Robert Burns. Vol. 1, La Vie

Auguste Angellier · Chapitre 30 sur 33 · partie 3/3

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Robert Burns. Vol. 1, La Vie

Accepte ce tribut du Barde

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

[Note 1183: R. Chambers, tom. III, p. 218-20.]

 

*

 

Ils devaient être causés par des actes, plus hardis et plus significatifs en eux-mêmes, mais dont la gravité tint aussi au changement qui s’était produit dans l’opinion publique et dans l’attitude du gouvernement. La première avait été affectée par l’emprisonnement de Louis XVI et les massacres de septembre; la seconde, par le sentiment réel ou feint de la contagion révolutionnaire qui le menaçait. En effet, entre les premiers mois de 1792 et les derniers, des événements importants avaient eu lieu dans le pays. C’est l’année qui est marquée par la naissance et le développement des sociétés révolutionnaires anglaises et par une puissante fermentation des esprits.

Il existait bien, depuis 1780, des sociétés et des clubs, formés en vue d’obtenir une réforme parlementaire, jugée dès lors nécessaire et qui ne fut accomplie qu’en 1832[1184]. En 1780, une société d’Information Constitutionnelle avait été créée et avait répandu des quantités de pamphlets sur cette question. En 1782 et en 1785, Pitt lui-même avait proposé à la Chambre des Communes des motions ayant pour objet de modifier le système d’élection. En 1789, la réunion d’un club de whigs, connu sous le nom de Société de la Révolution[1185], et le célèbre sermon du Dr Price avaient motivé les fameuses Réflexions de Burke sur la Révolution française[1186]; celles-ci avaient fait sortir du sol toute une littérature de réponses, parmi lesquelles se distinguaient les Droits de l’Homme de Thomas Paine[1187]. Mais ces associations étaient isolées, avaient peu d’influence; leur programme se bornait à une réforme contenue dans les limites constitutionnelles; et les discussions sur la Révolution française semblaient porter sur une question étrangère aux pays et presque historique. Vers le commencement de 1792, les germes d’opposition, cachés jusque-là, se manifestèrent et se répandirent avec une singulière rapidité. Des sociétés politiques pullulèrent sur toute l’étendue du royaume. Le 25 de janvier, un cordonnier, nommé Thomas Hardy, écossais de naissance, établi à Londres, fonda, avec neuf amis, une association sous le nom de Société Correspondante de Londres. Son titre indique où était sa force. Elle devait se mettre en rapport avec les autres réunions analogues. Elle était habilement organisée en divisions de quarante-cinq membres, qui se constituaient au fur et à mesure que le nombre des membres augmentait; elles envoyaient un délégué au Comité central, lequel se réunissait tous les jeudis soir. Les affiliations se présentèrent bientôt en quantités considérables et, avant la fin de l’année, Hardy estimait qu’elles atteignaient vingt mille, «nombre qui dépasse de beaucoup le corps entier d’électeurs dont dépend une majorité à la Chambre des Communes[1188]». À la fin de mars, il se fonda la Société des Amis du Peuple composée des hommes du parti whig éminents par leur rang, leurs talents ou leur ascendant; Lord Daer, l’ancien protecteur de Burns, Thomas Erskine le célèbre avocat, plusieurs membres du Parlement en faisaient partie. De tous côtés, dans les comtés, en Irlande, et surtout en Écosse, des sociétés se formèrent sous ce dernier titre. En Février, Thomas Paine avait publié la seconde partie de ses Droits de l’Homme dont la vente fut si considérable que, dès l’été, il offrit, avec les profits, la somme de 25,000 francs à la Société d’Information Constitutionnelle[1189]. Après avoir demandé la réforme d’abus indéniables, le Programme de ces sociétés s’était accentué et réclamait le suffrage universel et des parlements annuels.

 

[Note 1184: Voir sur ces premières sociétés Lecky, _History

of England in the XVIIIth century_, tom. V, chap. XXI, p.

448.]

 

[Note 1185: Sur l’action de cette société, Lecky, Id. p.

450.—Voir aussi The Story of the English Jacobins, by

Edward Smith, chap. I.]

 

[Note 1186: Les Reflections on the Revolution of France

sont de Novembre 1790.]

 

[Note 1187: The Rights of Man sont de 1791-92.]

 

[Note 1188: The Story of the English Jacobins, chap. II et

chap. III, p. 43.]

 

[Note 1189: The Story of the English Jacobins, chap. II,

p. 33.]

Au mois de novembre, la Société Correspondante de Londres, indignée du manifeste du Duc de Brunswick, avait, de concert avec d’autres sociétés, envoyé une adresse à la Convention, qui l’avait reçue et l’avait fait lire aux armées. On y trouvait des passages écrits dans le style de l’époque:

 

Bien que menacés par un oppressif système de contrôle, dont les

empiétements graduels mais continus ont privé cette nation de

presque toute la liberté dont elle était fière et nous a presque

réduits à l’abject esclavage d’où vous venez de sortir, cinq

mille citoyens anglais, dans leur indignation, se mettent

virilement en avant, pour sauver leur pays de l’opprobre attiré

sur lui par la conduite indolente de ceux qui sont au pouvoir.

Ils considèrent que c’est le devoir des Bretons d’encourager et

d’aider, autant qu’il est en leur pouvoir, les champions du

bonheur humain, et de jurer a une nation, qui poursuit le plan

que vous avez adopté, une amitié inviolable. Que cette amitié

soit désormais sacrée entre nous! Puisse une vengeance terrible

saisir l’homme qui essayerait d’en causer la rupture.

 

Bien que nous paraissions être si peu à présent, soyez assurés,

Français, que notre nombre augmente journellement. Il est vrai

que le bras menaçant et levé de l’autorité tient à présent les

timides à l’écart—que des imposteurs actifs et partout répandus

trompent constamment les crédules—et que l’intimité de la Cour

avec des traîtres reconnus a quelque effet sur les naïfs et les

ambitieux. Mais nous pouvons vous apprendre avec certitude, Amis

et Hommes Libres, que la lumière a fait des progrès rapides parmi

nous. La curiosité a pris possession de l’esprit public, le règne

uni de l’Ignorance et du Despotisme disparaît. Les hommes

maintenant se demandent entre eux: «Qu’est-ce que la Liberté?

