Te dire en silence
Chapitre 1
La pluie s’écrase à grosses gouttes contre les vitres du taxi roulant à vive allure dans les rues encombrées de Dublin. Perdue dans mes pensées, je regarde les bâtiments du centre-ville défiler d’un air absent, les lumières des phares et des lampadaires se mêlant en tourbillons indissociables devant mes yeux. Une vague d’appréhension m’étreint la poitrine depuis mon arrivée à l’aéroport, il y a moins d’une heure. Ou plutôt depuis mon départ de Londres en début d’après-midi. À moins qu’elle ne date déjà de plusieurs jours, lors de l’annonce imprévue d’Erin. Je ne sais pas trop mais peu importe, l’effet est le même : j’ai la nausée.
— C’est votre première fois à Dublin ?
Dans le rétroviseur, je capte le regard bienveillant du chauffeur. Son air chaleureux fait disparaître quelque peu la tension répandue dans mon corps et je décide de me saisir de la distraction qu’il m’offre :
— Non. Mais ça fait un long moment que je ne suis pas venue.
Je crois que la dernière fois remonte à dix ans, lors d’une sortie scolaire organisée par le collège. Avant ça, mes parents m’y avaient emmenée une ou deux fois lors de brèves excursions en famille. J’en garde de merveilleux souvenirs. Mais j’ai le sentiment que ce seront les derniers.
— Ce sont des retrouvailles alors, conclut le chauffeur de taxi, tout sourire.
Mes doigts tachés d’encre se resserrent instinctivement autour du sac à dos posé sur mes genoux. À l’intérieur, je peux presque sentir la couverture rugueuse du carnet en cuir qui ne me quitte jamais. Je peux presque revoir le dernier croquis que j’y ai dessiné. Celui de deux yeux sombres et d’une fossette malicieuse. Celui que je me suis empressée de déchirer et d’abandonner derrière moi dans l’avion. Un fragment de mon passé. Un souvenir que j’ai tenté d’oublier pendant des années.
Des retrouvailles.
Je ramène mon attention sur le déluge tombant au dehors, l’esprit de nouveau agité. Et je me retiens d’avouer à mon interlocuteur qu’il s’agit en effet bien de retrouvailles. De celles que j’aurais préféré éviter…
Lorsque je pose le pied sur le parvis de l’hôtel Clayton, quelques minutes plus tard, il pleut toujours à verse. Avec l’aide du chauffeur, je récupère mon sac de voyage dans le coffre du taxi avant de me réfugier en toute hâte dans le hall d’entrée. Le vacarme de la pluie s’estompe dès que les larges portes vitrées se referment dans mon dos et une douce chaleur vient aussitôt envelopper ma silhouette humide. Autour de moi, l’ambiance est tout à coup bien plus lumineuse et apaisante. Mais j’ai à peine le temps d’en profiter :
— Bonjour mademoiselle. Je peux vous aider ?
Gênée par le poids de mes bagages, je m’approche tant bien que mal de la réception en repoussant de ma main libre la capuche recouvrant toujours mon crâne.
— J’ai une réservation au nom de Collins, énoncé-je en atteignant le comptoir.
Vu les rebondissements de ces derniers jours, j’hésite à donner au réceptionniste le nom de famille d’Erin, au cas où sa réservation n’aurait pas été correctement modifiée. Mais le regard du jeune homme s’allume avant que j’aie le temps d’ajouter quoi que ce soit :
— Oh bien sûr ! Charlie, c’est bien ça ? Madame Bell nous a avertis de votre arrivée. Tout est prêt pour vous recevoir. Tenez.
Paul, si je me fie au badge épinglé sur sa blouse, s’empresse de récupérer une petite enveloppe posée au coin de son bureau et me la tend vivement.
— Votre chambre se situe au cinquième étage, numéro 541, enchaîne-t-il, enthousiaste. Vous trouverez votre clé magnétique dans l’enveloppe ainsi que toutes les informations relatives à nos commodités tels que les horaires du bar, du restaurant au premier étage ou encore de l’accès à la piscine au rez-de-chaussée. Les salles de conférences se situent dans l’aile C aux étages 2 et 3. Madame Bell m’a demandé de vous faire savoir qu’elle vous attendrait dans la salle ronde aux alentours de 17 heures.
Toujours surchargée, je rajuste maladroitement la sangle du sac de voyage pendu à mon épaule avant de me saisir de l’enveloppe en question. Je contrôle rapidement son contenu en essayant d’assimiler les différentes informations que Paul vient de me partager. Ou, du moins, la plus importante. J’ai rendez-vous avec Margaret Bell dans une trentaine de minutes.
