Te dire en silence
Chapitre 16
Quand j’ouvre péniblement les yeux, il fait encore très sombre dans ma chambre. Les rideaux, tirés devant la baie vitrée, ne laissent entrer qu’un faible rayon de lumière sur le sol. Engourdie, je referme les yeux en roulant sous la couette. Un sentiment de déjà-vu s’infiltre dans mes veines tandis qu’une sensation de froid se répand sur mon corps nu. Je réprime un frisson en tendant le bras de l’autre côté du matelas, à la recherche d’un peu de chaleur. À la recherche d’un autre corps. À la recherche de…
Paniquée, je me redresse vivement sur mon lit et cherche à tâtons la lampe de chevet.
Lorsque la lumière d’appoint s’allume, je suis aveuglée pendant un instant. Puis les contours de la pièce se précisent, et l’espace vide à mes côtés devient bientôt tout ce que je vois. Le cœur douloureux, je serre les poings dans le drap que je tiens contre ma poitrine dénudée et tente de repousser la déception que je sens déjà me brûler les yeux. Pourquoi serait-il parti ? Pourquoi cette fois ?
J’ai toujours été perdu sans toi.
Je ne suis vraiment qu’une imbécile.
Au moment où les larmes menacent de déborder sur mes joues, la porte de la salle de bains s’ouvre, laissant apparaître une silhouette en t-shirt et caleçon sur le seuil. En réalisant que je suis éveillée, Alex se fige, un bras en l’air pour maintenir la serviette qu’il était en train de frotter énergiquement dans ses cheveux encore humides. Déroutée, je cligne des paupières, mais pas assez vite pour en chasser totalement le trouble. Alex fronce les sourcils et s’approche aussitôt, l’air soucieux.
— Tout va bien, il est encore tôt, m’assure-t-il en s’asseyant près de moi sur le matelas. On n’est absolument pas en retard pour le tournage.
La gorge toujours nouée, je ne parviens pas à lui dire que notre potentiel retard était le moindre de mes soucis, il y a quelques secondes. Ma seule inquiétude était liée à son absence. À l’idée qu’il se soit de nouveau volatilisé alors qu’il m’avait promis de rester. Mon expression agitée semble le lui faire comprendre.
— Hé… Je n’étais pas parti, Char, souffle-t-il en glissant une paume brûlante sur ma joue.
Soulagée, je le laisse me tirer vers lui et viens poser mon front contre son épaule. D’un geste tendre, Alex m’enlace et me berce en silence. Ses doigts montent et descendent le long de mon dos nu. Des souvenirs de notre nuit me reviennent en tête. Je soupire de contentement contre lui, certaine de ne pas pouvoir m’en lasser. Il est trop bon d’être dans ses bras.
Un coup léger porté à la porte me ramène à la réalité.
— Tu as faim ? me demande Alex quand je l’interroge du regard, perplexe.
Sans attendre ma réponse, il se redresse et prend la direction de la porte. Le battant s’ouvre puis se referme et, quelques secondes plus tard, je le vois réapparaître avec un plateau dans les mains qu’il vient déposer sur le lit devant moi.
— Je me suis dit que tu aurais besoin de quelque chose dans l’estomac après ta soirée arrosée…
Blasée, je lui lance un regard mauvais que je perds pourtant à la seconde où une bonne odeur de bacon atteint mes narines.
— … et sportive, termine-t-il, amusé, en s’emparant lui-même d’un bout d’omelette du bout des doigts.
Comprenant parfaitement son allusion, je ne peux m’empêcher de rétorquer :
— J’ai connu plus sportif, ne t’inquiète pas.
Alex avale de travers et se met à tousser tandis que je commence également à grignoter. Il a l’air profondément mécontent quand je le dévisage de nouveau. Un éclat de jalousie bien trop prévisible brille dans son regard sombre et je pouffe doucement. Parce qu’il ressemble à un ado. À cet ado que j’aimais profondément il y a six ans.
— Tu ne perds rien pour attendre, bougonne-t-il.
Je souris toujours, malicieuse, en continuant à profiter de mon petit-déjeuner. Malgré ce que j’en dis, manger me fait un bien fou et je suis soulagée de constater que ma nuit mouvementée n’a pas eu trop d’impact sur mon état de fatigue. Après quelques minutes de silence serein, je relève les yeux et réalise qu’Alex me contemple avec intensité.
