Reincarnation Blues

Michael Poore · Chapitre 12 sur 29

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Reincarnation Blues

10. Les gens dans le miroir

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LES GENS DANS LE MIROIR

 

Iowa, 2025, en plein été

Tapis de maïs verts coiffés d’azur.

Tachant le vert, quatre vaisseaux argentés de la taille de pétroliers, les Arches, attendaient le nez au vent. Selon le point de vue, les astronefs reflétaient le ciel ou les champs de maïs en dessous.

Tout commencerait à plusieurs kilomètres, selon Milo, près de la barrière que formaient les Arches, chaque vaisseau comme un monde prisonnier d’un reflet.

Il jeta un coup d’œil à la clôture grillagée qui s’élevait derrière lui à trois mètres : terminée par un rang de fil garni de lames de rasoir, elle serpentait sur cent kilomètres à travers les collines. S’ils débarquaient, cette clôture les protégerait-elle ? Ils seraient des milliers. Et ils auraient la rage. Que peut-on ressentir d’autre, quand on sait qu’on va mourir comme ça ?

Tout avait commencé il y a cinq ans, avec les disparitions.

Des scientifiques, des ingénieurs…

Une poignée, au début – peu connus, qui plus est –, si bien que les journalistes n’en faisaient jamais grand cas. Ils avaient assez à faire en cette troisième décennie du e XXI siècle. Tout ce que les scientifiques avaient prédit était en train de se produire. Tout. Et en même temps. Le niveau des mers montait, toutes les créatures marines avaient disparu – le plancton, d’abord, puis l’ensemble de la chaîne alimentaire –, les nappes phréatiques atteignaient une toxicité record, et les virus informatiques provoquaient des pannes de connexion dans le monde entier au moins une fois par semaine… Alors, deux ou trois intellos portés manquants, quelle importance ?

Les disparitions avaient attiré l’attention de Milo lorsqu’elles avaient commencé à toucher Stanford, son lieu de travail. Melinda Warnstein-Keppler, célébrité de l’électronique, s’était volatilisée dans son appartement en abandonnant son repas au micro-ondes. Zhou Chen-Barnhart, concepteur du capteur orbital de neutrinos, avait été le suivant sur la liste, puis ç’avait été le tour de Claudine Fraas, prix Nobel de physique et auteure de l’ouvrage de référence Limites de la relativité holographique.

Milo ne craignait pas de disparaître lui-même : il n’était qu’assistant de recherche. Il en connaissait un rayon sur la théorie de l’information, mais n’atteindrait jamais les hautes sphères de l’élite académique. Il se sentait honoré de travailler pour des géants. Chacun, à sa manière, tentait de sauver le monde, à une époque où l’on croyait encore cela possible. Milo était devenu chercheur de façon à la fois parfaitement conventionnelle et tout à fait surprenante. Comme la plupart des passionnés de sciences, c’était un homme curieux : il n’existait rien qu’il ne désirait pas savoir, si bien qu’il dévorait livres et sites Internet comme les autres jeunes gens dévoraient de la musique à plein volume. Ça, c’était le côté conventionnel. Le côté surprenant qui l’avait poussé sur les chemins de la science, ce qui faisait qu’il désirait à ce point comprendre les mystères du monde – le temps, l’espace, la vie, la mort –, c’était qu’il entendait des voix. Pas le genre de voix que pourrait entendre un schizophrène, non. Des voix qui semblaient émerger du passé. De son passé. Comme s’il avait vécu d’autres vies. Des souvenirs vieux de plusieurs milliers d’années, parfois, et qui lui revenaient subitement sous forme d’informations fiables engrangées, celle-ci, lors d’une vie au Japon, celle-là, lorsqu’il était un mathématicien émérite de l’Égypte antique.

Oui, non, peut-être que je suis schizophrène… Ou alors, j’ai une tumeur au cerveau ? s’inquiéta-t-il un jour.

Non, non, pas de tumeur au cerveau, lui répondit l’une des voix, celle d’un médecin qu’il avait été jadis.

Milo avait réussi à travailler pour Wayne Aldrin, la rock star de l’intégration de systèmes. À vingt-cinq ans, Aldrin avait révolutionné le champ scientifique dit de la « résolution de problèmes » avec son traité Ce n’est une île que si vous la regardez depuis la mer. À trente ans, il avait mis au point une installation capable d’exploiter les sols toxiques : elle éliminait les toxines, nettoyait la terre et permettait de cultiver de gros fruits jaunes gavés de jus multivitaminé. Milo avait appris que cette invention aurait pu servir à nourrir la moitié de la population mondiale si elle n’avait pas coûté de l’argent aux mauvaises personnes.

— Le principal obstacle à la résolution de problèmes, c’est que les problèmes rapportent pas mal de fric à pas mal de gens pas mal influents, se plaignait souvent Aldrin.

Aujourd’hui, à quarante ans, Aldrin se parait d’une crinière grise qui roulait sur son crâne comme une vague et venait se briser en volutes sur sa nuque. Il jouait de son clavier d’ordinateur en musicien prodige, machine infaillible et gracieuse tout droit sortie de l’esprit de quelque Léonard de Vinci. Pour Milo, il n’y avait pas plus admirable qu’Aldrin en ce monde.

À cette époque, ils travaillaient ensemble à l’ordinateur absent, un ordinateur qui n’existerait que dans le cyberespace et fonctionnerait à la manière d’un siphon aspirant toute fonction ou information de la matrice. C’était un outil d’une puissance incommensurable, selon Aldrin, pour quelque chose d’intangible. Lorsque les disparitions avaient commencé, ils n’avaient pas encore réussi à le faire fonctionner.

Milo n’en avait pas spécialement cure, cela dit, car son attention était tout entière à autre chose : pas aux voix dans sa tête, mais à l’autre génie de l’informatique qui travaillait avec eux, Kim. La passion qu’il éprouvait pour elle était probablement le secret le moins bien gardé du laboratoire, et un jour, promis, il le ferait : il lui proposerait un rendez-vous. Mais quand il aurait le temps.

Un vendredi plutôt calme, Kim vint voir Milo et se pencha sur son bureau.

— Dis-moi, tu penses pouvoir me rendre un service ?

— Bien sûr.

— J’ai un rancard, mais je n’ai pas de nounou. J’en viens à m’interroger si ça existe encore, d’ailleurs… Bref, je me demandais si tu pouvais venir à la maison t’occuper de Libby.

