Te dire en silence
Chapitre 5
J’ai les doigts couverts d’encre noire lorsque je termine mon dessin du Parliament Square, la majestueuse entrée du Trinity College, l’Université de Dublin. Assise à même le sol, au pied du Campanile, je contemple mon œuvre en la comparant à l’original, s’élevant à plusieurs mètres devant moi. Le temps était clément et lumineux aujourd’hui, si bien que j’ai eu tout le loisir d’observer les détails de la pierre grise façonnant la bâtisse. Les colonnades encadrant la façade. L’horloge suspendue en son centre. Les fenêtres à petits carreaux reflétant tantôt les rayons timides du soleil, tantôt l’ombre mouvante des nuages…
Je dessine pourtant peu les bâtiments en règle générale : ce n’est ni ma spécialité, ni ce que je préfère. Mais j’ai un souvenir vivace de ma mère dans cette cour intérieure, lors d’une de nos rares visites de Dublin. Je me rappelle son regard émerveillé sur la chapelle, la librairie, le parc. Je me rappelle son sourire radieux alors qu’elle tenait ma petite main dans la sienne. Peut-être qu’en posant les yeux sur mon dessin, elle se souviendra, elle aussi. Peut-être que, l’espace d’une seconde, elle sera ma mère à nouveau.
Le ciel commence à s’assombrir, signe que l’après-midi est déjà bien entamée. Comme pour me le confirmer, de plus en plus d’étudiants se pressent sur les pavés, quittant l’Université pour l’atmosphère plus réjouissante du centre-ville. Par-dessus la musique émanant du casque posé sur mes oreilles, j’entends leurs rires bruyants tandis que je détache le dessin de mon carnet avec précaution. Dans mon sac à dos, je déniche l’enveloppe que j’ai préparée ce matin avant de quitter l’hôtel et y glisse le fruit de mon labeur. Je n’ai plus qu’à la poster sur le chemin du retour. Si tout va bien, mon père devrait la recevoir dans quelques jours.
Une fois l’enveloppe à l’abri dans mon sac à dos, je resserre l’écharpe enroulée autour de mon cou avant de me redresser. Me mêlant au cortège de passants pressés, je quitte Parliament Square en direction de College Street. J’ai à peine le temps d’apercevoir la statue d’Henry Grattan, de l’autre côté du boulevard, que mon téléphone se met à sonner dans la poche de ma veste en laine. Je repousse mon casque et le cale autour de mon cou avant de décrocher, un sourire aux lèvres :
— Qu’est-ce que tu me veux cette fois ?
Un ricanement s’élève de l’autre côté de la ligne.
— Bonjour à toi aussi, soleil de mes nuits, me répond Erin, railleuse. C’est toujours un plaisir de t’entendre de si bonne humeur le matin.
Je roule des yeux :
— Il est bientôt 17 heures, Erin.
— Oui bah je viens de me réveiller d’une sieste, c’est le matin pour moi.
Amusée, je secoue la tête tout en évitant un groupe d’étudiants arrêtés devant moi sur le trottoir. Le feu piéton passe au vert quelques secondes plus tard, me permettant de traverser pour rejoindre Dame Street.
— Alors ton jour de congé ? s’enquiert mon amie. Tu en as enfin profité pour passer du temps avec le reste de l’équipe ? Vous êtes allés boire un verre ? Vous avez visité Dublin entre collègues ?
— Je me suis posée pour dessiner.
Erin grogne dans mon oreille, de toute évidence peu enchantée par ma réponse.
— Tu es désespérante, se plaint-elle.
— Juste pas très sociable.
— Désespérante, c’est bien ce que je dis.
Je bifurque sur Church Lane, prenant la direction de la célèbre statue de Molly Malone que j’ai pris de longues heures à dessiner lors d’un de mes précédents jours de repos, il y a deux semaines. Un amas de touristes est attroupé autour du bronze tandis que je passe mon chemin sans m’arrêter.
— Tu ne m’appelles vraiment que pour me demander comment se passe ma journée ? insisté-je, le téléphone toujours coincé contre mon oreille.
— Évidemment… se défend Erin d’un ton innocent.
Malheureusement pour elle, je la connais un peu trop bien. Patiente, je garde le silence en commençant à compter silencieusement dans ma tête. Il ne faut que quatre secondes à mon amie avant de lâcher le morceau :
— Bon OK ! Je ne trouve pas notre réserve de piles pour la télécommande du plasma, tu peux m’aider ?
Je retiens un rire en imaginant parfaitement son expression frustrée.
— Deuxième tiroir sous l’évier de la cuisine, lui réponds-je, indulgente.