— Qu’est-ce qu’il y a ? je lui demande doucement.
Il hésite un instant et je devine un millier de mots derrière sa mine tourmentée. Il ne semble pas savoir lesquels me dire en premier. Finalement, il baisse le regard sur ses mains, comme s’il avait trop peur de soutenir le mien, et il décide de se lancer :
— Je suis désolé de… Je n’aurais pas dû te mentir au sujet de Sullivan.
Sentant sa détresse, je repousse le plateau de nourriture nous séparant et tends la main pour la refermer autour des siennes.
— Tu ne m’as pas menti, Alex.
— Je ne t’ai pas dit la vérité non plus.
Il n’a pas tout à fait tort mais ce n’est pas comme si je pouvais vraiment lui en vouloir. Pas sur ce sujet-là.
— Peut-être… Mais je comprends pourquoi.
Alex n’ajoute rien, se contentant de nouer ses doigts aux miens. Et quand la première question se forme sur mes lèvres, je ne cherche pas à la retenir.
— Quel âge a-t-il ?
Un demi-sourire vient creuser la joue d’Alex quand il m’entend évoquer son fils. Prudent, il redresse la tête et je retrouve la profondeur de ses yeux noirs.
— Presque cinq ans.
Cinq ans. Cet enfant a cinq ans, ce qui signifie qu’Alex est devenu père au beau milieu de ses études supérieures. À peine un an après mon départ. Mon cœur se contracte à cette pensée, mais je tente aussitôt de repousser mon sentiment de malaise. Je n’ai pas le droit de ramener cela à moi. Pas quand il s’agit de quelque chose d’aussi important pour Alex.
— Est-il… continué-je, incertaine. Est-ce qu’il est…
— Autiste, oui, me confirme-t-il d’un ton calme.
Après avoir vu le casque antibruit et les stéréotypies 1 de Sully dans l’aire de jeux, je n’avais que peu de doutes. Mais je ne savais pas très bien si Alex serait d’emblée prêt à le partager avec moi. Apaisée par sa réaction, je presse légèrement sa main.
— Il te ressemble comme deux gouttes d’eau.
Amusé, Alex secoue la tête :
— Il est bien plus mignon.
Il y a tellement de fierté dans sa voix que je ne repère pas tout de suite la fêlure qui s’y cache. Mais il ne parvient pas à me la dissimuler longtemps. Je le connais trop bien.
— Est-ce que tout va bien, Alex ? Est-ce que tu t’en sors ?
Résigné, il m’offre un faible sourire.
— La plupart du temps, oui. Ça n’a jamais été simple avec le boulot, surtout quand je suis en tournage sur plusieurs mois. Mais je ne peux pas me permettre de lever le pied si je veux qu’il ait accès au meilleur accompagnement possible. Heureusement, ma mère m’aide beaucoup.
Ma poitrine se réchauffe en songeant à Carroll. Mais la réponse d’Alex m’amène rapidement à une autre réflexion, bien moins agréable. Je m’efforce de ravaler ma jalousie mal placée pour continuer à l’interroger :
— Et… la mère de Sullivan ? Elle ne t’aide pas ?
La réaction d’Alexander me prend de court tellement elle est violente. Son expression, jusque-là détendue, vire en une seconde à la colère sombre. Ses poings se contractent sous mes paumes et je l’observe, impuissante, commencer à se refermer sur lui-même. Je n’ai pourtant pas besoin qu’il m’en dise davantage pour deviner ce que pourrait signifier cette rage brutale.
— Elle est partie ? soufflé-je, peinée.
— Dès que le diagnostic de Sully a été posé, articule-t-il entre ses dents serrées.
J’ai conscience que ça ne parviendra pas à le soulager mais je ramène malgré tout ses mains contre mon ventre, attirant son attention vers moi.
— Je suis vraiment désolée, Alex.
Un éclair de chagrin traverse son regard quand il le pose de nouveau sur moi. Tellement puissant que je ne le comprends pas entièrement. Que j’en perds le souffle un instant.
— Elle et moi, c’était une erreur, m’avoue-t-il, le ton rauque. Mais pas lui. Il méritait qu’elle reste pour lui.
