Te dire en silence

Julie Bradfer · Chapitre 5 sur 33

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Te dire en silence

Chapitre 2

 

Lorsque je quitte ma chambre, quelques minutes après avoir mis fin à mon appel avec Erin, je suis presque en retard. Pressée, je hâte le pas dans les couloirs de l’hôtel, direction la salle ronde mentionnée par Paul lors de mon arrivée. Entre mes bras, je tiens une épaisse pile de dossiers, soigneusement préparés pour la réunion qui m’attend. Je m’y accroche comme à une bouée de sauvetage, le cœur battant.

Je trouve rapidement mon chemin jusqu’à l’aile C après être descendue au troisième étage. De longues salles de conférences s’enchaînent à ma gauche et à ma droite tandis que je déambule dans les corridors quasi déserts. La porte de la salle ronde est fermée lorsque je m’arrête finalement sur son seuil. La rencontre avec toute l’équipe de réalisation est initialement prévue à 17 h 30, ce qui signifie que j’ai droit à encore un peu de répit avant d’être jetée dans la fosse aux lions. C’est d’ailleurs peut-être pour cette raison que Margaret a demandé que nous nous rejoignions plus tôt. Étant donné le caractère totalement fortuit de ma présence sur ce tournage, elle souhaite certainement m’apaiser un peu avant ma prise de fonction officielle. À moins qu’elle ne veuille surtout s’assurer que je ne risque pas de me ridiculiser d’entrée de jeu.

Je jette un œil à ma montre qui indique déjà 17 h 03. Résignée, j’inspire profondément avant de lever le poing vers le battant clos devant moi, prête à frapper…

— Charlie !

Je tressaille, surprise, avant de me tourner vers la personne dont la voix chaleureuse vient de s’élever à l’autre bout du couloir. Très vite, je repère la haute silhouette de Margaret Bell qui s’avance à grandes enjambées dans ma direction. Son sourire engageant apaise rapidement le tumulte dans mon ventre et il ne me faut que quelques secondes pour me souvenir que cette femme ambitieuse fait aussi partie des raisons pour lesquelles j’ai accepté de remplacer Erin au pied levé. Margaret Bell est une des réalisatrices les plus brillantes de sa génération. N’importe qui dans ce milieu tuerait pour avoir l’opportunité de l’assister.

— Je suis si heureuse de te voir ! s’enthousiasme-t-elle en m’offrant une accolade une fois arrivée à ma hauteur. Tu as fait bon voyage ?

Son regard vif et sincère inspecte rapidement mes traits. Comme à son habitude, elle a noué ses longues mèches grises en une natte lui tombant dans le dos et elle porte un t-shirt blanc sur un jean délavé.

— Oui, rien à signaler, je réponds en lui retournant son sourire bienveillant.

— Tant mieux, c’est parfait. Oh, et je peux voir que tu as déjà tout ce qu’il faut pour notre réunion.

Elle relâche mes épaules et m’indique la pile de feuilles coincées entre mes bras. Désirant lui faire bonne impression, je m’empare prestement d’un dossier pour le lui tendre :

— Le planning complet des cinq prochains mois, expliqué-je, le ton assuré.

Margaret accepte le document et commence à le parcourir. Elle m’offre rapidement sa première impression :

— Ça a l’air vraiment super, Charlie.

Ravie, je dois me retenir de réaliser une petite danse de la joie au milieu du couloir. Du calme, Char. Il est encore un peu tôt pour crier victoire. J’opte donc pour une réponse plus humble et modérée :

— Erin m’a bien briefée.

À vrai dire, Erin n’a pas eu besoin de me diriger tant que ça étant donné que j’avais déjà un bon aperçu du projet. Son expertise sur les détails plus techniques m’a par contre vraiment facilité la tâche. Après tout, je suis storyboardeuse, une technicienne de l’ombre. Prendre en charge la gestion de toute une équipe de production n’entre pas tout à fait dans mon champ de compétences habituelles.

— Je n’en doute pas ! se réjouit Margaret en coinçant le dossier sous son bras. Suis-moi. J’ai finalement planifié notre meeting dans une autre salle car celle-ci allait être un peu trop étroite pour accueillir l’ensemble de l’équipe. Tout le monde nous attend au deuxième étage.