Elle aurait tout aussi bien pu lui tirer une balle en plein cœur. Dans tout le bureau, les indiscrets grimacèrent. Aïe aïe aïe…

Jamais de la vie ! s’exclamèrent certaines de ses voix intérieures.

Bon sang de bonsoir ! Sans déc’ ? Merde…

— Oui, acquiesça-t-il. Bien sûr.

Mais bon sang de bonsoir !

— OK pour 19 heures ?

— D’accord.

Il sonna à la porte de l’appartement de Kim, et elle lui ouvrit vêtue d’une longue robe qui laissait entrevoir une épaule nue. Une épaule bronzée à la peau délicate.

— Salut, dit-il en entrant. Tu es superbe.

— Merci, c’est gentil.

— Salut ! lança-t-il à Libby, la fille de Kim, six ans, hypnotisée par la télévision.

La télé des bons soirs : les soirs où les chaînes émettaient.

Libby ne répondit pas.

— Alors l’heureux élu arrive à quelle heure ? demanda Milo.

Avec un peu de chance, il pourrait s’arranger pour être aux toilettes quand il sonnerait à la porte.

— Il est déjà arrivé, en fait, répondit Kim en débouchant une bouteille de vin blanc.

Arrivé ? Déjà ? Chiottes !

Où était-il ?

— Je ne t’ai pas prévenu, Milo ? C’est toi que j’attendais. C’est avec toi que j’ai rendez-vous. Si ça te dit, bien sûr. C’est juste qu’on doit rester ici, parce que, enfin, le coup de la baby-sitter, tout ça…

Elle cilla, ses grands yeux lumineux écarquillés.

Alors ça !

— Je… oui, bien sûr, bredouilla-t-il.

— Je commençais à avoir de l’arthrite à force d’attendre que tu m’invites.

Milo se sentit idiot d’avoir tant hésité, et il décida de rééquilibrer l’univers en y allant d’un geste spontané de bravoure pure : il passa un bras autour de la taille de Kim, l’attira contre lui et l’embrassa sur les lèvres. Elle lui rendit son baiser, puis ils se redressèrent.

Libby les observait par-dessus le dossier du canapé.

— Vous allez vous marier ? leur demanda-t-elle.

Vous allez vous marier ? demandèrent à Milo certaines des voix dans sa tête.

Ils dînèrent tous les trois à la chandelle. Une sorte de double rancard pour Milo.

— J’ai un des ordis du boulot à la maison, lui dit Kim pendant le rosbif. Je bosse sur la galère avec les satellites.

— Moi, j’déteste les araignées, lui confia Libby.

Voilà comment se déroulèrent les événements : deux conversations, deux soirées. En même temps.

— Trois ans que ça dure, répondit Milo. Trois ans que personne n’a lancé de satellite. Si on ne trouve pas rapidement un autre moyen d’émettre, on est partis pour un nouveau Moyen Âge. Et puis, les araignées, c’est pas trop mon truc non plus. Heureusement qu’elles ont pas d’ailes, hein ? T’es pas d’accord ?

— Et si on programmait les paquets de données pour qu’ils outrepassent les systèmes actuels ? Imagine : une méthode qui nous permettrait de, comment dire… balancer les infos directement dans la magnétosphère ?

— Tu savais que certains cafards peuvent voler ?

Milo se figea, stupéfait : l’idée de génie ! Voilà qui enthousiasmerait Aldrin à coup sûr.

— On devrait appeler le Doc, dit-il. J’ai entendu parler des cafards volants ! ajouta-t-il. Trop dégueu !

— Ça s’appelle des blattes américaines, et faut que j’aille faire pipi.

Il y avait de la tarte au citron meringuée pour le dessert, et ils la mangèrent devant la télé : ils regardèrent une version ancienne de Batman et s’endormirent tous les trois sur le canapé.

Le lendemain matin, une heure avant l’ouverture de la halte-garderie, Libby avec eux, ils filèrent en hâte à l’université ; là, ils espéraient intercepter Aldrin, attablé dans la cafétéria à sa place habituelle avec sa tablette et son jus d’orange.

Sauf qu’il n’était pas là.

Il n’était pas non plus dans son bureau, ni au labo. Ses affaires avaient disparu, elles aussi.

Milo et Kim échangèrent un regard incrédule.

— Disparu…, murmurèrent-ils de concert.

— Il y a un problème ? s’enquit Libby.

Ils n’eurent pas le temps de lui répondre, car deux types intimidants en costard noir entrèrent dans le labo.

— Milo Osgood ? demandèrent-ils. Kimberly Dodd et… (L’un d’eux consulta la tablette qu’il tenait à la main.) Libby ?

Bon sang de bonsoir…, pensa Milo.

— Oui ? dirent-ils tous les trois en chœur.

Et, comme ça, pouf, les types les firent disparaître eux aussi, comme Aldrin.

On les conduisit de force à l’aéroport où on les jeta dans un jet qui fusa bientôt vers l’est. Dès qu’ils eurent atterri, on les fit monter dans une voiture qui fila le long de routes de campagne, à travers des champs de blé baignés d’or matinal, jusqu’à un bâtiment blanc dépourvu de fenêtres, et ceint de tentes militaires et de soldats. On les escorta à l’intérieur, ils allèrent au bout d’un long couloir aux murs d’un blanc aseptisé et s’arrêtèrent devant une porte tout aussi impeccable.

Le battant s’ouvrit avant même que Milo ait eu le temps de toquer. Là, devant eux, se tenait Wayne Aldrin. S’il semblait indemne, il avait l’air froissé – au sens propre –, et son regard se voilait d’un trouble fort inhabituel.

— Tout d’abord, commença-t-il, je suis désolé. Deuxièmement : entrez et asseyez-vous.

Libby s’apprêtait à dire quelque chose quand, soudain, une adolescente tout sourires, salopette et queue de cheval, se hâta auprès d’elle.

— Libby, c’est ça ?

Quinze secondes plus tard, elles disparaissaient dans le couloir, main dans la main.

— Je m’occupe de son petit déj’, promit l’ado, et je vous la ramène dans une heure !

Milo posa une paume rassurante sur la taille de Kim, tandis qu’Aldrin les faisait entrer dans son nouvel espace de travail. Un bureau au rabais, une table, une machine à café, des classeurs de rangement, des ordinateurs et quelques chaises pliantes. De toute évidence, Aldrin n’avait pas disparu : on l’avait simplement greffé à un nouveau laboratoire de recherche.

