Te dire en silence
Chapitre 3
— Est-ce que tu as vu les costumes ? Une tuerie !
— Et on parle des décors ? L’équipe de Lorelei a fait un repérage fantastique !
— Le cimetière de Glendalough ! Les prises de vues vont être incroyables !
— Attends un peu d’avoir mis les pieds à…
Les conversations vont bon train autour de moi. Perdue dans la contemplation de ma coupe de champagne, j’écoute d’une oreille absente mes collègues s’extasier d’anticipation. De mon côté, l’excitation est retombée depuis quelques heures déjà. Mais je donne le change. Hors de question de laisser une certaine personne penser que je ne suis pas absolument ravie et enthousiaste à l’idée d’être là…
Tendue, je jette un regard discret par-dessus mon épaule. Posté près de la porte, Alexander est toujours plongé dans une grande discussion avec Javier, le directeur de la photographie. Comme plusieurs personnes commencent à s’éclipser sporadiquement depuis quelques minutes, j’espérais secrètement qu’il décide de les imiter. Mais il n’a malheureusement pas l’air sur le départ, ce qui m’oblige à ravaler mes espoirs d’évasion. Pourquoi fallait-il qu’il décide de se planter juste à côté de la sortie, je grogne intérieurement avant de me détourner, morose. Il ne manquerait plus qu’il me surprenne en train de l’espionner.
Pour faire passer ma frustration, j’avale le peu de champagne encore présent dans mon verre. Il me faudrait bien plus qu’une coupe pour me changer les idées mais connaissant mon seuil de résistance à l’alcool et le pouvoir de désinhibition que ces substances ont sur moi, cela me paraît un peu trop risqué. Je m’en tiens donc à une consommation prudente et repose sagement mon verre vide sur la table derrière moi. Au même moment, mon téléphone vibre dans la poche arrière de mon pantalon pour approximativement la dixième fois de la soirée.
Erin et sa patience légendaire…
— Alors ? Tout se passe bien ?
Margaret n’a toujours pas quitté son franc sourire lorsqu’elle apparaît à mes côtés. Ignorant une nouvelle vibration de mon portable, je me tourne vers elle en forçant l’entrain à revenir sur mes traits.
— Oui, très bien, la rassuré-je. Tout le monde est très accueillant.
Du moins à une exception près, mais ce n’est pas comme si j’allais m’en plaindre. Si Alexander et moi pouvions continuer à nous ignorer délibérément jusqu’à la fin du tournage, j’en serais même profondément ravie.
— Surtout Félix, j’espère ? ajoute-t-elle avec un regard conspirateur.
L’intéressé, qui suivait de toute évidence avec grand intérêt notre échange depuis le groupe des seconds assistants rassemblé au centre de la salle, s’empresse de nous rejoindre.
— Évidemment, Madame Bell ! s’exclame-t-il.
Maladroit, Félix trébuche légèrement avant de s’arrêter à notre hauteur en rajustant ses lunettes rondes. Un voile d’indignation traîne dans son regard clair, signe qu’il n’apprécie pas qu’on remette de cette manière en cause sa jovialité. Pour l’apaiser, la réalisatrice pose une main calme sur son coude :
— Félix, ne t’ai-je pas encore dit tout à l’heure de m’appeler Margaret ?
— Si, Madame Bell. Juste avant le déjeuner.
Amusée, Margaret secoue la tête avant de se tourner de nouveau vers moi.
— Je venais vous dire bonsoir, continue-t-elle, avenante. Si je ne m’abuse, une grosse journée nous attend déjà demain et j’ai intérêt à emmagasiner un maximum de sommeil avant de ne plus en avoir l’occasion. Rendez-vous au studio vers 10 heures ?
Me rappelant que je dois encadrer la dernière répétition d’un groupe de figurants demain matin, j’acquiesce vivement :
— Oui, c’est ce qui est prévu.
— Parfait. Bonne nuit à tous les deux.
Après que nous lui ayons rendu son sourire, Margaret s’éloigne pour aller souhaiter la bonne nuit à d’autres collègues. La suivant du regard, je réalise avec soulagement que l’espace près de la sortie est enfin désert. Plus aucune trace d’Alexander. Il a dû s’en aller sans que je ne m’en aperçoive pendant que je discutais avec la réalisatrice. Ne sachant pas s’il a disparu pour de bon ou s’il risque de revenir, je décide de ne pas perdre de temps :
— Je vais aller me coucher aussi, j’annonce à Félix. On se voit demain ?
S’il est surpris par mon empressement, il ne laisse rien paraître et se contente de hocher la tête, compréhensif et bienveillant :
— Bien sûr ! Dors bien, Charlie. J’ai hâte de commencer à travailler avec toi.
