Te dire en silence
Chapitre 22
Frustrée, je déchire la feuille sur laquelle j’étais en train de dessiner avant de la jeter à la poubelle. Cela fait plusieurs heures à présent que je tente tant bien que mal de m’appliquer, sans succès. Mon sang bout encore tellement d’énervement et de colère que je ne parviens à concentrer mon attention sur rien. Le moindre coup de crayon me ramène inlassablement à la dispute que j’ai eue avec Alexander en début de soirée. À ses mots. À son regard blessant et blessé. Je pousse un soupir en relâchant la tête en arrière, les yeux rivés au plafond. De nous deux, je ne sais même pas à qui j’en veux le plus.
Étouffée par le poids de mes pensées, je finis par me lever et m’éloigner du petit bureau de ma chambre d’hôtel. Après avoir poussé la baie vitrée, je me glisse sur le balcon, dans la nuit fraîche. Le printemps a beau être bien installé à présent, je croise les bras sur ma poitrine pour me protéger de la brise en m’accoudant à la balustrade. On ne voit pas aussi bien les étoiles à Galway qu’à Ennis, mais la vue sur la ville m’apaise tout de même un peu. Des échos de la rue en contrebas me parviennent et plus loin, je devine l’agitation provenant des cafés et des restaurants du centre-ville. Il me semble qu’une partie du casting fêtait déjà la fin du tournage aujourd’hui. J’aurais peut-être dû penser à les rejoindre, cela m’aurait certainement permis de me changer les idées. Quoiqu’à bien y réfléchir, la dernière soirée organisée par les acteurs a plutôt mal tourné…
Dans mon dos, j’entends soudain plusieurs coups résonner contre ma porte. Étonnée, je me détourne du panorama sur Galway pour jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule. Les coups s’arrêtent un instant avant de reprendre de plus belle, effroyablement bruyants. Il est presque vingt-trois heures, qui peut bien frapper de cette façon à ma porte ? Craignant que ce vacarme ne réveille l’ensemble de l’hôtel, je me dépêche de quitter le balcon et traverse à toute vitesse ma chambre vers l’entrée.
— Oui, j’arrive ! je m’exclame pour tenter de calmer la véhémence de mon visiteur.
À peine ai-je entrouvert le battant qu’une silhouette trébuche sur le seuil, manquant de me renverser. Se rattrapant au mur du couloir, Alexander redresse le visage, son regard s’enfonçant au fond du mien. La fièvre que j’y lis fait naître un frisson dans le creux de mon ventre. Puis je me souviens de notre dernière conversation et je tente rapidement de me raisonner.
— Je peux savoir ce que tu fais là ? le questionné-je, mécontente.
Fouillant mon visage, ses traits passent du soulagement à l’envie. Repoussant la cloison, il s’approche de moi, la démarche incertaine, et glisse une main sur mon visage, jusque dans ma nuque. Je crois qu’une partie de mon cerveau se déconnecte quelques secondes. Je cligne stupidement des paupières, étourdie.
— Tu me manquais, souffle-t-il en me dévorant des yeux.
Mais qu’est-ce qui lui prend, bon sang ?
— On s’est vus il y a littéralement quatre heures, Alexander, le rabroué-je en tentant vainement de le tenir à distance.
Ignorant ma remarque, il presse son front contre le mien avant de laisser traîner son nez contre ma tempe, ma pommette, ma mâchoire…
— Trop long… marmonne-t-il contre ma joue.
J’écarquille les yeux en captant soudain son odeur, son comportement me paraissant tout à coup beaucoup plus compréhensible :
— Tu as bu ?
Il se contente de hausser les épaules.
— Un peu, avoue-t-il.
Cet aveu m’agace aussitôt. Alors que j’étais là, à me morfondre, Alexander en a visiblement profité pour prendre du bon temps. A-t-il rejoint l’équipe en ville dans un bar ? Après notre conversation houleuse, sa première pensée a-t-elle vraiment été de s’amuser ? Irritée, je le repousse sèchement vers la porte.
