Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Professeur à L’université de Lille.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Il est naturel qu’un jeune homme aime la connaissance des femmes
et il est habituel qu’il recherche leur société quand l’occasion
s’en présente. L’une d’elles lui est plus agréable que les
autres; quand il est avec elle, il y a quelque chose, il ne sait
pas quoi, qui le séduit, il ne sait pas comment. Je suppose que
cela est ce que la plupart d’entre nous appellent amour et je
dois avouer, ma chère E., que c’est un jeu difficile que celui
que vous avez à jouer lorsque vous rencontrez un amoureux de
cette espèce. Vous ne pouvez vous empêcher de dire qu’il est
sincère, et cependant, avec quelque faveur que vous le traitiez,
peut-être dans quelques mois ou au plus tard dans un an ou deux,
la même inexplicable fantaisie peut le rendre éperdument épris
d’une autre, tandis que vous serez oubliée. Je n’ignore pas que
peut-être, la prochaine fois que j’aurai le plaisir de vous voir,
vous me conseillerez de prendre cette leçon pour moi, et vous me
direz que la passion que je professe pour vous est peut-être une
de ces lueurs passagères. Mais j’espère, ma chère E., que vous me
ferez l’honneur de me croire, quand je vous assure que l’amour
que j’ai pour vous est fondé sur les principes de la Vertu et de
l’Honneur, et que conséquemment, aussi longtemps que vous
continuerez à posséder ces aimables qualités qui m’ont d’abord
inspiré ma passion pour vous, aussi longtemps faut-il que je
continue à vous aimer.
Croyez-moi, ma chère, c’est un amour comme celui-là qui seul peut
rendre heureux l’état de mariage. On peut causer de flammes,
d’enthousiasmes, autant qu’on veut, et une chaude imagination,
avec l’ardeur de la jeunesse, peut faire éprouver quelque chose
de pareil à ce qu’on décrit. Mais je suis sûr que les plus nobles
facultés de l’esprit, unies à des sentiments semblables dans le
coeur, sont le seul fondement de l’amitié et ç’a toujours été mon
opinion que la vie mariée n’est pas autre chose que de l’amitié
à un degré plus élevé. Si vous êtes assez bonne pour exaucer mes
souhaits, et s’il plaît à la Providence de nous épargner jusqu’à
la période la plus reculée de la vie, je puis, en regardant vers
l’avenir, voir que même alors, bien que courbé sous la vieillesse
ridée, même alors, quand toutes les choses de ce monde me seront
indifférentes, je regarderai mon E…… avec l’affection la plus
tendre, pour la simple raison qu’elle aura toujours, mais à un
degré plus élevé et perfectionné, ces nobles qualités qui
inspirèrent ma première affection pour elle[87].
[Note 87: To Ellison Begbie. Lettre 1.]
Ces dernières lignes sur l’idée du bonheur tranquille et apaisé qu’il faut attendre du mariage, sur la nécessité des qualités de l’âme pour un amour durable, ne sont-elles pas éloquentes, et cette vue de l’amitié qui sort d’une vie commune ne va-t-elle pas au fond des unions heureuses?
Une autre lettre est intéressante par la façon presque religieuse dont il parle de l’amour. On sent bien, dans cette correspondance, qu’à ce moment il était encore dominé et gouverné par l’austérité paternelle, que son âme était toujours pleine de déférence pour l’exemple de vie qu’il avait devant lui et que les amourettes nombreuses qu’il avait déjà eues étaient restées des affaires de coeur et d’imagination.
Je crois en vérité, ma chère E., que les purs, les sincères
sentiments d’amour sont aussi rares dans le monde que les purs et
sincères principes de vertu et de piété. Ceci, j’espère, vous
expliquera le singulier style de mes lettres à vous. Par
singulier, je veux dire qu’elles sont écrites d’une façon si
sérieuse que, pour vous dire la vérité, j’ai souvent eu peur que
vous ne me preniez pour quelque dévot outré qui converse avec sa
maîtresse comme il converserait avec son ministre.
Je ne sais pas comment cela se fait, ma chère, car bien que, sauf
votre société, il n’y ait rien au monde qui me donne autant de
plaisir que de vous écrire, cependant cela ne me cause jamais ces
vertiges d’enthousiasme dont on parle tant parmi les amoureux.
J’ai souvent pensé que, si une affection solide n’est pas
effectivement une partie de la vertu, c’est quelque chose qui est
tout à fait de la même famille. Chaque fois que la pensée de mon
E…… échauffe mon coeur, elle allume dans ma poitrine tous les
sentiments d’humanité, tous les principes de générosité; elle
éteint toute méprisable étincelle de malice et d’envie qui ne
sont que trop prêtes à m’infester. Je serre tous les êtres dans
les bras d’une bienveillance universelle, également, je prends
part aux plaisirs des heureux et je sympathise avec les misères
des infortunés. Je vous assure, ma chère, que je lève souvent
vers le divin Ordonnateur des événements un regard plein de
reconnaissance pour le bonheur que, je l’espère, il a dessein de
me donner en vous donnant à moi. Je souhaite sincèrement qu’il
bénisse mes efforts pour rendre votre vie aussi confortable et
heureuse que possible, en adoucissant les côtés les plus rudes de
mon caractère aussi bien qu’en améliorant les conditions peu
propices de ma fortune. Ceci, ma chère, est une passion, à mes
yeux, digne d’un homme et, j’ajouterai, digne d’un chrétien[88].»
