Te dire en silence
Chapitre 8
— Charlie, tu es prête ?
Je suis à la recherche de mes chaussures lorsque la voix de Félix s’élève de l’autre côté de la porte de ma chambre d’hôtel. Pestant silencieusement, je me penche vers le sol et les repère enfin, égarées sous le lit. Je me dépêche de les récupérer et m’assieds sur le bord du matelas pour les enfiler, pressée.
— Charlie ? insiste Félix, impatient.
— J’arrive !
Une fois totalement habillée, je m’empare de ma veste et vérifie rapidement le contenu de mon sac à main. En y voyant mon téléphone, je me souviens du dernier message d’Erin et décide de lui répondre en vitesse.
Surtout bois de l’eau……… ET AMUSE-
TOI !
19:43
Son allusion à peine voilée à mon intolérance à l’alcool me fait une nouvelle fois rouler des yeux.
À VOS ORDRES
20:37
Souriant malgré moi, je range mon portable dans mon sac avant de finalement me diriger vers la porte. Lorsque je le découvre dans le couloir, Félix se redresse prestement de sa position décontractée contre le mur et ajuste les lunettes rondes sur son nez parsemé de taches de rousseur.
— Voilà, désolée, m’excusé-je en refermant derrière moi. J’ai dû terminer de préparer l’inventaire pour…
Félix me fait aussitôt les grands yeux, courroucé.
— Chut ! m’interrompt-il. Je ne veux rien entendre. Interdiction de parler de boulot ce soir, compris ?
Je pince les lèvres pour m’empêcher de rire face à son air démesurément outré. Puis je hoche simplement la tête, conciliante.
— Compris.
Satisfait, il me fait un léger signe de tête avant de s’engager vers les ascenseurs. Je lui emboîte le pas sans tarder.
— Soit dit en passant, tu es très élégante dans cette tenue, me dit-il alors que nous marchons côte à côte.
Je baisse le nez sur ma robe salopette noir et mon pull à col roulé blanc. Je n’ai pourtant pas l’impression d’avoir fait beaucoup plus d’efforts que d’habitude mais j’imagine que cela change de mes jeans et baggy’s.
— Et toi alors ? ajouté-je en pointant son cardigan tout aussi élégant du doigt. J’en connais un qui va te dévorer des yeux ce soir.
Félix trébuche sur ses pieds, les joues rougissantes, et je ne peux retenir mon rire cette fois, ce qui me vaut un coup d’œil assassin. Il refuse toujours d’admettre qu’il se passe quelque chose entre Gareth et lui, mais certains signes ne trompent pourtant pas. Après deux mois à les voir se tourner autour et se jeter des regards plutôt éloquents, j’espère que cette soirée entre collègues leur permettra de sauter le pas. Quoique, vu l’embarras toujours peint sur les joues de Félix lorsque nous traversons le hall de l’hôtel vers la sortie, cela n’est peut-être pas gagné.
Une fine bruine nous accueille sur le parvis, me forçant à resserrer les pans de ma veste autour de moi. Par chance, le bar dont l’équipe de tournage a décidé de faire son QG pour fêter la fin de la production à Dublin se situe non loin de l’hôtel. Félix connaissant mieux l’itinéraire pour s’y rendre que moi, je passe un bras sous son coude et le laisse me guider à travers les rues plus animées du centre-ville. Bien qu’avec tout notre travail ces dernières semaines je n’ai pas eu l’occasion de profiter de la capitale autant que je l’aurais souhaité, l’atmosphère de la ville m’est tout de même devenue familière. Demain après-midi, lorsque nous prendrons la route pour Galway, je sais d’avance que je me sentirai un peu nostalgique. Mais ce n’est pas comme si l’aventure était déjà terminée…
— Hé ! Félix, Charlie ! Par ici !
Il n’est pas difficile de repérer nos collègues lorsque nous pénétrons finalement dans un petit pub cosy et tamisé, installé en bordure du fleuve Liffey. Une gigantesque table a été dressée au fond de la salle et une bonne vingtaine de membres de l’équipe s’y trouve déjà. Félix lève une main, tout sourire, pour répondre aux exclamations, puis il se fraie un chemin à travers le bar, m’entraînant dans son sillage. En l’espace de deux mois, je n’ai que rarement rejoint mes collègues pour boire un verre après nos nombreuses heures de travail. Mais impossible de décliner l’invitation cette fois-ci alors que nous passons nos derniers instants dans la capitale.