— Mieux vaudrait, reprit Aldrin, que je vous explique tout ; et sans être interrompu, si possible. Ensuite, vous pourrez me demander des précisions, m’enguirlander, hurler, tout ce que vous voudrez. Bien : il y a un an, des astronomes amateurs ont détecté une anomalie dans le ciel. Les professionnels se sont penchés sur la question, et les nouvelles sont mauvaises : en octobre 2025, une comète de la taille de l’Irlande va percuter la Terre et va probablement anéantir toute vie organique sur la planète. Du coup – laisse-moi finir, Milo –, du coup, ils ont organisé une grande conférence pour réfléchir à la marche à suivre, et ils ont décidé de réunir les plus grands scientifiques et ingénieurs du monde pour qu’ils construisent quatre astronefs capables de transporter l’humanité loin de notre planète. Le premier partirait pour Vénus, le deuxième orbiterait autour de la Terre, le troisième se dirigerait vers Mars et le dernier vers les lunes de Jupiter. Les vaisseaux serviraient d’habitats et seraient chargés des matériaux nécessaires à la construction d’autres habitats.

Les doigts noués : c’était ce que Milo avait trouvé de mieux pour que ses mains arrêtent de trembler. À côté de lui, Kim laissa échapper un soupir désabusé.

— Et donc, poursuivit Aldrin, pour mener à bien ce projet, nous allons devoir réaliser en cinq ans l’équivalent d’un siècle de recherche et de prouesses en ingénierie. Bien, maintenant et avant que vous ne me posiez des questions, voyons si je n’en ai pas anticipé quelques-unes. La première : combien de personnes pourront embarquer à bord de ces vaisseaux ? Ma réponse : pas beaucoup. Peut-être six mille sur chaque Arche. La deuxième : qu’est-ce que le reste de la population mondiale saura de la situation ? Ma réponse : pas grand-chose, et ce, aussi longtemps que possible, sans quoi le centre risque d’être envahi, et nous serons réduits en lambeaux. La troisième : pourquoi est-ce qu’on vous a amenés ici, tous les trois ? Ma réponse : parce que j’y suis et qu’on m’a autorisé à choisir une petite poignée d’assistants. Enfin, la quatrième question : pourquoi moi, je suis ici ? Ma réponse : car, pour que ce projet ait une chance d’aboutir, il faut qu’il soit aussi minimaliste et simple que possible. Je suis ici pour tâcher de gérer tout cela avec efficacité et…

— Raffinement ? suggéra Milo, avant de dégobiller sur le sol.

— Exactement…, acquiesça Aldrin. Ben mince, Milo… J’appelle un agent d’entretien. Ne t’en fais pas, moi aussi, j’ai vomi en arrivant.

Ils battirent en retraite dans le couloir et discutèrent en attendant l’arrivée du nettoyeur. Main dans la main, Kim et Milo posèrent des questions auxquelles Aldrin avait probablement pensé, mais qu’il n’avait pas eu le temps d’aborder. Il les écouta patiemment, l’air sinistre.

— Non, répondit-il. Cela ne vous garantit pas une place à bord de l’une des Arches. Les premières iront aux différents chefs d’équipe dont je fais partie. Non, Kim, je suis désolé, mais les enfants ne feront pas exception à la règle. À mesure que nous approcherons de la date de lancement, les travailleurs les plus compétents seront sélectionnés en fonction des besoins que nous aurons identifiés. Ensuite, nous procéderons par tirage au sort.

Le regard de Kim aurait pu creuser un cratère au milieu du couloir.

— Si vous ne pouvez me promettre une place pour Libby, annonça-t-elle d’une voix posée, je ne ferai pas le moindre effort pour vous aider.

— Et moi non plus, renchérit Milo, se surprenant lui-même.

Aldrin secoua la tête.

— Je ne suis pas décisionnaire, ici, les amis, comprenez-le bien. Ce n’est pas parce que j’ai participé activement à ce projet que j’ai mon mot à dire au niveau strictement politique et humain.

— Qui décide, alors ?

— Le dieu dollar ! cracha Kim. Qui d’autre ? Quand on y pense, dans ce monde, cinq ou six banques d’envergure internationale ont la mainmise sur la planète entière.

— Le vieux mythe complotiste…

— Non, Milo, elle a raison. L’argent n’échappe pas aux lois de l’univers : les flux qu’il forme empruntent les voies qui leur opposent le moins de résistance, puis s’accumulent à leur point de chute. Ces points de chute, ce sont les banques, et elles sont les seules dont les reins sont assez solides pour soutenir une telle entreprise.

— Et si on ne coopère pas, hein ? demanda Milo. On se prend une balle dans la nuque ?

— Je l’ignore, répondit Aldrin. Ne faites pas de vagues, Milo. Jouez le jeu, essayez de vous faire bien voir, d’améliorer vos chances d’être sélectionnés. Et, d’ici au grand jour, tâchons de faire de notre mieux.

L’agent d’entretien arriva avec son chariot à matériel roulant et, après un salut de la tête, disparut dans le bureau.

— Nous venons d’entrer dans une réalité tout autre, déclara Aldrin en leur posant une main solide sur l’épaule. Prenez un peu de temps pour vous y habituer. Je vous ai dégotté un appartement commun. Allez vous y reposer un peu ; mangez un morceau. On va vous apporter de nouveaux vêtements.

— Un appartement commun ? s’étonna Kim. Comment saviez-vous que… Enfin, je veux dire… Nous… Hier soir, c’était la première fois que…

— La vache, les amis ! pouffa Aldrin. Je crois qu’à part vous, tout le monde le savait. Allez, hors de ma vue…

La porte du bureau d’Aldrin se referma devant eux et, du bout du couloir, déboulèrent en riant Libby et sa baby-sitter.

— Moi aussi, je le savais, murmura Kim en nichant le visage au creux de l’épaule de Milo.

À l’extérieur d’Iowa Central, le monde continuait de se désagréger. Une bombe infâme avait transformé Seattle en ville fantôme. L’industrie pharmaceutique, au sommet de sa démence, fit gonfler ses prix à en éclater elle-même, si bien qu’aux quatre coins de la planète tous ceux qui avaient besoin de médicaments pour survivre virent leur état de santé empirer, puis moururent. Milo, privé de sa Ventoline, dut affronter ses crises d’asthme en bon Spartiate.