[Note 88: To Ellison Begbie. Lettre 2.]
La façon dont il lui demande sa main est pleine d’une gravité presque cérémonieuse. On ne conçoit pas qu’un jeune clergyman adressant, avec toute la dignité et le décorum de sa profession, une requête de ce genre, puisse le faire en un langage plus rapproché d’un sermon:
Il y a une règle que j’ai jusqu’ici pratiquée et que j’observerai
invinciblement avec vous, c’est de vous dire honnêtement la
simple vérité. Il y a quelque chose de si bas, de si indigne d’un
homme, dans les artifices de la dissimulation et de la fausseté,
que je suis surpris qu’ils puissent être employés par personne
dans une passion aussi noble et généreuse qu’un amour vertueux.
Non, ma chère E., je n’essayerai jamais de gagner votre faveur
par de si détestables pratiques. Si vous êtes assez bonne et
assez généreuse pour m’accepter pour votre partenaire, votre
compagnon, votre ami de coeur, à travers la vie, il n’y a rien,
de ce côté-ci de l’éternité, qui puisse me donner un plus grand
bonheur; mais je ne songerai jamais à acheter votre main par des
arts indignes d’un homme et, j’ajouterai, d’un chrétien. Il y a
une chose que je vous demande sérieusement, ma chère, et c’est
ceci: que vous mettiez bientôt un terme à mes espérances par un
refus péremptoire ou que vous me guérissiez de mes anxiétés par
un consentement généreux.
Cela m’obligerait beaucoup si vous vouliez m’envoyer une ligne ou
deux quand vous le pourrez. J’ajouterai seulement que si une
conduite réglée (quoique peut-être bien imparfaitement) par les
règles de l’Honneur et de la Vertu, si un coeur consacré à vous
aimer et à vous estimer, si un effort anxieux de vous rendre
heureuse, si ces qualités sont celles que vous souhaiteriez dans
un ami, dans un époux, j’espère que vous les trouverez toujours
dans votre vrai ami et sincère amant[89].
[Note 89: To Ellison Begbie. Lettre 3.]
La jeune fille ne tarda pas à faire connaître à Burns sa réponse définitive; c’était un refus. La lettre qu’il lui envoie et qui est la dernière de cette série est, avec un chagrin très sincère et très profond, pleine d’une très belle et très digne franchise:
J’aurais dû, pour être poli, accuser plus tôt réception de votre
lettre, mais mon coeur en avait reçu un tel coup que je puis
encore à peine rassembler mes pensées, de façon à vous écrire à
ce sujet. Je n’essayerai pas de décrire ce que j’ai ressenti en
recevant votre lettre. Je l’ai lue et relue, mainte et mainte
fois et, bien qu’elle fût dans le langage le plus poli du refus,
ce refus était péremptoire: «Vous étiez triste de ne pas pouvoir
me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espèce de
bonheur.» Ce serait une faiblesse indigne d’un homme que de dire
que, sans vous, je ne pourrai jamais être heureux, mais je suis
certain que partager la vie avec vous lui aurait donné une saveur
que, sans vous, je ne goûterai jamais.
Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens
supérieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans
quelques cas, on puisse rencontrer ces qualités chez d’autres.
Mais cette bonté aimable, cette tendresse et cette douceur
féminines, cette attachante suavité de caractère, avec tous les
charmes qui naissent d’un coeur chaud et aimant, voilà ce que je
ne puis espérer retrouver de nouveau dans ce monde, à un tel
degré. Toutes ces qualités charmantes, rehaussées par une
éducation bien au delà de ce que j’ai jamais trouvé chez les
femmes que j’ai jamais osé approcher, ont fait sur mon coeur une
impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon
imagination s’était flattée du souhait,—je n’ose pas dire que ce
fut jamais un espoir,—que, peut-être un jour, je vous
appellerais mienne. J’avais formé les plus délicieuses images et
mes rêves s’y complaisaient; aujourd’hui, je suis malheureux pour
avoir perdu ce que je n’avais vraiment pas le droit d’attendre.
Je ne dois plus penser à vous comme à une amante; j’ose cependant
demander à être admis comme un ami. C’est à ce titre que je
désire la permission de vous rendre visite, et comme je pense
dans peu de jours aller m’établir plus loin et que vous ne
tarderez pas, je le suppose, à quitter cet endroit, je désire
vous voir ou avoir de vos nouvelles bientôt[90].
[Note 90: Idem. Lettre 5.]