J’écarquille les yeux alors que la réalisatrice tourne déjà les talons et reprend sa marche rapide vers le fond du couloir. De peur de me faire distancer, je lui emboîte le pas en vitesse et trottine dans son sillage pour la rattraper. Moi qui pensais avoir encore quelques minutes devant moi pour me préparer émotionnellement à notre réunion, autant dire que c’est raté. Le cœur au bord des lèvres, je m’engouffre dans l’ascenseur à la suite de Margaret. Lorsqu’elle appuie sur le bouton du deuxième étage dans la cabine, je me mets à taper nerveusement du pied. Respire Charlie. Respire. Tout va bien se passer.

Pas vrai ?

— Pas trop stressée ?

Je retrouve le regard indulgent de Margaret alors que l’ascenseur se met en branle. Je tente aussitôt d’arrêter de m’agiter mais ne cherche pas pour autant à lui mentir :

— Un peu, avoué-je, le sourire contrit.

— Je comprends, me rassure-t-elle en me tapotant gentiment l’épaule, tout cela est assez impressionnant. Mais je veux que tu saches que j’ai toute confiance en toi. Ton travail durant nos writing rooms et le début de la production a été très convaincant et avec ce que j’ai vu, je suis certaine que tu t’en sortiras parfaitement.

Légèrement apaisée, je parviens à respirer plus calmement.

— Merci. Je vais faire de mon mieux.

Margaret m’offre un clin d’œil complice au moment où les portes de la cabine se rouvrent. Je la suis alors qu’elle se dirige vers la droite, le long d’un vaste corridor semblable à celui dans lequel elle m’a rejoint à l’étage supérieur. Des bruits de conversations s’intensifient à mesure que nous approchons de notre destination et j’en découvre finalement la source, après avoir passé l’angle d’un dernier couloir. À une dizaine de mètres devant nous, des individus vont et viennent, se saluant et discutant chaleureusement les uns avec les autres. Lorsqu’ils aperçoivent Margaret, plusieurs exclamations impatientes éclatent et je l’entends leur répondre avec humour :

— Allez hop, hop, hop les enfants ! On a du pain sur la planche !

L’attroupement se dissipe petit à petit, mes collègues disparaissant un à un dans la salle de conférences ouverte derrière eux. Je pense avoir reconnu quelques visages, déjà présents comme moi lors de l’étape de préproduction, mais leurs silhouettes s’effacent trop rapidement pour que j’aie le temps de vraiment les identifier.

— Oh ! J’allais oublier…

Margaret se fige brusquement alors que nous ne sommes plus qu’à quelques mètres de l’entrée. Curieuse, je m’arrête à ses côtés et l’observe fouiller frénétiquement le tote bag suspendu à son épaule. Après quelques secondes de recherches, elle en sort un long cordon auquel est attaché un rectangle en plastique transparent.

— Ton badge, m’indique-t-elle.

Dessus, je peux lire mon nom : Charlie Collins, suivi de mes attributions sur le tournage : Assistante de réalisation et storyboardeuse. Étrangement comblée, je me dépêche de le passer autour de mon cou. Cela méritera bien une autre photo à envoyer à Erin…

— Prête ?

Maintenant que je ne me trouve plus qu’à quelques pas du début de cette aventure, je peux enfin la sentir. L’excitation saturant l’atmosphère. La vague d’adrénaline déferlant dans mes veines. Je n’ai plus participé à un tournage depuis la fin de mes études de cinéma à Londres et, même si mon métier de storyboardeuse me satisfait amplement, je ne peux nier qu’une part de tout cela me manquait. Il n’existe aucune expérience comparable à la vie d’une équipe en plein tournage. Malgré le stress, la tension et la fatigue qui en découlent, tous les souvenirs que j’en ai sont simplement inoubliables. Et je sais que celui-ci ne sera pas différent. Je sais qu’au bout du chemin, je serai heureuse d’avoir assumé ce rôle, d’avoir repoussé mes limites, d’être sortie de ma zone de confort.

Quand je réponds à Margaret, il n’y a plus de doute dans le ton de ma voix :

— Prête.