— Sors d’ici tout de suite, lui ordonné-je, le ton sec.
Malgré son état quelque peu enivré, il n’a aucun mal à me résister.
— Hors de question. Il faut qu’on parle.
Sentant que je lui échappe, il tente de m’attraper par la main mais je m’éloigne de quelques pas, déterminée.
— Je n’ai aucune envie de te parler en ce moment.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis toujours furieuse contre toi !
Alexander fronce les sourcils, visiblement contrarié.
— C’est moi qui devrais être furieux !
Stupéfaite, je scanne ses traits pour m’assurer que je ne viens pas d’imaginer ce qu’il vient de prononcer. Mais son expression est bien trop sérieuse pour me tromper. Mon sang ne fait qu’un tour.
— Espèce de…
Rageuse, je brise la distance entre nous pour l’attraper par le col de son sweat. Profitant de sa confusion, je le tire derrière moi jusqu’à la salle de bains et le force sans ménagement à entrer dans la douche à l’italienne. D’un mouvement rapide, j’actionne le mitigeur, déclenchant le jet d’eau froide. Alexander se retrouve trempé de la tête aux pieds en moins de quelques secondes.
— Bordel de merde, qu’est-ce que… commence-t-il, outré.
Insensible au regard furibond qu’il me lance, je le coupe sans attendre :
— Peut-être qu’en dessaoulant tu arrêteras de débiter des conneries.
Le charbon dans ses yeux semble s’enflammer alors qu’il retrouve son sérieux. Sans se dérober au jet, il tend le bras vers le robinet et le tourne pour en ajuster la température.
— Des conneries ? Vraiment ? gronde-t-il en me défiant du regard.
— Parfaitement.
Ses doigts se referment autour de mon poignet avant que je n’aie l’occasion d’esquisser le moindre mouvement pour m’y dérober. Et je me retrouve soudain prise à mon propre piège.
— Alex ! m’écrié-je lorsque l’eau entre brutalement en contact avec ma peau.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il me coince entre la paroi de la douche et son torse, me privant de la moindre échappatoire. Sauf que l’envie de m’échapper ne m’effleure pas une seconde. Parce que ses doigts sont à nouveau perdus dans ma nuque. Parce que son front est à nouveau contre le mien. Et parce qu’il me presse si fort entre ses bras que j’ai l’impression qu’il va s’effondrer si je m’éloigne. Qu’il va se briser si je m’en vais.
L’eau tiède s’écoule autour de nous, sur nous, pendant ce qui me paraît une éternité.
— Tu me quittes, murmure-t-il finalement, la voix rauque.
Je secoue la tête, le cœur étrangement léger.
— Je ne te quitte pas du tout, espèce d’idiot.
— Alors pourquoi est-ce que tu as dit que tu ne viendrais pas me voir à Ennis ? se plaint-il, bougon.
— Ce n’est absolument pas ce que j’ai dit.
Contrarié, Alex s’éloigne de quelques centimètres, les sourcils froncés.
— Je suis à peu près certain que c’est exactement ce que tu as…
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, Walsh, boucle-la, je l’interromps en pressant une paume sur sa bouche.
La douceur de ses lèvres provoque une décharge dans le creux de ma main. Mais j’essaie de l’ignorer tant bien que mal, me concentrant sur les paroles que j’aurais souhaité formuler il y a quelques heures. Sur ce que j’aurais voulu lui dire avant que nous ne nous écorchions.
— Ça m’a simplement rendue triste de… de t’entendre dire que ça te suffisait, soufflé-je, en baissant les yeux, hésitante. J’espérais… j’espérais que tu aies envie que je sois là plus que les week-ends.
Il m’a toujours été difficile de mettre des mots sur les choses. De décrire à voix haute mes sentiments. D’être honnête sur ce que je ressens. Mais si j’ai bien appris quelque chose au cours de ces derniers mois, c’est que je ne peux pas simplement m’attendre à ce que les autres le devinent. Surtout quand c’est si important.
— Évidemment que je voudrais que tu sois là plus que les week-ends, Char.