Le site de création des Arches grandit, devint bientôt une petite ville ; une petite ville dont personne ne savait rien et que nul n’avait le droit de survoler. Dans les bâtiments les plus imposants étaient construites les colossales Arches elles-mêmes. C’était en partie le domaine d’intervention d’Aldrin. Au bout d’une semaine, ils avaient imaginé des vaisseaux inspirés de créatures organiques : leurs systèmes respireraient comme s’ils avaient des poumons, l’énergie et les informations s’y écouleraient comme le sang dans nos veines, et ils pourraient voir, entendre et penser comme s’ils étaient dotés de cerveaux.

Dans d’autres bâtisses, ils imaginaient comment des gens – des communautés entières ! – pourraient vivre et travailler dans l’espace. Ils aboutirent rapidement à la conclusion que la population se sentirait plus heureuse si elle était soumise à moins de contraintes sociales. À titre d’exemple, la nécessité – à terme – de repeupler l’humanité rendrait le mariage conventionnel problématique. En résumé, à bord des Arches, la culture humaine promettait d’être assez libre et… libérée.

Ces expérimentations et discussions avaient un impact important sur la culture actuelle de la petite ville des Arches : cette dernière s’était transformée en une sorte de campus hypersélect qui rivalisait sans mal, en matière de dépravation, avec les universités les plus performantes du globe.

Dans leur logement, Milo et Kim vivaient comme n’importe quelle famille terrestre : ils socialisaient, célébraient les fêtes traditionnelles. La journée, Libby allait à la halte-garderie, et Milo et Kim travaillaient dans l’usine d’assemblage des Arches.

On les conviait à des soirées, et ils déclinaient rarement les invitations.

Sauf quand celles-ci consistaient à grossir les rangs des cohortes de libertins échangistes. Dans ces cas-là, ils refusaient poliment. Milo et Kim avaient décidé de rester monogames.

Ce n’était pas une vie des plus à plaindre, si vous arriviez à faire abstraction du fait que le reste de l’humanité, au-delà de la cité, était condamnée, et que vous aviez à peu près autant de chances que ces malheureux d’y rester.

Milo se retrouva en proie à une dépression pesante : pas le genre de trouble qui vous piétine l’âme à coups de rangers et vous paralyse au quotidien, non, plutôt une sorte de mélancolie insondable venue du fond des âges.

Les voix étaient la cause de son spleen. Elles appartenaient toutes à des hommes, des femmes et des enfants qui avaient vécu sur terre à diverses périodes de l’histoire et, aujourd’hui, le pan terrestre de cette même histoire touchait à sa fin. Une fin violente et injuste.

Il y avait la voix d’un peintre fauve qui avait redouté bien davantage la mort de la planète que la sienne, jusqu’à ce qu’une pneumonie l’emporte. Il y avait aussi celle de cette jeune fermière, mille ans auparavant, qui ne craignait pas la mort, car, de toute façon, le monde et toutes les autres œuvres de Dieu y survivraient. Mais tout cela n’était-il pas en danger aujourd’hui ?

La plupart des voix, Milo ne les entendait plus, et c’était ce silence qui nourrissait sa dépression. Huit mille ans de conscience s’étaient éteints au fond de son crâne et regardaient d’un œil vaseux l’avenir à travers ses yeux à lui.

— Qu’y a-t-il ? lui demanda Kim un soir qu’il rêvassait à la fenêtre de l’appartement.

— J’entends des voix, répondit-il sans sommation. (Son aveu, enfin.) Enfin, normalement, j’en entends.

— Bon sang, Milo…, dit-elle en le prenant par le bras. Ces voix, tu en parles dans ton sommeil…

Une année s’écoula. Au sein du complexe, les vaisseaux commençaient à prendre forme. Les charpentes d’abord, colossales, sortes d’immenses cages hautes comme des immeubles. Des ouvriers partout, des grues infatigables… Il y aurait quatre astronefs, donc : Le Miroir – un vaisseau expérimental – serait terminé le premier. Il parcourrait le système solaire, expédition la plus folle de l’histoire de la navigation humaine, avant que les autres – L’Avalon, L’Atlantide et Le Summerland – quittent la planète juste avant la collision de la comète.

Au-delà des murs, l’économie s’effondrait.

— Le monde agonise bien vite, là dehors…, fit remarquer Aldrin. Honnêtement, je ne comprends pas. Tout ce qui nous arrive, nous aurions pu l’éviter. C’est comme si, ces soixante dernières années, nous avions regardé sans rien faire les grands pontes du commerce mondial nous précipiter droit dans le mur.

Ils se trouvaient en salle informatique. Ils y passaient le plus clair de leur temps, désormais : les poumons synthétiques des astronefs ne fonctionnaient pas encore tout à fait. Milo et Kim investissaient l’intégralité de leurs heures de travail dans la création d’une simulation informatique dont Aldrin jurait qu’elle leur permettrait d’identifier la cause du problème.

S’ils y parvenaient, ils organiseraient une grande fête.

On festoyait souvent dans la cité des Arches, parce que l’on y faisait tous les jours des découvertes révolutionnaires. Il aurait pu pleuvoir des prix Nobel du soir au matin, là-bas, qu’il n’y aurait pas eu assez de diplômes pour récompenser tout le monde. De toute façon, il aurait été impossible de tous les fêter, ces Nobel : le temps manquait cruellement dans le complexe.

La simulation fut couronnée de succès : les végétaux comestibles qui poussaient dans les bronches – les systèmes de ventilation – se reproduisaient si vite qu’il fallut leur donner plus d’espace encore. Peut-être pourraient-ils même en cultiver dans les chambres de refroidissement où ils produiraient de l’eau par condensation…

Ils firent une grande fête.

Ce soir-là, leur exploit partagea la vedette avec la fabuleuse avancée d’une équipe qui avait réussi à créer des boucliers antiradiations à l’aide de carton et d’huile d’arachide.

Au bout d’un moment, lassés de toute cette agitation, Milo, Kim et Aldrin s’esquivèrent jusqu’à un vaste espace, loin du complexe, et s’installèrent dans l’herbe sous un ciel étoilé pareil à un océan de feu et de glace. Ils avaient emprunté – avec signature de paperasse et tout – un brasero portable, embarqué des marshmallows et avaient bu du vin, assis à même le sol dans l’Iowa nocturne.

— Ma femme me manque…, leur confia soudain Aldrin.

Quoi ? songea Milo, stupéfait.