— Tu es un ange, merci.
J’entends directement du bruit de l’autre côté du combiné, preuve qu’Erin est probablement en train de s’extirper du canapé pour rejoindre la cuisine. Je ne peux alors m’empêcher d’ajouter :
— Évite de te casser l’autre jambe en te déplaçant.
— Espèce de…
Je raccroche sans laisser le temps à mon amie de répondre, non seulement parce que j’aime la faire enrager mais aussi parce que je suis arrivée à destination. D’un geste rapide, je range mon téléphone et fais glisser la lanière de mon sac à dos sur mon épaule. À l’intérieur, je récupère l’enveloppe que j’ai scellée quelques minutes plus tôt. La lumière d’un lampadaire, posté non loin, me permet de relire l’adresse de la maison de mes parents inscrite au recto. Et le prénom de ma mère sur la première ligne. Je me demande ce qu’elle fait de tous ces dessins que je lui envoie. Je me demande si elle devine les mots entre mes coups de crayon, les phrases entre les courbes et les lignes. Toutes ces choses qui me brûlent le cœur quand je pense à elle.
Toutes ces choses que je ne parviens plus à lui dire depuis qu’elle n’arrive plus à les entendre.
Le soleil s’est totalement couché lorsque je quitte le quartier de Temple Bar, laissant à nouveau sa place au froid de février et me forçant à plonger le nez dans mon écharpe pour me protéger de la brise glaciale. Je reviens sur mes pas, reprenant la direction du Trinity College et du Grand Canal pour rentrer à l’hôtel. En chemin, je marque une pause dans un petit snack pour prendre un fish and chips à emporter. Mon petit péché du dimanche soir.
Je retrouve la chaleur de ma chambre environ une heure plus tard, après avoir opéré un léger détour par les rives du fleuve Liffey. Une fois que j’ai pris une douche brûlante et enfilé une tenue chaude mais décontractée, je récupère mon casque et m’installe au petit bureau près de la baie vitrée. Concentrée, je me plonge dans le planning de production et reprends la liste des différentes scènes que nous allons enregistrer cette semaine. Félix me gronderait certainement de ne pas profiter de mon jour de congé jusqu’au bout – surtout que nous faisons toujours un bilan de la semaine écoulée et à venir le samedi soir – mais je ne peux pas m’en empêcher. Nous allons entamer notre second mois de tournage et, même si jusqu’ici tout se déroule pour le mieux, je ne veux risquer aucune mauvaise surprise. Surtout quand les prises de vues en extérieur sont sur le point de commencer…
Il est un peu plus de 21 heures quand je décide de faire une pause. Je viens d’envoyer un message à Félix pour lui poser une question relative au suivi des figurants et je ne peux de toute façon pas continuer avant d’avoir obtenu sa réponse. Pour patienter, je décide d’appeler la réception pour commander un chocolat chaud et de quoi grignoter. Mon portable vibre sur le bureau quelques secondes après que j’ai raccroché. Je me dépêche de le récupérer et y trouve la réponse de mon assistant :
Charlie, on est toujours dimanche… Arrête de
travailler !
21:13
Je fais la moue en jetant un regard à mon plan de travail. Il est vrai que je commence à fatiguer et que je n’ai plus rien d’urgent à traiter. Je pourrais peut-être profiter de la fin de ma soirée pour lire un peu ou pour peaufiner quelques croquis incomplets dans mon carnet. Je suis toujours en train d’hésiter lorsqu’on frappe à la porte de ma chambre. Je me rappelle alors mon appel à la réception et me dépêche d’aller ouvrir au room service. Une bonne odeur de chocolat me prend au nez lorsque le serveur me tend ma commande. Je le remercie prestement tandis qu’il reprend déjà le chemin des ascenseurs. Ravie, je reviens sur mes pas et dépose mon encas sur le bureau avant de réaliser que la porte s’est mal refermée derrière moi. Au moment où je m’en approche pour repousser totalement le battant, une ombre passe dans le couloir désert. Je fige mon geste en entendant la voix qui s’élève dans son sillage :
— C’est moi. Je suis bien rentré.
Dans le mince entrebâillement de la porte, je ne distingue qu’un bout d’épaule d’Alexander et le téléphone porté à son oreille. Il s’est arrêté devant la porte de sa chambre, à quelques mètres de la mienne et semble fouiller son sac de voyage à la recherche de quelque chose. Sa clé magnétique, certainement.
— Je… Je sais, continue-t-il, le ton rauque. Je t’ai promis que c’était la dernière fois que j’acceptais un tournage aussi loin.