Quels sont nos Droits?» Français, vous êtes déjà libres, et les

Anglais se préparent à le devenir[1190].

 

[Note 1190: _Address to the French National Convention, from

the following Societies united in one common cause, viz.,

the obtaining a fair, general, and impartial representation

in Parliament, 27 Sept. 1792_, reproduite dans _The Story of

the English Jacobins_, chap. III.]

On trouvait dans ce même document, qui fut un peu plus tard publié par les journaux anglais, les phrases suivantes, dans lesquelles Georges III était directement visé:

 

Que les despotes allemands agissent comme il leur plaît. Nous

nous réjouirons de leur chute, en ayant compassion, cependant, de

leurs sujets esclaves. Nous espérons que cette tyrannie de leurs

maîtres deviendra le moyen de rétablir dans la pleine jouissance

de leurs Droits et de leurs Libertés des millions de nos

semblables.

 

C’est donc avec indifférence que nous voyons l’électeur du

Hanovre joindre ses troupes aux traîtres et aux brigands; mais le

Roi de la Grande-Bretagne fera bien de se rappeler que ce pays-ci

n’est pas le Hanovre. S’il oubliait cette distinction, nous ne

l’oublierions pas[1190].

Au même moment, la Société Constitutionnelle avait envoyé à la Convention deux délégués qui avaient échangé avec le président le baiser de la fraternité. Dans leur adresse, à la barre de l’Assemblée, ils annonçaient que «d’innombrables sociétés semblables à la leur, se formaient dans toutes les parties de l’Angleterre, de l’Écosse et de l’Irlande et qu’elles y éveillaient un esprit de recherche universelle dans les abus compliqués du gouvernement et s’enquéraient des moyens simples de réforme[1191]».

 

[Note 1191: _The Society for Constitutional Information in

London to the National Convention of France, November 28th

1792_, cité dans The Story of the English Jacobins, chap.

III.]

Cependant le roi, les ministres, particulièrement Pitt et Dundas qui était secrétaire pour l’Écosse, la majorité du parlement, les tories, ceux qu’on appelait les whigs alarmistes, s’étaient émus de cette agitation. Dès le mois de mars, Georges III l’avait visée dans une proclamation royale. En novembre, un magistrat nommé John Reeves forma une Association pour défendre la Liberté et la Propriété contre les Républicains et les Niveleurs[1192]. Des associations «loyales» se créèrent en face des associations révolutionnaires ou réformatrices. Tout ce qui, en Angleterre, était alarmé de l’avenir et satisfait du présent, y appartint ou les appuya. Le soutien du gouvernement leur donna de la force. On répandit des bruits de conspiration, d’anarchie, de pillage. On menaça les tavernes qui prêtaient leurs salles aux sociétés jacobines, de leur retirer leur licence; on inquiéta les vendeurs de journaux; on condamna les colleurs d’affiches[1193]. On sévit contre les moindres paroles. Un ministre dissident de Plymouth, le Rev. William Winterbotham, ayant dit dans un sermon que sa «majesté était placée sur le trône à condition d’observer certaines lois et règles et que, si elle ne les observait pas, elle n’avait pas plus de droits à la couronne que les Stuarts», était condamné à quatre années d’emprisonnement à Newgate[1194]. John Frost, avoué riche et estimé, ancien ami politique de Pitt, ami de Sheridan, fut accusé, d’après le témoignage d’un individu quelconque, d’avoir dit dans un café quelque chose sur «ce que l’égalité était un droit naturel de l’homme et sur ce qu’il avait une prédilection pour le républicanisme.» Il fut condamné à six mois de prison, une heure de pilori, à déposer caution de bonne conduite pour cinq années et fut rayé du rôle des attorneys[1194]. Lorsque, l’année suivante, le moment de lui appliquer la peine du pilori fut fixée, toute la ville fut en quelques instants couverte de petits placards annonçant le jour et l’heure de l’exécution. Le pilori fut immédiatement démoli par la foule et Frost libéré; mais il prit froidement le bras de Horne Tooke qu’il rencontra par hasard et s’en retourna à la prison[1195]. On condamna Thomas Paine qui était alors en France et ne revint jamais en Angleterre, malgré un admirable plaidoyer de Thomas Erskine, le frère du protecteur de Burns. Lorsque George III apprit que Thomas Erskine se chargeait de la défense de Paine, il contraignit le prince de Galles à écrire à l’illustre avocat une lettre qui amena sa démission immédiate comme attorney général près du Prince[1196]. Le lendemain du jugement de Paine, une nouvelle société fut créée sous la présidence d’Erskine: Les Amis de la Liberté de la Presse. Le 13 décembre, le parlement fut prématurément convoqué pour entendre un discours du trône, dans lequel il était parlé d’un dessein de tenter la destruction de la Constitution et la subversion de tout ordre et de tout gouvernement.

 

[Note 1192: The Story of the English Jacobins, chap. III,

p. 55.]

 

[Note 1193: Id. p. 58.]

 

[Note 1194: Id. p. 64.]

 

[Note 1195: Id. p. 165]

 

[Note 1196: Voir Lord Erskine par Henri Duméril, p. 61, et

les paroles de Thomas Erskine lui-même, citées au bas de la

page 62.—Voir aussi Henry Erskine and His Times, par le

lieutenant-colonel Alex. Fergusson, p. 345.]

