Te dire en silence
Chapitre 12
Alexander est au téléphone. Encore. L’air soucieux, il s’est éloigné il y a plusieurs minutes en direction des coulisses et fait à présent les cent pas. La poitrine étrangement lourde, je le suis du regard, impuissante. Une part de moi souhaiterait comprendre ce qui l’inquiète à ce point depuis quelques jours mais l’autre, celle qui devine déjà la réponse, a trop peur de ce qu’il adviendra de mon cœur si je décide de poser la question. Si je décide de mettre des mots sur nos silences.
— Tu devrais arrêter de le regarder comme ça si tu veux éviter de te faire démasquer.
Prise la main dans le sac, je m’empresse de baisser les yeux alors que Félix se laisse tomber nonchalamment dans le siège installé à côté du mien. Autour de nous, le plateau est en pleine effervescence dû à un changement de scènes.
— Tu veux dire comme tu regardes constamment Gareth ? me défends-je en faisant la moue.
— Exactement, me confirme mon assistant, pas le moins du monde embarrassé. Sauf que lui et moi on est pratiquement « officiels » maintenant.
Sa mine radieuse m’arracherait presque un sourire si je n’étais pas aussi préoccupée. Face à mon manque évident d’enthousiasme, Félix s’inquiète :
— Qu’est-ce qui se passe, Char ?
Les mots se coincent dans ma gorge. Ces mêmes mots qui me brûlent les lèvres à chaque fois qu’Alexander se défait de nos étreintes pour s’éloigner, téléphone à l’oreille. Après l’épisode de la piscine, nous avons de nouveau passé deux ou trois nuits ensemble. Mais à chaque baiser, à chaque caresse, à chaque souffle sur ma peau nue, la blessure ne fait que s’agrandir dans ma poitrine. Parce qu’il est trop près et trop loin à la fois. Parce que même lorsqu’il est dans mes bras, je sais avec certitude qu’il n’est pas à moi.
— Je… je crois qu’il a quelqu’un.
Mon aveu passe presque inaperçu dans le brouhaha ambiant. Sauf pour Félix, qui se raidit à côté de moi :
— Pardon ?
Je déglutis puis m’efforce de lever la tête dans sa direction avant de me répéter :
— Alexander, il… je pense qu’il a quelqu’un d’autre.
Mon assistant ouvre des yeux ronds, sidéré, et bien que je ne lise aucune forme de jugement sur ses traits, la honte m’envahit malgré tout, étouffante.
— Je sais, conclus-je à sa place, le ton rauque. Je suis une horrible personne.
Parce que le savoir, savoir qu’Alex a une autre femme dans sa vie, ne m’a pas empêchée de le vouloir de toutes mes forces. Ne m’a pas empêchée de le faire mien. Ne m’empêche pas de le vouloir encore.
En m’entendant, l’expression de Félix passe de la surprise au mécontentement et il s’empresse de me saisir l’avant-bras avec vigueur.
— Absolument pas ! Si quelqu’un est horrible ici, c’est lui, Charlie, me sermonne-t-il. Mais ce… tu en es sûre ? Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— En plus de son absence à chacun de ses jours de repos ? raillé-je, sans joie.
Félix grimace, me faisant comprendre que mon raisonnement n’est pas tout à fait dénué de sens. J’ajoute, dépitée :
— Je l’ai surpris au téléphone lors d’une de nos premières semaines à Dublin. Sa… sa conversation laissait peu de place au doute…
— Et tu lui en as parlé ?
Il n’y a toujours aucun jugement dans le regard doux de Félix, aucun reproche. Mais encore une fois, la culpabilité m’étouffe, les remords me sautent à la gorge. Cela aurait dû être la première chose à faire après ce baiser et cette nuit à Dublin, mon premier réflexe après le désastre d’il y a six ans. Mais c’est comme si je n’avais rien appris, comme si je n’avais tiré aucune leçon, comme si j’étais toujours cette adolescente stupidement éprise d’un mensonge. Incapable de faire le bon choix. Aveuglée par des sentiments à sens unique, par des promesses vides, par un espoir brûlant. Celui d’être heureuse. Celui d’avoir finalement droit à tout ce que j’ai toujours voulu. Parce que c’est ce qu’il est. Alex est ce que j’ai toujours voulu. L’espace d’un instant, j’ai juste oublié que la réciproque n’avait jamais été vraie. J’ai juste oublié que, moi, je n’avais jamais été celle qu’il voulait.
Les larmes aux yeux, je me prends la tête entre les mains :
— Je suis une horrible personne, répété-je encore, la voix tremblante.
— Charlie…
Je sens Félix passer une main le long de mon dos pour tenter de m’apaiser, réconfortant. Faisant appel à toute ma volonté, je m’oblige à ravaler ma tristesse et me redresse en expirant un grand coup.