Ellison Begbie est la première des héroïnes de Burns dont on voie se dessiner un peu la physionomie. D’après Mrs Begg, la soeur de Burns, c’était une fille supérieure et la favorite du voisinage[91]. Elle paraît avoir été, en outre, une fille de tête et de sang-froid, qui tenait à voir clair dans l’avenir et dans le présent. Elle fut un moment attirée vers ce garçon capable d’écrire de telles déclarations. En effet, c’est seulement «après quelque intimité et quelque correspondance qu’elle rejeta sa poursuite et bientôt après épousa un autre amoureux»[92]; et cette supposition est bien confirmée par les mots de Burns: «Pour couronner ma détresse, une belle fille que j’adorais et qui avait juré son âme de venir à ma rencontre dans le champ du mariage, se joua de moi dans les circonstances les plus mortifiantes[93].» Il y avait donc eu une attraction mais qui ne dura pas. Pour quelle cause? On ne sait ces secrets de coeur. Elle est peut-être dans un passage cité plus haut, où Burns se défend, comme s’il éprouvait le besoin de dissiper certaines préventions et d’aller au-devant de certaines rumeurs. Peut être Ellison Begbie n’eut-elle pas confiance dans ces ardentes protestations, et voyait-elle dans le coeur de son poursuivant mieux que lui-même. À coup sûr, elle passa auprès d’une vie qui n’aurait pas été sans orages. Elle fit le choix qui convenait le mieux à sa nature équilibrée, pratique et discernante; «elle a deux yeux brillants et malicieux» dit la chanson de Burns. Il est probable qu’elle vécut heureuse avec un homme moyen. Pourtant, comme il arrive aux imprudents, leurs passions bues, quand ils n’ont plus que le verre vide et craquelé de la vie, de se dire que leurs ivresses ont été une folie, il arrive aussi que les sages rassasiés de calme se demandent si leur prudence n’a pas été une duperie. Il est certain qu’Ellison Begbie se rappela, avec orgueil, que le poète avait composé pour elle quelques-unes de ses jeunes chansons, les plus pures et les plus sincères, car, plus d’un quart de siècle après cette aventure, «il vivait à Glasgow une dame» qui en récita une qu’elle seule savait, à Cromek, lorsque celui-ci recueillait ses Reliques de Burns et c’était la chanson sur des yeux malicieux[94].
[Note 91: Voir l’Appendix B ajouté par Scott Douglas et son
édition de la Vie de Burns de Lockhart.]
[Note 92: Scott Douglas. Tome I, p. 23, note.]
[Note 93: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
[Note 94: Cromek. Reliques of Robert Burns, p. 442.]
II.
LE SÉJOUR À IRVINE.
Ce projet de mariage eut une grande influence sur la vie de Burns. Il avait compris, avec Gilbert, qu’il lui serait difficile de s’établir comme fermier. Pour acheter des instruments et des bestiaux, pour faire les premières semailles et attendre la première récolte, il faut une mise de fonds. Comment l’espérer, quand la famille avait à peine de quoi joindre les deux bouts à la fin de l’année? Si jamais ces ressources arrivaient, quand serait-ce? Trop tard à coup sûr. Ellison ne l’aimait pas assez et lui-même l’aimait trop pour attendre. Peut-être les difficultés qui commençaient à s’amonceler de nouveau sur le chemin de son père, contribuaient-elles à l’éloigner d’un métier, où la sueur du front ne suffisait pas à gagner le pain. Il chercha une façon plus rapide, plus sûre, de parvenir à vivre. Depuis quelques années déjà, les deux frères avaient obtenu du père quelques pièces de terre où ils faisaient pour leur propre compte pousser du lin, fort cultivé alors dans ces parties de la contrée. Robert résolut d’aller à Irvine apprendre à préparer cette plante. Cependant, le refus d’Ellison Begbie survint. Il partit néanmoins, le coeur plus chargé de chagrins qu’on ne l’imaginerait d’après la calme affection exprimée dans ses lettres, assombri, découragé. Évidemment, il venait de recevoir bravement un coup dont il serait longtemps à guérir. C’était vers le milieu de juillet 1781.
La ville où il arrivait et le nouveau métier qu’il entreprenait n’étaient pas faits pour dissiper sa mélancolie. Irvine est un endroit d’apparence désolée; c’est une bourgade maritime avec toute la tristesse des ports, situés non pas sur la mer, qui est à elle seule un mouvement et une multitude, mais sur les rives plates et vaseuses d’une embouchure de rivière. Un horizon rampant de maigres dunes, des bas-fonds de sables coupés de flaques, recouverts et découverts par l’alternance monotone du flux et du reflux; sur ces pauvres bords, un ramassis de dépôts de marchandises et de maisonnettes, moitié cabarets, moitié boutiques à objets de matelots, basses, minables et louches. Aux heures d’eau retirée, les navires, comme échoués, augmentent cette impression d’abandon par celle de désarroi, que donnent leurs grands corps désemparés, leurs mâtures penchées hors d’équilibre et qui semblent faire gauchir le ciel. Pour un jeune paysan, accoutumé à se réjouir des mille vies de la terre, ce séjour de stérilité, lavé d’une eau morne et inféconde, dut être comme un cauchemar.