En sorte que tout le pays était travaillé d’une formidable effervescence; la bataille faisait rage entre les sociétés libérales ou révolutionnaires d’un côté et les sociétés réactionnaires ou conservatrices de l’autre. Celles-ci employaient tous les moyens d’intimidation, jusqu’à la dénonciation. Le gouvernement avait pris parti dans la lutte et se considérait comme attaqué par les propositions de réforme. On voit combien la situation était, à la fin de 1792, changée de ce qu’elle avait été au commencement, et combien les mêmes actes qui, au mois de février, étaient simplement indifférents, seraient devenus significatifs au mois de novembre.

 

*

 

Ce double mouvement s’était produit en Écosse, mais avec plus de force dans chaque sens, et par conséquent plus de violence dans le choc. Les principes nouveaux trouvaient dans l’organisation essentiellement démocratique de l’Église calviniste un terrain favorable. Les sociétés se multiplièrent. Lorsqu’en 1793 on proposa un congrès des sociétés de Londres et des Provinces, ce fut à Édimbourg qu’il eut lieu[1197]; quarante-cinq sociétés écossaises y envoyèrent des délégués[1198]. D’un autre côté, le parti tory était là plus nombreux et plus puissant, en même temps que plus étroit et plus fanatique qu’ailleurs. Il comprenait presque entièrement «la richesse, le rang, l’administration du pays et les trois quarts de la population[1199].» L’impiété de la Révolution française assurait à cette réaction tout ce qui était pieux, ses excès tout ce qui était timide; tandis que la distribution des emplois achetait tout ce qui était vénal[1200]. Les conseils municipaux, qui étaient les principaux électeurs du Parlement, nommaient leurs successeurs, et par conséquent se renommaient indéfiniment eux-mêmes. Les personnes qui étaient envoyées comme jurés aux cours criminelles, étaient choisies par le shérif du comté et, lorsqu’elles étaient arrivées, subissaient un nouveau choix de la part des juges[1201]. Il n’y avait pas de libres institutions politiques, car le gouvernement parlementaire n’avait jamais fonctionné en Écosse. Le parti tory, maître des emplois, des tribunaux, des collèges, de l’Église, affectait de considérer les opposants comme des ennemis de toutes les institutions. Ce fut une véritable persécution. Pendant cette année de 1792, un jeune avocat de talent, nommé Thomas Muir, avait pris part, à Glascow, à la création d’une société nommée Les Amis de la Constitution et du Peuple; et un clergyman, le Rév. Thomas Palmer, fellow de Queen’s collège à Cambridge, avait, à Dundee, aidé à la fondation d’une société semblable, La Société des Amis de la Liberté[1202]. Tous deux, accusés de sédition, furent déclarés coupables par des jurés influencés par l’opinion des juges. Lorsque les verdicts furent rendus, «la Cour avait à exercer son pouvoir discrétionnaire de fixer la sentence, qui pouvait aller d’une heure d’emprisonnement à la transportation à vie.[1203]». Cette dernière peine n’était pas et «n’avait jamais été employée en Angleterre pour le crime de sédition. C’était alors un châtiment terrible, impliquant un voyage de plusieurs mois, la misère dans une colonie nouvelle, plus de communication avec la terre natale et ceux qu’on y laissait, et de telles difficultés de retour qu’un homme transporté était considéré comme un homme qu’on ne reverrait plus[1203]». Muir fut condamné à quatorze années de transportation; Palmer à la même peine. Jeffrey, alors jeune homme, assistait au jugement avec sir Samuel Romilly. «Ni l’un ni l’autre, dit lord Cockburn, ne l’oublia jamais. Jeffrey n’en parlait jamais sans horreur[1204].» Lorsque, en 1793, le congrès des sociétés de réforme eut lieu à Édimbourg, sans le moindre trouble, les deux délégués de la Société Correspondante de Londres, Margarot et Gerrald, qui étaient étrangers, et le secrétaire général du congrès, Skirving, furent arrêtés, jugés, il est presque impossible de dire sur quelle accusation, et condamnés également à quatorze années de transportation. Le sort de ces victimes fut lamentable: Gerrald et Skirving moururent en arrivant à Botany-Bay; Palmer mourut en revenant à l’expiration de sa peine; Muir s’échappa, mais fut blessé et vint mourir à Chantilly; Margarot seul revint en Angleterre, âgé, brisé, et traîna quelque temps encore, grâce aux secours de ceux de ses anciens amis qui survivaient[1205]. «Pour retrouver l’esprit judiciaire de cette cour, dit Cockburn, il faut remonter aux jours de Lauderdale et de Dalzell.[1206]»

 

[Note 1197: The Story of the English Jacobins, chap. V, p.

80.]

 

[Note 1198: Id., p. 88.]

 

[Note 1199: Lord Cockburn. Memorials, p. 71.]

 

[Note 1200: Id., p. 75-76.]

 

[Note 1201: Lord Cockburn. Memorials, p. 76.]

 

[Note 1202: The Story of the English Jacobins, chap. V, p.

81.]

 

[Note 1203: Lord Cockburn. Memorials, p. 88.]

 

[Note 1204: Lord Cockburn. Life of Jeffrey, p. 55.]

 

[Note 1205: The Story of the English Jacobins, p. 91-92.]

 

[Note 1206: Lord Cockburn. Memorials, p. 88.]

Dans la société, la haine des tories contre toute tendance libérale se faisait sentir d’une façon plus violente encore qu’en Angleterre. Comme toutes les places et toute l’influence étaient entre leurs mains, ils frappaient de proscription ceux qui étaient connus pour leurs principes whigs ou qui étaient soupçonnés d’en avoir. Les jeunes gens qui entraient au barreau marqués de cette tache voyaient toutes les portes officielles se fermer devant eux; les juges leur étaient hostiles; les affaires s’éloignaient d’eux[1207]. Plusieurs furent contraints de s’exiler d’Édimbourg et d’aller à Londres. Même autour des avocats connus, le vide se faisait.

 

[Note 1207: Lord Cockburn. Memorials, p. 80.]

