Te dire en silence
Chapitre 6
— Charlie, viens voir !
Je suis confortablement installée dans mon siège en bord de plateau lorsque la voix de Félix m’interpelle. Jusque-là plongée dans la relecture d’une scène, je redresse la tête pour le chercher des yeux. Je le repère rapidement à quelques mètres de ma position, debout derrière un moniteur vidéo en compagnie de Gareth. Intriguée par son regard pétillant, je pose le scénario que je tenais en main et me lève pour les rejoindre. Le sol détrempé s’enfonce légèrement à chacun de mes pas, me rappelant désagréablement que je n’ai pas du tout mis les chaussures adéquates pour ce jour de tournage. Mes Converse ont déjà tellement pris l’eau que je sens le froid me chatouiller les orteils.
— Regarde, insiste Félix quand j’arrive à sa hauteur.
Les doigts profondément enfoncés dans les poches de ma veste épaisse, je penche la tête vers le petit écran sur pied posté devant eux. En approchant mon visage de l’appareil, je vois des images défiler devant mes yeux. Une brume menaçante sur un lac aux reflets pourpres. Un miroir d’eau parfaitement lisse reflétant la silhouette de deux collines jumelles.
— Ce sont les prises qu’on a shootées juste avant la pause, m’indique Gareth, surexcité.
— Les couleurs sont incroyables… soufflé-je, émerveillée.
— N’est-ce pas ? Et attends, regarde les plans du cimetière.
Gareth tend la main vers la machine et change de séquence en quelques pressions de doigts habiles. La brume est toujours présente dans cette autre scène mais, cette fois, ces pans se répandent entre des tombes surplombées d’imposantes croix celtiques. Lorsqu’un de nos acteurs principaux traverse le cimetière d’un pas pressé, une volute de brouillard le suit en tourbillonnant paresseusement. C’est captivant.
— J’adore, commente Félix.
Étrangement comblée, je me redresse en souriant.
— C’est vraiment magnifique, je reconnais en me tournant vers l’assistant opérateur. Bien joué.
Le visage de Gareth s’illumine face à mon compliment. Il s’apprête à me répondre, ravi, lorsqu’une voix rauque s’élève derrière nous :
— Merci.
Agacée, je dois faire appel à tout mon self-control pour retenir le flot de jurons se bousculant soudain sur ma langue. D’un pas souple, Alexander se matérialise à ma droite, les mains dans les poches de son pantalon. Sa proximité me fait l’effet d’un électrochoc et je lui lance aussitôt un regard mauvais, espérant lui faire comprendre qu’il n’est absolument pas le bienvenu dans mon espace vital. Mais mon regard dévie trop rapidement sur la fossette creusant sa joue et les boucles sombres s’échappant de son bonnet. Je grogne intérieurement.
— Je m’adressais à Gareth, répliqué-je sèchement.
Sans se défaire de son demi-sourire moqueur, le jeune homme me répond d’un coup d’œil entendu :
— Sauf que c’est moi qui ai pris les plans dont tu parles et donc moi que tu devrais féliciter.
Son regard enjoué se verrouille au mien et les mots me manquent pendant quelques secondes. Lorsqu’il arbore cette attitude, cette expression, il a tout de l’adolescent que j’ai connu et il m’est plus difficile d’oublier. D’oublier qu’il a été le centre de mon univers ; d’oublier que je l’ai aimé ; d’oublier que, dans un monde parallèle, s’il ne s’était pas passé ce qui s’est passé, peut-être que lui et moi aurions eu une autre histoire, une fin plus heureuse. Une qui ne se serait pas conclue dans une rue sombre et pluvieuse.
— Félix ? m’exclamé-je brusquement en me détournant de l’intensité trop étouffante dans les yeux d’Alexander.
— O… oui ? hésite-t-il en me lançant un regard incertain.
— Margaret ne nous a-t-elle pas demandé de faire le point avec Elena avant le début de la prochaine scène ?
Perplexe, mon assistant regarde un instant en direction du caméraman toujours posté derrière moi.
— Euh si, mais…
— Allons-y.
Je ne laisse pas le temps à Félix de réfléchir plus longtemps. M’avançant d’un pas, je passe un bras sous son coude et l’entraîne dans mon sillage. N’ayant pas de destination précise en tête, je me contente de nous guider jusqu’à l’opposé du plateau, du côté des loges des acteurs. Le plus loin possible d’Alexander et des émotions qu’il réveille dans mon cœur.