À ce serrement de coeur s’ajouta bientôt le dégoût d’un métier pénible et presque rabaissant pour lui. Au lieu des journées au grand air, de la fierté du labour et de la diversité des occupations, un emprisonnement dans un taudis puant de l’odeur fade du lin roui, et une besogne assise, monotone et mécanique. Des heures et des heures sur le banc, devant le chevalet de l’espade ou l’établi des sérans. Pour des bras dignes du fléau ou de la faux, maillocher le lin, l’écraser, l’écanguer sous la broie, l’étirer sur les peignes, avoir toujours les mains perdues dans des filasses, c’était presque un métier de femme. Dans cette salle basse, moitié hangar moitié écurie, au milieu de cette atmosphère alourdie des émanations et des poussières du lin, on ne respirait pas. Il étouffait, sa santé s’en ressentit. Ce changement d’existence, en toutes circonstances, lui eût été pénible, insurmontable. Il y apportait, avec un coeur récemment blessé, un amour-propre meurtri. Un travail sain à l’air libre, la puissance de la nature à changer nos peines en rêveries, l’auraient apaisé; cette vie étrécie et emmurée, d’une fatigue nouvelle et exaspérante pour les nerfs, renferma sa douleur, l’aigrit, la rendit plus corrosive et plus dévorante. Puis, au lieu de la popularité à laquelle il était accoutumé, c’était, pour lui plus que pour d’autres, un isolement plus dur, dans une populace de matelots, d’ouvriers et de déchargeurs. Enfin cet indéfinissable et invincible sentiment, la nostalgie, se mettait de la partie.
Il eut un de ces accès de désespérance où l’âme et le corps s’affaissent en même temps, s’entraînant l’un l’autre dans leur descente. Il en arriva à être dans un état terrible: «Le mal final qui amena l’arrière-garde de ce cortège infernal fut que ma maladie d’hypocondrie s’irrita à un tel degré que, pendant trois mois, je fus dans un état délabré de corps et d’esprit qui eût été à peine enviable pour ces misérables sans espoir qui viennent d’entendre leur juste sentence: «Retirez-vous de moi, maudits[95].» C’est dans cette condition qu’il passa la fin de l’année 1781. Aussi l’impression de cette période est celle d’une tristesse et d’un accablement infinis. Une personne qui l’avait connu alors racontait, en 1826, à R. Chambers, que ce qu’on avait remarqué en lui était sa mélancolie. Parmi les gens ordinaires, il restait assis pendant des heures, la tête dans la main, et le coude sur le genou; c’était seulement lorsqu’un homme intelligent ou une femme se joignait à la société qu’il s’éveillait et s’animait un peu[96]. Lui qui, tant de fois, avait jeté tout le village dans des convulsions de rire et avait suspendu à ses lèvres ses rudes auditeurs, s’était renfermé dans le chagrin et le silence. Le changement d’existence et plus encore la souffrance morale avaient en outre altéré et débilité sa santé. Il était devenu gravement malade d’une maladie nerveuse. Dans une lettre à son père, il a laissé le tableau désespéré de la faiblesse de son corps et du découragement de son âme.
[Note 95: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
[Note 96: R. Chambers, tome I, p. 55.]
«Ma santé est à peu près la même que quand vous étiez ici,
seulement mon sommeil est un peu meilleur, et, à tout prendre, je
suis plutôt mieux qu’autrement, bien que je ne m’améliore que
bien lentement. La faiblesse de mes nerfs a tellement débilité
mon esprit que je n’ose ni revoir les événements passés, ni
regarder du côté de l’avenir; car la moindre anxiété et le
moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus
désastreux sur toute ma machine. Quelquefois, à la vérité,
pendant une heure ou deux, mes esprits s’allègent un peu, je
jette un rapide regard dans le futur, mais ma principale
occupation et la seule qui me soit douce est de considérer le
passé et l’avenir d’une façon religieuse et morale. Je suis
transporté à la pensée qu’avant longtemps, peut-être bientôt, je
dirai un éternel adieu à toutes les peines, agitations, et
inquiétudes de cette pénible vie, car je vous assure que j’en
suis vraiment fatigué, et, si je ne me trompe beaucoup, je
pourrai avec contentement et joie la résigner.
L’âme, inquiète et renfermée en elle-même,
Se repose en errant dans une vie future.
C’est pour cette raison que le 15e, 16e et 17e versets du 7e
chapitre des Révélations me plaisent plus qu’autant de dizaines
de versets dans toute la Bible, et je ne voudrais pas échanger le
noble enthousiasme qu’ils inspirent pour tout ce que ce monde
peut offrir. Quant à ce monde-ci, je désespère d’y faire jamais
quelque figure. Je ne suis pas fait pour l’agitation des gens
d’affaires, ni pour le désordre des gens gais. Je ne serai jamais
capable de paraître sur ces scènes. À la vérité je suis tout à
fait détaché des pensées de cette vie. Je prévois que la pauvreté
et l’obscurité m’attendent, je suis en quelque mesure préparé et
je me prépare chaque jour à les rencontrer.
Il me reste juste assez de temps et de papier pour vous remercier
des leçons de vertu et de piété que vous m’avez données, qui ont
été trop négligées quand vous me les avez données, mais dont,
j’espère, je me suis souvenu avant qu’il soit trop tard[97].»
[Note 97: To His Father. Irvine, Dec 27, 1761.]
