Tempêtes
Chapitre 14
Après le solstice – 5 juillet
Torride. La nuit était torride. J’avais poussé le ventilateur à fond pour me donner l’illusion qu’un peu de fraîcheur circulait dans l’exiguïté de ma roulotte de location, mais l’air chaud qui soulevait les rideaux amplifiait mon sentiment d’étouffement, déjà exacerbé par la promiscuité à laquelle j’étais contraint. Trois mètres seulement me séparaient de la caravane des Meunier-Gervais, à gauche, et de celle des McCormick-Leblanc, à droite, dont j’étais forcé de partager l’intimité, les engueulades et les secrets d’alcôve.
Les Meunier avaient enfin réussi à endormir leur plus jeune, une fillette dont les cris atteignaient un nombre de décibels qu’un aussi petit corps ne pouvait selon moi produire. En revanche, le cliquetis des pales mal ajustées de mon ventilateur ne parvenait qu’à assourdir les râles de Charlotte McCormick qui, comme à peu près tous les soirs, tentait de prouver qu’elle était la reine de la baise en entraînant son mari dans une partie de jambes en l’air qui faisait grincer les essieux de leur roulotte brin guebalante. Nos fenêtres étaient si rapprochées que je pouvais presque entendre le froissement de leurs draps humides et humer l’odeur du corps de Charlotte, légèrement acidulée, que s’affairait à faire jouir Steve Leblanc, le pauvre type qui croyait que tous les mecs du camping voulaient se taper sa femme, ce qui n’était pas tout à fait faux, car Charlotte avait un corps à faire enrager les déesses.
Je n’étais au camping des Chutes rouges que depuis deux semaines et je connaissais déjà tout de la vie des Meunier, des Lessard, des Beaudoin, des Simard et des McCormick-Leblanc, que leur instinct grégaire poussait à s’entasser au sein d’une nature pourtant si vaste.
Durant les premiers jours, j’avais fait profil bas, n’ouvrant la bouche que pour dire bonjour et saluant jus qu’aux abrutis qui me regardaient de travers, ainsi qu’on le fait entre gens civilisés. Les deux seules personnes avec qui j’avais échangé plus de trois mots étaient ma voisine, Charlotte, Charlie pour les intimes, et Madeleine Fréchette, que tout le monde appelle Maddy, la fille superbe qui sert des hot-dogs et des frites de quatorze à vingt-deux heures à la cantine du camping, la fille su blime dont le sourire m’a séduit dès qu’elle m’a versé mon premier café.
Malgré mes évidentes lacunes en matière de socialisation, j’avais vite appris que la vie aux Chutes rouges était basée sur une série de règles tacites qui vous permettaient de proférer des âneries autour d’un feu de camp jusqu’à minuit passé mais pas de vous enfermer dans le silence et la solitude. C’est pourtant ce que je faisais, incapable de participer aux joutes de fer à cheval qui opposaient sur la plage des hommes aux bras musclés à d’autres exhibant leurs tatouages avachis, pas plus que je n’arrivais à me joindre à ces rassemblements apéritifs où chacun reluquait la femme de son voisin en dépit de la raclée qu’il se prendrait s’il osait la toucher.
Je restais donc dans mon coin et, le soir venu, j’ouvrais le manuscrit de Julian en tâchant de donner une suite à ce roman sordide. En deux semaines, je n’étais parvenu à y ajouter qu’une douzaine de pages toutes plus nulles les unes que les autres et mes illusions quant aux jours glorieux qui m’attendaient en avaient pris un sacré coup. La plupart du temps, je me retrouvais dans un cul-de-sac, coincé avec un personnage qui n’en menait pas large au bout d’un sentier qui n’aboutissait nulle part. Je refermais alors mon ordinateur, où j’avais entièrement retapé le manuscrit de Julian, et j’essayais de rédiger un plan qui me permettrait de quitter l’impasse au fond de laquelle je m’étais embourbé. Les feuillets que je noircissais se ramassaient invariablement à la poubelle, avec les mégots qui débordaient de mon cendrier Made in Japan, un faux coquillage aussi kitsch que l’ensemble des éléments de décor qui tentaient de me remonter le moral en me jetant à la figure le mauvais goût des propriétaires de ma roulotte.
Pour tuer le temps en attendant que Steve et Charlotte accouchent, je fixais les billes de bois placées au creux des orbites de ce qui représentait vraisemblablement une chouette, espérant que par effet d’hypnose elle me plonge dans un sommeil profond. Autant espérer qu’une poignée de porte vous lise votre avenir. J’ai dit à la chouette qu’elle ne valait rien et j’ai ouvert un journal vieux de trois jours, me demandant si les malheurs qui y étaient relatés se reproduisaient chaque fois que quelqu’un lisait le même article, puis les soupirs de Charlotte McCormick se sont amplifiés dans l’atmosphère étouffante, allant crescendo vers des sommets que seule Charlotte connaissait, signe qu’elle allait bientôt atteindre l’orgasme et que je pourrais peut-être dormir en paix. J’ai éteint ma lampe en même temps que Charlotte exultait et j’ai tenté de faire le vide, d’imaginer des paysages tranquilles, des ruisseaux bordés de neige fraîche qui me distrairaient de la chaleur et me permettraient d’oublier, pour quel ques instants seulement, que j’étais un homme mort, un simple fantôme.
