Te dire en silence
Chapitre 14
— Merde, merde, merde !
Je suis en train de faire l’inventaire du dernier camion d’accessoires déchargé quand la frustration d’Alexander attire mon attention de l’autre côté du hangar. La mâchoire crispée, il fouille frénétiquement une malle en compagnie de Gareth, qui paraît tout aussi agité. Entre la longue journée que nous venons de passer et la fatigue générale qui accompagne l’équipe depuis quelques jours, je ne suis pas étonnée de la tension marquée sur leurs traits. Leur panique évidente m’inquiète par contre bien davantage.
— Tu es sûr que tu les as rangés là ? grogne le caméraman, crispé.
— Je… oui, je pense. J’en suis pratiquement certain, se défend son assistant.
Leur échange ne m’échappe pas tandis que je me faufile à travers le va-et-vient de plusieurs techniciens qui continuent leur tâche de rangement. Lorsque j’arrive à leur hauteur, Alex vient de relâcher sèchement quelque chose dans la malle de transport et il s’est pris la tête à deux mains, les doigts nerveusement fermés dans ses mèches brunes.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Les deux garçons se retournent vers moi de concert à l’entente de ma question. Penaud, Gareth baisse aussitôt les yeux sur ses pieds tandis que le regard d’Alexander se fige dans le mien. Pendant une fraction de seconde, je peux y lire toute son impuissance et son angoisse. Puis son visage se ferme brusquement et je me rappelle que nous n’avons toujours pas parlé depuis notre dispute, la semaine dernière. Depuis Ennis. Depuis Sully. Non seulement parce que cette semaine de travail ne m’a laissé absolument aucune seconde de répit, mais aussi parce que je n’ai aucune foutue idée de la façon dont aborder le sujet avec lui. Et s’il ne souhaitait pas que je sois au courant ? Et s’il m’en voulait trop de l’avoir encore une fois repoussé ?
— On ne… On ne retrouve pas la pochette des cartes mémoires, m’avoue Gareth, contrit.
Déconcertée, je tourne la tête dans sa direction, toute rumination envolée :
— Vous avez les back-up ?
Gareth se décompose un peu plus avant de me bredouiller sa réponse :
— Pas des dernières séquences.
Plutôt que de laisser la panique m’envahir, je m’empresse de relativiser, pragmatique. L’entièreté des vans n’ont pas encore été déchargés et il est fort possible que les disques durs aient été stockés par mégarde dans un autre coffre. Ce ne serait d’ailleurs pas la pire des maladresses que j’aurai eue à gérer sur le tournage jusqu’à présent.
— Fait chier ! jure Alexander en se retournant, irrité.
Mon regard surpris se pose une nouvelle fois sur sa silhouette tendue et tourmentée. Et dans un premier temps, je ne parviens pas à comprendre sa réaction. Jusqu’à ce que je le voie consulter sa montre d’un geste nerveux. Nous sommes samedi. Il devrait déjà être en route pour Ennis à cette heure si nous n’avions pas pris autant de retard en plateau aujourd’hui. Sans compter cet imprévu au déchargement… L’image d’un petit garçon aux cheveux sombres et ébouriffés me revient en mémoire, me serrant aussitôt le cœur. Ma décision est prise en moins d’une fraction de seconde.
— Où se trouve le camion que vous avez chargé ? je demande à Gareth.
— Là-bas, me répond-il tout de suite en m’indiquant un de nos transporteurs au fond du hangar.
— Je te suis. On va fouiller l’arrière. Alexander, tu devrais y aller.
L’intéressé me lance un coup d’œil abasourdi par-dessus son épaule :
— Quoi ?
— Je m’occupe de retrouver les cartes avec Gareth, j’insiste en soutenant son regard. Il t’enverra un message pour te tenir au courant. Tu es en retard. Il faut que… il faut que tu y ailles.
Je n’ajoute pas un mot de plus et pourtant, je devine sans effort le moment où il comprend, l’instant où il réalise que je sais. Et je suis probablement la seule à le voir mais quelque chose change aussitôt dans sa posture, se fissure, se craquelle, et je le retrouve alors. Le garçon que j’ai connu, empli d’incertitudes et de détresse. Une supplique silencieuse apparaît dans ses yeux sombres, une question, un besoin de confirmation. Tendre, je hoche imperceptiblement la tête, et j’espère qu’il le comprend aussi. Que je m’excuse de ne pas avoir réalisé sa situation plus tôt, que je lui pardonne de me l’avoir cachée. Que cette histoire n’est pas encore terminée.
— On y va, Gareth, j’encourage l’assistant en me détournant, la gorge nouée.
Le jeune homme se met aussitôt en marche et je m’apprête à lui emboîter le pas lorsqu’une main se referme sur la mienne, pressante. Quand je me tourne et que je retrouve le regard d’Alex, il n’y a plus une once d’hésitation au fond de ses iris.
— Je veux qu’on parle, me dit-il, le ton rauque. Quand… À mon retour, je veux qu’on parle, Char.
