Te dire en silence

Julie Bradfer · Chapitre 22 sur 33

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Te dire en silence

Chapitre 19

 

— Tu m’emmènes chez tes parents ?

Je trébuche maladroitement sur le trottoir lorsqu’Alex me pose cette question. Il y a quelques minutes, il m’a encouragé à laisser Sully au parc avec Carroll, me rappelant ce que je lui avais dit dans ma chambre d’hôtel à Galway en début de semaine ; me rappelant que je devais lui montrer quelque chose. Depuis, nous marchons en silence vers l’extérieur de la ville. La nervosité me comprime tellement la poitrine que je ne parviens pas à le regarder.

— En… en quelque sorte, marmonné-je pour toute réponse en me remettant à avancer.

Sauf qu’Alexander ne me laisse pas aller bien loin. Sa silhouette me dépasse et vient se poster devant moi, impérieuse.

— Qu’est-ce que c’est ?

Perplexe, je l’interroge d’un coup d’œil.

— Cette chose que tu dois me montrer, insiste-t-il. Qu’est-ce que c’est ? Parce que tu as l’air sur le point de t’évanouir depuis dix minutes et ça commence sérieusement à me faire flipper.

Face à son inquiétude, je m’adoucis légèrement.

— La vérité. C’est ça que je dois te montrer.

— Et c’est… grave à ce point ? s’enquiert-il, soucieux.

Je baisse les yeux sur ses mains, refermées autour de mes hanches. Cette seule pression suffit à apaiser l’angoisse dévorant ma poitrine. Elle m’ancre dans le présent, me suppliant de ne pas m’échapper cette fois. Et bien que je sois terrifiée à l’idée d’emmener Alex voir ma mère, l’envie de reculer ne m’effleure pas. Pas tant qu’il est là.

— Ça l’a été assez pour que je te laisse derrière moi, conclus-je tristement.

Alex n’a pas besoin d’autres mots pour comprendre. Parce qu’il sait. Il sait pertinemment ce qu’il représentait pour moi. Il sait pertinemment ce que j’ai perdu en le quittant.

Nous nous remettons en marche, main dans la main, dans les rues humides d’Ennis. La détresse s’intensifie dans mon ventre à chaque pas me rapprochant de la résidence, mais je tente de m’accrocher à la chaleur pressée au creux de ma paume pour ne pas la laisser m’étouffer. Lorsque la plaque de l’établissement se matérialise enfin en face de nous, la détermination s’est mêlée à la crainte dans mes veines. Cela fait trop longtemps. Je ne veux plus de ce secret.

— Charlie, ce…

Je croise le regard d’Alexander, qui semble totalement perdu à présent. La gorge nouée, je me contente de raffermir ma prise autour de ses doigts. Pour me donner du courage. Pour le supplier de rester avec moi.

C’est la première fois que je remets les pieds dans le hall de la résidence depuis de trop nombreux mois. Et comme beaucoup de choses à Ennis, je m’aperçois que rien n’y a changé. Le lino crisse toujours sous mes chaussures, les murs blancs sont toujours recouverts de peintures abstraites et moroses, l’odeur imprégnant l’air est toujours aussi dérangeante. Accablante. Suffocante.

Sentant probablement ma panique grandissante, Alex fait un pas en avant, m’entraînant dans son sillage. Prévenant, il prend la direction de l’accueil tandis que je m’efforce de reprendre le contrôle de mes émotions. Deux infirmières poussant des chaises roulantes apparaissent dans le couloir, nous forçant à nous séparer pour les laisser passer. Au moment où les doigts d’Alex m’échappent et que je m’écarte, un bruit de verre brisé attire mon attention sur ma droite. Dans le réfectoire, un autre infirmier est en train de ramasser en pestant les débris d’un vase qu’il vient de laisser tomber. Derrière lui, installée dans une chaise près de la baie vitrée, une femme regarde le parc extérieur d’un air absent. Mes pieds se figent instantanément.