 

«Le pays, dit Mrs. Fletcher dans son autobiographie, devint

alarmé à un point extrême, et les atrocités commises en France

par une faction sans principes, les pires ennemis de la liberté,

produisirent une telle horreur en Écosse, spécialement dans les

classes élevées, que tout homme était considéré comme un rebelle

qui ne soutenait pas les mesures tory du gouvernement. Mr

Fletcher néanmoins resta fidèle à ses principes whig…. À cette

époque, et pendant plusieurs années plus tard, telle était en

Écosse la terreur des principes libéraux, qu’aucun membre du

barreau qui les professait ne pouvait espérer une clientèle.

Comme il n’y avait pas de jury dans les affaires civiles, on

croyait que les juges ne décideraient pas en faveur d’un plaideur

qui aurait employé un conseil whig…. Nous fûmes souvent, à

cette époque, réduits à notre dernière guinée; mais telle était

ma sympathie pour les sentiments publics de mon mari, que je ne

me rappelle aucune période de ma vie mariée qui ait été plus

heureuse que celle où nous souffrions à cause de notre

conscience.[1208]»

 

[Note 1208: Autobiography of Mrs Fletcher, p. 65.]

Il fallait, pour résister à cette conspiration, la vaillance et la gaîté de cette charmante femme. Un petit fait qui revient à sa mémoire indique jusqu’à quel point cette haine des Tories portait le trouble dans les existences particulières.

 

«Au printemps de 1795, nos amis, Mr et Mrs Millar, partirent pour

l’Amérique, bannis par le flot puissant de la rancune tory qui

assaillait si sauvagement Mr. Millar. Il avait fait partie de la

Société des Amis du Peuple. Il perdit son occupation

professionnelle, bien que ce fût un homme très capable et très

honorable; il éprouva un tel dégoût de l’état des affaires en

Écosse qu’il prit la résolution d’aller chercher la paix et la

liberté aux États-Unis d’Amérique. Je ressentis le départ de Mrs

Millar comme une grave perte. Deux ans plus tard elle revint,

veuve; et notre amitié dura jusqu’à sa mort.[1209]»

 

[Note 1209: Autobiography of Mrs Fletcher, p. 71.]

On n’imagine qu’à peine jusqu’où allait cette haine. «Le grand objet des Tories, dit Cockburn, était d’injurier tout le monde excepté eux-mêmes, et en particulier d’attribuer une soif de sang et d’anarchie, non seulement à leurs adversaires publics déclarés, mais à l’ensemble du peuple[1210].» Une sorte de réprobation s’attachait aux libéraux, à ce point que les enfants les regardaient avec terreur.

 

[Note 1210: Lord Cockburn. Memorials, p. 72.]

 

«Je puis mentionner ici que le signe distinctif de tous ceux qui

soutenaient ces principes (les principes libéraux) était d’avoir

les cheveux coupés courts et de donner ainsi le coup de grâce

à la poudre et à la chevelure arrangée avec boucles et queue,

laquelle était alors si universellement adoptée qu’aucune

personne, occupant le rang de gentleman, ne pouvait paraître

sans. Parmi les partisans les plus ardents et les plus en vue du

citoyennat et du républicanisme était un noble lord de talent

distingué. Je me souviens très bien, avec plusieurs de mes

camarades, avoir regardé le citoyen comte, avec crainte et

curiosité, pendant qu’il passait dans George Street habillé ou je

devrais plutôt dire déshabillé dans un surtout grossier, fait de

drap qu’on appelait «Gratte Canaille». Sa physionomie brune et

sombre, pendant que nous avions les yeux fixés sur lui, fit que

nos voix généralement bruyantes tombèrent à un murmure; nous nous

dîmes (_sotto voce_): «Oh! comme il a l’air effrayant, on dit

qu’il veut qu’on coupe la tête du roi.» Il s’appuyait sur le bras

de l’honorable Harry Erskine, fameux pour son esprit, son talent

et ses principes whiggistes, qui était le frère de l’avocat non

moins célèbre et plus tard chancelier, Tom Erskine.»

Ce souvenir d’un enfant qui avait alors une dizaine d’années n’est-il pas bien probant et ne rend-il pas d’une façon saisissante le vide qui se faisait autour des hommes soupçonnés de libéralisme. Ce ne devait pas être un sectaire bien farouche pourtant que celui qui se promenait si familièrement avec Harry Erskine[1211].

 

[Note 1211: Nous avons trouvé cette anecdote dans un livre

intitulé Reminiscences of a Scottish Gentleman, by Philo

Scotus.]

 

*

 

Quelques avocats comme Henri Erskine et Archibald Fletcher; Malcolm Laing, l’historien; James Graham, l’auteur du poème écossais Le Sabbath; quelques médecins comme John Allen et John Thompson; quelques professeurs de l’Université comme Playfair, le mathématicien, Andrew Dalzel, l’humaniste, et Dugald Stewart, formaient un petit noyau d’opinion libérale[1212]. Est-il besoin de dire que ces hommes, en qui la vertu et la sagesse étaient égales et, chez quelques-uns, supérieures au talent, n’étaient point des révolutionnaires. C’était à coup sûr la fleur et le sel du pays. Et cependant, ils étaient soupçonnés, tenus à l’écart, entourés de méfiance, surveillés. Même Dugald Stewart, dont la vie et l’esprit étaient si purs, dont la parole était si exquise et si mesurée, dont l’enseignement était un charme et qui, selon l’expression de Mackintosh, avait inspiré l’amour de la vertu à des générations d’élèves, Dugald Stewart souffrit de cette implacable et stupide défiance des conservateurs.

 

[Note 1212: Lord Cockburn. Memorials, p. 74.]

Si les choses en étaient là à Édimbourg, foyer intellectuel du pays, où le nombre relatif et le talent supérieur des libéraux les rendaient plus difficiles à attaquer, que devaient-elles être dans les petites villes de province et dans la campagne? «Un gentilhomme campagnard, avec n’importe quel autre principe que le dévouement à Henry Dundas, était regardé comme une merveille ou plutôt une monstruosité[1213].» C’était aussi la croyance de presque tous les marchands, tous les employés amovibles, toutes les corporations publiques. Les conservateurs exerçaient un odieux despotisme social, et les hommes marqués de libéralisme, trop peu nombreux pour former une société entre eux, et trop humbles pour opposer l’autorité d’un nom, vivaient sous le coup d’une véritable excommunication. Lord Cockburn a dit avec raison:

 

[Note 1213: Lord Cockburn. Memorials, p. 75.]

