Te dire en silence

Julie Bradfer · Chapitre 30 sur 33

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Te dire en silence

Chapitre 27

 

Dix mois plus tard

 

— DEBOUUUUUUUT !

Comme si le cri de ma colocataire n’était pas suffisamment tonitruant pour réveiller la planète entière, je l’entends traverser ma chambre à grands pas alors que j’émerge abruptement d’un sommeil agité. D’un coup sec, Erin écarte les tentures fermées devant mes fenêtres, espérant, j’imagine, encourager mon corps à s’activer plus vite. À la place, la lumière du jour me brûle les rétines et je jure en plongeant la tête dans mon coussin :

— Pour l’amour de Dieu, Erin !

Ignorant mes réticences, mon amie ne s’arrête pas là et, une fraction de seconde plus tard, ma couette se volatilise. Scandalisée, je m’assieds en la foudroyant du regard. Plutôt fière d’elle, Erin me contemple en souriant, mon drap entre les bras. Ses cheveux sombres sont déjà attachés sur son crâne par un nombre incalculable de pinces et de barrettes multicolores, signe qu’elle ne m’a pas attendue pour lancer les festivités.

— Sache que, là tout de suite, j’envisage très sérieusement de t’égorger et de me débarrasser de ton corps, lui dis-je, le ton menaçant.

Blasée, Erin roule des yeux en ricanant :

— Si dramatique.

Je tends le bras et récupère sèchement ma couette avant de me rallonger sans attendre dans mon lit en la ramenant par-dessus ma tête.

— Hé, du nerf ! me réprimande ma meilleure amie en me secouant. C’est le grand jour ! Félix et Gareth débarquent dans une heure et il est absolument hors de question que je sois la moins diva des trois aujourd’hui.

— Aucun risque, je grogne en m’accrochant fermement à mon drap par crainte qu’Erin tente une nouvelle fois de me l’arracher.

Soudain, la pression de mon amie disparaît et le silence revient dans la pièce. Suspicieuse, je tends l’oreille en restant parfaitement immobile. Le calme ne dure pas. Bientôt, Erin se jette sur mon matelas et se faufile sous la couette sans ménagement jusqu’à se retrouver à côté de moi, la tête à seulement quelques centimètres de mon visage.

— Charlie, c’est ta journée, me sermonne-t-elle en s’emparant vigoureusement de mes deux joues. On parle de cette avant-première depuis des semaines.

Agacée, je repousse ses mains en grommelant.

— Je sais.

— Alors qu’est-ce que tu fais encore là ?

Je m’apprête à rétorquer quand les mots se coincent dans ma gorge. Et comme tous les jours depuis de trop nombreux mois, les souvenirs ressurgissent, ravivant douleur et angoisse. Comment a-t-il pu s’écouler autant de temps sans que cette peine indicible dans mon cœur ne s’atténue ? En quittant Ennis, il y a dix mois, j’étais pourtant certaine de faire le bon choix. Pas le plus facile, pas celui qui me rendrait heureuse, mais le bon, celui que je devais faire pour assurer le bonheur de quelqu’un d’autre. Alors pourquoi est-ce que les regrets ne cessent de me hanter depuis ? Pourquoi est-ce que cette décision me torture encore à ce point ? Pourquoi me manque-t-il toujours comme au premier jour ?

— Tu as peur qu’il soit là ? devine Erin en passant un bras autour de mes hanches, rassurante.

Je sais que, pour mon bien, elle souhaiterait m’entendre dire le contraire. Elle voudrait que je l’assure que j’ai enfin tourné cette page et qu’elle ne risquera plus jamais de me retrouver dans l’état dans lequel je suis revenue à Londres après ma rupture avec Alexander. Mais même si c’est ce qu’elle aimerait, elle ne me forcera jamais à le formuler. Pas tant que ce n’est pas vrai. Pas tant que ce deuil n’est pas achevé. Et même s’il ne s’achève jamais, je sais qu’elle restera malgré tout à mes côtés.

— Je crois que j’ai encore plus peur qu’il ne vienne pas, lui avoué-je en fermant les yeux.

Me serrant contre elle, ma meilleure amie me caresse tendrement le dos.

— Dans les deux cas, tu ne seras pas seule, OK ? murmure-t-elle à mon oreille.