— Je sais, je sais, articulé-je en me frottant les yeux. Je n’aurais jamais dû m’embarquer là-dedans, c’était juste…
Plus fort que moi. C’était plus fort que moi.
Comprenant que je n’ai pas la force de terminer, mon assistant me serre gentiment l’épaule :
— Essaie d’en discuter avec lui avant demain soir, non ? Il ne s’agit peut-être que d’un malentendu.
Un malentendu ? Se pourrait-il vraiment que je me trompe au sujet de cet appel ? Qu’une autre raison le pousse à rentrer chez lui tous les week-ends ?
— Et si ce n’est pas le cas ? soufflé-je, peu convaincue.
Il n’y a pas de doute dans le ton de Félix quand il me répond, certain :
— Tu feras le bon choix.
*
* *
Je suis toujours en train de me questionner sur ce choix lorsque je m’arrête devant la porte de la chambre d’Alex plus tard dans la soirée. La journée a été tellement chargée que je n’ai pas eu l’occasion de le voir beaucoup, ni même de lui parler, et il n’a de son côté pas été beaucoup plus engageant, contrairement à d’habitude. Nous n’avons par conséquent pas convenu de nous voir ce soir, mais les paroles de Félix ont bien trop tourné dans ma tête pour que je les ignore. Demain, c’est notre dernier jour de travail de la semaine, ce qui signifie qu’Alexander prendra certainement les voiles une fois de plus en prévision de son jour de repos. Ce qui ne me laisse que cette soirée pour enfin trouver le courage de lui parler.
Le cœur au bord des lèvres, je lève le poing et frappe sur le battant. Il reste fermé de longues secondes, si bien que j’hésite un instant à toquer une deuxième fois. Mais juste au moment où je m’apprête à réitérer mon geste, la porte s’ouvre, laissant apparaître un Alex hagard dans l’embrasure. Ses sourcils se froncent quand il me repère sur le seuil, il paraît désorienté un instant.
— Salut, lui dis-je, prudente.
Quelque chose ne va pas. C’est la première pensée qui me vient à l’esprit alors que je prends conscience de son regard fuyant et de sa silhouette échevelée.
— Salut, me répond-il, les traits à présent tendus.
Quelque chose ne va vraiment pas.
— Je peux entrer ?
Il semble hésiter, ce qui ajoute à mon angoisse. Lorsqu’il le réalise, il tente de s’adoucir légèrement mais sa posture est toujours bien trop distante pour me rassurer.
— Ce… Je n’ai pas beaucoup de temps, Char, finit-il par m’avouer.
Comme pour le prouver, il fait demi-tour, laissant la porte ouverte derrière lui pour me permettre de le suivre. D’un pas pressé, il rejoint le centre de sa chambre et je lui emboîte le pas, m’arrêtant lorsque je distingue le pied de son lit. Sur le matelas, un sac de voyage ouvert est à moitié rempli. Alex y lance une paire de t-shirts juste avant que je ne réussisse à ouvrir la bouche, estomaquée :
— Tu… tu es sur le départ ?
Continuant à s’activer sans s’inquiéter de ma présence, Alexander me répond distraitement :
— Ouais. Je me suis arrangé avec Margaret. J’ai un truc perso à régler, Gareth fera le suivi en mon absence. Je serai de retour lundi.
Je ne sais pas quelle émotion me frappe en premier. Je ne sais pas non plus laquelle me frappe le plus fort. Le chagrin, abyssal. L’humiliation, cuisante. La colère, dévastatrice. Mais ce sont les mêmes. Exactement celles que j’ai ressenties ce soir-là, sous la pluie. Avec la même intensité. Avec le même désespoir. J’aurais dû le réaliser plus tôt. J’aurais dû faire preuve de plus de volonté. Assez. J’en ai assez. Je ne veux plus ressentir toutes ces choses à cause de lui. Je ne veux plus jamais souffrir pour lui. Plus jamais. C’est terminé.
— Est-ce que tu as quelqu’un ? lâché-je soudain, glaciale.
Il a la décence de paraître surpris quand il se tourne enfin pour me dévisager.
— Quoi ?
Je serre les poings contre mes cuisses, le corps tremblant.
— Est-ce que… est-ce que tu as quelqu’un d’autre, Alex ?
— Mais de quoi est-ce que tu parles ? me demande-t-il, toujours aussi égaré.
— De tout ça ! explosé-je en désignant le sac et les vêtements éparpillés sur son lit. Qui est-ce que tu vas retrouver tous les week-ends si ce n’est pas une autre femme ?!
