Te dire en silence
Chapitre 29
Je ne parviens pas à décrocher mon regard de la baie vitrée. Vaste et lumineuse, elle offre une vue incroyable sur un petit jardin aux couleurs d’automne et sur des prairies vallonnées au-delà. Si je n’étais pas aussi consciente de la présence d’Alexander à mes côtés, je pourrais croire qu’il s’agit d’un rêve tant l’atmosphère autour de nous paraît irréelle. Mais non, je suis bien là. Et la maison que nous sommes en train de visiter rassemble bien tous les critères de la demeure idéale.
— Alors ? Tu en penses quoi ?
Je me tourne vivement vers Alex, posté sagement sur ma droite.
— Tu plaisantes, j’espère ? lui réponds-je, le cœur battant.
Une moue mutine se dessine sur son visage, creusant une fossette sur sa joue que j’ai aussitôt envie d’embrasser. Rougissante, je reporte mon regard sur l’extérieur, toujours aussi subjuguée par le calme et la sérénité se dégageant des lieux.
— Elle… elle est parfaite, soufflé-je, mais…
— Pas de mais cette fois, m’interrompt Alexander en s’emparant de ma main pour me tirer vers lui.
Cela fait plusieurs mois maintenant que nous cherchons à nous installer ensemble. À cause des frais générés par la prise en charge de Sully et son statut de père célibataire, Alex n’avait jamais vraiment pu envisager de quitter la maison de sa mère. Mais depuis mon retour, nous sommes parvenus à mettre suffisamment de côté pour l’envisager. Nous voulions toutefois ne pas trop nous éloigner d’Ennis et souhaitions trouver un quartier paisible et verdoyant qui faciliterait le déménagement pour Sullivan. Jusqu’ici, nos visites se sont révélées infructueuses, si bien que je commençais un peu à démoraliser. Puis des amis de Carroll nous ont proposé de venir visiter leur maison de vacances avant qu’ils ne la mettent officiellement en vente, et l’espoir est revenu se frayer un chemin dans mon ventre. Sauf que je ne peux m’empêcher d’être craintive, hésitante. J’ai trop peur de la chute si tout cela s’avère trop beau pour être vrai.
— Si tu la veux, elle est à nous, insiste le jeune homme en face de moi, ses doigts se resserrant davantage autour des miens.
Il a l’air sûr de lui et je tente de m’accrocher à la certitude dans son regard. S’il fait confiance aux amis de sa mère, alors je le devrais aussi. Il n’y a pas de raison que quelque chose se passe mal cette fois.
— Pour de vrai ? je lui demande malgré tout, la poitrine gonflée d’un mélange d’appréhension et d’excitation.
— Pour de vrai.
— On achète une maison ?
— On achète une maison.
Un énorme sourire s’étire de concert sur nos visages et je saute au cou d’Alex, exaltée. Habile, il referme ses bras dans mon dos et me fait tourner dans les airs alors que je ris contre son cou, comblée. Et dire qu’il y a un peu plus d’un an, en me réfugiant dans cette ruelle à l’arrière du Royal Albert Hall, j’étais persuadée de l’avoir perdu pour toujours.
— J’ai encore du mal à y croire parfois, murmuré-je une fois que nous nous sommes calmés.
Enlacés au milieu du salon, Alex pose son front contre le mien, soucieux.
— À croire quoi ? me demande-t-il doucement.
— Que c’est réel. Que tu es à moi. Que je vis enfin cette vie avec toi.
De nouveau souriant, le jeune homme pose un baiser sur mon front.
— Tu aurais pu la vivre beaucoup plus tôt si tu n’avais pas passé ton temps à me fuir constamment.
Amusée par son faux reproche, je l’embrasse à mon tour au coin des lèvres. Son regard sombre est infiniment tendre lorsqu’il le plonge au fond du mien.
— Plus jamais, je lui promets ensuite, sereine.
Il me ramène contre son torse, le nez plongé dans mes cheveux.
— Plus jamais, confirme-t-il.
Alors que nous sortons de la propriété, main dans la main, après avoir signé un compromis avec les actuels propriétaires, j’oblige Alex à marquer une pause sous le porche et immortalise cet instant sur mon portable. En grimpant ensuite dans la voiture, je m’empresse d’envoyer ce cliché sur le groupe WhatsApp que nous partageons avec Erin, Félix et Gareth.
On l’a trouvée, ça y est !
13:11
Erin
Attends… Est-ce que ce que c’est bien ce que
je pense que c’est ?!
13:12
Félix
Tout dépend de ce que tu penses que c’est…
13:12
Erin
À ton avis
13:13
Gareth
Et pensons-nous à la même chose ?