— Je vous ai gardé une place !
Rayonnant, Gareth nous accueille en bout de table et je contiens difficilement mon amusement en voyant Félix s’installer maladroitement sur la chaise que l’assistant opérateur lui désigne. Dès qu’il capte mon air entendu, le rouquin m’assène un nouveau regard courroucé. Pour ne pas l’embarrasser davantage, je me détourne pour retirer ma veste, saluer mes autres collègues et m’asseoir à mon tour autour de la longue table. Mais ma bonne humeur disparaît à l’instant où je remarque la personne installée à l’autre bout de la table. Il a beau m’ignorer avec superbe, perdu dans une grande conversation avec Javier, la présence d’Alexander me hérisse aussitôt le poil. Surtout quand j’étais persuadée qu’il ne serait pas là ce soir…
Morose, je prends place à droite de Félix en m’efforçant de ne pas prêter attention à l’opposé de la table. Comme Gareth est en train de commander nos boissons et quelques tapas, mon assistant en profite pour se pencher légèrement dans ma direction :
— Pourquoi cette tête tout à coup ?
— Quelle tête ? lui réponds-je, de mauvaise humeur.
— Celle que tu fais quand tu es contrariée.
Parfois, j’oublie que Félix a un excellent sens de l’observation et que les nombreuses semaines que nous venons de passer ensemble sur le plateau lui ont permis d’apprendre à déchiffrer mes humeurs bien plus que je le souhaiterais. Face à sa mine insistante, je finis par flancher :
— Je pensais qu’Alexander ne serait pas là.
C’est en discutant avec Gareth, il y a quelques semaines, que j’ai découvert qu’Alexander s’absentait à chacun de ses jours de repos. Tous les samedis soir, après notre dernière journée de tournage de la semaine, il prend apparemment la route et disparaît jusqu’au dimanche soir. Son assistant n’a pas su me dire où il allait, mais il ne m’a pas vraiment été difficile de faire le lien entre cette information et l’appel que j’ai surpris dans le couloir de l’hôtel quelques jours plus tôt. Tous les week-ends, dès qu’il est libre, Alexander rentre chez lui, à la maison. J’espérais que ce soit le cas aujourd’hui aussi puisque nous avons deux jours de congé devant nous. Mais j’aurais dû apprendre avec le temps que mes rêves se réalisent rarement.
— Toujours pas envie de m’avouer ce qui se passe entre vous deux ? me souffle doucement Félix en remarquant mon air lointain.
Sa prévenance calme un peu le tumulte dans ma poitrine et je force un sourire sur mes lèvres pour tenter de le rassurer. La réponse est non, je n’ai absolument pas envie de parler de la complexité de mes sentiments envers Alexander à qui que ce soit. Mais savoir que quelqu’un serait prêt à écouter si c’était le cas me fait du bien. L’amitié de Félix me fait du bien.
— Pas aujourd’hui, lui réponds-je simplement.
Et il comprend. Tout aussi simplement.
Dans le brouhaha et l’agitation ambiante, je réalise rapidement qu’il ne me sera pas difficile d’éviter Alexander tout au long de la soirée. L’humeur est à la fête et les conversations vont bon train à mesure que les verres de bières se vident. Je passe à l’eau après ma deuxième consommation, sentant déjà les effets de l’alcool m’envahir, mais cela ne m’empêche pas de prendre part aux divers échanges autour de la table. Les rires fusent tandis que chacun partage son meilleur souvenir de la production à Dublin, sa meilleure gaffe, sa plus belle surprise. Margaret aurait été ravie de nous entendre nous remémorer tous ces moments sur le plateau, mais elle est déjà à Galway depuis quelques jours, organisant notre arrivée et la suite du tournage. Plusieurs lèvent leurs verres en son honneur tout en prenant des photos et des selfies. J’en profite pour immortaliser Félix et Gareth qui, maintenant un peu éméchés, se sont sensiblement rapprochés. Joue contre joue, ils font la grimace alors que je presse le bouton de mon appareil photo. Ce cliché leur fera à coup sûr un excellent fond d’écran.