Nous restons quelques minutes ensemble sous la couette avant qu’elle ne m’encourage une nouvelle fois à me lever. Bien que le chagrin me noue toujours l’estomac, je m’oblige à m’activer et la suis jusqu’à la cuisine où nous commençons à préparer le brunch que nous servirons à Félix et Gareth quand ils nous rejoindront. Je n’ai plus vu Félix depuis la fin de la postproduction, il y a 4 mois, et mon dernier échange avec Gareth remonte encore à bien avant cela. Il est hors de question que je ne profite pas de nos retrouvailles, peu importe à quel point je redoute l’évènement de ce soir. Peu importe à quel point je crains qu’il soit ou ne soit pas là.

Le cri de mes deux anciens collègues est presque aussi assourdissant que celui de ma colocataire à mon réveil lorsque je leur ouvre la porte de notre appartement, un peu plus tard dans la matinée. Surexcités, ils me sautent au cou et m’enlacent dans une étreinte à couper le souffle tandis que je tente difficilement de les faire avancer dans l’entrée.

— Tu as une mine affreuse, fait observer mon ancien assistant dès qu’il prend le temps d’inspecter davantage mes traits.

— Je confirme ! s’exclame Erin dans mon dos. On a du pain sur la planche.

Gareth me lance un coup d’œil entendu. Le duo de cauchemar est de retour.

— Ne commencez pas, vous deux, les grondé-je en passant un bras sous les coudes de nos invités pour les entraîner dans la cuisine.

— Compte là-dessus, s’esclaffent-ils de concert, bien trop malicieux pour me rassurer.

Leurs éclats de rire m’arrachent malgré tout un sourire que je m’empresse évidemment de leur cacher.

Après notre déjeuner, Erin et Félix lancent le début des hostilités. Si j’ai bien compris, leur objectif est d’être aussi étincelants que les acteurs qui défileront sur le tapis rouge ce soir. Me pliant à leur volonté, je suis Erin dans la salle de bains et la laisse me torturer comme une poupée tout l’après-midi. Épilation, manucure, pédicure, tout y passe et la moindre de mes doléances est repoussée du revers de la main. Félix, qui était visiblement coiffeur dans une vie antérieure, finit par prendre le relais tandis que nous migrons dans le salon. Distraite par les conversations animées de mes amis, les doigts de Félix dans mes cheveux et le champagne que nous nous sommes servis en anticipation des festivités, je me surprends à trouver cette journée plus agréable que je l’avais envisagée. L’angoisse est toujours là, rôdant à l’extrémité de ma conscience mais, entourée de la sorte, il est plus facile de la repousser. Il est plus facile d’oublier.

— Bon, Char, t’es prête ?

Me regardant une dernière fois dans la glace installée contre le mur de ma chambre, je fais la grimace avant de me diriger vers la porte.

— Vous êtes sûrs que je doive porter des talons ? commencé-je en rejoignant le salon d’un pas incertain. Je n’ai vraiment pas l’habitude de…

— Nom de Dieu, Charlie Collins, m’interrompt Erin en bondissant du canapé.

Perplexe, je me fige en essayant de ne pas trébucher dans le pan de ma longue robe vert émeraude.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? je m’inquiète.

Gareth a les yeux totalement écarquillés alors que Félix croise les bras sur son torse moulé dans un costume blanc, l’air particulièrement fier de lui.

— On est absolument certains pour les talons, Charlie.

Mon ancien assistant lève ensuite une main en direction de ma meilleure amie qui s’empresse de la lui claquer avec force, ravie.

— Un chef-d’œuvre, confirme-t-elle.

Mal à l’aise, je tire sur mes longues manches en levant les yeux au plafond.

— Ça suffit, arrêtez de me reluquer, me plains-je, bougonne. On y va ?

À couper le souffle dans son tailleur rouge sang, Erin ne se fait pas prier. S’emparant de sa veste et de son sac à main, elle se précipite à mes côtés, surexcitée :

— Plutôt deux fois qu’une, s’extasie-t-elle avant de me tirer derrière elle dans le couloir.

L’avant-première ayant lieu au Royal Albert Hall, nous prenons un taxi en direction du centre de Londres. Intenables, mes amis ne cessent de discuter se demandant quelles stars ont été invitées ; ce que la presse pensera du film ; ce que nous aurons à déguster lors de la réception précédant la projection… Pour ma part, à mesure que nous approchons, je sens les mots recommencer à me manquer. Me concentrant sur l’enthousiasme d’Erin, Félix et Gareth, je tente pourtant de tenir à distance l’appréhension qui me serre la poitrine. Mais les questions finissent par revenir me torturer. Est-ce qu’Alexander sera là ? Voudra-t-il me parler ? Ou dois-je m’attendre à ce que nous nous ignorions toute la soirée ?

