Reincarnation Blues

Michael Poore · Chapitre 22 sur 29

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Reincarnation Blues

20. L’économiste déconsidéré tombé du ciel

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L’ÉCONOMISTE DÉCONSIDÉRÉ TOMBÉ DU CIEL

 

Milo tenait l’apprentissage en estime plus que toute autre chose.

Il n’existait rien qu’une âme pût faire de plus important. Il existait une infinité de savoirs à apprendre et à enseigner, et une infinité de façons d’accomplir l’un et l’autre.

Déjà, on pouvait apprendre de ses erreurs. C’était assez commun comme approche. La première erreur de Milo, ç’avait été en Inde : il était bébé et avait attrapé une araignée venimeuse. La bête le mordit au pouce, et une partie de son doigt, après avoir viré au noir, tomba, comme ça, pouf ! Milo hurla et, fort avisé, lâcha l’araignée. On ne l’y reprit plus.

Quand on était un peu visionnaire, on pouvait aussi apprendre à faire ce que personne avant nous n’avait jamais fait. Inventeur marocain du nom d’Abass Ibn Firnass, Milo estima qu’il était temps pour l’espèce humaine de conquérir les airs : il se construisit une grande structure de bois et de papier bien épais, puis se jeta avec du haut du plus haut toit d’Andalousie au total mépris du danger.

Pendant près de dix minutes, sous les yeux ébahis de la foule loin au-dessous, il tournoya et plana entre les flèches et minarets de la ville, jusqu’à ce que, son élan essoufflé, le temps fut venu pour lui d’atterrir. C’est alors qu’il prit conscience que, aussi studieux qu’il avait pu se montrer dans son étude du vol, il n’avait pas pris le temps de mettre au point de protocole d’atterrissage… Les oiseaux volent grâce à leurs ailes, alors il en avait naturellement doté son véhicule, mais ils atterrissaient en se servant de leurs plumes de queue, et cela, Abass avait omis d’en équiper son invention. Il survécut à l’impact, aussi brisé qu’une amphore grecque, mais sans le moindre regret.

— Vous êtes un ange ! s’extasia un poète local.

— C’est gentil à vous, lui répondit Abass, mais je préfère voir en moi un humble scientifique ami des hommes, nature que je trouve plus vertueuse au centuple.

Dans une autre vie, Milo était un vieux mineur de cuivre dont le boulot était d’enseigner aux jeunes recrues comment creuser des trous, les gaver de dynamite, puis se carapater avant que tout pète.

Il prenait son travail très au sérieux.

Ses étudiants aussi.

Apprendre est d’autant plus significatif et d’importance quand votre certification atteste que vous ne vous êtes pas fait pulvériser les miches.

L’une des vies les plus mystérieuses qu’avait vécue Milo était celle de l’illustre rabbin et mystique juif Aben ben Aben. Il avait passé toute son existence assis à étudier livres et parchemins, quand, un jour, il s’était relevé d’un mouvement aussi soudain que mal assuré, le visage paré d’un air transcendé, comme s’il avait déchiffré l’indéchiffrable, comprit l’incompréhensible.

— Qu’y a-t-il, raboni ? lui avaient murmuré les autres érudits.

— C’est un piège ! avait-il hurlé.

Puis il était tombé raide mort.

Il avait probablement appris quelque chose d’hallucinant, mais personne, pas même Milo, ne sut jamais quoi.

Dans une autre vie, Milo apprit tout ce qu’il y avait à savoir sur l’argent et devint un économiste de grand renom.

Il inventa la notion de cryptoéconomie. C’était comme la cryptozoologie – cette science qui étudie des animaux mythologiques comme le yéti ou le monstre du Loch Ness –, mais appliqué à l’économie.

Milo en avait assez d’entendre certains économistes affirmer que si l’on aidait les gens riches à devenir encore plus riches et qu’on les exonérait d’impôts, eh bien, cela finirait irrémédiablement par aider les pauvres gens aussi.

— C’est la version économique du yéti, avait déclaré Milo à la télé.

Il se mit alors à diffuser partout et à populariser cette notion de cryptoéconomie, agaçant plus de riches que de raison, jusqu’à ce qu’un jour deux choses étranges finissent par se produire. Premièrement, de nombreux économistes – employés par de grosses corporations dirigées par des gens très, très riches – s’unirent et clamèrent que Milo, globalement, disait bien de la merde. Deuxièmement, alors qu’il était en voyage à bord d’un jet privé, le sas d’urgence près de son coude s’ouvrit soudain, et l’aspiration le projeta avec violence en plein ciel. Un fermier qui le vit tomber des nuages déclara qu’il n’avait pas vu l’avion, juste un type en costard haut de gamme s’écraser droit dans son champ de blé.

Les corporations grossirent encore, se muèrent en cartels qui se partagèrent la totalité des ressources planétaires et sonnèrent peu ou prou le glas de la race humaine tout entière.

Il est des choses que certaines personnes préfèrent garder secrètes.

Milo vécut aussi l’une de ces existences que l’on passe à lutter pour surnager : il travaillait chez Subway et galérait pour payer l’assurance de sa voiture, son loyer, sa bouffe, ses factures d’électricité, tout…

Vivre ainsi vous apprenait, souvent à vos dépens, deux ou trois petits trucs : par exemple, alors que vous économisez pour la fac, votre voiture tombe en rade. Vous avez enfin économisé assez pour payer une facture, et bam ! un flic vous colle une amende parce que votre feu arrière droit fait des siennes.

Milo avait appris, à cette occasion, à profiter des magasins de rabais, à se garder d’avoir des enfants avant d’avoir obtenu son diplôme, et…

Et re-bam ! Il était devenu papa. Bam ! Comme ça ! Bam ! D’un coup !

Donc, voilà, parfois, on apprend des trucs, mais ça nous sert moyenmoyen. C’était surtout ça, la leçon qu’avait retenue Milo.

Parfois, Milo avait appris des choses tellement simples qu’elles en étaient presque poétiques : il avait dix ans, et sa mamie lui avait enseigné comment bien s’occuper des plantes.

— Tu prends un caillou, lui avait-elle dit en farfouillant dans sa serre, et tu le poses dans la terre, juste à côté de la pousse. Quand tu viens arroser, tu ne verses pas l’eau sur la terre, mais sur le caillou, comme ça, elle dégouline doucement, n’agresse pas le terreau et ne trouble pas les racines.

— T’arroses le caillou, en fait…, avait conclu Milo.

— Tu arroses le caillou, avait répété sa mamie.

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