13:14
13:14
13:14
Erin
OMGGGGGG
13:15
Félix
AAAAAAAH
13:15
Gareth
13:15
Félix
Félicitations !!!!!!!
13:16
Erin
LA DATE DE LA PENDAISON ! TOUT DE
SUITE !
13:15
— Ils ont l’air bien agités, me fait remarquer Alex alors que mon téléphone ne cesse de vibrer dans ma paume.
Perdue dans ma conversation, je ne m’étais même pas aperçue que nous nous étions mis en route.
— Ils veulent déjà s’inviter à notre pendaison de crémaillère, lui expliqué-je en continuant à parcourir des yeux mon écran.
Je ris doucement en lisant la suite des échanges surexcités de mes amis.
— Rectification : ils veulent organiser notre pendaison.
Le grognement maussade d’Alexander m’arrache un autre éclat de rire. Verrouillant mon portable et le rangeant dans ma poche, je me tourne vers lui et passe une main par-dessus le levier de vitesse pour la poser sur sa cuisse.
— Tu les adores, lui fais-je remarquer, moqueuse.
Il me lance un coup d’œil en faisant la moue, vaincu.
— Ne leur répète jamais ça.
Malicieuse, je n’ajoute rien et pose ma tempe contre l’appuie-tête. Après quelques secondes de silence, Alex saisit mes doigts de sa main libre et les porte à ses lèvres pour les embrasser.
— À quoi tu penses ? m’interroge-t-il, pressant.
Je souris en l’entendant me poser cette question devenue régulière entre nous. Les secrets et les non-dits ont joué pour beaucoup dans nos malheurs ces dernières années, tellement que nous nous sommes promis de ne plus jamais nous cacher des choses. Et même s’il n’a pas toujours besoin de mots pour me comprendre, Alex reste encore angoissé à l’idée de manquer l’une ou l’autre de mes pensées. Du coup, il a pris l’habitude de me questionner, et moi de lui répondre pour le rassurer :
— Je me dis que j’ai de la chance.
— De la chance ?
— D’être aussi bien entourée.
Ramenant nos mains jointes contre sa poitrine, Alex secoue légèrement la tête.
— Ça n’a rien à voir avec la chance, finit-il par ajouter, confiant. Tu le mérites, c’est tout.
Parfois, je me souviens. De l’enfant et de l’adolescente que j’étais. Introvertie, isolée, étrange et un peu décalée. Je me souviens des heures passées seule dans la cour de récréation, des rires et des moqueries en classe, des murmures et des messes basses dans les couloirs. Des humiliations. Je ne me suis jamais sentie comme les autres donc ça n’avait pas beaucoup d’importance, et puis j’avais le dessin, j’avais ma mère. Naïvement, je pensais que c’était suffisant, je m’étais résignée à ne rien attendre de plus des autres. Jusqu’à mon entrée en terminale. Jusqu’à Alexander.
— Je t’aime.
Ces mots n’avaient pas de sens avant lui. Ces mots n’auraient pas de sens sans lui. Un jour, j’espère pouvoir le lui expliquer. J’espère pouvoir lui faire comprendre à quel point il a tout changé. Parce que ces trois mots ne suffisent pas. Ils ne suffiront jamais à décrire tout ce qu’il représente pour moi.
— Je t’aime aussi, Charlie.
Une pression de doigts, un autre baiser. Sa manière de me faire comprendre que je n’ai rien besoin d’expliquer. Il sait.
Un quart d’heure plus tard, Alex gare sa voiture dans le parking de la résidence. Comme tous les dimanches, nous rendons visite à ma mère, mais puisqu’il était annoncé que la journée serait particulièrement clémente aujourd’hui, nous avons décidé d’organiser un petit pique-nique pour la sortir un peu. Après nous être enfoncés dans le parc, nous repérons nos proches, installés non loin du sentier. Carroll, radieuse, étale des assiettes et des plats avec l’aide de mon père sur une large nappe fleurie posée dans l’herbe. Derrière eux, ma mère et Sully sont installés sur un banc, l’enfant concentré sur un carnet à dessin.
— Alors ? s’enquiert mon père dès qu’ils nous voient approcher.
Interpellée, Carroll redresse vivement la tête, les yeux emplis d’attente.
— Elle vous a plu ?
Jetant un léger coup d’œil à Alexander, je m’empresse de leur annoncer la nouvelle.
— On a signé le compromis !
Nos parents poussent aussitôt des acclamations de joie.
— Je te l’avais dit, Yvan ! se réjouit Carroll, les larmes aux yeux.