— Charlie ? Je peux te poser une question ? me demande Félix après que je l’ai relâché.
J’ai finalement arrêté notre fuite dans la tente 1 catering et me sers à présent un chocolat chaud en guise de remontant.
— Je t’écoute, lui réponds-je, concentrée.
Le liquide chaud me brûle un peu la langue quand je porte le gobelet à ma bouche.
— Tu te souviens qu’on a déjà fait le point avec Elena, pas vrai ?
— Évidemment.
J’avale doucement ma boisson, feignant l’innocence. Mais ça ne suffit pas à calmer sa curiosité.
— Est-ce qu’il y a… quelque chose entre Alex et toi ? poursuit Félix, prudent.
Même si je la sentais venir, sa question remue quelque chose de désagréable dans ma poitrine. Une vérité. Une évidence. Comme du sel sur une plaie béante.
— Qu’est-ce qui te fait penser ça ? lui demandé-je, faussement détachée, alors que mes doigts se sont imperceptiblement crispés autour de mon gobelet en carton désormais vide.
— Oh euh… s’empresse-t-il d’ajouter, mal à l’aise. C’est juste que ça a l’air particulièrement tendu entre vous depuis quelques jours. Et je me demandais si… il s’est passé quelque chose ?
L’inquiétude dans le ton de mon assistant me force à me tourner vers lui. Cela fait maintenant plusieurs semaines que Félix et moi travaillons ensemble et il m’est difficile de ne pas le considérer comme un ami à présent. Mais malgré cela, l’aveu qu’il me demande n’est pas de ceux que je peux lui faire. Mon histoire avec Alexander fait partie des secrets que j’ai enfouis profondément en moi en quittant l’Irlande, il y a six ans. Même Erin, qui partage pourtant mon quotidien depuis tout ce temps, n’a jamais entendu parler de son existence. Je n’ai jamais réussi à me confier à elle sur ce sujet. Je ne le peux pas. Je ne le veux pas.
— Non, il ne s’est rien passé du tout. Ne t’inquiète pas.
Les sourcils de Félix se froncent derrière le montant de ses lunettes, probablement parce qu’il réalise que je lui mens. Mais avant qu’il ne puisse insister, avant qu’il ne décide de creuser davantage, je feins un besoin pressant et m’éclipse rapidement en direction des toilettes, la honte me rongeant le ventre. À la recherche d’un peu d’air et de solitude, mes pas me mènent alors loin de l’agitation du tournage, derrière les tentes montées par l’équipe de production. Vers les rives paisibles du lac de Glendalough.
Le ciel gris se reflète sur ses eaux troubles. La brise froide en fait trembler la surface. Et un frisson remonte le long de mon dos. Comme un doigt glacial sur mon échine.
Félix ne se trompe pas. Ces derniers jours ont bien été plus tendus entre Alexander et moi. Après que j’ai entendu son appel téléphonique le week-end passé, après que la réalité de sa nouvelle vie m’a frappé, j’ai pourtant mis plus d’énergie que de raison à tenter de l’éviter. Mais comme s’il avait senti ma détermination à le fuir se renforcer, il s’est mis à croiser mon chemin plus régulièrement sur le plateau, à s’inviter constamment dans mes conversations avec Gareth et Félix, à réclamer systématiquement mon avis sur l’interprétation du storyboard… Ce qui, bien malgré moi, m’agace prodigieusement.
Est-ce trop lui demander ? De vivre sa vie sans me tourmenter ? Il peut bien être heureux, c’est ce que j’ai toujours désiré, mais j’aurais préféré ne pas en être témoin, ne pas réaliser qu’il n’avait plus besoin de moi pour ça, ne surtout pas réaliser que ça me toucherait encore à ce point.
Parce qu’à présent, cela me ronge. Les mots que j’ai entendus dans ce couloir me rongent.
À la maison.
Quand a-t-il trouvé ce nouveau refuge ? Pourquoi n’a-t-il jamais cessé d’être le mien ?
M’arrachant à mes tristes pensées, mes yeux sont soudain attirés sur l’autre rive, le long de la promenade, où un groupe de lycéens se déplacent, bruyants. Sans les distinguer parfaitement, je devine les rires et l’amusement sur leurs visages tandis qu’ils avancent d’un pas énergique derrière leurs professeurs. Plusieurs pointent du doigt l’amoncellement de tentes et de camionnettes derrière moi, probablement excités à l’idée de voir de si près l’installation que représente un tournage. Mon regard s’attarde pourtant peu sur l’avant du groupe, rapidement détourné par deux silhouettes en uniformes se distinguant en fin de cortège, à l’écart de l’agitation.