Déroutée, je redresse le visage et me perds aussitôt dans la tendresse ondulant dans le regard sombre d’Alex.
— Alors pourquoi est-ce que tu ne me l’as pas demandé ? bredouillé-je, perdue.
Un mélange de chagrin et de résignation apparaît sur ses traits, m’obligeant inconsciemment à refermer les mains dans son dos, les doigts serrés autour de son pull trempé.
— Pourquoi ? s’esclaffe-t-il, tristement. Parce que je sais exactement à quoi ressemble ma vie, Charlie. Je… Putain, je vis toujours chez ma mère avec mon fils autiste de cinq ans dont j’ai à peine les moyens d’assumer la prise en charge, ce… Comment est-ce que je peux te demander ça ? Comment est-ce que je peux te demander de quitter Londres pour cette vie-là ? Ce… Sérieusement, qui voudrait s’imposer ça ?
C’est donc pour ça. C’est pour cette raison qu’il ne m’a pas proposé plus que les week-ends. C’est parce qu’il craignait que je me sente coincée, obligée de réaliser des sacrifices qu’il ne souhaite pas m’imposer. Pas parce qu’il ne veut plus de moi. Pas parce qu’il ne veut pas que je sois là.
Quel imbécile. Quel merveilleux et insupportable imbécile.
— Moi, lui réponds-je, sans hésiter.
Interdit, Alex me contemple sans comprendre. Je lève de nouveau une main vers son visage, caressant sa joue recouverte de l’eau s’écoulant toujours entre nous.
— Si… si tout ça fait partie de ta vie, alors je veux m’imposer ça, insisté-je, sûre de moi. Je veux tout de toi.
Alexander tremble contre moi, bouleversé.
— Tais-toi.
— Je veux tout de toi, Alex.
— Charlie…
Sa supplique s’écrase sur mes lèvres, vacillante et puissante à la fois. Et le monde est sens dessus dessous de nouveau. Comme si le Soleil et la Lune avaient enfin décidé de se retrouver au même endroit.
Approfondissant notre baiser, je me dresse sur la pointe des pieds et passe mes bras autour de ses épaules. Impatientes, ses mains remontent déjà le long de mes cuisses et glissent sous le bord du large t-shirt que je portais comme simple pyjama. Lui, au contraire, est bien trop habillé et je me mets aussitôt en quête de le débarrasser de son sweat gorgé d’eau. Sous celui-ci, il porte un t-shirt blanc qui lui colle indécemment à la peau. L’entièreté de mon corps se contracte à cette vision.
Parfaitement conscient de mon trouble, Alex me soulève du sol, me forçant à enrouler mes jambes autour de lui. Sa bouche explore mon cou tandis qu’il presse mon dos contre la paroi froide de la douche. Je frissonne violemment entre ses bras, l’esprit en déroute. Toutes les sensations se mélangent dans mes veines et je ne parviens bientôt plus à en distinguer aucune. La chaleur de l’eau sur nos visages, la brûlure de sa peau nue contre la mienne, le froid mordant du carrelage derrière moi, la pression de ses doigts sur mes reins, le frottement de son bassin entre mes cuisses…
— Redis-le.
Nos vêtements ne sont plus qu’un amas difforme à nos pieds quand le regard fiévreux d’Alex retrouve le mien entre deux baisers.
— Re… redire quoi ? articulé-je, pantelante.
Fébrile, il presse son visage contre mon épaule. Son cœur bat si fort dans sa poitrine que j’ai l’impression qu’il s’est greffé derrière mes côtes.
— Tu reviens à Ennis.
Un sourire incontrôlable s’étire sur mes lèvres.
— Oui.
— Tu t’installes avec moi.
— Oui.
Oui. Oui. Oui. Oui. Oui.
— Tu veux tout de moi.
Je veux même plus que ça, mais les mots ne suffisent pas. Rien ne suffit quand il s’agit d’Alex et moi.
— Je veux tout de toi.