Serrant les poings dans les poches de ma veste, je réalise encore une fois que ce n’est pas ce que je veux. Mais ai-je vraiment le droit de désirer quelque chose de plus de ces retrouvailles ? Alors que c’est moi qui suis partie il y a dix mois ? Alors que c’est moi qui ai fait ce choix ? Devinant probablement ma détresse, Erin dépose une paume rassurante sur mon genou. Nos regards se croisent un instant. Je me rappelle que je ne suis pas seule. Et cela me rassure un peu.

Nous retrouvons plusieurs de nos collègues sur le tapis rouge quand nous arrivons devant le Royal Albert Hall quelques minutes plus tard. De nombreux journalistes sont seulement en train d’installer leur matériel autour des barrières délimitant l’accès à l’allée principale, le vrai gratin hollywoodien n’étant attendu que dans un peu plus d’une heure seulement. Mais certains photographes immortalisent tout de même notre arrivée et les membres de l’équipe se prêtent au jeu, enchantés de retrouver les personnes avec lesquelles ils ont travaillé si dur ces derniers mois. L’ambiance est électrique, enivrante, joyeuse. À l’image du tournage que nous avons vécu tous ensemble.

Après une quinzaine de minutes passées à nous étreindre comme des idiots devant les objectifs, Erin, Félix, Gareth et moi prenons la direction de l’entrée. Frigorifiés par le temps hivernal, nous sommes ravis de trouver refuge dans la salle de réception surchauffée du Royal Albert Hall. Polis, des hôtes et des hôtesses viennent nous débarrasser de nos manteaux avant que nous ne nous rassemblions autour d’un mange-debout chargé d’amuse-bouches et de coupes de champagne. Elena, Javier et d’autres membres de l’équipe nous rejoignent avec entrain, lançant des conversations vives et des débats animés. Sans que je le veuille, mon regard balaie la pièce à chaque fois qu’une nouvelle personne fait son entrée. Sauf qu’il n’apparaît jamais. Et quand on vient finalement nous convier à prendre place pour la projection une paire d’heures plus tard, je finis par me résoudre. Alexander ne viendra pas.

— C’est peut-être mieux comme ça, me souffle Erin alors que nous rejoignons nos sièges attitrés dans l’arène emblématique du Royal Albert Hall.

Forçant un sourire sur mes lèvres, je hoche la tête pour la rassurer avant de m’installer à ses côtés. Les doigts repliés dans les pans de ma robe, je m’efforce alors de m’en convaincre. C’est mieux comme ça, c’est mieux comme ça, c’est mieux comme ça. Seulement, c’est faux. Cela fait des mois que je sais que c’est totalement faux.

Lorsque la salle est soudain plongée dans la pénombre et que des exclamations bruyantes s’élèvent dans l’amphithéâtre, j’ai perdu toute notion du temps. Les mains engourdies, je tente de relâcher mes phalanges crispées et de me reconcentrer sur l’évènement unique en train de se dérouler devant moi. J’ai beau avoir participé à la conception de ce long-métrage et avoir assisté Margaret jusqu’à la toute fin de la production, je n’ai aucune idée de ce que sera le résultat sur grand écran de nos longues semaines de labeur. Ramenant toute mon attention sur l’avant de la salle, je m’oblige à ne plus penser. Le film commence, les premières images défilent devant nos yeux. Je cesse de respirer.

J’ai revu toutes les séquences, toutes les scènes, tous les plans. Je les ai tellement revus pendant la postproduction que j’en faisais même des rêves la nuit. Et la douleur m’a accompagnée tout du long parce que les souvenirs véhiculés par chacune de ses images étaient bien trop prégnants pour être ignorés. Un coup d’œil sous une casquette foncée. Un sourire entre deux prises. Une main discrète sur mes hanches à la pause déjeuner. Un baiser volé à l’ombre d’une tente. Un souffle à mon oreille dans une chambre tamisée. Mais j’aurais dû savoir que la souffrance ravivée par ces souvenirs ne serait rien comparée à celle-ci. Comparée à celle de voir le travail d’Alex projeté sur grand écran. D’être face à ce film et d’avoir la sensation de le regarder à travers ses yeux. Alors qu’il n’est pas là. Alors qu’il est toujours là-bas. Sans moi.