— Vous saviez que j’étais marié ? leur demanda-t-il. Ça remonte à loin. Elle est morte subitement.

— Moi, je le savais, oui, acquiesça Kim, avant de lui serrer le bras d’une main compatissante.

— Non que je veuille qu’elle me revienne maintenant, avec tout ce qui se passe… C’est juste que son absence me renvoie au fait que ce projet implique une grande solitude, et qu’il vous le fait comprendre en vous la balançant en pleine poire. Je veux dire, tout ce boxon, c’est parce que, fondamentalement, on est une espèce sociale, non ? Et ensemble, on s’affaire à perpétuer ce bordel. On n’est pas comme les hamsters, nous, les hommes. Ça vit seul, les hamsters, vous saviez ça ? Ils n’éprouvent rien pour leurs semblables. Nous, on est plus proches des loups : quand les loups sont séparés, puis qu’ils se retrouvent, ils bondissent de joie, se lèchent les uns les autres, c’est une vraie fête, ils deviennent dingues. On appelle ce phénomène la « jubilation du loup ».

Le feu crépita, cracha quelques étincelles dans la nuit.

— On vit des jours bien difficiles pour un loup solitaire, poursuivit Aldrin.

Il posa une paume sur le genou de Kim et le caressa doucement.

Putain ! s’offusqua Milo. C’est quoi ce délire ?

Kim, surprise, en resta bouche bée et tremblotante.

— Je crois que j’ai bu assez de vin pour ce soir ! déclara-t-elle en se relevant.

La main d’Aldrin retomba, et il plongea son regard dans les flammes.

— Oui, un peu tout le monde, je crois, renchérit Milo.

Il ramassa sa veste, puis drapa les épaules de Kim de son châle.

— Je vais traîner encore un peu dehors, annonça Aldrin.

Aussi, ils prirent congé et le laissèrent seul.

Ils avaient parcouru trois cents mètres quand ils entendirent s’élever derrière eux une longue plainte, comme un loup hurlant à la lune.

— Pochetron, le vieux, et pervers avec ça…, maugréa Milo.

Kim le prit par le bras.

— Sois sympa, Milo.

Sympa ?

Milo rumina le mot.

Son état dépressif s’était peu à peu mué en frustration à l’état brut : tous les efforts qu’ils avaient fournis pour métamorphoser l’astronef en vaisseau quasi organique promettaient de si beaux résultats, et voilà que le grand timonier du projet donnait dans la détresse métaphysique ! Sans compter la détérioration manifeste de son sens des convenances.

Bordel ! J’aurais dû me douter que ça allait se compliquer, cette histoire…

Les problèmes, c’est compliqué, lui souffla le mathématicien égyptien dans sa tête. C’est un peu ce qui en fait des problèmes.

Le jour du premier tirage au sort, ils préparèrent le dîner favori de Libby – gratin de pâtes couvert d’une épaisse couche de fromage, truffé de rondelles de saucisse –, puis regardèrent son film préféré, Le Chihuahua de Beverly Hills 47. Une fois que la fillette se fut endormie, Milo et Kim s’entre-dévorèrent passionnément dans leur minuscule module de repos.

Ils s’envoyaient ainsi un message limpide : ils s’aimaient tous les trois et formaient une famille soudée.

Milo et Kim ne furent pas choisis.

— Libby, Libby, Libby…, psalmodiait Kim dans un murmure, incantation désespérée, recluse après minuit derrière l’écran de son ordinateur portable, tandis que les derniers numéros s’affichaient sur l’écran. Libby, Libby, Libby…

Quand Le Miroir fut enfin achevé, on aurait dit qu’une cathédrale trônait au beau milieu de l’Iowa. Il se dressait là, tel un mirage au centre de la plaine bosselée de collines, immense, scintillant. Le voir quitter la Terre, c’était comme observer l’envol d’un cachalot en flammes.

Le sol vibra, l’air vibra, et le mastodonte s’éleva, lentement d’abord, réfléchissant le vert des collines et du maïs et, tandis qu’il s’éloignait, c’était comme si la Terre s’éloignait d’elle-même. Et puis, soudain, le moteur colossal rugit, et le cachalot spatial traversa le ciel comme un second soleil.

Le temps changea sur les collines, et des bourrasques ébouriffèrent leurs cheveux, soufflèrent leurs blouses blanches et arrachèrent des touffes d’herbe à la pelouse fraîchement tondue. Tous, les trois cent mille quatre-vingt-douze restants, grimacèrent sous le vent, tandis que l’astronef fusait dans les airs avant de disparaître…

Alors ils s’en retournèrent à leur travail, et débuta un nouveau compte à rebours, plus court cette fois.

Quelques astronomes mexicains amateurs détectèrent la comète qu’ils baptisèrent Marie. Au-delà de la clôture, dans diverses régions du globe, d’autres commençaient à comprendre ce qui se tramait. « C’est peut-être lié à toutes ces disparitions de scientifiques… », soupçonnaient-ils.

Aussi, une partie des effectifs du projet ARCHES furent-ils assignés à une vaste opération de désinformation sur Internet, à l’échelle mondiale. Il y avait dans la section péruvienne de la cordillère des Andes, disaient-ils, une zone interdite d’accès et de survol. Sur les images floues diffusées sur la Toile s’affichaient des milliers de tentes, ainsi que de gigantesques fusées en construction.

La population, poussée par l’instinct de survie, se rua en masse en Amérique du Sud, envahissant péniblement les Andes, ralentie par les obstacles naturels saturés de réfugiés : prendre l’avion pour survoler la cordillère était un luxe impensable depuis l’effondrement de l’économie, et contourner en bateau la chaîne de montagnes impliquait, outre un prix exorbitant, les dangers inhérents à la traversée d’eaux contrôlées presque exclusivement par des pirates. Partout ailleurs, la loi était à l’agonie.

De leur côté, dans l’Iowa, les membres du projet ARCHES profitèrent de quelques mois de tranquillité.

Et puis, les vaisseaux furent enfin terminés. On testa leurs systèmes anatomiques : ils respiraient, leur cœur pompait correctement, leur cerveau crépitait d’impulsions électriques, et leurs moteurs s’animaient comme autant de muscles prêts à l’effort.

Aux quatre coins de la cité-usine, on accéléra et intensifia le labeur : on travaillait, picolait et faisait l’amour plus fiévreusement encore. On rivait le regard sur les horloges, sur les cieux où l’on attendait avec impatience le retour du Miroir et l’exode qui s’ensuivrait.