La dernière fois que je l’ai vu aussi heureux, nous venions de recevoir nos lettres d’admission pour la fac. À ce moment-là, l’avenir nous paraissait tout aussi lumineux, nous avions hâte de le passer ensemble. Exactement comme maintenant. Sauf que cette fois, rien ne nous en empêchera. Cette fois, les gouttes qui s’écrasent sur ma peau et mes joues ne sont pas de la pluie ; elles ne sont pas mes larmes. Cette fois, Alex est là. Et plus rien ne me retient de passer le reste de ma nuit entre ses bras.
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FLASHBACK #22 (EXT. JOUR)
Charlie est assise à l’arrière d’une voiture chargée de cartons. Les genoux relevés contre la poitrine, elle parcourt l’écran de son téléphone d’un air vide. Des photos d’adolescents à une fête défilent devant ses yeux alors qu’elle scrolle son fil Instagram. Son pouce se fige au-dessus d’un cliché un peu flou. On distingue Alex aux côtés d’autres garçons sous une gerbe de ballons de baudruche. Une silhouette s’installe à la place côté conducteur et la portière claque. Un temps. Yvan se retourne sur son siège pour jeter un coup d’œil à sa fille.
YVAN
(prudent)
Tu es sûre que tu ne veux dire au revoir à personne avant qu’on s’en aille ? Quittant Instagram, Charlie secoue la tête sans dire un mot.
JOELYN
(sur le siège passager)
On s’en va ?
Charlie ouvre Messenger et tombe sur une conversation dans laquelle un message est déjà écrit.
YVAN
(peiné)
Oui. On s’en va, mon amour.
Charlie appuie sur envoyer avant d’éteindre son téléphone. Silencieuse, elle met son casque sur ses oreilles. Puis elle tourne le regard vers la vitre alors que la voiture démarre. Dehors, la façade de sa maison s’éloigne. Un panneau à vendre est accroché sur l’auvent.
*
* *
Une fête, des rires, de la musique. Assis à l’écart de l’animation, Alex ne cesse de consulter son téléphone, l’air soucieux. Deux garçons de sa classe s’approchent, des bières en main.
GARÇON NO 1
(tend une canette à Alex)
T’en veux une ?
Distrait, Alex secoue la tête pour refuser.
GARÇON NO 2
(curieux)
T’attends Charlie ?
Alex a toujours les yeux rivés sur son portable.
ALEX
(froidement)
Ouais.
Mal à l’aise, les deux camarades d’Alex s’éloignent, le laissant de nouveau seul. Un temps. Les rires et la musique s’intensifient. Agacé, Alex se frotte les yeux en se détournant de son téléphone.
ALEX
(grommelle, mécontent)
Dire que je ne voulais même pas venir…
Son portable vibre soudain. Alex le déverrouille en une fraction de seconde, pressé. Il lit le message qu’il vient de recevoir. Son expression se modifie, déroutée, choquée.
*
* *
Respiration saccadée. Pas précipités sur le trottoir. Une silhouette dévale une rue, dérapant devant l’allée de la maison de Charlie. Essoufflé, Alex se précipite sous le porche et commence à tambouriner contre la porte, désespéré.
ALEX
(hurle)
CHARLIE ! OUVRE CETTE PUTAIN DE PORTE, CHARLIE ! Alex tambourine, tambourine, tambourine.
ALEX
(brisé)
CHARLIE, PUTAIN !
Son portable, qu’il tenait toujours en main, lui échappe et s’écrase sur le sol. L’écran se fissure. Alex continue de frapper contre la porte, la respiration de plus en plus erratique. Gros plan sur le téléphone allumé et cassé.
CHARLIE
(sur Messenger)
Mon père a trouvé du boulot à Londres. On déménage. J’irai à la fac là-bas, c’est mieux comme ça. N’essaie pas de me contacter, je ne répondrai pas.
ALEX
(anéanti)
Charlie…
Alex se laisse tomber sous l’auvent, les bras refermés autour de la tête. Le panneau à vendre se balance légèrement. On n’entend plus rien pendant un temps. Puis un sanglot brise le silence.
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