Je suis venue voir ma mère trois fois en l’espace de cinq ans. Pour mon père, j’ai toujours fait l’effort de revenir de Londres à Noël pour que nous puissions continuer de le célébrer en famille. Ces retrouvailles ne parvenaient jamais à faire totalement taire ma culpabilité, mais c’était le moins que je pensais pouvoir faire. Jusqu’au dernier Noël, il y a deux ans, où j’ai enfin réalisé ce que ma lâcheté avait provoqué. Ce jour-là, quand nous avons rendu visite à ma mère, elle n’a pas été capable de me reconnaître. Depuis, je n’ai plus réussi à l’affronter.

Elle n’est pas tellement différente, elle non plus. Du moins, si on s’en tient à ses traits. Elle a quelques rides plus profondes au coin des yeux et le gris est plus marqué dans ses cheveux ondulés mais, hormis ces détails, elle est la même qu’il y a six ans, quand tout a commencé. Seul son regard a changé. La lueur étincelante, solaire et passionnée qui animait toujours ses yeux clairs a laissé place à un voile terne, éteint. Elle est encore ma mère sans ne plus l’être vraiment. Une coquille vide. Juste un fragment de sa vie d’avant.

Ma fille s’appelle Charlie.

La pièce commence à tourner autour de moi. J’ai la nausée.

— Charlie ! Vous êtes revenue !

Je tressaille en me tournant vers la voix qui vient de s’élever à côté de moi et reconnais immédiatement l’infirmière que j’ai rencontrée la semaine dernière. Les mains dans les poches de sa blouse blanche, elle me dévisage avec bienveillance, un large sourire sur les lèvres.

— Bon… bonjour, lui dis-je en ravalant difficilement le chagrin qui s’est emparé de moi il y a quelques secondes.

Du coin de l’œil, je remarque qu’Alex s’est approché. Une tension douloureuse s’est immiscée dans l’espace qui nous sépare, mais je ne trouve pas la force de le regarder pour le rassurer. J’ai à peine celle de tenir debout.

— Vous apportez de nouveaux dessins à Joelyn ? continue l’infirmière, enthousiaste. Je lui avais donné vos précédents, elle les a beaucoup aimés.

Toujours bouleversée, je mets un certain temps avant de réagir.

— Oh… euh… oui. Oui, j’en ai quelques autres.

Je commence aussitôt à fouiller mon sac à main à la recherche de mon carnet à dessin. Cette distraction me permet de retrouver mon souffle et quand je sors les croquis que j’ai réussi à réaliser pour ma mère cette semaine, je constate que mes doigts tremblent moins. Soulagée, je tends mes dessins vers la soignante. Sauf qu’elle ne les prend pas. Elle se contente de regarder ma main.

— Vous pourriez peut-être aller les lui donner, cette fois-ci ? m’encourage-t-elle avec compassion après un bref instant de silence.

D’un léger signe de tête, elle m’indique le fond du réfectoire. Impuissante, je retrouve la silhouette de ma mère, immobile et lointaine. J’ai encore moins de mètres à parcourir que la dernière fois. C’est vrai, elle est juste là. Pourtant, d’une certaine façon, c’est pire. C’est comme proposer une récompense à un enfant en sachant qu’on ne la lui donnera pas. C’est comme faire une promesse qu’on ne tiendra pas.

C’est comme un vieux rêve qui ne se réalisera pas.

— Je… non, je… Je ne peux pas rester aujourd’hui, bredouillé-je en me détournant, le cœur au bord des lèvres.

L’infirmière me répond probablement avec compréhension, ses doigts se refermant sur les feuilles froissées entre mes mains. Je crois même qu’Alex dit quelque chose, à présent tout près de moi. Mais avant que leurs mots ne m’atteignent, je tourne les talons. Je tourne les talons et je m’échappe.

Une bourrasque de vent frais me percute quand je retrouve l’extérieur. Pressée, je dévale les escaliers de la résidence quatre à quatre, retrouvant rapidement le sentier qui mène au parking. Une pluie épaisse s’est mise à couler sur mon visage. Elle me brûle les joues et m’obstrue la vue, me faisant trébucher à chaque pas. En continuant à avancer hors de l’enceinte de la résidence, je n’ai aucune idée d’où je vais. Je sais juste que je ne peux pas m’arrêter. Je sais juste que je dois continuer à avancer.