Incapable de contempler sa tristesse plus longtemps, je le tire vers moi. Passant mes bras autour de ses épaules, je le force à s’allonger contre moi, dans le lit, et l’enferme dans une étreinte que j’espère réconfortante. Nous restons là pendant de longues minutes, l’un contre l’autre, avant que je ne sente son corps se relâcher. J’embrasse tendrement son front. Il pose un baiser sur ma clavicule, apaisé.
— Tu ne m’as pas dit, me fait-il remarquer une fois calmé.
Perdue, je me recule légèrement pour l’interroger du regard. Ses doigts retrouvent alors mon visage et tracent la courbe de ma mâchoire, repoussant mes mèches courtes derrière mon oreille.
— Tu ne m’as pas dit comment tu avais découvert pour Sully.
Concentrée sur les aveux d’Alex, j’en ai presque oublié les miens. Ceux que je devrais lui faire. Les secrets qu’il est temps que je libère. La piqûre de rappel est si douloureuse qu’elle me déstabilise, me forçant à détourner le regard pour échapper à la curiosité trop présente dans celui d’Alex. Mes yeux se posent sur un point par-dessus son épaule. Sur la commode et le bouquet de fleurs bientôt fanées qui y trônent. Mon père me l’a fait parvenir en début de semaine, après avoir découvert que j’étais passée à la résidence sans l’en avertir et que j’avais fait parvenir plusieurs nouveaux dessins à ma mère. Son message ne contenait aucune rancœur, aucune colère. De quoi me faire culpabiliser davantage.
— Hé…
C’est au tour d’Alex de me ramener à lui, sensible à ma détresse. Tendre, il caresse ma joue avec douceur et sa bienveillance délie un peu le nœud étouffant dans ma poitrine.
— Je… je vous ai vu dans le parc à Ennis la semaine dernière, me forcé-je à articuler. Ta mère, lui et toi.
Surpris, Alex écarquille légèrement les yeux.
— À Ennis ? s’étonne-t-il. Qu’est-ce que tu faisais là-bas ?
J’inspire profondément avant de lui confier un nouvel aveu.
— Mes parents. Ils… ils s’y sont réinstallés.
— Quoi ? Depuis quand ?
Ses traits s’animent de confusion. Et je n’ai pas de mal à deviner ce qu’il doit être en train de se demander. Pourquoi sont-ils rentrés ? Pourquoi sans moi ? Soudain, j’étouffe. Je ne peux plus respirer.
Le souffle court, je me rassieds en ramenant mes genoux contre moi. Mon premier réflexe, celui que j’ai pris l’habitude de nourrir ces dernières années, s’insinue pernicieusement dans mon ventre. Fuir. Ma tête me hurle de fuir. Sauf que je refuse de le faire cette fois. Pas quand tout semble enfin tourner à l’endroit. Je dois cette vérité à Alex. Et à moi. Je me la dois.
— Charlie, m’appelle calmement Alex s’étant rassis à son tour à mes côtés.
Pas tout à fait débarrassée de mon élan de panique, je tourne la tête dans sa direction. Je fouille son regard, à la recherche de quelque chose. Une réponse. Du courage. La force qu’il m’a manqué toutes ces années.
— La semaine prochaine, est-ce que… commencé-je, vacillante. Est-ce que je pourrai t’accompagner à Ennis ? Il y a… il y a quelque chose que je dois te montrer là-bas.
C’est le seul moyen, n’est-ce pas ? Si je veux tenter de réparer ce que nous avons brisé il y a six ans, il faut que je lui dise. Il faut qu’il sache. La vraie raison de mon départ. La nuit qui me hante depuis des années.
— Évidemment que tu peux venir avec moi.
Alex passe un bras autour de mon dos et me ramène tendrement contre sa poitrine. Nouant mes doigts dans son t-shirt, je ferme les yeux. Et j’essaie d’imaginer un monde dans lequel je ne serais jamais partie. Une famille encore unie. Un amour qui n’aurait pas été détruit. Une histoire qui se serait bien finie. Dans cette illusion, la constante reste toujours la même, inébranlable. Lui. Et tout à coup, j’ai moins peur de ce qui m’attend.
Car tant qu’Alex est à mes côtés, je sais que je peux l’affronter.
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FLASHBACK #16 (INT. NUIT)
Des pas précipités dans un escalier. Une porte qui s’ouvre vivement. Charlie apparaît sur le seuil de son grenier, un sourire radieux sur le visage.