Comme les fantômes ne dorment pas, une heure plus tard, j’avais toujours les yeux rivés sur la chouette au regard débile dont les paupières refusaient de se fermer. Dans la torpeur de la nuit, je ne percevais plus que l’onde lancinante créée par la stridulation des criquets, qui m’enveloppait de son chant ininterrompu. Au loin, quelques grondements de tonnerre résonnaient, précédant la pluie qui ferait enfin tomber la moiteur qui nous collait à la peau. Ils annonçaient également l’orage que je redoutais depuis mon arrivée, ce fracas démentiel dont Julian donnait un aperçu dans ses notes et que la chaleur alimentait en attendant l’éclatement des cieux.
Incapable de tenir tête plus longtemps à la chouette, j’ai rallumé ma lampe et me suis levé. Je n’étais pas dans la forme idéale pour me mesurer au délire de Julian, mais puisque je n’arrivais pas à fermer l’œil, j’ai ouvert mon ordinateur, j’ai cliqué sur l’icône intitulée Orages à Red River, et les premières lignes, dans lesquelles j’avisais le lecteur que toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants était totalement fortuite, sont apparues pour me protéger des accusations qui ne manqueraient pas de fuser si ce roman voyait le jour et si d’aventure un ou deux campeurs avertis montraient un goût particulier pour la lecture.
Incapable d’inventer un personnage qui pouvait se regarder dans le miroir sans reconnaître son facteur ou son épicier, je m’étais en effet inspiré de mon entourage pour agrémenter l’intrigue de quelques individus à l’allure louche qui pouvaient facilement être confondus avec trois ou quatre bozos qui séjournaient au camping. Et j’avais renchéri en donnant des rôles secondaires à Charlotte McCormick et à Steve Leblanc, que j’avais renommés Mary Jones et John Stevens, un couple qui n’avait pas encore d’enfant, même si John le baraqué s’employait à inoculer sa semence à Mary chaque fois que celle-ci laissait glisser sa culotte de soie sur ses pieds bronzés, ce qui se produisait aussi souvent qu’un hibou hululait dans la forêt avoisinante. Ma description des Jones-Stevens dénotait mon cruel manque d’inspiration, mais je n’avais rien trouvé de mieux pour le moment.
J’ai fait défiler le texte jusqu’à la scène où Mary Jones, non contente de partager ses émois sexuels avec ses voisins, se met à hurler au cœur de la nuit, et j’ai tenté d’imaginer ce qui, outre la jouissance, avait pu provoquer ce hurlement. J’ai travaillé jusqu’à trois heures du matin, plutôt satisfait du ton que j’avais donné au texte, du genre nature trash, puisque les criquets et les grondements du tonnerre y côtoyaient les bouts de tôle et les corps exhibant leurs surplus de graisse. À trois heures pile, j’ai refermé l’ordinateur, préférant ne pas me relire tout de suite et demeurer dans l’illusion que j’avais bien bossé.
Le tonnerre s’était tu, signe que l’orage s’était abattu sur l’autre versant du Massif bleu et que nous devrions attendre encore un jour ou deux avant qu’un peu de fraîcheur vienne défriper les yeux gonflés par l’insomnie. J’ai enfilé un t-shirt et suis sorti de la roulotte. Même si la nuit était étouffante, il faisait bien quatre ou cinq degrés de moins à l’extérieur. Je me suis allumé une cigarette, dont le bout rougeoyant inquiéterait peut-être un ou deux insomniaques postés à leur fenêtre, et je suis parti me balader.
Tout le camping dormait, hormis les invisibles in somniaques. Quelques ronflements, quelques remarques pâteuses adressées à la torpeur me parvenaient de-ci de-là, mais j’étais seul sur le chemin de gravier mal éclairé. Quand j’ai bifurqué pour prendre la côte menant à la vallée de la Red River, une pente tout en méandres où les cailloux déboulaient sous mes pieds, un chien a aboyé dans mon dos, me lançant un avertissement à propos du territoire de chacun et des limites qu’il ne fallait pas franchir. Ta gueule, Princesse, a aboyé à son tour une femme qui en avait visiblement marre des états d’âme de Princesse, et je me suis de nouveau retrouvé en compagnie des criquets, des grenouilles et autres bestioles qui ne se manifestent que le soir venu.
Ces moments étaient les seuls que j’appréciais véritablement aux Chutes rouges, ce silence habité de la nuit, quasi aérien, quand les bruits des hommes s’amenuisent et qu’on peut enfin entendre ce qui ne se tait jamais dans l’obscurité, les élytres des insectes, le craquement des branches sèches, les faibles pépiements suscités par un lointain hululement, puis le son de sa propre respiration, lente et paisible aux abords du sommeil, de cette petite mort quotidienne de laquelle certains ne reviennent pas, emportés par la rupture sournoise d’un anévrisme ou trucidés par quelque psychopathe qui passait par hasard dans le coin. Je souhaitais parfois que cela m’arrive, que mon souffle s’arrête en plein milieu d’un rêve d’un érotisme ravageur et que la morosité du lendemain me soit épargnée, ce qui ne se produirait pas cette nuit, parce que mon bilan de santé était au beau fixe et qu’aucun tueur sanguinaire, que je sache, ne rôdait dans les parages.
Arrivé dans la vallée creusée par la Red River, j’ai profité de ce que l’endroit était désert pour me coucher sur le quai aménagé là où la rivière s’élargissait. J’avais l’intention d’observer les étoiles, mais aucune étoile ne perçait l’amas de nuages qui stagnait au-dessus de la vallée. J’ai fermé les yeux pour écouter le clapotis de l’eau sous le quai, un papillon a effleuré mon bras gauche, et je me suis endormi.
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