Tels étaient le trouble et l’abattement dans lesquels il se trouvait, aux premiers jours de 1782, car cette lettre était destinée à porter à son père des souhaits pour l’année nouvelle. Évidemment, un grand effondrement s’était fait dans son coeur. Il était à un de ces moments où une cruelle déception jette son ombre devant elle et envoie son amertume jusqu’au bout de la vie. D’un autre côté, sa famille commençait à se débattre dans la ruine. Tout conspirait à rendre son désespoir complet, comme lorsque les malheurs du dehors ont l’air de se concerter avec les chagrins intérieurs. Ce sont les heures qui restent douloureuses dans le souvenir, où tout nous abandonne et où les plus robustes énergies faiblissent et s’évanouissent dans des défaillances qui semblent définitives. C’est en vain qu’il se tournait du côté de la Bible. Il est facile de voir qu’elle était sans action profonde sur lui. Il n’y trouvait pas l’asile, la consolation, le fleuve de paix intérieure où les fervents lavent leurs angoisses. Il ne se rappela jamais sans frissonner cette noire période de sa vie. Quant à la poésie, elle avait cessé: «Je suspendis, écrivait-il, ma harpe aux saules[98].»
[Note 98: Common-place Book. March 84.]
*
Mais il avait trop de jeunesse et de ressort pour que cette lassitude et cette dépression durassent. Il est vraisemblable que les premiers mois furent les plus mornes. Peu à peu, la crise ayant atteint sa hauteur diminua. Dans la lettre à son père, il parle déjà d’un mieux et de clartés qui commençaient à percer l’assombrissement de sa vie. Par degrés aussi, son esprit de sociabilité lui fut rendu. Il est probable qu’il accueillit ces retours de gaîté avec une sorte de brusquerie à les saisir et à les épuiser, avec cette insouciance téméraire qui suit les grands soucis et les grandes défiances de la vie, quelque chose de dur qui fait qu’on arrache les joies plutôt qu’on ne les reçoit, et qu’on les tord plutôt qu’on n’en jouit. Rien n’est plus propre que ces mouvements excessifs vers le plaisir, à jeter dans des plaisirs excessifs par eux-mêmes. L’âpreté à jouir crée le goût de jouissances plus âpres. C’est surtout pour le coeur que les convalescences demandent à être lentes et sages. Burns vivait dans un milieu peu propice à ces ménagements. Dans ces ports de la côte ouest, surtout dans ceux situés en face des îles de Man et d’Arran, la contrebande par mer était active. Il y traînait toujours une population de gens, moitié matelots, moitié contrebandiers, aventureux, hardis, achetant, par une vie de duretés et de dangers, des intervalles violents de débauche. Burns se trouvait en contact avec eux à un moment critique. Il s’en ressentit.
Ce fut dans sa vie un tournant de grande importance morale et le point de départ de changements profonds dans sa façon d’être, d’où devaient sortir des résultats graves et durables. C’est l’époque que Gilbert et lui-même désignent comme celle où il tomba pour la première fois dans de vrais excès. «Ma vingt-troisième année fut pour moi une ère importante», écrivait-il dans son autobiographie. Et Gilbert disait: «à Irvine il fit connaissance des gens qui avaient une façon plus libre de penser et de vivre que celle à laquelle il était accoutumé, et cette société le prépara à franchir ces bornes d’une rigide vertu qui l’avaient jusque-là retenu[99].» C’est avec grande clairvoyance que Carlyle remarque à ce propos, que «si l’incident le plus frappant de la vie de Burns, est son voyage à Édimbourg, sa résidence à Irvine en est peut-être un plus important[100].» Il déplore son initiation à des dissipations et à des vices dont il était resté pur jusque-là. Il donne, par ce rapprochement, toute sa valeur et tout son relief à un de ces points capitaux d’une existence, duquel bien des péripéties futures dépendront. L’artisan de cette transformation fut un jeune marin nommé Richard Brown dont Burns a tracé le portrait et détaillé l’influence sur lui-même.
[Note 99: Gilbert’s Narrative.]
[Note 100: Carlyle. Essay on Burns.]
De cette aventure, j’appris un peu de la vie d’une ville; mais la
principale chose qui donna un tour à mon esprit fut que je formai
une amitié cordiale avec un jeune homme, un homme supérieur à
tous ceux que j’avais jamais vus, mais un fils infortuné du
malheur. Il était l’enfant d’un simple artisan; un homme riche du
voisinage l’ayant pris sous sa protection lui avait fait donner
une éducation relevée, afin d’améliorer sa position dans la vie.
Ce protecteur mourut et laissa mon ami sans ressources juste au
moment où il allait se lancer dans le monde; le pauvre garçon
désolé prit la mer; après des vicissitudes de bonne et de
mauvaise fortune, il avait été, peu de temps avant que je fisse
sa connaissance, débarqué par un corsaire américain, sur les
côtes sauvages du Connaught, sans qu’il lui restât rien. Je ne
puis abandonner l’histoire de ce malheureux garçon sans ajouter
qu’il est en ce moment capitaine d’un grand navire des Indes
Occidentales, appartenant à la Tamise.
L’esprit de ce gentleman était doué de courage, d’indépendance,
de magnanimité, de toute vertu noble et virile. Je l’aimais, je
l’admirais jusqu’à l’enthousiasme; j’essayais de l’imiter. J’y
réussis en quelque mesure; j’avais de la fierté auparavant, il
lui enseigna à couler dans son vrai canal. Sa connaissance du
monde était de beaucoup supérieure à la mienne, et j’étais très
attentif à m’instruire. C’était le seul homme que j’aie jamais vu
qui fût un plus grand extravagant que moi quand la Femme était
l’étoile qui dominait; mais il parlait de certaine faute à la
mode avec une légèreté que j’avais jusqu’alors regardée avec
horreur. Ici son amitié me fut nuisible, et la conséquence fut
que peu après avoir repris la charrue, j’écrivis «la Bienvenue
que je vous envoie[101].»