Un garçon et une fille observent en silence l’ombre des collines se découpant sur la surface brumeuse du lac. À moins que seule la jeune fille contemple le paysage, le garçon la contemplant elle. Le garçon ne voyant qu’elle. Et le vide qui me suit depuis quelques jours reprend sa place dans ma poitrine. Lancinant.
— Des regrets ?
Je ferme les yeux, à court de souffle, devinant sans difficulté l’identité de la personne dont je sens soudain la présence à mes côtés. Le message m’avait pourtant paru clair. Même Félix a compris ce que je tentais de fuir en usant d’un mensonge tout à l’heure. Mais j’aurais dû me rappeler qu’Alexander n’est pas du genre à abandonner facilement. Il n’est pas du genre à abandonner du tout.
Des regrets ?
Je rouvre les yeux sans me tourner vers lui pour autant, et mon regard s’arrête à nouveau sur les deux lycéens de l’autre côté du lac. J’imagine que c’est à eux qu’il fait référence quand il me demande si j’éprouve des regrets. J’imagine que lui aussi pense à ce que nous étions en voyant cette jeune fille regarder l’horizon et ce garçon la regarder elle. Et je retiens la réponse qui me vient en premier, me brûlant pratiquement les lèvres. Parce que peu importe la vérité, je ne peux pas la dire à voix haute. Je ne veux pas l’assumer. Il est bien trop tard pour ça. À la place, j’opte pour un nouveau mensonge. Un que j’aimerais m’obliger à croire :
— Aucun.
Je me détourne, prête à partir. Mais les doigts d’Alexander se referment autour de mon poignet avant que j’aie pu faire un pas, glissant légèrement sous ma veste. La chaleur de sa peau enflamme aussitôt la mienne, toujours trop froide. Je plante mon regard furieux dans le sien.
— Lâche-moi, lui dis-je d’un ton acéré.
Imperturbables, ses yeux noirs et pénétrants ne cillent pas lorsqu’il me répond :
— Non.
Agacée, je tire légèrement sur mon bras, espérant le forcer à me libérer. Mais il ne flanche pas et son regard continue de me dévorer.
— Lâche-moi, Alexander, répété-je, frustrée.
— Pourquoi ? Pour que tu t’enfuies encore une fois ? Pour que tu continues à m’ignorer comme tu le fais depuis plus d’un mois ?
Ses mots réveillent trop de souvenirs désagréables en moi. Je serre les dents en lui rendant son air de reproche.
— Comme si tu en avais quelque chose à faire, pesté-je, tendue.
Une vague de chagrin passe sur ses traits, la même que j’avais aperçue lors de notre seule véritable confrontation, en début de tournage. Comme si je l’avais blessé, la pression de ses doigts se relâche imperceptiblement autour de mon poignet et ses épaules s’affaissent, incertaines.
— Je ne serais pas en train de te retenir si je n’en avais rien à faire, Charlie.
Pendant un instant, je cligne des paupières, perdue. Parce qu’il a l’air trop sincère. Parce que je ne distingue rien d’autre qu’une profonde honnêteté dans son regard. Parce que ce qu’il vient d’avouer à l’air vrai, impossiblement vrai, désespérément vrai. Et je réalise. Je réalise que je rêve d’y croire à nouveau. Que je rêve de retrouver ce que j’ai laissé derrière moi, il y a six ans. De le retrouver lui, comme avant.
N’étais-je pas censée être plus forte que ça ? N’était-ce pas ce que je m’étais promis en partant ? De l’oublier ? De tourner la page ? N’est-ce pas ce que je me suis promis, il y a un mois, lorsque mon avion a atterri sur le tarmac de l’aéroport de Dublin ? De ne pas replonger ? De ne plus succomber ? Alors pourquoi ? Pourquoi est-ce que je ressens tout ça ? Comment puis-je encore me sentir irrémédiablement attirée par quelqu’un que je n’ai plus vu depuis tout ce temps ? Par quelqu’un que je ne connais même plus vraiment ?
Le cœur en vrac, je cherche mes mots sans les trouver tandis qu’Alexander me dévisage toujours, le regard implorant. Qu’espère-t-il entendre ? Que veut-il entendre ? Pourquoi ce moment semble-t-il si important ?