Au fur et à mesure que les heures passent, le groupe se délie et se reforme. Les fêtards se rassemblent, discutant de leurs plans pour le reste de la nuit tandis que les plus sages entament des discussions plus ou moins sérieuses autour de la longue table. J’écoute plus que je ne prends part aux conversations, m’intéressant poliment aux propos parfois décousus de mes collègues enivrés. J’envoie quelques photos à Erin aussi, m’amusant de son air bougon et blasé sur les images qu’elle me renvoie. Je ne lui dis pas que j’aurais voulu qu’elle soit là aussi ce soir. Je ne lui dis pas que ma meilleure amie me manque. Parce que je n’en ai pas besoin. Elle n’a pas besoin que je le lui dise pour le savoir.
Il est minuit passé quand Félix et Gareth, qui étaient partis discuter dehors avec le groupe des assistants, viennent me retrouver en bout de table. Distraite, je les écoute d’une oreille, le regard à moitié perdu sur leurs mains jointes et leurs cheveux en pagaille. Gareth me pose une question à laquelle je réponds sans penser. Surpris, son regard dévie ensuite pour se poser par-dessus mon épaule.
— Tu as grandi à Ennis ? s’exclame-t-il, les joues rouges. Attends mais… Alex ! Tu viens pas d’Ennis toi aussi ?
Brusquement ramenée à la réalité, je jure intérieurement alors qu’une voix rauque s’élève derrière moi, bien trop près pour me rassurer.
— Ouais.
Agacée, je pivote légèrement sur ma chaise et découvre Alexander, installé à quelques places seulement de nous. Ses yeux sombres se posent sur mon visage, insondables, et son expression me ramène désagréablement à notre dernière conversation, la semaine dernière. Ce jour-là, après qu’il m’a trouvée couverte de faux sang dans la réserve d’accessoires, je lui ai avoué des choses que j’aurais mieux fait de garder pour moi. Ce jour-là, ma vulnérabilité m’a rendue idiote. Je ne compte pas commettre la même erreur ce soir.
— Vous vous connaissiez d’avant du coup ? j’entends Félix nous interroger innocemment par-dessus le vacarme régnant dans le bar.
Je réponds sèchement non au moment où Alexander répond oui. Et l’espace d’un instant, son regard n’est plus indéchiffrable. Il est empli de chagrin.
Le rire de Gareth m’aide à me détourner et à reprendre mes esprits.
— Plutôt oui ou plutôt non ? se moque-t-il, goguenard.
Je m’empresse de prendre la parole, craignant qu’Alexander décide de leur en dire plus qu’il ne le faudrait :
— Ce… On était au lycée ensemble, expliqué-je brièvement. En terminale. Mais on n’était pas vraiment proches.
Je capte le regard de Félix, soudain trop sérieux. Mais je ne parviens pas à répondre à sa question silencieuse. Je n’y parviens pas parce que, derrière moi, le silence est devenu pesant.
— Sérieux ? insiste Gareth, étonné. C’est trop dommage ! Si j’avais eu un pote aussi fan de cinéma que moi à l’époque, j’aurais clairement passé toutes mes journées avec lui.
Avant de m’en rendre compte, je suis debout. Mon mouvement a été si sec et rapide que ma chaise manque de se renverser. Soucieux, Félix tend une main pour me stabiliser mais je recule d’un pas, la douleur dans ma poitrine bien trop vive pour le laisser m’approcher. Dans mon dos, je sens le regard d’Alexander figé sur ma nuque. Et je sais qu’il doit penser à la même chose que moi. À tous nos rendez-vous au cinéma. À nos discussions animées dans ma chambre. À nos projets d’avenir commun. Ensemble.
Il était cet ami avec qui je passais toutes mes journées. Il était bien plus que ça.
— Je… euh… Pardon, il faut que j’aille aux toilettes, m’excusé-je avant de tourner les talons, chancelante.
Je rejoins rapidement l’entrée et m’engouffre dans les grands escaliers menant au sous-sol. Par chance, les cabines sont désertes lorsque je pénètre dans les toilettes des femmes et je m’affaisse un instant contre la porte, le souffle court. Les mots de Gareth ont réveillé une vieille blessure et il me faut quelques longues secondes pour l’enfouir au fond de moi de nouveau. Quand mon cœur recommence à battre à un rythme normal, je m’approche d’un lavabo pour me passer un peu d’eau sur le visage. Mon reflet dans la glace me renvoie l’image d’une jeune femme égarée aux yeux trop grands et à la peau pâle. Ignorant mon air accablé, je repousse les mèches courtes collées à mes joues et redresse les épaules en inspirant profondément. Je vais remonter, récupérer mes affaires et rentrer à l’hôtel me coucher. Plus de regards à Alexander. Plus d’aveux sur mon passé. Plus rien qui me force à me rappeler.