Une lueur de compréhension suivie d’agacement passe dans son regard sombre. Son expression se ferme alors, indéchiffrable, distante. Le masque est de retour. À moins que ce ne soit son vrai visage, en fin de compte.
— Je n’ai pas le temps pour ça aujourd’hui, Charlie.
Blessée, je détourne vivement les yeux et la piqûre des larmes revient, amère. À quoi m’attendais-je exactement ? Qu’espérais-je de plus d’une relation basée sur les non-dits et les mensonges ? La vérité ? Des aveux ? Sait-il seulement ce que cela veut dire ? Le sais-je moi-même ?
Devinant certainement ma tristesse, Alexander fait plusieurs pas dans ma direction. Tendres, ses doigts trouvent ma joue, ramènent mon visage vers le sien. Et lorsqu’il reprend la parole, je devine l’excuse au fond de ses yeux noirs. Je devine qu’il s’en veut.
— Je ne vois personne d’autre, l’entends-je me dire doucement.
Sauf qu’il est trop tard. Il est six ans trop tard.
— Ne me mens pas, grondé-je en le repoussant sèchement.
Frustré, il passe une main furieuse dans ses cheveux.
— Je ne te mens pas, putain !
— Je ne te crois pas !
— POURQUOI ?! hurle-t-il, hors de lui. Pourquoi, bordel ?! Pourquoi est-ce que tu penses constamment que je te mens alors que la seule à avoir jamais menti ici, c’est toi !
Pendant une seconde, je suis aveugle. Et sourde. Anesthésiée. La douleur est si vive que tout se brouille. Je ne vois plus son visage, je n’entends plus sa colère, je ne ressens plus la mienne. Seule une étrange sensation demeure. Le vide. Dans mon cœur, dans mon esprit, partout. Et la pluie qui s’écrase sur ma peau, glaçante. Pour me rappeler que j’ai tout perdu. Que je viens de tout perdre.
— Tu en es sûr ? parviens-je à articuler, la voix éteinte.
— Sûr de quoi ? réplique le jeune homme en face de moi, moins révolté mais toujours agacé.
Ce qu’il lit sur mes traits semble le déstabiliser. Mais je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas ce qu’il voit.
— Que tu ne m’as jamais menti. En es-tu sûr, Alex ?
— Je ne…
Dérouté, il s’interrompt. Et peut-être qu’il réalise enfin. Ou peut-être pas. Peut-être que ce qui me hante depuis toutes ces années est un souvenir dont il s’est débarrassé. Peut-être que sa trahison n’a jamais impacté que moi. Cela expliquerait pourquoi il continue à croire que je suis celle qui a menti, celle qui a brisé nos promesses. Alors qu’en réalité, il nous a abandonnés avant moi.
— Charlie…
Tu feras le bon choix.
Je ne sais pas si c’est le bon, mais c’est le seul qui s’impose soudain à moi. Si Alex ne peut pas me dire la vérité, si je suis incapable de lui pardonner, que nous reste-t-il ? À quoi bon m’infliger ça ?
Assez. J’en ai assez.
Chancelante, je tourne les talons et me dirige vers la porte. Je me choisis moi.
— Au revoir, Alexander.
Le claquement de la porte dans mon dos ne me soulage pas. Mais je dois y croire. Je dois croire que c’est le bon choix.
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FLASHBACK #12 (INT. JOUR)
Des pas dévalent un escalier. Alex, habillé en uniforme, apparaît dans un couloir peu éclairé. Des taches d’humidité décorent les murs, le papier peint se détache par endroits. Pressé, Alex se penche vers ses chaussures et les enfile prestement. Au loin, des bruits de vaisselle s’interrompent.
CARROLL
Alex ?
Alex grimace en continuant à s’apprêter. Sa mère apparaît dans le couloir, un tablier noué autour des hanches et les traits fatigués.
CARROLL
(douce)
Je t’attends pour manger ce soir ? Je vais préparer des…
ALEX
(froid)
Nan. Je vois Charlie.
Désemparée, Carroll regarde son fils rajuster son sac à dos en refusant de la regarder dans les yeux.
CARROLL
(patiente)
Tu pourrais l’inviter à la maison. J’aimerais beaucoup la rencontrer. Sur le point d’ouvrir la porte, Alex se fige. On le voit de dos, les épaules crispées.
ALEX
(froid)
Et pourquoi je ferais ça ?
CARROLL
(hésitante)
Eh bien… Vu comme vous êtes proches, elle a certainement très envie de découvrir où tu habites et de rencontrer ta famille. On voit toujours Alex de dos. Le silence s’installe. Un temps.
ALEX
(tranchant)
Quelle famille ?
Le visage de Carroll se peint de tristesse. Alex sort et claque la porte derrière lui.
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