Un flocon de neige apparaît soudain devant mes yeux, détournant mon attention. Toujours troublée, je suis sa course lente tandis qu’il descend en tourbillonnant dans l’air hivernal. Lorsqu’il se pose et fond sur le dos de la main d’Alex, je remarque qu’elle n’est plus tout à fait refermée sur mon poignet. Elle est à présent enroulée autour de la mienne, ses doigts pressés contre ma paume. Ma poitrine tressaille, comme secouée par une décharge.
— Charlie…
Sa voix n’est qu’un souffle, suppliant et brisé. Comme dans le couloir de l’hôtel, il y a quelques jours. Comme lorsqu’il parlait à une autre femme dans le combiné. Cela suffit à me ramener sur terre. À me replonger dans la réalité.
Je ne peux pas revivre ça. Jamais.
— Je… j’ai du travail, bredouillé-je en me libérant enfin de sa prise.
Quand je tourne les talons et m’éloigne, je peux encore sentir l’empreinte des doigts d’Alex dans le creux de ma paume. Et le poids de tous mes regrets, comme une enclume dans mon cœur.
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FLASHBACK #6 (INT. JOUR)
Charlie pousse la porte d’une maison, Alex sur ses talons. On découvre un hall d’entrée sobre et peu éclairé. Après avoir refermé la porte derrière eux, Charlie se penche pour retirer ses chaussures. Alex, distrait par ce qui l’entoure, reste figé sur le seuil. Charlie se redresse et commence à avancer dans le couloir. Après quelques pas, elle se retourne et fait un signe de tête à Alex.
CHARLIE
(pressante)
Tu vas rester planté là ?
Alex se dépêche de se débarrasser de ses chaussures avant de la suivre. Ils parcourent la maison sans un mot, les pièces sont propres et bien rangées. Charlie guide Alex jusqu’à un escalier menant à l’étage. En haut, ils traversent encore un long couloir bordé de portes avant de s’arrêter au pied d’un second escalier. Charlie marque une pause devant les marches, l’oreille tendue. Alex la dévisage, curieux.
CHARLIE
(d’une voix forte)
Maman ?
N’obtenant pas de réponse, Charlie s’engouffre dans l’escalier. Alex lui emboîte le pas et, arrivé au sommet, découvre un grenier lumineux et désordonné. Des tableaux, planches de croquis et toiles sont posés partout sur le sol et contre les murs, rendant la pièce très colorée. Au centre de la pièce, Joelyn (49), la mère de Charlie, se tient debout devant un grand chevalet. Elle a des taches de peinture partout sur les bras et sur sa salopette en jean. Les yeux dans le vague, Joelyn fixe sa toile d’un air absent.
CHARLIE
(répète, doucement)
Maman.
Désorientée, Joelyn cligne des yeux avant de tourner la tête vers Charlie. Quand elle repère sa fille, Joelyn lui offre un large sourire.
JOELYN
(apaisée)
Oh Charlie, tu es là.
Son regard brumeux se pose ensuite sur la silhouette d’Alex, arrêté derrière Charlie.
JOELYN
(intriguée)
Et tu n’es pas seule. Qui est ce jeune homme avec toi ? Charlie se racle la gorge en se balançant légèrement d’un pied sur l’autre. Timide, elle lance un coup d’œil furtif à Alex, qui soutient son regard.
CHARLIE
(rougissante)
C’est euh… mon ami.
Alex esquisse un sourire en coin, satisfait de cette réponse. Joelyn sourit toujours également, radieuse. C’est la première fois depuis longtemps que Charlie revient avec un ami à la maison.
JOELYN
(ravie)
Eh bien bonjour, ami de Charlie.
Soudain très alerte, Joelyn pivote vers ses palettes de peinture et s’empare de plusieurs pinceaux. Elle s’approche ensuite de Charlie et Alex avant de se tourner vers ce dernier.
JOELYN
Vous aimez dessiner ?
Alex dévisage Charlie, incertain. Charlie dévisage Alex, pleine d’espoir. Un temps. Alex sourit, serein, en reportant son attention sur Joelyn.
ALEX
Je peux essayer.
Alex tend la main pour s’emparer d’un pinceau. Charlie suit son geste du regard, les yeux pétillants.
1. NdA : le catering est un anglicisme pouvant se définir en français comme un traiteur ou de la
restauration collective. C’est un terme régulièrement utilisé dans le domaine du spectacle et de
l’évènementiel, notamment sur les tournages, et qui fait référence à une « cantine ».
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