CHARLIE
(surexcitée)
Maman ! Alex m’a invitée au bal !
Joelyn, installée sur un tabouret devant une toile vierge, tourne lentement la tête vers sa fille. Elle a l’air perdue et échevelée.
JOELYN
(troublée)
Au bal ?
Charlie abandonne son sac à dos près de la porte et s’approche de sa mère.
CHARLIE
(frustrée)
Le bal de promo, ‘man. Je t’en ai déjà parlé.
JOELYN
(toujours un peu incertaine)
Ah oui… oui, bien sûr. Je suis très contente pour toi, ma chérie. Charlie continue de sourire, comblée. Puis son regard se pose sur la toile vierge devant sa mère et elle fronce les sourcils.
CHARLIE
(perplexe)
Qu’est-ce que tu fais ?
Joelyn suit le regard de sa fille vers son chevalet. Ses yeux s’égarent sur la toile immaculée.
JOELYN
(lointaine)
Je ne sais pas trop. Je cherche le… La chose pour… Peindre, c’est ça ? Charlie tend le bras et s’empare du pinceau posé près de Joelyn sur sa palette de couleurs.
CHARLIE
(dubitative)
Le pinceau ?
JOELYN
(s’émerveille)
Oh oui, c’est ça !
Joelyn se saisit du pinceau et le trempe aussitôt dans la peinture avant de commencer à colorer sa toile. Charlie la fixe, soucieuse, mais finit par se détendre en voyant Joelyn animée devant son chevalet. Elle pose un baiser sur la joue de sa mère puis commence à s’éloigner pour aller récupérer son sac à dos. Une fois sur le seuil, Charlie semble se rappeler de quelque chose. Elle tourne la tête et jette un dernier coup d’œil à Joelyn par-dessus son épaule.
CHARLIE
(pleine d’espoir)
Tu m’aideras à choisir ma robe, maman ?
Joelyn suspend son geste sur la toile, le visage déjà couvert de petites taches de peinture. Étonnée, elle se tourne vers Charlie. On dirait qu’elle la voit pour la première fois.
JOELYN
Une robe ?
CHARLIE
(s’impatiente)
Bah oui. Pour le bal.
JOELYN
(écarquille les yeux, réjouie)
On t’a invitée au bal ?
Charlie contemple sa mère, stupéfiée.
JOELYN
(continue, tout sourire)
C’est Alex, pas vrai ? J’étais sûre qu’il finirait par te le proposer. Je suis très contente pour toi, ma chérie.
CHARLIE
(bredouille, déroutée)
Ce… Merci…
Exaltée, Joelyn se replonge dans sa peinture, indifférente au trouble de Charlie.
*
* *
Charlie marche d’un air absent dans sa maison, son sac à dos sur l’épaule. Perdue dans ses pensées, elle se dirige vers sa chambre. En passant devant le bureau de son père, Charlie voit de la lumière sous la porte. Elle s’arrête et revient sur ses pas.
CHARLIE
(pousse doucement la porte)
Papa ?
Yvan (52) relève les yeux de son ordinateur et rajuste les lunettes lui tombant sur le nez. Il a l’air épuisé.
YVAN
Oui, Char ?
Charlie se mordille les lèvres. Un temps.
CHARLIE
(hésitante)
Tu… tu trouves pas que maman est bizarre ces derniers temps ? L’expression d’Yvan s’assombrit. Il semble peiné. Mais il tente de le cacher aussitôt.
YVAN
(patient)
Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
CHARLIE
(hausse les épaules)
Elle oublie plein de choses en ce moment.
Yvan lui sourit et tente de la rassurer.
YVAN
Tu connais ta mère. Elle est souvent un peu… dispersée. Charlie fait la moue, peu convaincue.
CHARLIE
(insiste)
Pas à ce point.
Yvan se redresse, la mine crispée, et contourne son bureau pour rejoindre Charlie. Réconfortant, il enlace ses épaules et embrasse le sommet de son crâne.
YVAN
(pressant)
Ne t’inquiète pas, elle est juste un peu fatiguée. Ça va aller. Charlie, coincée dans l’étreinte de son père, semble loin d’être convaincue.
1. NdA : une stéréotypie est la tendance à répéter les mêmes gestes, paroles ou comportements.
Il s’agit généralement de comportements agréables et rassurants pour les personnes vivants avec
un trouble du spectre de l’autisme (TSA).
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