— Charlie !

Un cri transperce la noirceur de mes pensées, me ramenant à la surface. Une main se referme sur mon coude, cherchant à me ralentir. Paniquée, je me défais de cette prise en me retournant. Alex se tient en face de moi, l’air dévasté. Ma course frénétique nous a menés dans une ruelle déserte, une impasse peut-être. La pluie m’empêche toujours de le voir clairement. À moins que ce ne soit pas réellement de la pluie. À moins que ce ne soient simplement mes larmes.

— Dis-moi ce qui se passe, me supplie Alex, le souffle court. Dis-moi pourquoi ta mère est là-dedans. Pourquoi est-ce que…

— Alzheimer.

Il n’y a aucune émotion dans ma voix malgré le chagrin qui continue de ruisseler sur mon visage. Après tout ce temps, toutes ces années, mon cœur a dû finir par se lasser. Il est exténué.

— Qu… quoi ?

— Ça… ça a commencé l’année où on s’est rencontrés, je continue, machinalement. Sauf qu’on ne l’a pas réalisé tout de suite, on n’a… Quand c’est devenu vraiment étrange, mon père l’a accompagnée chez un spécialiste pour la faire tester. Le diagnostic est tombé tout de suite. Une démence précoce et… fulgurante.

Un claquement de doigts. La mémoire de ma mère s’est effritée en un claquement de doigts. À croire que cela ne tenait qu’à ça. À croire que notre famille, ses souvenirs, sa passion, son amour, ne tenait qu’à ça. Juste un claquement de doigts.

— Ils ont dit à mon père qu’il n’y avait rien à faire. La… la seule chose qu’ils ont pu lui proposer était un essai clinique, à Londres, qui testait sur des volontaires un nouveau traitement soi-disant révolutionnaire.

— C’est pour ça que vous êtes partis…

Enfin. Il a toutes les pièces du puzzle, enfin. Un nombre incalculable d’émotions passent dans les yeux sombres d’Alex alors qu’il réalise petit à petit l’ampleur de mes mots. De la compréhension, de la stupeur, de la colère, du chagrin, de l’impuissance, du chagrin, de l’impuissance, du chagrin…

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ? souffle-t-il, blessé. J’aurais pu… J’aurais…

Mon cœur sursaute. La douleur se réveille. Les larmes s’intensifient.

— Je… j’ai voulu te le dire, avoué-je, tremblante. Quand mon père me l’a annoncé, tu es la première personne vers qui j’ai voulu me tourner.

— Alors pourquoi ? me supplie Alex, désespéré.

Une coïncidence cruelle. Un mauvais timing. Un malheureux concours de circonstances. Voilà la réponse. Voilà le dénouement de notre histoire.

— Mona, murmuré-je, brisée. Le soir où mon père m’a annoncé que nous partions, c’est le soir où je t’ai trouvé devant le cinéma avec Mona.

L’impact semble frapper Alex en pleine poitrine, le forçant à se courber en deux. Chancelant, il se plaque une main sur le visage et sa souffrance devient si dense dans la ruelle, qu’elle commence à alimenter la mienne. Elles se nourrissent l’une de l’autre, si différentes et pourtant les mêmes. Un sanglot se met à gonfler dans ma poitrine. Sauf que je refuse de le laisser m’échapper. S’il éclate, il n’y aura plus rien à sauver.

— L’essai n’a pas fonctionné, m’empressé-je de continuer, les yeux fermés, espérant que mon discours suffise à me distraire. C’est… c’est pour cette raison que mes parents sont rentrés. Mon père voulait que ma mère retrouve ce qu’elle connaissait, Ennis, l’Irlande. Mais je… je n’ai pas pu les suivre. Je ne pouvais pas… C’était… c’était trop dur de la voir comme ça… De ne plus pouvoir… De…

Elle a arrêté de peindre. Puis elle a arrêté de rire. Puis elle a arrêté de sourire. Puis elle a arrêté de vivre. Elle existe, mais elle n’est plus. Elle n’est plus ma mère. Elle n’est plus ma meilleure amie. Je ne suis plus sa fille.