Nauséeuse, je me redresse et quitte mon siège après avoir rapidement soufflé à Erin que je devais me rendre aux toilettes. Par chance, nous sommes installés en fin de rangée et je trouve facilement la sortie sans déranger trop de spectateurs. Une fois dans le couloir, je m’éloigne vers les escaliers et me dirige vers le rez-de-chaussée. Prenant la direction opposée à l’entrée, je repasse devant la salle de réception et suis le chemin vers la sortie de service que nous a indiqué une hôtesse un peu plus tôt dans la soirée.

La porte claque sèchement dans mon dos alors que je retrouve finalement l’extérieur. Descendant fébrilement quelques marches, je me retrouve dans une petite ruelle isolée à l’arrière du Royal Albert Hall. Le souffle court et les pieds endoloris, je finis par m’arrêter et m’adosser à un mur en briques, éclairé par un faible lampadaire. Le froid mordant de la nuit m’oblige à croiser les bras sur ma poitrine tandis qu’une fine bruine commence déjà à s’accrocher à mes joues. Levant le visage vers le ciel, je ferme les yeux en inspirant profondément. Un petit rire étranglé m’échappe quand je réalise l’ironie de ma situation. Je suis seule dans une ruelle sombre, non loin de l’entrée d’un cinéma, et il pleut. Cette scène est le miroir parfait d’une autre que j’ai déjà vécue. À l’exception d’une chose. À l’exception de…

— Il est si mauvais que ça ?

Le cœur battant, je tourne vivement la tête vers la voix venant de s’élever sur ma gauche. Les mains dans les poches d’un costume sombre, Alexander fait quelques pas dans ma direction pour s’arrêter à un endroit où je peux plus aisément le voir malgré l’obscurité. Impassibles, ses yeux noirs me fixent, attendant une réponse. Sauf que je ne sais déjà plus ce qu’il a demandé.

— Le film, se sent-il obligé de préciser en devinant mon air égaré.

Chancelante, je m’éloigne légèrement du mur auquel j’étais adossée et tente de me reprendre.

— Oh euh… non, bredouillé-je. Non, pas du tout. Il est super.

Le silence s’étire entre nous tandis que nous nous dévisageons sans rien ajouter. Dix mois se sont écoulés depuis notre dernier échange, et bien que je n’aie pas l’impression qu’il ait changé, c’est comme si un fossé invisible s’était creusé entre nous. La poitrine douloureuse, je serre les poings contre mes côtes alors que les mots recommencent à s’accumuler derrière mes lèvres. Mes regrets, mes doutes, mes certitudes, tout s’accumule sur ma langue en un tourbillon informulable. Et je sens qu’Alex attend. Qu’il espère que j’ai quelque chose de plus à lui dire. Mais comment le lui avouer ? Comment lui avouer que j’ai regretté ma décision à la seconde où j’ai quitté Ennis ? Comment lui dire que je voudrais revenir ? S’il a respecté ma dernière demande, s’il m’a écoutée, alors il a certainement laissé la place que j’ai quittée à Mona. Leur famille est peut-être plus heureuse à présent. Ai-je vraiment le droit de détruire ça ?

— Je ferais mieux d’aller le voir, alors.

Prise de court, je vois Alexander avancer dans ma direction, tête basse. Tendu, il me frôle et s’éloigne vers le petit escalier ramenant au Royal Albert Hall. Dans mon dos, j’entends ses pas se poser un à un sur les marches et, brusquement, la panique me gagne. Si je le laisse m’échapper maintenant, j’ai la sensation que je ne le reverrai plus. Et toutes ces choses, tous ces non-dits entre nous, toutes ces vérités que nous n’avons jamais cru bon de nous partager ces sept dernières années, seront nos seuls souvenirs. Notre histoire vaut plus que ça. Notre histoire mérite mieux que ça.

— Je t’aime.

Mes mots résonnent contre les murs de la ruelle, absolus. Derrière moi, je crois qu’Alexander s’est arrêté dans l’escalier, mais je n’ose pas me retourner. Si je le regarde, j’ai trop peur de flancher et de ne pas continuer. Or, je le dois. Je nous le dois. Même si mon aveu arrive dix mois trop tard, même s’il a déjà tourné cette page, je lui dois la vérité.

