Tempêtes

Andrée A. Michaud · Chapitre 13 sur 35

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Tempêtes

Chapitre 11

Il faisait une chaleur torride pour ce temps de l’année, ce qui m’avait forcée à me lever tôt pour éteindre le feu dans l’âtre et aérer le salon, dont un vent tiède balayait la poussière à travers les fenêtres ouvertes.

 

À la radio, la voix parlait du soleil, vingt-six degrés, s’efforçant de mettre un peu d’enthousiasme dans ses propos, mais je voyais bien que ça n’allait pas, et pour cause, car elle a soudain changé de registre pour m’aviser, à travers la friture, qu’on recherchait Marc Lauzon, disparu deux jours plus tôt, soit le 4 juillet, près du Massif bleu. Je savais que Lauzon avait disparu, Grimard me l’avait assez répété, et je me demandais pourquoi le présentateur de nouvelles me cassait les oreilles avec cette disparition qui ne me concernait en rien. Je connaissais à peine cet homme et je n’aimais pas sa face de fouine. Ce qui me troublait, c’était la date prononcée par la voix, 4 juillet, ce qui signifiait que nous étions aujourd’hui le 6.

Aujourd’hui 6 juillet, ai-je marmonné en me dirigeant vers le calendrier punaisé au mur, entre la baie vitrée et la porte d’entrée, qui m’indiquait pourtant que le printemps n’était pas terminé, que la tempête venait à peine de déposer les armes et que d’autres froids me feraient grelotter d’ici l’arrivée de l’été. J’en ai tourné les pages, qui reproduisaient les neiges scintillantes de mars puis nous montraient un merle picorant au pied d’un chêne, un lilas en fleur, un coucher de soleil sur un champ de seigle, une représentation de tous les possibles, et je l’ai jeté à mes pieds quand une hirondelle est passée devant la baie vitrée, une mouche coincée dans le bec, pour aller la fourrer dans le gosier de l’oiseau déplumé qui s’égo sillait dans l’ouverture du nid construit dans l’angle de la toiture.

Aujourd’hui 6 juillet, ai-je répété en observant les épervières qui avaient poussé durant la nuit, les viornes qui s’épanouissaient près du hangar, le lierre terrestre qui se perdait dans le foin trop long. J’ai passé une main sur mon crâne et j’ai constaté que mes cheveux avaient poussé aussi et qu’ils étaient doux. Un reflet roux, dans le miroir suspendu près de la chambre d’Adrien, m’a confirmé que je ne me trompais pas, de même que me l’ont confirmé les cheveux de la bonne femme, au mur, qui tombaient maintenant de sa tête renversée jusqu’au plancher et s’étiraient en mèches raides pareilles aux crins d’un vieux balai.

J’ai retiré mon chandail car j’avais chaud, tout à coup, tellement chaud, et j’ai monté le volume de la radio, où la voix chevrotante annonçait en boucle la disparition de Lauzon.

Tu divagues, Marie, tu dérailles.

Debout dans les rayons du soleil qui s’étalaient comme les cheveux du petit personnage aux membres trop maigres, j’ai cru que j’allais m’évanouir, tellement chaud. J’ai seulement vomi, quelques crachats de bile blanchâtre que je n’ai pas eu le temps d’essuyer, car une voiture s’engageait dans la cour, dont deux hommes sont descendus, des flics, qui se sont penchés sur l’herbe trop longue, sur la poubelle qui débordait et devait empester autant que Franck, et un coup d’épée m’a frappée droit au cœur, Franck, le coffre de la voiture, deux flics, avant que tout me revienne en mémoire et que je revoie son monticule, à l’arrière du hangar, sous le bouquet de sanguinaires. Franck était mort. Franck était caché. Personne ne pouvait le trouver.

Je n’ai pas laissé aux policiers le loisir de venir encadrer leurs visages étonnés, légèrement suspicieux, dans la fenêtre de la porte. J’ai plutôt passé une main dans mes cheveux, pour me rendre présentable, j’ai lissé ma camisole et je suis allée à leur rencontre. Ils voulaient entrer, mais j’ai prétexté que la maison était un vrai capharnaüm et qu’on serait mieux sur la galerie, où deux chaises de bois étaient apparues, avec de larges accoudoirs.

Le plus vieux policier a pris la chaise du fond et le plus jeune est resté debout, dos au soleil, si bien qu’il s’ornait d’une auréole qui rendait ses contours flous et m’aveuglait, m’empêchant de voir s’il souriait ou affichait une mine grave, adaptée aux circonstances, car je savais bien qu’ils étaient là pour le pseudo-Lauzon. Le plus vieux, quant à lui, portait des verres fumés qui le faisaient ressembler à la libellule qui passait au bas de la galerie en tournant à quatre-vingt-dix degrés, 6 juillet, et m’empêchaient également de mesurer la gravité de son regard.

Beau temps, a-t-il dit, puis il s’est raclé la gorge, car son beau temps était sorti enroué, et il m’a posé les questions qu’il avait à me poser, avez-vous vu ceci ? aperçu cela ? entendu ceci ? pendant que l’autre enregistrait mes réactions, les yeux probablement rivés sur la bile fraîche qui maculait ma camisole et que je tentais de cacher avec mes mains, les doigts croisés pour contrôler mes tremblements.