Étant donné le nombre de personnes présentes ce soir, nous n’avons pas vraiment eu l’occasion d’échanger beaucoup lui et moi. Mais je ne peux nier que le peu que j’en ai vu me laisse une bonne impression. Sérieux, volontaire, dynamique… je pense que je n’aurais pu espérer de meilleures qualités pour mon binôme sur ce tournage. Tellement que je ne lui mens pas en lui répondant :
— Moi aussi, Félix. À demain.
Sereine, je quitte la salle de conférences et retrouve avec plaisir le calme des longs couloirs de l’hôtel. L’esprit légèrement embrouillé par toutes les informations accumulées pendant la soirée, je sors distraitement mon portable de ma poche et fais défiler d’un air absent les nombreux messages que m’a envoyés Erin :
Alors, ça se passe comment ?
17:50
Surement mieux que moi, le voisin a encore
décidé de se balader à poil sur son balcon
17:52
Tu as vu Margaret ???
17:53
Embrasse-la de ma part, OK ?
17:54
Vous parlez de moi j’espère ?!
18:26
Hé oh ? T’es là ?
19:49
Tu pourrais au moins me dire comment s’est
passée ta présentation !
21:05
Tu t’empiffres au buffet, avoue-le !
21:21
Ne me dis pas qu’il y a du champagne
21:24
Charlie, je te déteste vraiment de toute mon
âme
21:37
— Si dramatique, je me souffle à moi-même en m’arrêtant devant les ascenseurs.
J’appelle rapidement une cabine avant de taper une réponse à mon amie :
OUI, IL Y AVAIT DU CHAMPAGNE
21:48
Un peu trop fière de ma mesquinerie, j’insiste en prenant rapidement un selfie pour lui montrer mon superbe badge. Je presse ensuite le bouton d’envoi, un sourire stupide collé aux lèvres. Le message est aussitôt marqué comme vu et j’obtiens une réponse en moins de quelques secondes :
Je viens d’appeler Satan et sache qu’il t’a
réservé une place en enfer
21:49
Je pouffe au moment où les portes de l’ascenseur s’ouvrent devant moi. Erin est vraiment une drama queen en puissance. Amusée, je verrouille mon téléphone et m’apprête à faire un pas dans la cabine lorsque je réalise qu’elle est déjà occupée. Et ma légèreté disparaît aussitôt, comme balayée par un courant d’air glacé. Parce qu’il ne me faut qu’un coup d’œil pour reconnaître la silhouette adossée contre le fond de l’ascenseur.
Les yeux d’Alexander n’avaient fait que m’effleurer tout à l’heure. Volontairement, j’avais évité de trop m’attarder dans ses iris noirs de peur de m’y noyer. Mais cette fois, je me prends la vague de plein fouet. Et je sombre. Je sombre aussi facilement qu’il y a six ans. Sauf qu’à la place de la chaleur et de la douceur qui s’y trouvaient alors, je ne perçois plus que de la distance et de l’indifférence. Il a bien changé finalement. À moins qu’il n’ait jamais été celui que je pensais connaître. Exactement comme il me l’a prouvé cette nuit-là…
Sentant le chagrin et la colère commencer à me ronger le cœur, je repousse mes souvenirs avant qu’ils ne décident de m’engloutir et entre d’un pas résolu dans la cabine. Ignorant Alexander avec application, je me tourne vers le tableau d’affichage, la tête haute. Je dois néanmoins me retenir de jurer à voix haute lorsque je remarque que le bouton du cinquième étage est déjà enfoncé. Cet hôtel possède une dizaine d’étages, mais il fallait évidemment que nous partagions le même. Quelle poisse.
Je me retiens de taper nerveusement du pied alors que les portes se referment à une lenteur démesurée devant moi. Seuls trois étages nous séparent du cinquième et pourtant, la montée me paraît interminable. Je me pince les lèvres alors que le poids du regard d’Alexander sur ma nuque se fait de plus en plus lourd. À une époque, sa proximité me faisait fondre, déclenchait une myriade de papillons dans mon estomac, des feux d’artifice dans mon ventre. Aujourd’hui, elle me glace, elle me blesse, elle me broie. Parce que sa présence n’est plus qu’un mirage. Il est là sans être là. Il n’est et ne sera plus jamais à moi.
C’est du passé, Charlie. Tout ça, c’est du passé, je tente de me rappeler, la gorge nouée.