Pour la première fois, de nombreux travailleurs du projet ARCHES semblaient comprendre qu’ils ne tarderaient pas à mourir. Ils allaient boire des coups, oui, mais avec moins d’enthousiasme. Quelques-uns disparaissaient par-dessus la clôture à la nuit tombée : certains poussés par l’envie de revoir amis et famille avant que le monde rende son dernier souffle ; d’autres, décidés à survivre, avaient besoin de temps pour se préparer à la catastrophe.

Milo et Kim, eux, n’en parlaient pas. Kim ne voulait pas. De prime abord, elle se raccrochait à la conviction que la bonne fortune ou une justice cosmique intercéderait pour, au moins, sauver la vie de sa fille, mais sous ce masque, et Milo le voyait bien, elle s’effondrait un peu plus chaque jour. Au lieu d’en discuter, ils buvaient. Et sans prendre la peine d’aller dans les bars. Pendant un moment, ils se dérobaient à cette pénible conversation en faisant l’amour, et puis leurs ébats perdirent en ardeur, se firent plus rares, puis cessèrent sans qu’ils s’en soucient plus que cela. Bientôt, Libby vint dormir avec eux, entre eux.

Ce monde est déjà mort…, songea Milo.

On le lisait sur les visages aux traits crispés. C’était comme si ces gens s’étaient fait mordre sans trop savoir par quoi… On commençait à croiser des gens en pleurs au détour d’une rue et, honteux, ils détalaient.

Milo ne pleurait pas. Par contre, il commença à souffrir de crises d’asthme si violentes qu’il en perdait presque connaissance. Il se garda bien d’en faire part à ses proches.

Dans sa tête – ou son âme, il ne savait pas trop –, certaines voix remontaient à la surface, tentaient de le soutenir : un pêcheur de Krakatoa qui avait connu une apocalypse, déjà, lors d’une éruption volcanique qui avait fait trembler la planète ; une gamine de huit ans qui avait vu la peste ramper aux abords de son village, puis faucher sa famille, avant de sceller ses bronches à elle ; une banquière qui, trop zélée dans ses placements à risques, s’était jetée du dernier étage de la Trump Tower.

Ce n’est pas la première fois que le monde s’effondre, lui disaient-ils. Et probablement pas la dernière.

Croyez-le ou non, mais ça remonta un peu le moral de Milo.

Très vite, le chaos disloqua la plupart des nations humaines qui cédèrent aux émeutes. Internet lâcha un dernier hoquet, un ultime râle, puis se tut.

Un matin que Milo arrivait au laboratoire, il trouva Kim et Aldrin en pleine engueulade : rouges de colère, ils se détournèrent l’un de l’autre dès qu’ils l’aperçurent.

— Il se passe quoi, là ? demanda Milo.

— Rien d’impor…, commença Aldrin, aussitôt interrompu par Milo.

— Il se passe quoi, putain ! rugit Milo en dégommant une chaise d’un coup de pied. J’apprécierais que l’un de vous deux au moins ait la correction de ne pas me prendre pour un crétin !

— Ce type, déclara Kim, la voix tremblante, en désignant Aldrin du doigt, dit qu’il nous trouvera une place sur Le Summerland si on fait de lui…

Elle ne parvint même pas à terminer sa phrase. Trop difficile, apparemment.

— Si on fait de lui quoi donc ? insista Milo.

— Un membre officiel de votre famille, expliqua Aldrin lui-même.

Les mains derrière le dos, il tentait d’avoir l’air aussi digne que possible.

— Un membre de notre famille ? répéta Milo en faisant un pas vers lui. C’est bizarre, mais ça sonne comme la traduction javanaise de « Je baiserais bien ta meuf ! ».

Ce me semble être une autre manière tout à fait efficace de provoquer la fin du monde, intervint le mathématicien égyptien.

— Ce n’est pas si simple que ça, réagit Aldrin. Ni aussi grossier.

Leurs nez se touchaient presque.

Kim s’approcha d’eux, inquiète. Jamais elle n’avait vu Milo frapper qui que ce soit, mais il semblait à deux doigts de le faire, ce qui n’arrangerait en rien leurs affaires : la cité-usine ne tolérait aucune violence chez ses citoyens.

Il se produisit alors un phénomène incompréhensible dans les steppes mentales de Milo : une petite voix, étrange et lointaine, semblait lui hurler quelque chose. C’était comme si un millier de vies antérieures tentaient de le conseiller à l’unisson. Son âme essayait de troquer la rage pour une livre de sagesse.

Le millier de voix convainquit Milo de se taire et de réfléchir à la situation.

Lorsqu’il reprit la parole, voici ce qu’il déclara :

— Wayne, nous t’aimons, tu le sais et, avec cet avenir impensable qui nous pend au nez, il est vrai que ta proposition n’est pas si impertinente, au fond. Mais un détail me chiffonne, tu vois : cette idée, pourquoi ne pas nous l’avoir soumise à tous les deux, Kim et moi ? Qui plus est, comment veux-tu que nous fassions abstraction du fait qu’au-delà des mots tu sembles vouloir profiter de la situation et de ton influence ici pour coucher avec Kim ? Ça te ressemble si peu. Ce n’est pas le Wayne Aldrin que je connais. Réponds à ces interrogations, et je déciderai si, oui ou non, je t’éclate les dents à la clé anglaise.

Aldrin hocha la tête.

— Merci de me poser la question, dit-il. À votre façon – toute personnelle –, vous vous êtes montrés très patients. La réponse à ce qui semble te troubler le plus est la suivante : au fond, je n’ai pas changé tant que ça. Je n’essaie pas de vous pousser à vous prostituer, pas plus que je ne prends Libby en otage.

— Je ne comprends pas ta proposition, dans ce cas, rétorqua Kim.

— Le programme a été modifié, les informa Aldrin. Mais seuls quelques chefs d’équipe ont été mis au courant. Pour une raison que j’ignore, les responsables du recrutement ont décidé d’accorder davantage de chances de partir aux membres de notre famille proche. Je crois que le ciment s’effrite un peu… Ils veulent s’assurer de la cohésion des troupes, alors ils font un petit cadeau aux chefs d’équipe.

Milo fut soudain en proie à une violente crise d’asthme.

— Vas-y, explique…, dit-il d’une voix sifflante.