Plus que trois mois, Charlie. Dans trois mois, tout sera de nouveau terminé.
Mais lorsque je pousse la porte des toilettes, une silhouette m’accueille dans le couloir tamisé. Une silhouette que je pourrais dessiner les yeux fermés. Et la tension revient aussitôt dans mon ventre, comme si elle ne l’avait jamais quitté.
— Pas vraiment proches, hein ?
Un frisson me remonte le dos quand j’entends le ton acerbe d’Alexander résonner contre les murs du sous-sol. Il a l’air en colère. Non, il a l’air furieux.
— Laisse tomber, Alexander, grogné-je tout en passant devant lui sans le regarder.
Il ne fait rien pour me retenir alors que je prends la direction des escaliers, pressée de remonter à la surface. Puis sa voix s’élève de nouveau derrière moi et je comprends avec frustration qu’il vient de m’emboîter le pas.
— Rafraîchis-moi d’abord la mémoire, crache-t-il, irrité. Quand est-ce qu’on n’a pas été vraiment proches, Charlie ? Pendant nos soirées au cinéma ? Nos après-midi dans ta chambre ? Le bal de promo, peut-être ?
La colère commençant à gonfler dans ma propre poitrine, je m’arrête brusquement sur la première marche et pivote pour lui faire face. Pris de court par mon arrêt brutal, Alexander se fige à quelques centimètres seulement de mon corps tendu, son regard noir à hauteur du mien.
— Qu’est-ce que tu veux exactement, Alex ? lâché-je, acide.
— Ce que je veux ? Je veux la putain de vérité, Char. Celle que tu me dois depuis six ans !
En l’entendant évoquer la seule chose que je ne peux pas lui donner, je vacille légèrement. Puis je me souviens de tout ce qui s’est passé. Je me souviens que tout aurait pu être différent. Je me souviens qu’avant mes mensonges, il y a eu les siens. Et cela suffit à raviver la rage dans mon ventre.
— Je ne te dois rien du tout, lui dis-je platement en faisant mine de poursuivre mon ascension.
Cette fois, il ne me laisse pas m’éloigner aussi facilement. Sa main se referme autour de mon poignet, m’empêchant d’avancer. Je me tourne alors, prête à le sommer de me lâcher, sauf qu’il a fait un pas de plus. Il a fait un pas de plus et, pendant une seconde, je ne vois que le désespoir au fond de ses yeux sombres, que la supplique suspendue à ses lèvres, que l’impuissance dans la courbe de sa mâchoire crispée. Pendant une seconde, je ne vois que lui. Et je ne peux plus respirer.
— Tu me dois plus que ça, articule-t-il finalement, le souffle aussi haché que le mien.
Et par ça, je sais à quoi il fait référence. Il parle de ces deux mois que j’ai passés à l’éviter, de mon indifférence, et des mots que je viens de prononcer.
Pas vraiment proches.
Il a raison, je lui dois plus que ça. Mais à quoi bon ? À quoi bon après tout ce temps ?
— La vérité, tu la connais déjà, soufflé-je, en éloignant mon visage du sien. Je suis partie parce que mon père avait trouvé du travail à Londres et que j’avais envie d’étudier là-bas…
Exaspéré, Alexander me relâche et ses doigts agités se perdent aussitôt dans ses mèches sombres.
— Arrête avec ces conneries ! gronde-t-il en me foudroyant du regard. Tu n’as jamais eu envie d’étudier à Londres. Tu voulais entrer à la fac à Galway, avec moi !
— J’ai changé d’avis.
— En l’espace de deux putains de jours ?! Sans même prendre la peine de m’en parler ?!
— Tout ne tournait pas autour de toi !
J’ai crié. Si fort qu’Alexander s’est figé sur la marche en dessous de moi. Si fort que le temps semble s’être arrêté autour de nous. Mon cœur bat trop vite, je l’entends résonner dans mes tympans comme un tambour au rythme incessant.
— Tout ne tournait pas autour de moi ? répète le jeune homme, hagard.
Il ne semble plus en colère à présent. Juste éreinté. Vide. Je détourne le regard pour lui répondre, incapable de soutenir le sien plus longtemps. Et lorsque les mots m’échappent, je ne sais pas si je lui mens ou non. Je sais juste qu’il me manque. Il me manque alors qu’il est juste là, devant moi.
— Non.