Les bras d’Alex sont autour de moi avant que mes genoux ne touchent le sol. Et ce sanglot que je tentais en vain de retenir finit par s’écraser dans son cou, aussi déchirant que la façon dont on m’a privé de tout ce que j’aimais ces dernières années. Et finalement, la vérité m’échappe. Celle dont j’essayais désespérément de me protéger. Celle qui résume tout et à la fois rien.

— Elle ne se souvient pas de moi… Alex, elle… Elle ne se souvient pas de moi.

Pendant de longues minutes, on n’entend que mes pleurs se répercuter en écho contre les murs de la ruelle. Pendant de longues minutes, on n’entend que les morceaux de mon cœur brisé s’écrasant sur les pavés. Et le frottement des doigts tendres qui m’aident patiemment à les ramasser.

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FLASHBACK #19 (INT. JOUR)

 

Alex et Charlie courent côte à côte dans un couloir désert du lycée. Leurs toges de diplômés flottent dans leur sillage. Rieur, Alex réalise un dérapage en arrivant au casier de Charlie. Charlie s’esclaffe à son tour en déverrouillant rapidement son casier. Après l’avoir fouillé rapidement, elle en sort deux enveloppes identiques.

 

CHARLIE

(essoufflée)

Tu ouvres la mienne et j’ouvre la tienne ?

Soudain plus sérieux, Alex hoche la tête en s’emparant de l’enveloppe que Charlie lui tend. Les deux adolescents se dévisagent intensément. Un temps.

 

ALEX

(hésitant)

Qu’est-ce… qu’est-ce qu’on fait si l’un de nous est pris et l’autre non ?

CHARLIE

(hausse les épaules, sûre d’elle)

On trouvera une autre fac qui veut bien de nous tous les deux. Cette réponse semble rassurer Alex.

 

CHARLIE

(impatiente)

À trois.

 

ALEX

(tendu)

Un…

 

CHARLIE

Deux…

 

ALEX ET CHARLIE

(déchirent ensemble les enveloppes)

Trois !

Les deux adolescents parcourent rapidement les lettres d’admission des yeux.

ALEX

(s’exclame)

Putain, t’es prise ! T’es prise, Char.

Charlie redresse le visage de la lettre d’Alex en se plaquant une main sur la bouche.

 

ALEX

(paniqué)

Quoi ? Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?

 

CHARLIE

(radieuse)

Toi aussi, Alex. Tu es pris aussi !

 

ALEX

(sidéré)

Tu déconnes ?

Alex s’empare de sa lettre et vérifie par lui-même.

 

ALEX

(s’écrie)

Putain, j’suis pris ! J’suis pris, Charlie.

Charlie éclate de rire en se jetant au cou d’Alex. Exalté, Alex la fait virevolter dans le couloir. Après plusieurs tours, il la redépose sur le sol. Front contre front, ils reprennent peu à peu leurs esprits.

 

CHARLIE

(murmure, comblée)

À nous Galway…

 

ALEX

(sourit, ému)

Oui. À nous Galway.

Alex et Charlie se penchent l’un vers l’autre, prêts à s’embrasser.

 

YVAN

(cri lointain)

Charlie ? Charlie, il faut qu’on y aille, ma chérie. Interrompue par son père venant d’apparaître à l’autre bout du couloir, Charlie se recule d’Alex en rougissant.

 

ALEX

(embarrassé)

C’était moins une.

 

CHARLIE

(pouffe en reculant)

On se retrouve toujours au cinéma ce soir ?

 

ALEX

(tout sourire)

20 heures ?

 

CHARLIE

Ça marche.

Charlie offre un dernier sourire à Alex avant de tourner les talons pour rejoindre son père. Quand sa silhouette disparaît à l’angle du couloir, Alex sautille d’excitation avant de refermer le casier de Charlie et de s’éloigner à son tour, sa lettre d’admission pressée contre sa poitrine. Plan sur le couloir désert. Une porte de classe s’ouvre, non loin de là où se trouvaient Alex et Charlie quelques minutes plus tôt. Mona apparaît dans le couloir. Une moue mauvaise sur les lèvres.

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