 

«Les choses étaient assez mauvaises dans la capitale, mais bien

plus terribles dans les petites localités qui étaient exposées

sans ressource à la persécution. Si Dugald Stewart fut, pendant

plusieurs années, reçu sans cordialité, dans une ville dont il

était l’ornement, quelle dut être la position d’un homme

ordinaire qui professait des opinions libérales, dans la campagne

ou dans une petite ville, exposé à tous les opprobres et à tous

les obstacles que l’insolence locale pouvait imaginer, et prive

probablement du soutien d’amis partageant ses pensées? Il y avait

partout des hommes de ce genre, mais ils étaient tous de position

humble. Leur mérite était grand, par conséquent. Sous l’insulte,

la froideur, la malveillance, des pertes personnelles constantes,

ils restèrent fidèles à ce qu’ils croyaient juste durant maintes

sombres années[1214].»

 

[Note 1214: Lord Cockburn. Memorials, p. 90.]

Et qu’on ne croie pas que ce soit là un des aspects de la situation, coloré et assombri par le ressentiment d’un de ceux qui en souffrirent et aidèrent à la détruire. Lockhart était conservateur, peut-être plus encore que Lord Cockburn n’était libéral, et il parle de l’épouvantable animosité de la vie quotidienne, dans des termes qui conservent plus encore l’horreur de ce temps de malveillance et de désaccord.

 

«Des scènes, plus pénibles à l’époque et plus pénibles dans le

souvenir qui nous en reste que celles qui avaient, pendant des

générations, affligé l’Écosse, furent le résultat de la violence

et de la fermentation des sentiments de parti, des deux côtés. De

vieux et chers liens d’amitié furent rompus, et la société fut,

pendant un moment, ébranlée jusqu’à son centre. Dans les rêves

les plus extravagants des Jacobites, il y avait beaucoup à

respecter: un haut dévouement chevaleresque, le respect des

vieilles affections, la loyauté héréditaire, une générosité

romanesque. Dans cette nouvelle sorte d’hostilité, tout semblait

vil autant que périlleux; elle excitait le mépris encore plus que

la haine. Le nom seul suffisait à salir ce qui en approchait; des

hommes qui s’étaient connus et aimés depuis l’enfance, se

tenaient à distance, et cette influence se glissait entre eux

comme si ç’avait été quelque hideuse pestilence[1215].»

 

[Note 1215: Lockhart. Life of Burns, p. 223.]

Il n’y a rien d’exagéré dans ces mots. Ils sont même instructifs parce qu’il y perce un écho de l’ancienne haine tory, qui laisse deviner ce qu’avait dû être le langage d’autrefois.

Il est nécessaire de connaître ces détails et il est utile aussi de savoir que, parmi les petites villes provinciales, Dumfries était une de celles où l’influence des tories était le plus forte[1216]. C’était la résidence d’hiver d’un grand nombre de familles nobles du sud de l’Écosse. Elles y apportaient leurs préjugés et une influence de richesse et de nom qui les rendait dangereux. Lorsqu’un cri s’éleva en faveur d’une réforme parlementaire, le conseil municipal vota des adresses au Roi pour le prier de s’y opposer[1217]. Dès le commencement de 1793, il se forma une de ces tyranniques associations conservatives, le Loyal Native Club, pour préserver la Paix, la Liberté et la Propriété, et pour soutenir les Lois et la Constitution du Pays. Elle comprenait les habitants les plus importants de la ville. Le Journal de Dumfries, rendant compte de la façon dont on célébrait la fête du Roi, permet de comprendre l’animosité qui là, comme ailleurs, se mêlait au sentiment tory.

 

[Note 1216: Lockhart. Life of Burns, p. 223.]

 

[Note 1217: History of Dumfries, by William Mac Dowall, p.

591.]

 

Mardi le 4 Juin 1793 (jour de naissance du roi Georges III) un

déploiement inaccoutumé de loyalisme s’est manifesté très

clairement dans tous les rangs des habitants de cette ville. En

outre de ce que nous avons remarqué la semaine dernière, ce n’est

que justice de noter le loyalisme ardent de nos jeunes gens.

S’étant procuré deux effigies de Tom Paine, ils les ont promenées

par les principales rues de notre cité et, à six heures du soir

les ont jetées dans des feux de joie, aux applaudissements

patriotiques de la foule qui les entourait[1218].

 

[Note 1218: Extrait du Dumfries Journal, cité par W. Mac

Dowall, p. 592.]

Le matin de cette belle journée, des dames avaient apporté au président de l’association des écharpes de satin bleu sur lesquelles elles avaient brodé les mots: «Dieu sauve le Roi». Les membres du club, à qui ces insignes furent remis, les portèrent toute la journée autour de leurs chapeaux. Il y eut un banquet, avec quatorze toasts bien adaptés, et le quinzième fut «_Dieu bénisse toutes les branches de la famille royale_». Après quoi les membres de l’association, avec leurs bandes bleues, qu’ils portaient maintenant en écharpe depuis qu’ils avaient ôté leurs chapeaux, s’en allèrent à l’assemblée[1218]. Cette description de fête ne serait qu’un peu ridicule, si on ne savait ce que cette organisation cachait de rancunes, de haines, de dénonciations, de mises à l’index, deux fois intolérables et dangereuses dans cette vie étroite de petite ville.