— Je… merci, marmonné-je à l’attention du jeune réceptionniste avant de m’éloigner vers la rangée d’ascenseurs installés au fond du large hall.
Mon portable se met à vibrer dans la poche de ma veste avant même que je ne rejoigne la première cabine.
— Quoi ? me plains-je en décrochant.
J’entends une exclamation outrée à l’autre bout du combiné tandis que j’appuie sur le bouton du cinquième étage avec ce qui me reste de membre libre, c’est-à-dire mon coude.
— Comment ça « Quoi ? » ? Tu avais promis de m’appeler, Charlie Collins !
— Je viens à peine d’arriver à l’hôtel, Erin.
— Et tu attends quoi pour m’envoyer des photos ?
Agacée, je lève les yeux au plafond avant de raccrocher. Au même moment, un léger ping m’indique que l’ascenseur a atteint le cinquième étage. Lorsque les battants s’ouvrent, je m’extirpe de la cabine puis prends la direction de la chambre 541. Mes pas me mènent au bout d’un long couloir de portes closes et je m’arrête finalement devant le numéro m’ayant été attribué. Mon portable se remet à vibrer dans ma paume.
— Quoi ? répété-je en décrochant une nouvelle fois.
— Tu es effroyablement mal élevée, tu le sais n’est-ce pas ? se plaint Erin dans mon oreille.
— Tu dis ça comme si c’était la nouvelle du siècle.
— J’attends toujours tes photos.
— Impossible d’en prendre. Une harceleuse n’arrête pas de m’appeler.
J’entends vaguement mon amie grommeler à l’autre bout de la ligne avant qu’elle ne raccroche à son tour. Amusée, je profite de ce moment de répit pour déverrouiller la porte de ma chambre et la pousser du pied. Dès que le battant se referme dans mon dos, le plafonnier s’allume dans la pièce et je découvre avec plaisir la petite suite qui va m’accueillir ces prochaines semaines. Il semblerait que le job d’Erin n’ait pas que des mauvais côtés, en fin de compte.
N’oubliant pas mes obligations, je me dépêche d’abandonner mes bagages au pied du lit double trônant au milieu de la pièce. Je déverrouille ensuite mon Smartphone et prends rapidement plusieurs photos de ce qui m’entoure : l’espace salon sur ma droite avec son écran plasma et son minibar ; les larges baies vitrées donnant sur le fleuve Liffey ; la salle de bains immaculée, cachée derrière une cloison ouverte… J’envoie mes clichés à Erin au fur et à mesure, ponctuant mes messages d’émojis clairement destinés à la faire enrager. Elle me rappelle au bout de quelques secondes, boudeuse :
— Je suis super jalouse. Surtout de la douche à l’italienne.
Le téléphone coincé contre l’oreille, je regagne le centre de la pièce et me laisse nonchalamment tomber sur le lit. Un soupir de contentement m’échappe lorsque mon corps courbaturé s’enfonce dans le matelas. Ce confort est absolument divin.
— Je t’ai dit qu’il y avait une piscine au rez-de-chaussée ? insisté-je en fermant les yeux, comblée.
— Je te déteste.
Je m’esclaffe doucement, moqueuse :
— Tu devrais plutôt détester les Alpes françaises. Ce n’est pas ma faute si tu t’es cassé la figure au ski, je te rappelle.
— Je ne me suis pas cassé la figure, quelqu’un m’est rentré dedans ! s’écrie aussitôt Erin, offusquée.
Je me retiens de lui dire que le résultat est le même. Fracture ouverte du tibia et jambe dans le plâtre pendant six mois. Si son accident ne m’avait pas mise dans une aussi mauvaise posture, je pourrais presque la plaindre. Mais je redoute bien trop ce qui m’attend d’ici quelques minutes pour vraiment l’envisager…
À l’instant où cette pensée me traverse, l’inquiétude se réveille dans mon ventre et je rouvre les paupières, paniquée. Le regard figé sur le plafond blanc, je ne parviens pourtant pas à déterminer ce qui m’effraie le plus, maintenant que l’échéance approche cruellement. J’aimerais pouvoir dire que mon angoisse n’est liée qu’à ma mission durant ce tournage, qu’à ce travail d’assistante de réalisation dont je ne connaissais que les grandes lignes avant qu’Erin ne me supplie de la remplacer suite à son accident inopiné. Mais si ce n’était que ça, si une autre donnée ne se mêlait pas désagréablement à l’équation, je sais que je ne serais pas aussi nerveuse en ce moment. Pas aussi fébrile.