Mais peut-être serait-il plus facile d’oublier le passé s’il n’avait pas autant compté…
La peau brûlante et l’estomac au bord des lèvres, je bondis pratiquement hors de l’ascenseur lorsqu’il se rouvre enfin. Et je n’attends pas de savoir si le jeune homme dans mon dos me suit, je ne me retourne pas pour voir s’il me dévisage toujours, je me contente de marcher droit devant moi jusqu’à ma chambre, le cœur battant et l’esprit en pagaille. Je ne recommence à respirer qu’une fois le battant refermé dans mon dos. Mais pour quelques secondes seulement…
Un énorme bouquet de fleurs est posé sur la desserte faisant face à mon lit. Je suis à peu près certaine qu’il n’était pas là lorsque j’ai quitté ma chambre tout à l’heure, signe qu’un employé a dû venir me le livrer durant mon absence. En m’approchant, je repère une petite carte blanche perdue au milieu des pétales d’un rose pastel.
Ma chérie,
Nous espérons que ton voyage s’est bien passé et que tu es
heureuse de retrouver l’Irlande ne serait-ce que pour quelques mois.
Nous te souhaitons un excellent début de tournage et avons hâte de
te revoir.
À très vite à Ennis !
Nous t’aimons,
Maman et Papa
Mes doigts tremblants s’emparent du mot écrit par mon père alors que je relis déjà ces quelques phrases, encore et encore, espérant que cela suffise à les rendre plus réelles, espérant que cela suffise à combler le gouffre qui vient de s’ouvrir à mes pieds.
Espérant faire taire le manque et la culpabilité.
OceanofPDF.com
FLASHBACK #3 (INT. NUIT)
L’entrée d’un cinéma. Des enseignes lumineuses. Au guichet, Charlie retire son casque et le laisse reposer autour de son cou avant de demander quelque chose au vendeur. Charlie regarde les affiches de film suspendues au mur derrière le comptoir. Le vendeur tend son ticket à Charlie. Charlie lui donne un billet et quelques euros en retour. Elle remet son casque sur ses oreilles puis s’éloigne vers les couloirs. Plusieurs personnes font la file devant le stand de pop-corn mais Charlie poursuit sa route sans s’arrêter, pressée. Elle entre dans une salle sombre et monte jusqu’à la dernière rangée de fauteuils rouges. Elle consulte l’heure sur son téléphone puis sourit légèrement, satisfaite. Elle est à l’heure. Sa bonne humeur retombe quand elle arrive en haut des marches. Un jeune homme est déjà installé à sa place habituelle, au centre de la ligne. Charlie plisse les yeux, mécontente. Puis elle reconnaît le garçon et son agacement se transforme en stupeur.
CHARLIE
(retire son casque d’un geste brusque)
Tu me suis ou quoi ?
Surpris, Alex se tourne vers elle, une poignée de pop-corn arrêtée à quelques centimètres de sa bouche.
ALEX
(hausse les sourcils)
Comment je pourrais te suivre en étant déjà installé ?
CHARLIE
(croise les bras, revêche)
C’est ma place.
Alex pivote sur son siège, perplexe, et inspecte son dossier.
ALEX
(naïvement)
Je vois ton nom écrit nulle part.
Agacée, Charlie se laisse tomber sur le fauteuil derrière elle, à plusieurs places de distance d’Alex. Elle plonge les mains dans les poches de sa veste en jean, le regard fixé sur le grand écran en contrebas. Silence. Alex se racle la gorge après un moment.
ALEX
Tu veux que j’me décale ?
Charlie lui lance un coup d’œil méfiant, pesant le pour et le contre. Un temps.
CHARLIE
(marmonne)
Pousse-toi.
Alex sourit en coin tandis que Charlie se redresse pour le rejoindre. Il se décale d’une place pour laisser Charlie s’installer au centre de la rangée. Charlie s’assied sans hésiter. La salle autour d’eux commence à se remplir. Les murmures vont bon train.
ALEX
(curieux)
Tu aimes le cinéma ?
Charlie coupe la musique sur son téléphone. La séance va bientôt commencer.
CHARLIE
(blasée)
À ton avis ?
La lumière dans la salle commence à décliner. Alex tend son paquet de pop-corn à Charlie, les yeux rivés sur son visage.
ALEX
C’est cool.
Charlie tourne la tête vers lui. Ils échangent un regard.
CHARLIE
(murmure)
Tu trouves ?
ALEX
(hoche la tête, sérieux)
Ouais. C’est vraiment cool.
Charlie sourit juste avant que la salle ne soit plongée dans la pénombre. Puis elle tend le bras vers le paquet de pop-corn d’Alex. Et elle en prend une poignée à son tour.
OceanofPDF.com