 

*

 

L’attitude de Burns au milieu de ce conflit ne pouvait passer inaperçue; il était plus que personne exposé aux regards. Sa célébrité, son don puissant de familiarité, la vigueur de sa déclamation ou de son sarcasme, le rendaient, aux yeux du parti ennemi, un des agents les plus dangereux des nouvelles doctrines. D’autre part, il suffisait qu’il y eût la moindre apparence de péril ou de menace pour qu’il se portât aussitôt du côté d’où ils venaient et commît quelque imprudence. Il ne tarda pas à être noté parmi les suspects, en compagnie de quelques-uns de ses amis. Les Loyal Natives firent circuler contre eux quatre misérables vers:

 

Vous, fils de la Sédition, prêtez l’oreille à ma chanson,

Laissez Syme, Burns et Maxwell se mêler à la foule,

Avec Cracken l’attorney et Mundell le charlatan,

Envoyez Willie, le marchand, en enfer à coups de fouet[1219].

 

[Note 1219: The Loyal Natives’ Verses.]

À quoi Burns répondait quand ces vers lui furent communiqués:

 

Vous, vrais «Loyal Natives» écoutez ma chanson,

En tapage et en débauche ébaudissez-vous toute la nuit;

Votre bande est à l’abri de l’Envie et de la Haine,

Mais où est votre bouclier contre les traits du mépris?

Voilà la note des rapports entre les deux partis. Il faut se rappeler cette animosité d’une classe de la population contre les partisans des nouvelles doctrines pour comprendre certains passages de la vie du poète à Dumfries.

Il ne semble pas que Burns ait appartenu à aucune des sociétés libérales qui se formèrent, pendant ces années, en Écosse[1220]. Mais il commit d’autres imprudences. Un certain capitaine Johnstone avait créé un journal nommé Le Gazetier d’Édimbourg, dans le dessein de défendre la cause de la réforme. C’était un révolutionnaire déclaré. Il fut emprisonné quelques mois après; son successeur à la rédaction le fut également; et l’imprimeur, qui était un honnête Jacobite, racontait à Chambers que, par le fait d’avoir appartenue à ce journal pestiféré, son crédit fut arrêté dans les banques et lui-même regardé pendant longtemps comme un homme taré[1221]. Burns écrivait, au mois de novembre 1792, la lettre suivante au capitaine Johnstone:

 

[Note 1220: R. Chambers, tom. III, p. 263.]

 

[Note 1221: R. Chambers, tom. III, p. 258-64.]

 

Monsieur, je viens de lire votre prospectus du _Gazetier

d’Édimbourg_. Si vous continuez, dans votre journal, avec le même

courage, ce sera, sans aucune comparaison, la première

publication de ce genre, en Europe. Je vous prie de m’inscrire

comme souscripteur et, si vous avez déjà publié quelques numéros,

veuillez me les envoyer à partir du commencement. Indiquez-moi

votre façon de régler les paiements dans notre ville, ou bien je

m’acquitterai envers vous par mon ami Peter Hill, libraire à

Édimbourg.

 

Continuez, Monsieur! Découvrez, avec un coeur indompté et d’une

main ferme, cette horrible masse de corruption qu’on appelle la

politique et la science de gouvernement. Osez peindre, avec leurs

couleurs naturelles, «ces misérables aux calmes pensées,

qu’aucune foi ne peut enflammer», quel que soit le shibboleth du

parti auquel ils prétendent appartenir. L’adresse à Dumfries

trouvera, Monsieur, votre très humble serviteur. R. B.[1222]

 

[Note 1222: To Capt. Wm Johnstone, 13th Dec. 1792.]

Lorsqu’on sait que vingt-cinq ans plus tard, en 1817, les noms des souscripteurs du premier journal libéral qui ait pu paraître à Édimbourg depuis la disparition du Gazetier, furent recherchés par un émissaire du Lord Avocat[1223], on pense si, en 1792, à Dumfries, l’arrivée d’un journal radical devait être surveillée et les abonnés désignés.

 

[Note 1223: R. Chambers, tom. III, p. 264.]

En même temps, Burns composait et chantait des chansons comme celle-ci, dans laquelle «ceux qui sont au loin» désigne les représentants libéraux de l’Écosse, ennemis du ministère; où Charlie et Tammie désignent Charles Fox lui-même, et Thomas Erskine le défenseur de Thomas Paine. On sait que le chamois et le bleu étaient les couleurs de Fox et celles du parti whig.

 

À la santé de ceux qui sont au loin,

À la santé de ceux qui sont au loin;

Qui ne veut pas souhaiter bonne chance à notre cause

Puisse-t-il n’avoir jamais bonne chance!

Il est bon d’être joyeux et sage,

Il est bon d’être honnête et ferme;

Il est bon de soutenir la cause de la Calédonie,

Et de rester fidèle au chamois et au bleu.

 

À la santé de ceux qui sont au loin,

À la santé de ceux qui sont au loin;

À la santé de Charlie, le chef du clan,

Bien que sa troupe soit peu nombreuse!

Puisse la Liberté rencontrer le succès!

Puisse la Providence la défendre du mal!

Puissent les tyrans et la tyrannie se perdre dans le brouillard,

S’égarer en route, et aller au diable.

 

À la santé de ceux qui sont au loin,

À la santé de ceux qui sont au loin;

À la santé de Tammie, notre gars du Nord,

Qui vit dans le giron de la loi!

À la liberté de ceux qui veulent lire,

À la liberté de ceux qui veulent écrire,

Personne n’a jamais craint la vérité

Que ceux que la vérité accuserait[1224].

 

[Note 1224: Here’s a Health to them that’s awa’.]