— Alors, c’est parti ! s’exclame-t-elle, radieuse.

La salle de conférences est bondée. Tellement que je manque de bousculer quelqu’un dès mon entrée dans la pièce. Lorsque Margaret fait son apparition, une nouvelle explosion de joie et d’impatience fait trembler les murs. Des dizaines de sourires se bousculent sur mes rétines, des dizaines de rires résonnent dans mes oreilles. Et je sais d’avance qu’il va me falloir plusieurs jours avant de parvenir à assembler les noms et les visages de tous les membres de l’équipe. Mes doigts se resserrent autour du badge accroché à mon cou et je soupire discrètement, rassurée, lorsque je constate que je ne suis pas la seule à le porter en évidence. Ces aide-mémoires vont m’être d’une grande utilité.

— Charlie, c’est bien ça ? Enchanté ! Je suis Félix ! Ton second assistant !

Je cligne des paupières alors qu’un jeune homme roux et trapu vient de se matérialiser devant moi, la main tendue dans ma direction. Perdue, je lance un regard perplexe à Margaret, toujours postée non loin de moi. Elle lève un pouce pour m’encourager avant de se détourner pour saluer une personne venue à sa rencontre. Je ne savais pas que j’allais être épaulée par un second assistant durant ma mission mais je dois dire que cette nouvelle me rassure un peu. Encore une fois, il s’agit probablement d’une décision de dernière minute prise par Margaret pour me soulager. Ne souhaitant pas que Félix prenne ma surprise pour de l’hésitation, je me dépêche de libérer une de mes mains pour la lui offrir.

— Salut, Félix. Enchantée.

Son regard vif et pétillant s’arrête sur la pile de plannings que je tiens à présent d’un seul bras. Horrifié, il laisse aussitôt tomber notre poignée de main :

— Ça va ? Tu veux que je te débarrasse d’une partie ? s’inquiète-t-il, serviable.

— Oh euh… si ça ne te dérange pas.

Félix s’empresse de m’aider en s’emparant d’une bonne moitié des dossiers. Soulagée, je lui offre un sourire reconnaissant et m’apprête à le remercier lorsque Margaret prend soudain la parole dans la salle, coupant court au brouhaha ambiant. Savourant le retour du calme dans la pièce, je baisse le nez sur mes pieds et tente d’entendre le discours de bienvenue de la réalisatrice par-dessus les battements frénétiques de mon cœur. Étant plutôt solitaire et réservée en temps normal, les moments de rencontre et de badinage ne me réussissent pas toujours. Mais hors de question de me laisser submerger aujourd’hui. L’enjeu de ces premiers échanges est trop important.

— Pour celles et ceux qui ne le savent pas encore, Charlie sera mes yeux et mes oreilles sur le plateau, entends-je Margaret annoncer après quelques minutes. Au moindre souci ou contretemps, je vous demande de vous tourner vers elle ou vers Félix. Ils vont vous distribuer tout de suite le planning prévu pour ces prochaines semaines. Il s’agit évidemment des grandes lignes, vous savez tous que les tournages se déroulent rarement comme prévu, donc je vous demande de toujours bien rester attentifs aux feuilles de service qui vous seront transmises chaque soir à partir de lundi.

Félix me donne un léger coup de coude et je redresse le menton pour retrouver son air rassurant. D’un coup d’œil entendu, nous nous séparons et commençons à distribuer nos dossiers de part et d’autre de la pièce. Mes collègues me saluent et me remercient quand je leur tends le planning et je fais de mon mieux pour assimiler leurs prénoms et leurs affectations. Lorelei et Jessica, les cheffes décoratrices. Stuart, Suzanne et Darren, à la tête des équipes d’habillage, de coiffure et de maquillage. Killian et Rebecca, les chefs machinistes. Je viens de tendre son exemplaire à Elena, la régisseuse générale que j’avais déjà rencontrée lors de la préproduction à

Londres, lorsque Margaret termine son laïus. La fin de son 1 pep talk est

aussitôt suivie d’une salve d’applaudissements et de coups de sifflet interrompant ma distribution.