Au bout d’une dizaine de minutes, le vieux a refermé son calepin, dans lequel il n’avait rien écrit, et m’a demandé s’ils pouvaient inspecter le hangar et les alentours de la maison. Sans attendre ma réponse, ils sont descendus de la galerie et ont examiné les pneus de ma voiture, la boue collée aux portières, se sont penchés sur les vitres en mettant leurs mains en visière pour bloquer la lumière, puis ont essuyé ma plaque d’immatriculation, pas trop certains de ce que leur apprenaient les traces de boue qui s’étaient accumulées sur les pare-chocs entre mars et aujourd’hui, 6 juillet.

Finalement, ils ont laissé la voiture et sont entrés dans le hangar. Je les ai entendus déplacer des outils, des pots de clous, puis d’autres objets que je n’arrivais pas à identifier, et ils sont ressortis en demandant à voir l’intérieur de la maison, capharnaüm ou pas. En principe, j’aurais pu exiger un mandat, mais je n’avais rien à cacher.

Il ont mis une bonne demi-heure à faire le tour, à ouvrir toutes les portes, les armoires, les tiroirs, à soulever les tapis, à renifler dans tous les coins, des fouines, de la même espèce que Lauzon. Bien entendu, ils n’ont rien trouvé, pas plus que les hommes qui sont passés dans la forêt plus tard, par groupes de deux, avec des bâtons qui piquaient le sol et des chiens ridicules qui reniflaient aussi et se demandaient ce qu’ils faisaient là, des bâtards qui préféraient la chasse à l’écureuil à la chasse à l’homme mort.

Quand l’un des chiens a aboyé, j’ai tout de même eu peur pour Franck, mais Franck ne risquait rien, car des fougères avaient poussé sur son monticule, et des fleurs rousses, et du foin à travers les pierres, en même temps que les feuilles dans les arbres, en même temps que mes cheveux fins. Quant au bouquet de fleurs sauvages, il était fané depuis longtemps, pourri, aussi puant que Franck.

 

Les deux flics sont revenus le lendemain ou le surlendemain, je ne sais plus, je ne pouvais plus faire confiance au calendrier qui s’ouvrait sur la photo d’un érable rougeoyant. Cette fois, ils étaient accompagnés d’un troisième homme et d’un chien, un vrai chien policier, un berger allemand entraîné à fourrer sa truffe humide dans la souplesse d’une chemise et à suivre l’odeur de sueur ou de sébum sur des kilomètres.

L’homme qui tenait le chien en laisse avait une espadrille à la main, de marque Adidas, et il devait retenir le chien, qui cherchait à se ruer vers le hangar, vers la fenêtre aveugle, vers la forêt, les yeux quasi sortis des orbites et de la bave moussant sur ses babines noires. J’ai épaulé la carabine pour viser le chien et me suis ravisée. On ne tue pas un chien de flic, à plus forte raison quand le flic se tient au bout de sa laisse. Il fallait plutôt que je cache la carabine, le couteau de Franck, et que je me cache aussi.

Quand l’un d’eux a frappé à la porte, son visage rougi par la chaleur s’encadrant dans la fenêtre, je refermais sur moi la trappe de la cave et sortais par-derrière. Après m’être assurée que personne ne venait dans ma direction, j’ai couru dans le bois, où je me suis dissimulée à côté d’une pile de branches d’où je pouvais observer les flics et le chien.

J’ai d’abord vu le plus vieux flic, qui ajustait ses verres fumés et criait aux autres que je n’étais pas là mais que je n’avais pas dû aller bien loin, puisque ma voiture n’avait pas bougé, aussi boueuse que la veille ou l’avant-veille. Il s’est ensuite approché de l’homme au chien, a marmonné un ordre que je n’ai pas entendu, et le chien a détalé en direction de la fenêtre aveugle, où j’avais transpercé avec le couteau de Franck la main qui voulait arracher le plastique et me forcer au silence.

Les trois hommes ont couru derrière le chien, qui s’était assis sous la fenêtre et aboyait comme un enragé. Le vieux flic a enlevé ses lunettes pour examiner l’échancrure dans le plastique et s’est passé une main dans les cheveux en baissant la tête, en signe de consternation ou de lassitude. Quand le maître-chien a fait taire son molosse en lui fourrant un biscuit dans la gueule, j’ai entendu le mot sang, après quoi le vieux a ordonné au plus jeune d’appeler l’équipe technique. On ne touche à rien, a-t-il ajouté, puis il s’est tourné vers la forêt pendant que le chien, nez au sol, suivait le trajet sur lequel j’avais traîné l’homme de glaise et où il y avait encore un peu de sang que suçaient les mouches, du sang noir à travers lequel se désagrégeaient des morceaux de glaise.