C’étaient là, en somme, des indices d’opinions qu’il fallait aller chercher dans sa vie pour les connaître. Mais il ne s’en tint pas là, et à maintes reprises il fit des manifestations publiques de ses sentiments. Un jour, à un dîner, au moment où l’on propose la santé de Pitt, il se lève et demande la permission de boire à un plus grand et à un meilleur homme, le général Washington[1225]. Une autre fois, il porte un toast «au dernier verset du dernier chapitre du dernier Livre des Rois»[1226]. En octobre 1792, au théâtre de Dumfries, à la fin d’une représentation d’apparat, l’auditoire demande: «God save the king», et tous, selon la coutume anglaise, se tiennent debout et découverts. Au milieu de cette manifestation de loyauté, il reste assis, le chapeau sur la tête. Un grand tumulte s’ensuit; on crie: «À la porte!» Il fut ou mis dehors ou forcé de retirer son chapeau. On l’accusa même d’avoir demandé: «Ça ira!»[1227] Il est probable qu’il était gris ce soir-là. Mais on comprend que cet incident fut, le lendemain, le sujet des conversations de toute la ville. Et ce ne sont là que quelques faits saillants sauvés et recueillis par hasard. Ses conversations, ses toasts, lorsqu’il était animé par le vin, devaient être pleins de mots qu’on colportait avec une malveillance ou une admiration qui lui étaient également funestes.

 

[Note 1225: Lockhart. Life of Burns, p. 225.]

 

[Note 1226: R. Chambers, tom. III, p. 268.]

 

[Note 1227: Scott Douglas, tom. VI, p. 49.]

Dans l’état d’exaspération politique où vivait toute la ville, cela devait mal finir. Cela finit en effet par une dénonciation au Conseil de l’Excise. «Quelque démon méchant a soulevé des soupçons sur mes principes politiques» dit-il dans une lettre à Mrs Dunlop, et un peu plus loin il parle «du chenapan qui peut de propos délibéré comploter la destruction d’un honnête homme qui ne l’a jamais offensé et, avec un ricanement de satisfaction, voir le malheureux, sa fidèle femme et ses enfants bégayants, livrés à la mendicité et à la ruine»[1228]. On ne sut jamais, bien entendu, l’auteur de cette dénonciation. Le Conseil de l’Excise prescrivit une enquête. Ce coup de tonnerre éclata sur Burns sans qu’il s’y attendît. Il se vit perdu et écrivit à Mr Graham, un des commissaires de l’Excise et un de ses meilleurs protecteurs, une lettre affolée de terreur. C’était au commencement de décembre 1792.

 

[Note 1228: To Mrs Dunlop, 5th Jan. 1793.]

 

Monsieur, j’ai été surpris, confondu et éperdu lorsque M.

Mitchell, le collecteur, m’a dit qu’il avait reçu l’ordre du

Conseil de faire une enquête sur ma conduite politique et m’a

blâmé d’être une personne hostile au gouvernement.

 

Monsieur, vous êtes époux et père. Vous savez ce que vous

ressentiriez si vous deviez voir la femme bien aimée de votre

coeur, et vos pauvres petits, dépourvus, parlant à peine, jetés à

l’abandon dans le monde, déchus, tombés d’une situation dans

laquelle ils étaient respectables et respectés, laissés presque

sans le soutien nécessaire d’une misérable existence. Hélas,

Monsieur, dois-je croire que ce sera bientôt mon sort? et cela à

cause des maudites et noires insinuations de l’infernale et

injuste Envie. Je crois, Monsieur, pouvoir affirmer, sous le

regard de l’Omniscience, que je ne voudrais pas dire

délibérément une fausseté, non! quand bien même des horreurs

pires encore, s’il en existe, que celles que j’ai mentionnées,

seraient suspendues sur ma tête, et je dis que cette allégation,

quel que soit le misérable qui l’a faite, est un mensonge! La

Constitution anglaise, sur les principes de la Révolution, est ce

à quoi, après Dieu, je suis attaché avec le plus de dévoûment.

Vous avez été, Monsieur, vraiment et généreusement mon ami. Le

ciel sait avec quelle ardeur j’ai ressenti mon obligation et avec

quelle reconnaissance je vous en ai remercié. La Fortune,

Monsieur, vous a fait puissant et moi faible, elle vous a donné

la protection et à moi la dépendance. Je ne voudrais pas, s’il ne

s’agissait que de moi-même, faire appel à votre humanité; si

j’étais seul et sans liens, je mépriserais la larme qui se forme

dans mon oeil; je saurais braver le malheur, je saurais affronter

la ruine; car après tout, «les mille portes de la mort sont

ouvertes». Mais, ô Dieu bon! les tendres intérêts que j’ai

mentionnés, les droits et les liens que je vois en ce moment, que

je sens autour de moi, combien ils énervent le courage et

affaiblissent la résolution! Vous m’avez accordé un titre à votre

patronage, comme à un homme de quelque mérite; et votre estime,

en tant qu’honnête homme, est, je le sais, mon droit.

Permettez-moi, Monsieur, d’en appeler à ces deux sentiments; je

vous adjure de me sauver de la misère qui menace de me détruire

et que, je le dirai jusqu’à mon dernier soupir, je n’ai pas

méritée[1229].»

 

[Note 1229: To Robert Graham of Fintry, Dec. 1792.]

Quelques-uns de ses plus sincères admirateurs ont blâmé cette lettre. Ils ont trouvé qu’elle manquait de dignité[1230]. Elle ne manque à nos yeux ni de fierté, ni d’éloquence. C’est le mouvement et le cri d’un homme dont la famille peut être le lendemain en face de la faim. C’est une lettre particulière, à celui qui s’était toujours montré son protecteur et son ami. Des situations à cette extrémité ne se mesurent pas par des formules de correspondance ordinaire. Trouve-t-on qu’un homme manque de dignité parce que sa voix tremble et que ses yeux se remplissent de larmes lorsqu’il voit souffrir les siens?

 

[Note 1230: Voir Hately Waddell.]

D’ailleurs la lettre qui suit montre bien quelle fut son attitude dans cette malheureuse affaire. Il est facile de voir que M. Graham lui avait répondu pour le rassurer un peu et lui dire d’exposer sa défense dans une lettre qui serait transmise au Conseil. Burns lui renvoya, avec ses remercîments, l’exposé des faits et des opinions dont il était accusé. Il n’est guère possible de demander plus de franchise dans l’aveu de ses actes, plus de fermeté dans le maintien de ses opinions, plus de netteté et de dignité à la fois. Il écrivait le 5 janvier 1793:

 

«Monsieur, je suis à l’instant même honoré de votre lettre. Je

n’essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels j’ai reçu

cette nouvelle preuve de votre bonté.