— Je n’ai rien de plus à ajouter, Milo. Je n’essaie pas de coucher avec ta femme, mais de trouver une place à ta famille à bord d’un des vaisseaux.

Milo savait exactement ce que pensait Kim à cet instant précis. Il n’y avait qu’un mot pour occuper son esprit, une seule et unique priorité : Libby, Libby, Libby, Libby, Libby…

Bordel, comment avait-il pu en arriver là ?

Kim, Libby… Ils formaient une famille, merde !

— Tu veux le faire ? s’enquit-il en se tournant vers Kim, penaud.

Kim s’étouffa presque de soulagement et versa des torrents de larmes.

— Oui, dit-elle.

Alors ils s’éloignèrent les uns des autres, plombés par la gêne, et s’affairèrent à leurs claviers d’ordinateurs sans s’adresser le moindre regard jusqu’au déjeuner. Là, tous les trois, ils se rendirent dans un office de notaire du quartier administratif et se marièrent. Plus exactement, ils achetèrent une sorte de contrat de mariage dans un distributeur.

La comète était visible dans le ciel nocturne.

— Magnifique ! entendait-on dans les rues.

La nuit, les gens se massaient sur les collines autour des Arches. Tous les soirs, en fait. Ils s’installaient sur des couvertures, comme pour assister à un feu d’artifice. Il y avait des couples, çà et là, et des groupes plus importants, des harems, en somme.

Milo, Kim et Libby emménagèrent dans le module d’Aldrin. Celui-ci était plus grand et mieux aménagé.

— Il a un lave-vaisselle ! s’écria Libby qui, de toute évidence, voyait dans cette situation une évidente promotion sociale pour leur famille.

Milo et Kim dormaient dans la chambre à coucher d’Aldrin qui, au moins, leur avait gracieusement offert de dormir sur le canapé. Ils s’installèrent peu à peu dans une routine inconfortable, ne faisant pas davantage l’amour dans le lit d’Aldrin qu’ils le faisaient dans le leur. Cependant, en proie à une sorte de désespoir, ils firent l’amour trois soirs de suite. Puis plus du tout. C’était à ce point devenu inhabituel que Kim tressaillait quand Milo la touchait.

— Ça ne va pas ? lui murmura Milo. Tu as peur que ton mari nous entende ?

— Ça ne va pas ? murmura Kim à Milo quelques jours plus tard, la première fois que lui, à son tour, refusa de passer à la casserole. Tu as peur que ton mari nous entende ?

Libby passa plusieurs jours à jouer avec le lave-vaisselle, tirant et poussant inlassablement le tiroir coulissant. Elle regardait Aldrin comme un gentil toutou qui les avait accueillis dans sa niche et partageait désormais leur vie.

Par pure lâcheté, ils ne lui expliquèrent rien de la situation.

Le deuxième tirage au sort débuta à 9 heures du matin, le jour où les dirigeants avaient annoncé être entrés en contact avec Le Miroir, alors de retour vers la Terre.

Tout se déroulait à merveille : le vaisseau filait dans l’espace avec l’aisance et l’élégance d’un pur-sang.

Le tirage au sort réservé aux proches des chefs d’équipe leur offrait chacun quatre-vingts pour cent de chances d’être sélectionnés. À la tombée de la nuit, Libby gagna une place à bord d’un des vaisseaux : Kim s’enferma dans la salle de bains et pleura, ce qu’elle ne put cacher à personne, puisqu’elle brayait comme un âne.

— Pourquoi elle s’embête à s’isoler dans la salle de bains ? plaisanta Aldrin.

Les deux maris rirent en chœur pour la toute première fois.

À 21 heures, ils apprirent que Kim avait été sélectionnée, elle aussi.

Ils fêtèrent la nouvelle en savourant un verre de vin dans la cuisine. Même Libby eut droit à un peu de pinard.

À minuit, les listes de passagers étaient complètes. Milo ne figurait sur aucune d’elles. Comme personne ne savait quoi dire, eh bien, ils ne dirent rien.

Au milieu de la nuit, Milo s’en alla.

Quelques semaines auparavant, il avait pris la décision de partir, si un tirage au sort leur jouait ce mauvais tour.

Il acheta un sac de couchage, une mini-tente et une gamelle au magasin d’intendance, quitta le quartier résidentiel et établit son campement dans les collines.

Il n’était pas seul. Pour tout dire, d’autres campeurs mouchetaient les versants avec leurs sacs de couchage qui dessinaient de longs rectangles sur l’herbe sombre. Il y avait des feux de camp, aussi, çà et là, comme des astres rouges. Se rassemblaient ici les légions de laissés-pour-compte, de tous ceux soucieux de se distancier au mieux des astronefs d’argent.

Milo ne trouvait pas très réconfortant de venir grossir les rangs des condamnés. La vie lui semblait vide, et il avait la désagréable impression d’avoir subi une opération de l’estomac. Ses crises d’asthme devinrent si violentes qu’il s’endormit dans la douleur et rêva qu’il s’étouffait.

Tous, ils s’étaient baptisés les Gens de la Terre.

Au matin, certains se levèrent et partirent travailler, d’autres disparurent dans les champs de maïs. Milo ne retourna pas au laboratoire. Leur mission était terminée. Les Gens de la Terre qui se volatilisaient dans la nature privèrent le projet ARCHES de plusieurs milliers d’employés dont le travail restait à accomplir.

Ceux qui restèrent dans la cité occupaient leur temps à de petits boulots insignifiants. Ainsi s’achevait leur vie d’aisance et de privilèges. Désormais, on tirait un trait sur tout ce qui impliquait du temps ou un avenir : les rêves, les projets, la peur de vieillir, les objectifs. Les attentes. Ne restaient plus que la mécanique décérébrée des petits boulots, quelques souvenirs et une sexualité dénuée de sens. Dans l’esprit de Milo, les voix s’éteignirent peu à peu, jusqu’au silence.

Il choisit de travailler au sein d’une équipe de ravitaillement et, le plus souvent, s’assurait de maintenir à température adéquate les divers systèmes chimiques des astronefs. Il travaillait en combinaison spatiale, flottant dans des nuages de vapeur cryogénique.

Il faisait son possible pour ne penser à rien.

Quand Kim le retrouva, il participait à l’alimentation de L’Avalon en carburant. Elle arriva par l’ascenseur des équipes de travail avec un petit panier-repas en osier et un sandwich à la saucisse. Il était assis sur la cuve de ravitaillement, les jambes pendant dans le vide, quand il remarqua du coin de l’œil les chaussures de laboratoire de Kim. Il la sentit bientôt près de lui, qui le toisait du regard.