Ses doigts se resserrent autour des miens, impatients, déterminés. Je les serre en retour. Parce qu’il est temps. Il est temps que j’arrête de le fuir.
— OK, je souris simplement.
Un éclair de soulagement passe sur ses traits avant qu’il ne fasse un pas vers moi, brisant la distance entre nous. Glissant ses doigts dans mes cheveux, il dépose un léger baiser sur ma tempe.
— Merci, souffle-t-il à mon oreille.
Une fraction de seconde plus tard, il s’éloigne. Mais je peux encore sentir la chaleur de ses lèvres contre ma peau…
Je la sens toujours plus de vingt-quatre heures plus tard, alors que je suis installée dans un petit restaurant sur Eyre Street en compagnie de Félix et Gareth. Depuis son départ, j’ai fait de mon mieux pour occulter le sentiment d’impatience mêlé de terreur qu’a éveillé notre dernier échange. Mais le week-end se termine déjà et le retour d’Alex approche, réactivant pour de bon ma nervosité.
— J’arrive pas à croire que la page du film ait déjà autant de followers.
Inconscients de mon état de fébrilité, Félix et Gareth sont penchés sur le portable de ce dernier. Ce qu’ils consultent semble à la fois les choquer et les émerveiller.
— En même temps, on parle d’un film de Margaret Bell, observe Félix, plein de fierté.
— Ça va faire un carton, c’est sûr, renchérit Gareth, le regard pétillant.
Obnubilés par l’écran, aucun d’eux ne remarque la jeune serveuse venue pour nous débarrasser. Je la remercie poliment avant de sortir discrètement mon téléphone de ma poche. Je ne sais pas si je dois m’attendre à recevoir un message d’Alexander aujourd’hui ou non, mais je ne peux m’empêcher de vérifier. Malheureusement, ma seule notification provient d’Erin qui est de toute évidence en pleine crise existentielle. En même temps, si j’étais coincée dans un canapé depuis quatre mois, je m’interrogerais probablement sur le sens de la vie moi aussi…
— Tout va bien ?
Je relève la tête et tombe dans le regard bienveillant de Félix. À ses côtés, Gareth consulte toujours son téléphone avec concentration. A-t-il eu des nouvelles d’Alex après l’accident évité des cartes mémoires ? Je ne le lui ai pas demandé. J’avais peur que ça ne paraisse trop désespéré. Est-ce que ça le serait encore si je l’interrogeais maintenant ?
— Je… Oui, je réponds à Félix, en m’efforçant de repousser ces pensées.
— Tu es sûre ? Tu as l’air… ailleurs depuis tout à l’heure.
Il jette un rapide coup d’œil à notre collègue, oublieux de notre échange, avant de poursuivre en baissant le ton :
— C’est le problème « A », c’est ça ?
Amusée par son regard conspirateur, je ne peux m’empêcher de sourire :
— Le problème « A » ?
Félix replace ses lunettes sur son nez, la mine sérieuse :
— J’ai pensé qu’il nous fallait un nom de code à hauteur de ce secret d’État.
— Très original.
— Je trouve aussi.
Nous pouffons de concert avant que le jeune homme ne retrouve son air préoccupé.
— Tu as pris la bonne décision, Charlie. Tu le sais, n’est-ce pas ?
J’ouvre la bouche, m’apprêtant à rétorquer avant de la refermer, incertaine. J’ai tenu Félix au courant de toute l’avancée de ma relation avec Alex jusqu’à la semaine dernière. Pour lui, ma dernière interaction avec le caméraman remonte à notre dispute, à la suite de laquelle j’avais décidé de m’éloigner définitivement. Mais c’était avant que je découvre l’existence de son fils et que je réalise que ce que j’avais pris pour des mensonges n’en étaient pas vraiment. Sauf que je ne peux pas faire cet aveu à Félix. Je ne peux pas lui révéler qu’Alex n’a en réalité pas une autre femme dans sa vie comme je le pensais. Parce que si Alex n’a pas partagé sa paternité avec le reste de l’équipe, ce n’est pas à moi de révéler ce secret.
Par chance, Gareth me sauve de cette impasse.
— Je le crois pas ! s’exclame-t-il soudain, les yeux écarquillés devant son portable.
Curieux, Félix se penche aussitôt vers lui et parcourt rapidement l’écran. C’est à son tour d’arrondir les yeux.
— Est-ce que c’est… ? demande-t-il, sidéré.
— Anna, confirme Gareth.
— Est-ce qu’elle est…
— Nue ?
Jusque-là complètement larguée par leur échange, les pièces finissent enfin par s’imbriquer.
— Attendez, vous parlez d’Anna, notre Anna ?