Du coin de l’œil, je vois ses poings se serrer. Mais quand je pense que c’est terminé, quand je pense que je vais enfin pouvoir tourner les talons et m’échapper de son étouffante proximité, il me coupe le souffle encore une fois :
— Alors aie au moins la décence de me regarder dans les yeux pour me le dire. Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que ça n’a jamais compté. Dis-moi que ça n’avait pas d’importance. Que je ne représentais rien pour toi. Qu’il n’y avait rien entre nous. Que tu n’as jamais rien ressenti pour moi…
Paralysée, je le vois faire un pas dans ma direction, me forçant à reculer jusqu’à ce que mon dos rencontre le mur. Ses yeux sont brûlants sur ma peau et je le fixe, tétanisée, alors qu’il approche dangereusement son visage du mien, alors que l’entièreté de mon corps s’anime soudain violemment au contact du sien.
— Dis-moi que tu ne ressens rien, là, maintenant. Regarde-moi et dis-le-moi.
J’entrouvre les lèvres à la recherche d’oxygène, à la recherche de courage pour lui offrir un nouveau mensonge. Mais rien ne vient. J’ai le cœur dans la gorge et les mains qu’il vient de poser contre le mur, de part et d’autre de mes hanches, réveillent un ouragan dans ma poitrine, m’obligeant à réaliser que je n’ai plus la force de mentir. Que je suis fatiguée de fuir.
— Dis-le… me supplie-t-il, son nez frôlant le mien. Dis-le si c’est la vérité.
Mais ça ne l’est pas. Ça ne l’a jamais été. Alors je lui en donne une autre. La vraie, cette fois. Je lui donne la seule et unique vérité. Celle qui ne m’a jamais quittée malgré tous les efforts et toutes les années passées à la repousser. Celle qui brûle comme un feu de joie dans mon ventre, éradiquant le peu de volonté qu’il me restait encore, annihilant les murs que j’avais naïvement battis entre Alexander et moi. Comme si je pouvais faire quoi que ce soit contre ça. Comme si j’étais vraiment capable de désirer quelque chose qui ne soit pas lui et moi.
Je brise la distance entre nous. Et je l’embrasse.
S’il est surpris, Alex ne le montre pas. À la place, ses mains trouvent aussitôt mon visage, ma nuque, mes cheveux, tandis que mes doigts se verrouillent au col de sa chemise. Par le passé, lui et moi ne nous sommes embrassés qu’une fois. Je m’en souviens comme d’un baiser tendre et doux. Simple. À l’image de notre amitié. À l’image de l’amour que je ressentais pour lui à ce moment-là. Mais aujourd’hui, six ans plus tard, il n’y a plus rien de doux dans notre étreinte. Il n’y a que de l’urgence sur mes lèvres. Un désir violent sur les siennes.
Envoûtée, je le laisse approfondir notre baiser tandis qu’il me coince entre son torse et le mur. Quand mes mains s’aventurent dans ses mèches brunes, les siennes descendent le long de mon corps, forçant mes hanches à se cambrer contre lui. Submergée d’émotions, je gémis et le pousse à mon tour, nos deux silhouettes trébuchant dans l’escalier jusqu’à ce que ce soit son dos contre le mur, et ma poitrine l’y pressant. Ses doigts se crispent sur le bas de ma robe, sa bouche gronde contre la mienne. Ni lui ni moi ne pouvons plus respirer mais aucun de nous n’est prêt à laisser reculer l’autre.
Les jambes chancelantes, je m’agrippe à ses épaules. Sentant ma fébrilité, les mains d’Alex se font plus fermes et il passe un bras autour de mon dos pour m’empêcher de me dérober. Sa main libre s’aventure de nouveau dans mes cheveux, qu’il enferme bientôt dans son poing avant de m’obliger à lui exposer mon cou. Un nouveau gémissement incontrôlable m’échappe quand sa bouche se pose sur ma gorge, quand il dépose une myriade de baisers le long de ma mâchoire, quand ses dents frôlent ce point sensible sous mon oreille, intensifiant la pression insoutenable dans mon bas-ventre…
L’ouverture de la porte en haut de l’escalier suivie d’éclats de voix bruyants nous ramènent brutalement sur terre. Hébétés, Alex et moi avons à peine le temps d’échanger un regard et de nous écarter qu’un groupe de jeunes femmes apparaît en haut des marches. Les lèvres gonflées et les joues brûlantes, je recule à contrecœur pour les laisser passer. Curieuses, elles nous jettent un coup d’œil étrange en passant à notre hauteur avant de continuer leur route jusqu’aux toilettes des femmes au fond du couloir.