 

J’arrive aux accusations que la malveillance et la calomnie ont

portées contre moi. On a dit, semble-t-il, que non-seulement

j’appartiens à un parti désaffectionné dans cette ville, mais

encore que je suis à sa tête. Je n’ai connaissance ici d’aucun

parti, ni républicain, ni réformiste, excepté d’un ancien parti

en vue de la réforme des bourgs, avec lequel je n’ai jamais rien

eu à faire. Des individus, républicains et réformistes, nous en

avons ici, bien qu’en petit nombre, des deux côtés. Mais, s’ils

se sont associés, c’est plus que je n’en sais; et s’il existe une

association de ce genre, elle doit se composer d’individus si

obscurs et si ignorés qu’il n’y a aucune possibilité que je leur

sois connu, ou eux à moi.

 

J’étais au théâtre, un soir, quand on réclama: «Ça ira». J’étais

au milieu du parterre et c’est du parterre que la clameur

s’éleva. Un ou deux individus, avec lesquels je me trouve

occasionnellement, faisaient partie du groupe; mais je n’ai pas

eu connaissance de leur projet, je n’y ai pas pris part, je n’ai

jamais ouvert les lèvres pour siffler ou acclamer ni celte

chanson, ni aucune autre chanson politique. Je me suis considéré

comme un homme beaucoup trop obscur pour avoir quelque poids dans

la répression d’un désordre, et en même temps comme un homme trop

respectable pour hurler aux clameurs d’une populace. Ce fut la

conduite des premières personnes de la ville; et ces personnes

savent et déclareront que ce fut aussi la mienne.

 

Je n’ai jamais prononcé d’invectives contre le roi. Sa valeur

privée, il est absolument impossible qu’un homme tel que moi

puisse l’apprécier. Mais, en sa capacité publique, c’est avec le

plus solide loyalisme que j’ai toujours révéré et je révérerai

toujours le monarque de la Grande-Bretagne, comme la clef de

voûte sacrée de notre royale Constitution (pour parler

maçonniquement).

 

Quant aux principes de Réforme, je considère la Constitution

britannique, telle qu’elle a été fixée par la Révolution, comme

la plus glorieuse Constitution qui existe, ou que peut-être

l’esprit de l’homme puisse concevoir. En même temps, je pense, et

vous savez quels hauts et remarquables personnages ont depuis

quelque temps la même opinion, que nous avons considérablement

dévié des principes originels de la Constitution, et

particulièrement qu’un alarmant système de corruption a pénétré

dans les rapports entre le Pouvoir Exécutif et la Chambre des

Communes. Voilà la vérité et toute la vérité sur mes opinions

réformistes, avec lesquelles j’ai joué imprudemment avant de

connaître l’humeur de ces temps d’innovation. Je le vois

maintenant, et à l’avenir je scellerai mes lèvres. Cependant je

n’ai jamais eu aucune autorité dans aucune association politique,

aucune correspondance, aucun rapport avec elles. Sauf ceci,

lorsque les magistrats et les principaux habitants de cette ville

s’assemblèrent pour déclarer leur attachement à la Constitution

et leur horreur des émeutes, déclaration que vous pourriez

trouver dans les journaux, je crus qu’il était de mon devoir,

comme sujet du pays et comme citoyen de la ville, de souscrire à

cette déclaration.

 

De Johnstone, l’éditeur du Gazetier d’Édimbourg, je ne sais

rien. Un soir, en compagnie de cinq ou six amis, son prospectus

nous tomba sous la main; il nous sembla viril et indépendant. Je

lui écrivis de nous envoyer son journal. Si vous croyez qu’il y a

quelque impropriété à ce que la publication arrive ici adressée à

mon nom, je la décommanderai aussitôt. Jamais, j’en prends Dieu

pour juge, je n’ai écrit de ma main une ligne de prose pour le

Gazetier. Je lui ai envoyé une pièce de circonstance, dite par

Miss Fontenelle, le soir de son bénéfice, intitulée _Les Droits

de la Femme_, et quelques strophes improvisées sur la

commémoration de Thompson. Je vous les envoie toutes deux pour

que vous les lisiez. Vous verrez qu’ils n’ont absolument rien qui

touche à la politique. Quand j’ai envoyé à Johnstone un de ces

poèmes (j’oublie lequel des deux), j’y ai joint, à la demande de

mon excellent et digne ami, Robert Riddell Esq., de Glenriddell,

un essai en prose, signé Caton, écrit par lui et adressé aux

délégués pour la Réforme des Comtés. Il est lui-même un de ces

délégués pour ce Comté-ci. Avec les mérites et les démérites de

cet essai, je n’ai rien eu à faire que de le transmettre sous la

même enveloppe affranchie,—enveloppe qu’il m’avait procurée.

 

Pour la France, j’ai été son partisan enthousiaste au

commencement des affaires. Lorsqu’elle en vint à montrer son

ancienne avidité pour les conquêtes, en annexant la Savoie et en

envahissant la Hollande, j’ai changé de sentiment. J’ai fait, sur

la retraite du Prince de Brunswick, une ballade à chanter après

boire. Je l’ai chantée à une soirée joyeuse. Je vous l’enverrai

également, cachetée, parce qu’elle n’est pas faite pour être lue

par tout le monde. Elle est indigne de votre attention, mais dans

le cas où Mme la Renommée, ainsi qu’elle l’a déjà fait, userait

ou abuserait de son vieux privilège de mentir, vous aurez en main

le pour et le contre de mes écrits et de ma conduite politique.

 

Mon honoré Patron, ceci est tout. Je défie tout démenti de cet

exposé. Des préjugés erronés ou la passion imprudente peuvent