J’ai profité de ce que le chien s’arrachait les griffes sur les portes du hangar pour m’enfuir, m’enfoncer aussi loin que possible dans la forêt qui blessait mes pieds nus et absorbait le sang que lécheraient les couleuvres. Lorsque je suis revenue, Franck avait été exhumé, des rubans jaunes étaient apparus un peu partout sur le terrain, un scellé avait été apposé sur la porte d’entrée de la maison et deux flics, qui fumaient en se passant un thermos qui ne contenait sûrement pas que du café, montaient la garde près du chemin de gravier.

 

Les deux flics riaient comme des malades, à cause du contenu de leur thermos, qu’ils remplissaient avec une bouteille cachée dans le foin. Ils se lançaient des farces plates, des blagues de gars qui s’emmerdent, et se tapaient sur les cuisses en renâclant. Si j’avais voulu, j’aurais pu leur régler leur compte en les assommant à coups de bûche et ramasser tranquillement mes affaires, puisqu’il m’était désormais interdit d’habiter la maison d’Adrien, de nettoyer les saletés de Franck ou de faire du feu dans l’âtre. Ils étaient tellement soûls qu’ils ne m’auraient pas vue venir, mais je n’avais pas de temps à perdre avec deux autres cadavres, d’autant plus qu’il me fallait réparer la fenêtre aveugle, dont le plastique troué avait été remplacé par deux bandes jaunes, disposées en X, qui laisseraient entrer la nuit, les animaux, le froid, et entre lesquels s’introduirait l’homme de glaise en hululant avec les hiboux juchés sur les tréteaux.

Sans faire de bruit, j’ai contourné la maison, écrasant par accident un des bonhommes allumettes qui rampait au sol pattes écartelées. Lorsque je me suis rendu compte que j’avais posé un pied sur son torse, je me suis immobilisée, craignant que le bruit des os se rompant n’ait alerté les deux flics, mais ils riaient toujours, sapré Vaillancourt, répétait l’un d’eux, et je me suis faufilée dans la cave, où le bonhomme gravé sur la boîte électrique avait cessé de hurler pour joindre son rire à celui des flics. Ta gueule, ai-je soufflé, ferme ton hostie de gueule, et je suis montée, retrouvant mes repères à tâtons.

Dans la chambre condamnée, un premier hibou avait pris position sur le dossier d’une chaise bancale, totalement immobile. Il me suivait de ses yeux jaunes pendant que je fouillais dans le barda d’Adrien pour trouver ma lampe de poche et de quoi obstruer la fenêtre. Dès que le plastique a été installé, la fenêtre s’est remise à respirer normalement et j’ai attendu que le hibou tourne la tête d’un mouvement sec pour reculer jusqu’au salon, où un nouveau désordre s’était ajouté au mien. Partout, des objets avaient été déplacés, des tapis roulés, des tiroirs ouverts, desquels pendaient les camisoles d’Adrien, ses chemises, ses bas de laine. Même l’âtre avait été nettoyé, les cendres réunies dans des contenants qu’on viderait sur une table aseptisée pour y chercher des fibres calcinées, des bouts de cuir, des fragments d’os qui prouveraient ma culpabilité, alors que ma seule faute était d’avoir offert une sépulture à un pendu.

Dehors, les policiers de garde, qui n’avaient plus de blagues à se raconter, étaient assis sur une pile de bois, gênés par le silence et élevant inutilement la voix pour désigner à l’autre une mouche à feu ou lui demander son briquet. Une flamme s’élevait alors dans l’obscurité, un îlot de lumière révélant des traits tendus, un léger tic à l’œil droit, puis l’obscurité ramenait le silence qu’ils essayaient de briser à coups de banalités, conscients de la menace qui hululait dans le bois et s’efforçant de conjurer la peur qui s’enroulait autour de leurs chevilles. Quant aux petits personnages, sur le mur, ils ne cessaient de tomber, tomber et tomber encore, sous l’œil de plus en plus pâle du loup, qui s’éloignait lentement de l’abîme que leur chute creusait et au fond duquel miroitait une eau abyssale. Je ne pouvais plus rien pour eux, pour le loup non plus, qui s’enfuirait dès qu’une gerbe d’eau noire lui indiquerait qu’Adrien, Franck et Marie avaient percé la surface miroitante sous laquelle leur mémoire perdrait jusqu’au souvenir de la lumière.

J’ai rapidement réuni dans un sac à dos de quoi tenir pendant quelques jours, des chaussures de marche, de la nourriture, deux bouteilles de vin et un imperméable, car le ciel s’était mis à gronder, de concert avec la montagne. D’ici quelques heures, un autre malheur allait laver de rouge les ravines que l’averse ouvrirait dans le sol friable.

Les hommes aussi, dehors, avaient entendu les grondements, car ils ne parlaient plus et se rapprochaient lentement de leur voiture de patrouille, sur laquelle les premières gouttes ont crépité en même temps que le hibou, dans la chambre condamnée, ouvrait largement les ailes, et que la voix de la radio m’annonçait la mort violente d’une certaine Franckie ou Charlie McCormick au camping des Chutes rouges, à quelques kilomètres du lieu où la Ford d’Adrien s’enfonçait dans la vase.

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