Lorsque le silence revient, je retrouve le regard incandescent d’Alexander. Maintenant que je ne suis plus totalement intoxiquée par son toucher, par son odeur, par ses lèvres, je sais que je devrais regretter. Je devrais me reprocher d’avoir succombé à nouveau, de lui avoir montré à quel point il m’attire encore, à quel point il compte encore. Je devrais m’en aller, m’éloigner tant qu’il en est encore temps. Pourtant, je reste là. Je ne fuis pas. Pas cette fois.
Et quand il me tend la main, la même certitude et le même besoin brûlant au fond de ses yeux, je n’hésite pas une seconde avant de la prendre.
Je crois que nous n’échangeons pas le moindre mot. Ni quand il me ramène dans l’entrée du pub ; ni quand nous nous éclipsons sans avertir personne dans la nuit ; ni quand nous rejoignons l’hôtel, trempés par la pluie ; ni quand la porte de ma chambre se referme dans mon dos et qu’il me tire vers le lit. Nous ne prononçons pas un mot, nos corps nous suffisant amplement pour ce soir. Et alors que ses mains habiles me défont de mes vêtements, pressées, et que sa bouche parcourt mon corps, impérieuse, je réalise que c’est ce que nous avons toujours fait. Ne rien nous dire à voix haute. Nous comprendre sans un mot. Nous parler en silence.
Je perds pied quand il se perd en moi. La sensation de sa peau contre la mienne, de sa langue sur ma peau, de son corps sur le mien, de ses va-et-vient en moi, est trop intense pour ne pas sombrer. Pantelante, je cherche sa bouche dans le noir et quand je retrouve la tendresse de ses lèvres, quand ses doigts s’emmêlent aux miens sur le matelas, quelque chose se répare en moi. Quelque chose qui était brisé depuis trop longtemps. Cette part de moi qui, sans lui, n’avait plus vraiment de sens.
— Alex… je soupire alors qu’une boule de chaleur s’apprête à éclater dans le bas de mon ventre.
Il gémit contre mon cou avant de venir poser son front contre le mien, tremblant.
— Je sais… souffle-t-il, étrangement apaisé, avant de m’embrasser de nouveau.
Lorsque je m’endors contre son corps nu, de longues minutes plus tard, son expression comblée est encore accrochée à mes rétines. Et je ne regrette toujours pas.
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FLASHBACK #8 (INT. JOUR)
Un couloir de lycée pendant l’intercours. Charlie est debout devant son casier ouvert, les bras chargés de classeurs et de cahiers. Ses écouteurs dans les oreilles, elle dodeline distraitement de la tête, prêtant peu attention aux va-et-vient des élèves derrière elle. Après avoir fait le tri dans ses affaires, elle referme son casier et s’apprête à se rendre à son prochain cours. Au même moment, Mona la bouscule délibérément. Les cahiers de Charlie se répandent sur le sol, plusieurs dessins s’en échappent. La bande de Mona s’esclaffe en s’attroupant autour d’elle. Les écouteurs de Charlie pendent à son cou. La veste de son uniforme est toute débraillée. Elle lance un regard noir à Mona qui contemple les feuilles volantes à ses pieds.
MONA
(moqueuse)
Tu appelles ça dessiner ?
De nouveaux éclats de rire. Charlie serre les poings mais ne réplique rien alors que Mona et ses amies s’éloignent déjà dans le couloir. Frustrée, Charlie s’accroupit et commence à rassembler ses affaires sur le sol. Ses doigts tremblent un peu en s’activant. Des rires lointains lui font relever la tête. Au bout du couloir, Mona est en grande conversation avec Alex qui semble l’écouter attentivement, les mains dans les poches. Mona fait un pas en avant, racoleuse, et se penche à son oreille pour lui dire quelque chose. Charlie détourne vivement la tête, l’air peiné. Un temps. Son regard s’arrête sur le croquis qu’elle était sur le point de ramasser. Le profil d’Alex, perdu dans ses pensées. La cloche de reprise des cours sonne. Charlie se redresse, pressée. Au bout du couloir, Mona parle toujours avec Alex. Charlie tourne les talons dans le sens opposé, le visage fermé. Elle jette le portrait d’Alex dans la première poubelle qui passe avant de s’éloigner.
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