[Note 101: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
On verra un peu plus tard ce qu’était cette Bienvenue. La société du marin lui fut par quelques côtés utile. Richard Brown fut assez perspicace pour sentir dans son jeune ami un mérite caché et pour l’enhardir. «Vous rappelez-vous, lui écrivait plus tard Burns, un dimanche que nous passâmes ensemble dans le bois d’Eglington? Vous me dites, après que je vous eus récité quelques vers, que vous vous étonniez que je pusse résister à la tentation d’envoyer des vers d’un tel mérite à un magazine. C’est cette remarque qui me donna quelque idée de mes propres pièces et qui m’encouragea à essayer de devenir un poète[102].» Cette fois-ci, l’ambition commençait à prendre une forme et devenait un peu plus nette. Ce n’étaient plus «les indécis tâtonnements sur des murs obscurs de la caverne», c’était un pas vers un but aperçu, le désir clair et la volonté de marcher à la colline lointaine où croissent les lauriers. C’était beaucoup déjà.
[Note 102: To Richard Brown, Edinburgh, Dec 30, 1787.]
Quant à la préparation du lin, l’apprentissage se termina d’une façon singulière. «Mon partenaire, dit-il, était un gredin de la plus belle eau qui faisait de l’argent par l’art mystérieux de voler, et pour finir le tout, pendant que nous étions en train de festoyer et de donner la bienvenue à l’année nouvelle, la boutique, par l’imprudence de la femme de mon partenaire qui s’était enivrée, prit feu et fut réduite en cendres. Je fus laissé comme un vrai poète sans un sixpence[103].» Ce fut la fin de son apprentissage. Il ne revint cependant à Lochlea qu’un peu plus tard, vers le mois de mars 1782.
[Note 103: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
III.
LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE. — LES PREMIÈRES FAUTES. — LA MORT DU PÈRE.
Lorsqu’il se remit à la charrue il était un autre homme. Il avait traversé une dure épreuve, d’où il revenait encore endolori, mais en voie de guérison. Il jugeait la souffrance pour s’être mesuré avec elle. S’il en ressentait encore l’étreinte, il n’en avait plus autant l’horreur. Il avait en outre acquis des expériences diverses, qui flottaient encore en lui; il en rapportait des idées nouvelles sur la vie, vagues encore, mais qui ne tarderaient pas à devenir plus solides. Quand il se retrouva dans son ancienne vie des champs, l’influence de la campagne le reprit et le calma. Dans les lentes allées et venues de labourage, il put réfléchir. Son chagrin s’effaça et ses réflexions se dessinèrent dans son esprit. Il ressentit, après quelque temps, un peu de résignation, qui est la parcelle d’or contenue dans toute grande souffrance.
Ce n’est pas qu’il eût meilleur espoir dans l’avenir, qui restait caché et aussi sombre que jamais; mais il s’en préoccupait moins. Il rapportait un peu de l’insouciance des marins, accoutumés à prendre le temps comme il vient et à faire bon accueil au vent de quelque côté qu’il souffle. Son ami Brown lui avait communiqué quelque chose du sans gêne et de l’indifférence des gens de mer vis-à-vis du lendemain, si opposés à l’esprit des paysans, dont la richesse dépend chaque jour du jour suivant. Il lui avait aussi enseigné à ne pas s’inquiéter des jugements du monde, comme il est naturel chez des hommes qui ne sont jamais assez longtemps nulle part pour que leur amour-propre puisse y prendre racine. Que lui importait dès lors l’obscurité? Quant à la pauvreté, n’avait-il pas ses deux bras pour travailler? Et si même, en poussant les choses à l’extrémité, il devait avoir recours à la vie mendiante, «la dernière et pire ressource des malheureux et des misérables[104]» cela n’avait rien pour le terrifier. Certains mendiants étaient des moitié de conteurs qui payaient leur gîte par des histoires, ils étaient connus par leurs noms et accueillis avec plaisir dans le cercle de leurs itinéraires. Il ferait comme eux. «Je sais, écrivait-il à Murdoch, que mon talent pour ce que les gens de la campagne appellent une conversation raisonnable, quand il sera rendu vénérable par des cheveux blancs, me procurerait assez d’estime, pour que, même dans cette situation, j’apprenne à être heureux[104].» D’autres fois, il songeait à se faire soldat. C’était sa dernière ressource, quand toutes les autres auraient manqué. «De bonne heure dans ma vie et toute ma vie, j’ai regardé le tambour du recrutement comme ma suprême espérance[105].» Il en parlait avec un peu de cette crânerie qu’affectent les conscrits.
[Note 104: To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783.]
[Note 105: To Miss Margaret Chalmers, 22nd Jan 1788.]
Ô pourquoi diable me désolerais-je
Et pourquoi toujours prévoir le mal?
J’ai vingt-trois ans et cinq pieds neuf pouces,
Je m’en irai, je me ferai soldat.
J’avais gagné un peu d’argent avec beaucoup de souci,
Je le gardais bien ensemble;
Maintenant il est parti et quelque chose avec;
Je m’en irai, je me ferai soldat[106].
[Note 106: I’ll go and be a Sodger.]