— Je… je t’aime, je répète, tremblante sous la pluie. Et tu me manques. Et je suis… je suis vraiment désolée, Alex. Je… Tu voulais qu’on essaie et je… j’étais trop bouleversée pour l’envisager, j’étais trop perdue et en colère et ce… Je sais que… qu’il est sûrement trop tard maintenant mais ce… peut-être qu’on pourrait… peut-être…

Des pas précipités m’interrompent, et je me retourne, intriguée, une fraction de seconde avant que les mains d’Alex ne se referment sur mon visage. Dans la précipitation, nous titubons tous les deux jusqu’au mur le plus proche et mon dos se retrouve de nouveau pressé contre les briques froides. Intense et fiévreux, le regard de mon meilleur ami dévore le mien.

— Pourquoi es-tu toujours aussi cruelle et intolérablement magnifique à la fois ?

Perdue, je cligne des paupières, à deux doigts de me pincer pour m’assurer que je ne suis pas en plein rêve. Mais la chaleur des paumes d’Alex sur mes joues et la pression de son corps contre le mien me semblent trop réelles pour qu’il ne s’agisse que d’un mirage.

— Si tu savais à quel point j’ai voulu te retenir ce jour-là, continue-t-il, le ton grave. À quel point je t’ai détestée de me quitter encore une fois. La seule chose qui m’en a empêché, c’est que je savais que tu serais trop têtue pour l’entendre à ce moment-là.

Piquée au vif, j’essaie de me défendre.

— Je… je ne suis pas…

— J’ai fait ce que tu m’as demandé, me coupe-t-il sans détour. Je savais pertinemment à quoi m’attendre mais je l’ai fait quand même parce que tu avais raison, parce que Sully méritait au moins que j’essaie. Et devine ce qui s’est passé ?

Il me faut un moment pour reprendre mes esprits. Mais lorsque j’y parviens enfin, lorsque les paroles d’Alex s’assemblent et font finalement sens, lorsque je parviens à déchiffrer la lueur furieuse et résignée dans ses yeux sombres, j’en perds le souffle. Ce qui s’est passé ? Non. C’est impossible. Ne me dites pas qu’elle…

— Mona est partie, soufflé-je, désabusée.

Alex hoche imperceptiblement la tête, confirmant mes craintes.

— Il y a trois semaines.

Secouée, je ferme les yeux en courbant les épaules, comme si je venais de recevoir un uppercut en pleine poitrine. Tout ça pour ça ? Comment a-t-elle pu leur infliger ça une seconde fois ? Quel genre de personne peut abandonner à deux reprises son enfant, sa famille ?

— Comment… comment l’a pris Sully ?

— Plutôt bien.

Je redresse vivement la tête, refusant de croire cette réponse. Mais ma perplexité s’intensifie lorsque je découvre un léger sourire sur le visage d’Alex. Fronçant les sourcils, je l’interroge du regard.

— Il a été moins diplomatique que toi, m’explique-t-il, un brin amusé. Il ne lui a jamais vraiment laissé sa chance. Du coup, son nouveau départ ne l’a pas trop secoué…

Reprenant soudain son sérieux, Alexander scrute mes traits avec attention avant de poursuivre :

— Mais il attend toujours.

— Qu’est-ce… qu’est-ce qu’il attend toujours ?

Étrangement serein, Alex me relâche et plonge une main dans la poche intérieure de son costume. Après une seconde, il me tend un petit paquet de feuilles pliées en quatre.

— Que sa maman rentre à la maison.

Avec précaution, je déplie les feuilles une à une. Et bien que je tente de les protéger de la bruine tombant toujours autour de nous, la peinture les recouvrant s’humidifie malgré tout, colorant un peu mes doigts. Sur le papier, je reconnais les dessins de Sully au premier regard. Ils ressemblent tous à celui qu’il avait peint juste avant que je ne m’en aille, il y a dix mois. La silhouette d’un petit garçon, enlacée par une autre, plus grande, aux bras tendres et aux cheveux multicolores.

— Il y en a au moins une centaine d’autres dans sa chambre, m’informe doucement Alex. Il ne dessine que ça, constamment.