De l’autre côté de la salle, je remarque que Félix a terminé sa tâche. Une fois les acclamations passées, il entre directement en grande conversation avec un homme au crâne chauve que je reconnais comme étant le directeur de production. Les bras encore chargés de quelques exemplaires, je continue mon tour tandis que j’entends qu’on débouche des bouteilles de champagne dans mon dos. Bientôt, il ne me reste qu’un dossier en main. Je me faufile entre mes collègues, jetant des coups d’œil à gauche et à droite pour m’assurer que je n’ai oublié personne. Après quelques minutes infructueuses, j’opte pour une solution plus efficace et rapide :

— Qui n’a pas encore reçu son planning ? je m’exclame à la ronde en levant l’ultime planning vers le plafond.

Je n’obtiens pas de réaction, si ce n’est quelques hochements de tête en signe de négation. Étonnée, je laisse retomber mon bras contre mon flanc. Je pensais avoir imprimé le compte juste, mais j’imagine que je me suis trompée en…

— Moi.

Je me fige alors qu’une voix rauque vient de s’élever dans mon dos. Et j’ai beau voir les corps continuer à s’agiter autour de moi, et mes collègues poursuivre leurs conversations animées, c’est comme si le temps venait brusquement de s’arrêter. J’ai oublié. Dans la précipitation et l’excitation du moment, j’ai totalement oublié. Qu’il serait là. Que j’allais devoir l’affronter.

L’émotion me noue la gorge lorsque je me retourne mais je l’empêche d’atteindre mes traits. Mes yeux tombent d’abord sur un torse coincé dans un sweat-shirt gris et sur le badge placé par-dessus.

Alexander Walsh. Cadreur/Caméraman.

Il manque des mots sur cette étiquette. Des mots que mes souvenirs me forcent à voir alors que je ne le veux pas.

Alexander Walsh. Cadreur/Caméraman.

Alex. Mon premier amour.

Impassible, je lui tends mon dernier planning en levant finalement les yeux. Et l’agacement me comprime la poitrine dès que je découvre son visage. Parce qu’il est exactement le même qu’il y a six ans. Parce que mes doigts ne se trompent toujours pas en le dessinant.

Lentement, il lève la main à son tour, ses doigts se refermant à quelques centimètres des miens. Je n’attends pas une seconde de plus. Je n’attends pas de me rappeler davantage. Je lâche le dossier et pivote sur mes pieds, m’éloignant déjà dans la direction opposée. Mais les mots sont encore accrochés à mes rétines, ils refusent de s’effacer.

Alex, mon premier amour.

Le garçon qui a brisé mon cœur, il y a six ans, un soir d’été.

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FLASHBACK #2 (EXT. JOUR)

 

Charlie est installée sur un banc dans la cour de récréation. Une des hautes chaussettes de son uniforme a glissé le long de son mollet. Son casque sur les oreilles, elle dessine dans son carnet sans se mêler à ses camarades. Un groupe de filles, mené par Mona (17), passe près d’elle en la regardant de haut.

 

MONA

(dédaigneuse,

à l’ensemble de ses amies)

Toujours en train de dessiner celle-là…

Un peu plus loin, Alex fait la connaissance des autres élèves de sa classe. Les mains dans les poches de son pantalon, il répond sans grand enthousiasme aux différentes questions qu’on lui pose. Il balaie du regard le reste de la cour, à la recherche de quelque chose. Il repère soudain Charlie, assise seule sur un banc, plongée dans son carnet à dessin. Mona et sa bande viennent de passer devant elle en riant, moqueuses. Elles approchent ensuite de l’attroupement créé autour d’Alex. Mona s’arrête à sa hauteur.

 

MONA

(affable)

Alors Alex ? Comment tu trouves Ennis ?

Alex lui prête à peine attention, le regard toujours fixé à l’autre bout de la cour.

 

ALEX

(hausse les épaules)

Pas si mal.

Alex abandonne ses camarades et se dirige vers Charlie. Surprise, celle-ci le dévisage quand il s’installe négligemment sur le banc, à sa droite. Leurs regards se croisent. Un temps. Charlie se reconcentre sur son carnet et recommence à dessiner. Alex reste assis à ses côtés.

 

1. NdA : un pep talk est un terme anglais désignant un discours d’encouragement bref mais

percutant.

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