Ménage-le un peu, ajouta-t-elle avant de se retourner vers Milosavu. Bref ! En résumé, ici, les choses sont plus chaudes et lumineuses, plus réelles en somme, que dans le reste de l’univers.

— D’accord. En gros, si je vois un pont ici, dans l’au-delà, il est plus réel qui si je voyais un pont dans le monde d’en bas, pour ainsi dire.

— Pas mal…, commenta Mémé.

— Exactement ! s’exclama Mamoune. Ici, tu te trouves face à la quintessence du pont, ou de telle cuillère, de tel piquet… Leur forme pure.

C’est à cet instant que Milosavu se rendit compte que Mamoune et Mémé étaient nimbées d’une aura scintillante quasi imperceptible. Elles semblaient presque enveloppées d’une seconde peau magique, fabuleuse, et, maintenant qu’il y prêtait plus attention, il lui paraissait effectivement qu’elles semblaient plus tangibles, plus réelles. Suzie – la Mort – était elle aussi parée de ce nimbe mystérieux. Étrange…

— Et ces formes pures, enchaîna Mémé en désignant le fond de la cuisine sombre, s’amenuisent elles aussi, se diffusent, jusqu’à ne plus être que des silhouettes obscures éclairées seulement par quelques rares étincelles. Difficile, alors, de les reconnaître. Difficile, en somme, de percevoir leur réalité.

— Et ça, c’est la terre, c’est ça ? hasarda Milo. Là où on vit nos vies.

— Là où vous vivez vos vies, pas nous, rectifia Mémé. Nous, on n’a pas besoin d’aller où que ce soit.

Milosavu peinait vraiment à comprendre ce qu’étaient au juste Mamoune et Mémé.

— Considère que nous sommes de petites étincelles jaillies des flammes de l’Âmultime pour te venir en aide.

— Me venir en aide ? Pour quoi faire ?

Alors Mamoune agita soudain les bras et, subitement, ils se trouvèrent tous les trois à l’extérieur, marchant le long d’un chemin qui menait au bas de la colline, jusque dans un parc.

— Pour t’aider à ne faire qu’un avec le feu, répondit Mamoune en chaussant une paire de lunettes de soleil. (C’était la première fois que Milosavu voyait des lunettes de soleil : intéressant… et très classe, aussi !) Nous sommes là pour t’aider à naviguer par-delà la mer d’illusions, jusqu’à l’univers véritable.

— L’Âmultime, énonça Milo.

— Ouais, acquiesça Mémé. Tu as quelque chose à apprendre de chacune de tes existences. Ce sont autant de chances de progresser, de grandir et, un jour, d’atteindre la perfection. Ça peut nécessiter quelques milliers de vies.

— Notre travail, reprit Mamoune, c’est de t’aider à choisir ta vie suivante.

— Va falloir que j’y réfléchisse un chouia…, protesta Milo. Non, parce que là, comme ça…

Lorsqu’ils atteignirent le parc, Milo se retourna et se rendit compte que, derrière eux, le sentier qu’ils avaient emprunté descendait le long de la colline jusqu’à sa maison.

— On est descendus pour arriver jusqu’ici, commenta-t-il. Et là, ça m… Qu’est-ce que… Pourquoi ?

— Ombres capricieuses, altérations, répondit Mamoune. Formes changeantes. La réalité échappe à la perception et, sur terre, elle se fait presque insaisissable.

— Ce qui n’en rend que plus difficile de décider quelle vie tenter ensuite pour mûrir et se rapprocher de la vérité…

— Futé, le gosse ! lâcha Mémé. Un conseil : le choix le plus évident n’est pas toujours le meilleur.

— Et j’ai combien de temps pour faire mon choix ? Je veux dire : quand est-ce que je dois y retourner, en bas ?

Mamoune et Milosavu s’assirent dans l’herbe, tandis que Mémé, debout, allumait une cigarette – Intéressant…, se dit Milosavu en la dévisageant – tout en regardant une nouvelle maison se matérialiser devant eux de l’autre côté de la route.

— Tu y retourneras quand tu te sentiras prêt, répondit Mamoune.

— Et si je ne me sens jam…

— Chuuut…, l’interrompit Mamoune. Allonge-toi et observe les nuages. Laisse ton esprit se reposer un peu, se taire… Ne pense pas, contente-toi d’être.

Milo tenta d’être, de ne penser à rien, mais son esprit était plein à ras bord de pensées et d’images de Suzie. Est-ce que ça finirait par passer ? Il s’endormit, tandis qu’il étudiait la question, en proie à un vague malaise.

Une semaine plus tard, il fut décidé que Milo réintégrerait la terre dans le corps de Milo « Côtes de Porc » Zilinski, populaire présentateur radio de Cincinnati dans l’Ohio.

Il partit, vécut cette existence-là et mourut à quarante-neuf ans. Puis il se réveilla dans l’au-delà, sur un vieux pont ferroviaire rouillé, la tête posée sur les genoux de Suzie. Elle lui caressait le front, mais ne le couvrait pas de baisers ni rien de ce genre : leur relation n’était pas de cette nature, pas encore, et ce ne serait pas le cas avant pas mal de vies. Ils pouvaient profiter d’une ou deux minutes d’âge adulte ensemble, avant que Mamoune et la dame aux chats se pointent.

— Qu’as-tu préféré, cette fois ? lui demanda Suzie. Qu’est-ce qui va le plus te manquer ?

— Dans cette vie ?

Milo y réfléchit quelques instants. Côtes de Porc Zilinski avait vécu une existence quelque peu scabreuse… Il était peu probable qu’il bénéficie d’une aussi belle maison que la première, cette fois.

— Noël, finit-il par répondre. Je crois que c’est Noël, que j’ai préféré.

Oh, le gros mensonge ! Ce qu’il avait préféré, c’était une certaine Cahuète, une fille emballée en coulisse pendant l’Ozzfest.

Suzie se garda bien de relever. C’était le prix à payer pour se faire des amis, non ?

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