Cette nouvelle disposition d’esprit, si différente de celle où il se trouvait dans la lettre écrite à son père, s’exprima dans une chanson:
De mainte façon, dans maint essai, j’ai courtisé la faveur de la Fortune Ô;
Quelque chose de caché toujours s’interposait, pour me frustrer de mes efforts Ô.
Parfois je fus accablé par mes ennemis, parfois abandonné de mes amis Ô;
Et quand mon espoir était au sommet, c’est alors que je me trompais le plus Ô.
Alors, endolori, harassé et las de la vaine tromperie de la Fortune Ô,
Je laissai tomber mes projets comme des songes vides et j’en vins à cette conclusion Ô:
Le passé était triste, le futur inconnu, ses biens et ses maux cachés Ô;
Mais l’heure présente était à moi, et ainsi j’en jouirais Ô.
Je n’avais ni aide, ni espoir, ni but, personne pour m’aider Ô;
Il me fallait travailler et suer, souffrir et peiner pour vivre Ô;
À labourer, à semer, à moissonner et à faucher mon père m’avait élevé Ô,
Car un homme, disait-il, fait au travail, peut tenir tête à la Fortune Ô.
Ainsi obscur, inconnu et pauvre, condamné à errer dans la vie Ô,
Jusqu’à ce que je repose mes os fatigués dans un sommeil éternel Ô;
Sans but et sans souci que d’éviter ce qui peut me faire peine ou chagrin Ô,
Je vis aujourd’hui aussi bien que je puis, insoucieux de demain Ô.
Pourtant je suis aussi joyeux qu’un monarque dans son palais Ô,
Bien que la Fortune maussade me poursuive avec sa malice ordinaire Ô;
Je gagne, à la vérité, mon pain quotidien et ne puis réussir à faire plus Ô;
Mais comme le pain quotidien est tout ce qu’il me faut, je me soucie peu d’elle, Ô[107].
[Note 107: My Father was a Farmer.]
«Cette chanson, disait Burns, est une inculte rhapsodie, misérablement fautive en versification; mais comme les sentiments sont vraiment ceux de mon coeur, j’ai, pour cette raison, un plaisir particulier à la répéter[108].» Et ce plaisir tenait non seulement à ce qu’elle exprimait son nouvel état d’âme, mais à ce que cet état lui-même était un soulagement après la tristesse. Cette insouciance des jours inconnus, du bien ou du mal qu’ils contiennent, cette bonne humeur vis-à-vis de la fortune, cette façon d’attendre, lui resteront désormais. Aux heures tout à fait sombres, cette raillerie se haussera, elle deviendra un défi âpre et farouche; mais dans les temps ordinaires, ce sera une ironie légère et un peu narquoise. Il y aura toujours de la fierté et du courage, la résolution de ne compter que sur soi et de n’avoir besoin que de peu. Carlyle l’a bien noté: «Il y a une force dans ce jeune homme qui le rend capable de marcher sur l’infortune, bien plus, de la lier sous ses pieds pour s’en faire un jeu. Car une humeur de caractère, hardie, chaude, rebondissante lui a été donnée; et ainsi les formes du malheur qui arrivent de toutes parts, il les reçoit avec une ironie gaie, amicale; et quand il est le plus serré par elles, il ne perd pas un pouce de courage ou d’espérance[109].»
[Note 108: Common-place Book. April 1784.]
[Note 109: Carlyle. Essay on Burns.]
*
Cette insouciance du lendemain et cette façon de hausser les épaules aux menaces du sort, très opposées à l’esprit de vigilance et de prévoyance inquiète qui régnait dans la maison, n’était pas la seule chose qu’il eût rapportée de son séjour à Irvine. L’approbation et les encouragements de son camarade Brown faisaient leur travail dans son esprit et y déterminaient quelque chose comme un commencement d’ambition. C’était très vague et très obscur, très latent, presque inconscient même; mais il s’y remuait une préoccupation nouvelle. Jusqu’alors Burns avait été satisfait de son application intellectuelle pour le plaisir qu’il en recevait; ses productions littéraires ne visaient pas au delà de l’instant présent. Il se fit dès lors, dans sa pensée, des ouvertures sur des choses plus reculées. La naissance de ce germe d’ambition suscita une confuse idée de préparation, une espèce de recueillement, une disposition à l’effort et à l’étude. Les deux années qui s’écoulèrent après le voyage d’Irvine, et qui sont les dernières de Lochlea, sont occupées par cette sourde fermentation. Cela est très insensible ou du moins très caché; car les renseignements sur cette période de sa vie sont peu nombreux. Il en existe pourtant quelques-uns qui la révèlent et la résument. On voit qu’elle est faite de conflits entre des influences diverses, d’états d’âme opposés, les uns factices et les autres sortant du vrai fond de sa nature.