Espérant me tromper, je tire le bras de Gareth dans ma direction pour obtenir un aperçu de ce qui semble les estomaquer à ce point. Je découvre alors un live Instagram sur lequel je reconnais la majorité des acteurs de notre équipe. Installés autour d’une table ronde jonchée de verres à cocktail, dans ce qui ressemble à une boîte de nuit huppée, ils semblent de toute évidence passer un bon moment. Leurs rires bruyants se mêlent à des basses tonitruantes et, soudain, Anna apparaît à l’écran. La bonne nouvelle est qu’elle n’est absolument pas nue bien que sa robe moulante couleur chair puisse prêter à confusion. La mauvaise est qu’elle est en train d’avaler une bière cul sec sous les acclamations de ses collègues en tanguant dangereusement sur ses pieds. Alors que je suis à peu près certaine qu’elle a une scène à tourner demain matin aux aurores.
— Si Margaret tombe là-dessus, on va passer un sale quart d’heure, se lamente Félix.
— Sans parler de ce qui risque de tourner dans la presse, marmonne son compagnon.
Horrifiée par cette idée, je me redresse d’un bond.
— On sait où est ce club ?
Gareth fait une rapide recherche sur son portable avant de me répondre :
— Ils sont au Halo, il n’est pas très loin.
Je m’empare aussitôt de ma veste, déterminée. Je passe bien trop de temps chaque semaine à me démener pour le bien de ce tournage pour que nos acteurs décident de risquer l’ensemble de cette production contre une simple gueule de bois.
— En route, lancé-je en m’éloignant déjà pour aller régler notre dîner.
À ce moment-là, je ne me doute pas encore que la soirée est loin d’être terminée…
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FLASHBACK #14 (INT. NUIT/EXT. NUIT)
Dans une salle de cinéma sombre, en fin de séance. Il ne reste plus que deux silhouettes installées au dernier rang. Sur l’écran, le générique défile.
ALEX
(pointe du doigt)
Là ! Regarde !
Charlie suit son mouvement sur l’écran, un léger sourire aux lèvres.
CHARLIE
(enthousiaste)
Et là !
Charlie tire sur le bras d’Alex pour déplacer la trajectoire de son doigt. Alex lui jette un coup d’œil, déstabilisé. Charlie relâche le bras d’Alex sans réaliser son trouble.
CHARLIE
(rêveuse)
Un jour, ce sera nos noms au générique.
Alex baisse les yeux sur ses genoux, soudain morose.
CHARLIE
(enthousiaste)
Oh d’ailleurs ! J’ai envoyé ma candidature pour Galway ce matin ! Tu l’as fait aussi ?
Alex se renfrogne dans son siège.
ALEX
Pas encore.
Surprise, Charlie se tourne vers Alex.
CHARLIE
(insiste)
Il faut que tu le fasses avant le 10, hein. T’as pas oublié ? Tendu, Alex se lève brusquement.
ALEX
(froid)
Non, j’ai pas oublié.
Les traits crispés, Alex quitte la salle. Les mains enfoncées dans les poches de sa veste, il marche à grand pas dans les couloirs du cinéma jusqu’à rejoindre l’extérieur. Une fois dehors, il inspire un grand coup avant de lever le nez vers le ciel nocturne. Plusieurs personnes sortent encore de l’établissement et s’éloignent sur les trottoirs tandis qu’il reste figé là. Un temps.
CHARLIE
(soucieuse)
Parle-moi, Alex.
Charlie vient d’apparaître près d’Alex. Alex se détend imperceptiblement en la sentant à ses côtés. Mâchoire serrée, il semble chercher ses mots. Un temps. Charlie passe une main sous le coude d’Alex et se rapproche de lui jusqu’à poser sa joue sur son épaule.
CHARLIE
(répète)
Parle-moi.
Alex ferme les yeux en posant son front contre le sommet du crâne de Charlie.
ALEX
(résigné)
Je ne crois pas que ma mère ait assez d’argent pour me payer la fac…
Charlie ne dit rien, sentant qu’il n’a pas terminé.
ALEX
(murmure)
… pas depuis que mon père est parti.
Un temps. La porte d’entrée du cinéma s’ouvre et se ferme dans leur dos.
CHARLIE
(douce)
Tu en as déjà parlé avec elle ?
Alex secoue la tête en silence.
CHARLIE
(continue)
Alors il faut que tu le fasses. Mais en attendant, on peut déjà faire quelque chose pour remédier à ça.
Surpris, Alex ouvre de grands yeux alors que Charlie attrape sa main pour le tirer à l’intérieur du cinéma de nouveau. Déterminée, elle l’entraîne jusqu’au comptoir. Le temps que le réceptionniste les remarque, le regard de Charlie s’attarde sur une petite affiche collée au mur. Une annonce de recrutement.
RÉCEPTIONNISTE
(poli)
Oui ?
CHARLIE
(sérieuse)
Vous cherchez toujours des contrats étudiants ? Charlie entame une discussion animée avec le réceptionniste tandis qu’Alex perd le fil. Son regard est figé sur le profil de la jeune fille à ses côtés. Émerveillé par ce qu’elle vient de faire pour lui.
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