Mam. Ce jour-là, il a poussé sa peinture vers moi en appelant sa mère. Ou plutôt, j’ai cru qu’il l’appelait. J’ai cru qu’il me la désignait, qu’il essayait de me faire comprendre qu’elle lui manquait. Mais si je m’étais trompée ? Si ce n’était pas pour cette raison qu’il voulait me la montrer ? Et si, sur ce dessin, la jeune femme enlaçant l’enfant n’était pas celle que je croyais ?

Mam.

— Ça n’a jamais été Mona pour lui, Charlie.

Les larmes débordent instantanément sur mes joues.

— Mais je… je l’ai blessé, je hoquette en dévisageant Alex, chamboulée.

Tendres, ses doigts retrouvent mon visage et tentent aussitôt d’en effacer la tristesse.

— Oui, dit-il simplement. Comme je t’ai blessée. Comme il t’a blessée. Nous sommes humains. Nous faisons des erreurs. C’est toi qui m’as appris ça.

Pressant les dessins de Sully contre mon cœur, une émotion terrible se met à gonfler dans ma poitrine. Une émotion que je suis terrifiée de ressentir à nouveau. Une émotion que je ne veux plus jamais laisser m’échapper.

— Il veut vraiment que je revienne ? demandé-je, gonflée d’espoir.

Comme s’il n’en revenait pas que je puisse poser la question, Alex secoue la tête avant de poser son front sur le mien.

— Évidemment qu’il veut que tu reviennes. Je veux que tu reviennes.

Nous nous embrassons sans même y penser, mus par le même soulagement, la même sérénité. Et tout semble soudain s’effacer. Ces dix derniers mois, ces sept foutues années. Nous remontons le temps. Je retrouve Alex devant le cinéma d’Ennis, sous la pluie. Mais rien ne déraille cette fois. Il prend ma main et nous restons ensemble. Toujours.

— C’était la dernière fois, Char, gronde Alexander contre ma bouche entre deux baisers. La dernière fois que je te laissais me fuir, la dernière fois que je te laissais partir, tu m’entends ? J’ai entamé des démarches pour obtenir la garde exclusive de Sully. Il n’y aura plus jamais de Mona et je n’accepterai plus aucune putain d’excuse, et ne… ne t’avise plus jamais de nous sacrifier pour le bonheur de mon fils. Je n’ai pas passé un tiers de ma vie à t’aimer comme un fou pour que tu ne comprennes pas ça. Il n’y a pas de bonheur sans toi.

— Alex… je murmure, émue.

— Je t’aime. Je t’aime à en crever, Charlie. Tu me prives de mon cœur à chaque fois que tu t’en vas alors, s’il te plaît, dis-moi que c’était la dernière fois.

Il n’y a pas de mots suffisamment forts pour décrire ce que je ressens en cet instant. Et il n’y en aura probablement jamais. Mais ça n’a pas d’importance. Parce que certains mots n’ont pas besoin d’être dits. Surtout quand la personne en face de vous vous comprend mieux que vous ne vous comprenez vous-même. Surtout quand elle vous aime de la même façon que vous l’aimez, avec la même intensité.

Me jetant au cou d’Alex, je le serre de toutes mes forces contre moi, comblée. Ses bras se referment autour de mes hanches, mes doigts s’enfoncent dans ses cheveux et nous n’avons besoin d’aucun mot de plus pour nous le confirmer.

C’était la dernière année que nous perdions. La dernière que nous laissions nous échapper.

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CHAPITRE #28 (INT. JOUR)

 

 

Une chambre tamisée au petit matin. La lumière du jour passe faiblement à travers les rideaux. Éparpillés sur le sol, des talons hauts, une veste de costume, une longue robe verte, une chemise blanche, un soutien-gorge, un pantalon… Allongés dans un lit, nus l’un contre l’autre, Charlie et Alex se dévisagent, l’air engourdis. Tendre, Alex caresse le dos de Charlie tandis qu’elle trace sa mâchoire du bout des doigts. Un temps. Alex se penche pour embrasser Charlie avant de la faire doucement rouler sur lui. Charlie se cambre sous les baisers d’Alex sur sa poitrine. La caméra s’éloigne de leur étreinte qui s’intensifie. Plusieurs peintures d’enfant sont posées sur la table de nuit. Un peu plus loin, sur le bureau, le carnet à dessins de Charlie est ouvert sur un croquis qu’elle n’avait pas encore eu le temps de terminer. On y voit deux mains enlacées. Les mêmes qui sont à présent nouées sur les oreillers.

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