Par un certain côté, il est soumis à des influences qui paraissent peu en harmonie avec sa nature d’esprit. Il lit beaucoup, mais une classe très particulière d’auteurs. «En matière de livres, à la vérité, je suis très prodigue. Mes auteurs favoris sont du genre sentimental tels que Shenstone, particulièrement ses Élégies; Thompson; l’Homme de Sentiment (un livre que j’estime tout de suite après la Bible) l’Homme du Monde; Sterne, spécialement son Voyage sentimental; l’Ossian de Mac Pherson[110].» À l’exception de Sterne—et encore est-il représenté ici par son oeuvre la plus unifiée et la plus purifiée—ce sont des auteurs de style noble et de noble prestance. Même ils ne sont pas exempts, sinon d’un peu de déclamation, du moins d’un peu d’apparat et de solennité. Ils disent toutes choses avec dignité, ou ils ne disent que des choses dignes. On connaît la pompe éclatante et un peu froide de Thompson; l’élégance un peu compassée de Shenstone qui, dans sa Maîtresse d’École, traitait un sujet digne de Crabbe à la manière de Spenser. Mackenzie, dont on reverra le nom dans l’histoire de Burns, l’auteur de l’Homme de Sentiment et de l’Homme du Monde, sensible, délicat, exquis, est un Sterne sans la malice, la familiarité, sans le débraillé, sans la pénétration; c’est un Sterne convenable; un Sterne pour jeunes personnes et pour pudeurs effarouchées. Au milieu de cela, Ossian, avec ses peintures sauvages et ses grandioses déclamations, toujours dans le sublime ou sur le bord du sublime, haute et noble source de poésie, où passe, quoi qu’on en ait dit, un souffle aussi puissant que les vents orageux. Toutes ces lectures sont faites de gravité et de grandiloquence; ce sont des lectures de haute tenue, sans abandon, sans familiarité et sans souplesse. Elles fournirent, pendant quelque temps, les aliments de l’esprit de Burns. À ces fréquentations, il s’était haussé à une tonalité de sentiments très élevée, qui s’exprimait d’une façon oratoire: «Tels sont les glorieux modèles d’après lesquels j’essaye de former ma conduite; et il est ridicule, il est absurde de penser que l’homme dont l’esprit brille des sentiments allumés à leur flamme sacrée, l’homme dont le coeur est gonflé de bienveillance pour toute la race humaine, que l’homme qui peut s’élever au-dessus de cette petite scène des choses, que cet homme pourrait descendre à s’occuper des petits intérêts pour lesquels la race terroefiliale s’agite, s’échauffe et s’exaspère. Ô comme ce triomphe glorieux enfle mon coeur! J’oublie que je suis un pauvre diable insignifiant, ignoré et obscur, traînant dans les foires et les marchés, quand il m’arrive d’y lire une page ou deux de la nature humaine et d’y saisir les moeurs vivantes quand elles s’élèvent, tandis que les hommes d’affaires me bousculent de tous côtés, comme un obstacle dans leur chemin[111].» C’est là un bien grand détachement de la vie, et une façon bien hautaine et bien dédaigneuse de la regarder de loin.
[Note 110: To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783.]
[Note 111: To John Murdoch, Lochlea, Jan. 15, 1783.]
L’influence d’Ossian se fait bien sentir dans une certaine façon de s’adresser à la nature, qui n’était ni dans ses habitudes de vie ni dans le ton général de son esprit. Les puissantes et mélancoliques invocations que le chantre de Morven adressait aux vents et aux orages, eurent pendant un temps leur écho dans l’âme de Burns. Le passage suivant, écrit juste à cette époque, en est la preuve. Il est cité par tous les biographes de Burns, sans qu’ils aient pris la peine de le rattacher à son instant particulier et de marquer ce qu’il a d’anormal.
Comme je suis ce que les gens du monde, s’ils connaissaient un
homme comme moi, appelleraient un mortel fantasque, j’ai
plusieurs sources de plaisir et de contentement qui, en quelque
manière, me sont particulières à moi seul—ou peut-être, ici et
là, à quelque autre original comme moi. Tel est le plaisir
particulier que je prends à la saison de l’hiver plus qu’à tout
le reste de l’année. Ceci, je le crois, peut être dû en partie à
mes malheurs, qui ont donné à mon esprit une tournure
mélancolique; mais il y a quelque chose dans
La puissante tempête et le désert blanchâtre,
Abrupt et profond, étendu au-dessus de la terre ensevelie,
qui élève l’esprit à une sublimité sérieuse, favorable à tout ce
qui est grand et noble. Il y a à peine aucun spectacle terrestre
qui me donne—je ne sais si je dois appeler cela du plaisir, mais
quelque chose qui m’exalte, quelque chose qui me soulève—plus
que de me promener sur l’orée abritée d’un bois ou d’une haute
plantation, par un jour d’hiver nuageux, et d’entendre un vent
d’orage hurler dans les arbres et gronder sur la plaine. C’est ma
meilleure saison de dévotion; mon esprit est enlevé dans une
sorte d’enthousiasme vers celui qui dans le langage pompeux de
l’Écriture «marche sur les ailes du vent[112].»
[Note 112: Common-place Book, April, 1783.]
C’est à cette même influence qu’il faut rattacher quelques pièces qui n’ont pas grande valeur dans son oeuvre, mais qui ont une certaine importance dans sa biographie, car elles témoignent d’une tendance vers une école littéraire qui pouvait être dangereuse pour lui. La chanson suivante fut composée dans un des moments qu’il a dépeints plus haut.
L’Ouest hibernal souffle sa rafale,
Et jette la grêle et la pluie;
Ou bien le Nord orageux envoie et chasse
Le grésil et la neige aveuglants;
En chutes brunes, le ruisseau descend