Intriguée, je fronce les sourcils en approchant davantage mon visage du battant. Tendu, le jeune homme a à présent le poing posé contre le mur et les épaules voûtées.
— S’il te plaît, ne…
Je ne devrais pas écouter. Je devrais refermer cette porte et repousser tout de suite la sensation qui m’étreint en entendant le chagrin vibrant dans sa voix. Mais c’est plus fort que moi. Mes yeux sont aimantés à son profil. Qu’est-ce qui peut bien lui faire aussi mal ? À qui parle-t-il de manière aussi vulnérable ?
— C’est dur pour moi aussi.
Je cesse de respirer lorsque je comprends. Et la même scène se rejoue devant mes yeux. Comme si rien n’avait changé. Comme si j’étais toujours désespérément la même.
— J’essayerai de me libérer plus tôt le week-end prochain pour passer deux jours à la maison, continue Alexander, rassurant.
À la maison.
Deux silhouettes enlacées sous la pluie. Les mots coincés dans ma gorge. Les larmes figées sur mes joues. Et la même impuissance dans mon ventre. De voir le garçon que j’aime en embrasser une autre. En aimer une autre.
Ça n’a pas d’importance, Charlie. C’est du passé. Rappelle-toi que tout ça, c’est du passé.
— OK… Oui, je t’appellerai demain.
Alexander reprend la fouille de son sac et finit par trouver ses clés.
— Moi aussi, murmure-t-il avant de déverrouiller la porte de sa chambre. Bonne nuit.
Je ne sais combien de temps je reste là, debout comme une idiote sur le seuil de ma chambre, à me répéter en boucle que cela n’a pas d’importance, que cela n’a pas d’importance, que cela n’a pas d’importance. Alexander peut bien mener la vie qu’il veut, voir qui il veut, aimer qui il veut. Cela n’a pas d’importance. Je m’en moque. Tout ça, c’est du passé.
Mais en refermant finalement le battant et en reculant de plusieurs pas, la poitrine douloureuse, je sais très bien que je me mens. Parce que si cela n’avait plus aucune importance, si Alexander faisait vraiment partie de mon passé, je n’aurais pas besoin de me le répéter autant. Je n’aurais pas besoin de me convaincre de l’accepter.
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FLASHBACK #5 (EXT. JOUR)
Ennis, en fin d’après-midi. Le ciel est gris mais il ne pleut pas. Charlie marche sur un trottoir, le long de maisons de banlieue aux façades en pierre. Elle porte son uniforme, elle rentre de l’école. Son casque sur les oreilles, elle avance d’un bon pas en tenant les bretelles de son sac à dos. Après avoir traversé une rue, elle s’engage sur un pont surplombant une rivière. Charlie s’arrête soudain, arrivée à la moitié. Elle se retourne en baissant son casque.
CHARLIE
(blasée)
Arrête de me suivre, Alex.
Quelques mètres derrière elle, Alex s’est arrêté aussi, les mains dans les poches. Il dévisage Charlie, l’air innocent.
ALEX
(se défend)
J’te suis pas.
Charlie plisse les yeux, peu convaincue.
CHARLIE
Je t’ai déjà dit que je ne pouvais pas aller au cinéma ce soir. Rentre chez toi. Alex tourne la tête et porte son regard sur la rivière. Charlie l’observe, surprise par l’air douloureux marqué sur le visage d’Alex.
ALEX
(morose)
J’veux pas rentrer chez moi.
CHARLIE
Pourquoi ?
Alex ne répond pas. Les deux adolescents restent figés sur le pont, Alex regardant l’eau et Charlie regardant Alex. Un temps. Alex finit par se tourner de nouveau vers Charlie, son entrain habituel retrouvé.
ALEX
T’as prévu quoi du coup à la place du ciné ?
Charlie marque une pause avant de lui répondre, hésitante.
CHARLIE
Je vais dessiner. Avec ma mère.
ALEX
Je peux venir ?
CHARLIE
(perplexe)
Pourquoi tu voudrais venir ?
ALEX
(hausse les épaules)
Bah pour te voir dessiner. J’aime bien.
Charlie lève les yeux au ciel avant de se remettre en marche, les joues rouges. Elle rejoint l’extrémité du pont. Elle s’arrête. Un temps. En regardant par-dessus son épaule, elle voit Alex, toujours figé au milieu du pont. Il semble attendre quelque chose en la dévisageant.
CHARLIE
(agacée)
Bon bah tu viens ?
Alex sourit, radieux. Puis il sort les mains de ses poches et trottine vers Charlie pour la rejoindre.
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