— Mais qu’est-ce qui t’arrive, bon sang ? Pourquoi est-ce que tu es parti comme ça ?

Il se releva.

— Tu le sais bien.

— Il nous reste trois jours ! cria-t-elle en lui donnant une tape sur le torse. C’est mieux que rien, non ?

Milo fit « non » de la tête.

— Vous devez apprendre à vivre ensemble tous les trois, comme une vraie famille, avant qu’ils vous balancent à bord et vous envoient je ne sais où. Ces trois jours, vous en avez besoin, alors je vous les offre.

Elle s’enveloppa de ses bras, comme pour se tenir chaud, ferma les yeux de toutes ses forces, mais ne pleura pas. Il l’attira et la serra contre lui. Quand elle tenta de passer une main à l’intérieur de sa combinaison, il l’en empêcha.

— Non, murmura-t-il. Va. Séduis-le et laisse-toi séduire.

Elle lui donna une nouvelle tape sur le torse. Front contre front, ils tanguaient doucement.

— Comment va Libby ?

— On a essayé de lui apporter des éclaircissements. On lui devait des explications. On embarque dans trois jours ! Et puis, il fallait qu’on lui révèle les raisons de ton départ et… et quoi ? Tu te doutes de ce qui s’est passé. On a dû la mettre sous calmants, que veux-tu que je te dise… Elle t’aime. Je t’aime…

Milo acquiesça et déposa un baiser sur son front.

Quelques dizaines de secondes plus tard, elle fit la seule chose qui lui restait à faire : elle reprit l’ascenseur et disparut.

Ce jour-là, après le travail, Milo s’arrêta un moment sur les collines les plus proches du complexe et observa la cité-usine qui s’étendait en contrebas. Les Arches attendaient, prêtes, leur nez dans la brise délicate, reflétant le bleu du ciel et le vert de la plaine. Il se tourna vers le grillage derrière lui, suivit du regard les dizaines de kilomètres de clôture qui serpentaient le long des collines. Quelle protection leur apporterait-il, ce grillage, s’ils venaient ? Parce qu’ils viendraient, fatalement, en voyant les Arches prendre leur envol. Comment le leur dissimuler ? Ils les verraient, et ils finiraient par venir.

Les Gens de la Terre accomplirent leurs tâches.

Le troisième matin après le tirage au sort, ils aidèrent au chargement des Arches.

Ils scellèrent les trappes d’accès, activèrent les moteurs surpuissants.

Ils prirent la fuite dans les collines les plus éloignées.

Et ce qui devait arriver arriva : les vaisseaux tonnèrent, le sol trembla, l’air chaud oscilla comme une mer agitée, et les ondes de choc balayèrent les collines.

L’Avalon se mit à rugir, cracher des flammes, puis il s’éleva dans le ciel, incandescent, comme un miroir aveuglant.

Puis vint le tour de L’Atlantide.

Et enfin, le plus cruel des décollages, celui du Summerland, qui les saisit et les blessa bien plus qu’ils n’auraient pu l’imaginer, car, une fois le dernier vaisseau disparu – et c’était arrivé si vite… –, ils comprirent que tout était terminé. Pour de bon. Ils avaient mené le projet à son terme et, à présent, ils étaient là à échanger des regards consternés, légion de condamnés en sursis, sans la moindre mission pour tuer le temps.

Ils allumèrent des feux de camp. Des feux d’Halloween, qui brûlaient le long de plages entières. On aurait dit des bûchers de supporters fiévreux avant une finale. Certains prirent le contrôle des grues encore debout, et se mirent à construire des pyramides et des tours façon Jenga. Il y avait des architectes et des ingénieurs parmi eux. Aussi, en fin de semaine, de véritables merveilles pullulaient sur des kilomètres, et ils les arrosèrent toutes de kérosène.

Chaque soir, ils s’endormaient, épuisés.

Que se passait-il partout ailleurs sur la Terre ? Personne n’en avait la moindre idée.

Milo travailla à la construction d’un gigantesque homme de bois, avec une gigantesque bouche de bois et un gigantesque pénis de bois, et tout et tout.

Le dernier matin avant la catastrophe, le reste du monde se présenta enfin à la clôture.

Au début, ils restèrent derrière sans rien faire, les doigts agrippés au grillage, regardant à l’intérieur de l’enceinte, comme des taulards libres observant leurs geôliers enfermés dans leur ancienne cellule. Puis ils escaladèrent le grillage ou s’y découpèrent une brèche. Certains avaient beau être furieux, ils ne s’en prirent pas aux résidents du complexe. Les feux, les pyramides, les tours, le géant de bois : quoi qu’il ait pu se passer ici, tout était terminé. Il ne restait plus dans les parages qu’une tribu de miséreux aussi damnés qu’eux.

À la nuit tombée, ils allumèrent le bûcher du monde, et le paysage entier s’embrasa, déguisa la nuit en jour et, rugissant, leur offrit une parodie flamboyante du lancement des Arches, quelques jours plus tôt. Où étaient-ils, maintenant, ces vaisseaux ? En orbite ? Les observaient-ils ?

Le chant païen des flammes emplit la nuit. Partout, des silhouettes sombres bondissaient, se regroupaient, psalmodiaient parfois. D’autres attendaient en silence.

Les voix de Milo s’étaient tues : la mort, merci, elles avaient déjà donné…

Au plus noir de la nuit, la comète apparut bien haut dans le ciel, énorme, terrifiante.

Une femme titubait près de Milo.

— Terry ? Terry ! appelait-elle.

C’est ça, la fin du monde ? Des paumés qui errent en hurlant « Terry ! » ? se dit Milo.

La comète s’embrasa, se précipitant sur eux à pleine vitesse.

Un déchirement cataclysmiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiique écharpa le ciel !

Un groupe d’hommes et de femmes se mirent à danser près de Milo, ivres, nus, les yeux fous.

— Danse avec nous ! s’écrièrent-ils en l’entraînant dans leur farandole.

Milo se dégagea de leur emprise, montrant les crocs comme un chien enragé.

Un coup de tonnerre retentit comme un million de bombes.

Le sol fut éventré, l’air entra en combustion.

— Terry ! hurla une voix.

L’obscurité.

Et puis, plus rien.

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