Six ans. J’ai laissé ce fantôme derrière moi pendant six ans et il a suffi d’un nom sur une feuille de service pour que tout ressurgisse. La vérité, c’est que c’est l’idée de le revoir qui me terrifie. Bien plus que de prendre en charge un poste pour lequel je ne suis pas entièrement qualifiée. Et cela en dit décidément bien long sur moi.
Tourne cette foutue page, Charlie.
— Hé ! Tu m’écoutes ?
L’impatience dans le ton d’Erin me ramène à la réalité. Chassant ma morosité pour me reconcentrer sur notre conversation, je me force à me redresser avant de lui répondre :
— Oui je… Je t’écoute.
— Tu vas tout déchirer, OK ?
Mon cœur tressaille en entendant mon amie tenter de me réconforter. Malgré nos difficultés communes à exprimer nos émotions, Erin devine toujours mes moments sombres. Et elle sait toujours quoi dire pour les repousser.
— Tu crois ? soufflé-je, le regard perdu en direction de mon sac à dos encore une fois.
— J’en suis sûre, affirme résolument Erin dans le combiné.
Un croquis dans un carnet abîmé. Deux yeux sombres, un sourire familier. Je serre le poing contre mes cuisses, résolue moi aussi. Peu importe ce que mes doigts continuent désespérément à dessiner : le passé est le passé.
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FLASHBACK #1 (INT. JOUR)
Une salle de classe, le jour de la rentrée. Un groupe d’élèves échangent bruyamment devant les tables du premier rang. Dans le fond de la classe, Charlie (16) est assise seule derrière un banc. Un casque enfoncé sur les oreilles, elle dessine avec application dans un carnet ouvert devant elle. La musique résonne dans ses oreilles. Elle ne prête pas attention à ce qui l’entoure.
MUSIQUE
(instrumental piano)
Le professeur de mathématiques entre dans la pièce. Les élèves se dispersent pour prendre leur place respective. La chaise à côté de Charlie reste vide. Le professeur commence son laïus mais Charlie n’entend que le son de sa voix étouffée. Elle continue à dessiner.
MUSIQUE
(instrumental piano)
Le professeur invite un inconnu à entrer : Alexander (17), nouvel élève. Il se présente rapidement à la classe, de mauvaise grâce, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon d’uniforme. Son regard s’arrête sur la silhouette de Charlie dans le fond de la classe. Elle est la seule à avoir gardé la tête baissée lors de son entrée. Elle ne le dévisage pas avec curiosité. Elle continue à dessiner.
MUSIQUE
(instrumental piano)
Le professeur dit à Alex de s’installer. Alex se dirige vers le dernier rang et tire la chaise à côté de Charlie. Concentrée sur son carnet, elle ne réagit pas.
MUSIQUE
(instrumental piano)
Alex tapote l’épaule de Charlie. Surprise, Charlie cesse de dessiner et se tourne vers lui. Elle fronce les sourcils en réalisant qu’elle ne le connaît pas. Ignorant son air méfiant, Alex lui fait signe de retirer son casque. Charlie obtempère et arrête sa musique. La voix du professeur reprend alors le dessus et elle réalise que le cours a commencé. Plusieurs élèves la regardent étrangement par-dessus leurs épaules. Charlie se tasse sur son siège et referme son carnet à dessin d’un coup sec.
ALEX
(demi-sourire aux lèvres)
Relax. C’est pas toi qu’ils regardent, c’est moi. Charlie lui jette un nouveau regard incertain. Alex est assis nonchalamment sur sa chaise, toujours les mains dans les poches.
CHARLIE
(sur la réserve)
T’es qui ?
ALEX
(clin d’œil)
Le petit nouveau.
Blasée, Charlie roule des yeux en ramenant son attention sur le professeur. Un temps.
ALEX
Au fait…
Le doigt d’Alex apparaît dans le champ de vision de Charlie. Il pointe du doigt son carnet.
ALEX
… ils sont grave stylés tes dessins.
L’air sévère, Charlie repousse la main d’Alex. Leurs regards se croisent. Alex semble sincère. Charlie s’adoucit légèrement.
CHARLIE
Dis pas n’importe quoi.
Un temps. Alex dévisage intensément Charlie pendant quelques secondes.
ALEX
(sérieux)
C’est pas n’importe quoi.
Embarrassée, Charlie se détourne vers la fenêtre donnant sur la cour de récréation à sa gauche. Ce nouvel élève l’agace. Mais un sourire se forme malgré tout sur son visage.
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