— Où ai-je rangé cette bouteille de champagne ? grommelle mon père.
Amusé, Alex étreint sa mère et lui tapote gentiment le dos tandis qu’elle s’essuie les yeux avec bonheur. Captant le regard trouble de la mienne, toujours assise sur le banc en compagnie de Sullivan, je décide de les rejoindre. Prudente, je m’agenouille en arrivant devant eux.
— Bonjour maman, dis-je doucement en lui offrant un sourire.
Silencieuse, le regard de ma mère s’attarde sur mon visage. Elle semble y chercher quelque chose même si elle ne sait certainement pas quoi.
— Vous dessinez ensemble ? je leur demande ensuite en me tournant vers Sully.
Depuis le premier jour où nous l’avons emmené rencontrer ma mère, les dimanches sont devenus sacrés pour lui. Ce matin encore, il est descendu déjeuner avec tout son matériel de peinture sous le bras, nous signifiant sans détour quel jour nous étions. Tous les deux, ils ont instantanément créé ce genre de lien singulier qu’on ne peut vraiment expliquer. Au contact de l’autre, c’est comme s’ils s’éveillaient à leur manière, repoussant les limites de leurs difficultés. C’est comme s’ils avaient leur propre langage, silencieux. Comme s’ils se comprenaient d’instinct, sans un mot.
En silence.
— Mhamó, me répond Sully en penchant la tête de côté pour désigner Joelyn.
Cela fait quelques semaines maintenant qu’il a commencé à l’appeler grand-mère. Mais je ne m’y suis pas encore habituée. À chaque fois qu’il le prononce, un feu d’artifice éclate dans mon cœur.
— Oui, tu dessines avec Mhamó, confirmé-je, émue.
Relâchant le crayon qu’il était en train d’utiliser, Sullivan agite vigoureusement les mains, excité.
— Non, me corrige-t-il, Mhamó.
Les yeux fuyants, il me désigne alors un croquis posé à côté de lui. Intriguée, je tends la main pour m’en emparer et le ramener vers moi. Il me suffit d’un seul regard. Un seul regard et la Terre cesse soudain de tourner.
Relevant vivement le visage vers ma mère, je réalise qu’elle me contemple toujours, l’air calme et serein. La brise tiède vient secouer un instant les mèches grises sur son front tandis qu’un petit sourire s’étire sur sa bouche. Il semble y avoir un millier de mots dans ce sourire. Un millier de mots que je devine sans qu’elle n’ait besoin de les dire.
— Magnifique, dit Alexander, soudain debout derrière moi.
Je croise ses yeux sombres alors qu’il glisse ses doigts dans ma nuque. Une larme unique roule sur ma joue alors qu’il me sourit avec tendresse. Une larme de bonheur. Une larme de joie.
Entre mes doigts, il y a un portrait de moi. Un portrait que ma mère vient de dessiner. Un portrait qui contient tous les mots du monde. La vérité.
Magnifique.
Oui, magnifique. Comme cette journée. Comme ma mère. Comme Sully.
Et comme l’homme à mes côtés.
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ÉPILOGUE
Dans un grand salon, devant une baie vitrée. Côte à côte, deux chevalets sont installés. Devant le plus petit, Sullivan (7) peint avec concentration, un tablier noué autour de la taille et un casque antibruit sur les oreilles. Charlie le regarde avec douceur avant de se reconcentrer sur son travail. Plusieurs planches de storyboard sont suspendues en face d’elle. Elle annote un Post-it avant de se remettre à dessiner.
Un temps.
Une ombre se dessine sur le seuil. Discret, Alexander dépose un sac de voyage à ses pieds avant de se débarrasser de sa veste. On dirait qu’il vient de rentrer. L’air apaisé, il s’approche sans bruit de Charlie, toujours concentrée sur sa tâche. Tendrement, il passe ses bras autour d’elle et se colle à son dos. Charlie tressaille, surprise, avant de se détendre contre lui.
CHARLIE
(rassurée)
Enfin.
ALEX
(soupirant contre sa nuque)
Je t’ai manqué ?
CHARLIE
Toujours.
Alex sourit en embrassant la tempe de Charlie. Charlie, comblée, dépose son matériel à dessin et pose ses mains sur celles d’Alex, refermées sur son ventre arrondi.
Un temps.
Dans un grand salon, devant une baie vitrée. Côte à côte, deux chevalets sont installés. Devant le plus petit, Sullivan (7) peint avec concentration, un tablier noué autour de la taille et un casque antibruit sur les oreilles. Devant le plus grand, un couple se tient debout, enlacé. On n’entend pas un bruit.
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