Tempêtes
Chapitre 32
J’ai été accueilli aux Chutes par le bruit d’un hélicoptère qui survolait la route inondée par le dernier orage. Mes vêtements étaient en lambeaux, les semelles de mes chaussures béaient et je devais ressembler à un zombie, mais personne n’était là, ni jeune fille en bikini ni fillette aux tresses blondes, pour s’enfuir à la vue de l’homme qui s’avançait entre les roulottes en traînant les pieds.
Le camping était vide, sans que s’en dégage pour autant la tristesse des endroits désertés. Il y régnait plutôt l’atmosphère calme de ces villages dont tous les habitants sont partis à la tombola ou à la kermesse, laissant les portes et les fenêtres ouvertes, persuadés qu’aucun intrus ne violerait l’intimité de leur maison durant leur absence. Ici et là, un jouet attendait à l’ombre des roulottes le retour de l’enfant qui avait couru à toutes jambes pour se rendre à la fête, un ballon de plage aux couleurs vives, un camion de pompier, un tracteur de plastique orange. Des serviettes également colorées, suspendues à côté de vêtements d’été, flottaient doucement dans l’air enfin libéré de son humidité.
Puis la clameur d’un groupe d’estivants réunis m’est parvenue au loin, accompagnée par intermittence du vrombissement de l’hélicoptère qui traçait maintenant des cercles au-dessus de la Red River. J’ai suivi la clameur en accélérant le pas et je les ai tous trouvés, tous ceux qui étaient restés, debout sur le sable ou sur le quai. Certains battaient des bras en direction de l’engin jaune et noir, pareil à un immense bourdon, qui butinait la cime des arbres et se dirigeait vers le stationnement, d’autres se cachaient le nez derrière leurs mouchoirs ou dessinaient du bout du pied dans le sable, tête basse et épaules voûtées. Au milieu d’eux, une jeune fille qui avait passé un vêtement tissé de larges mailles sur son bikini rayé se tenait immobile, les bras aussi raides que la chevelure qui descendait jusqu’au milieu de son dos.
La fête était terminée et avait fait place à la désolation des lendemains de joie, quand les gobelets de carton écrasés témoignent des plaisirs brefs qui ont piétiné le sol poussiéreux. Sur le rivage, je voyais Fred et Max enlever leurs chaussures de la même façon qu’ils l’avaient fait quelques semaines plus tôt, courbés sous le poids d’une tâche contre laquelle tout leur être luttait, je voyais Sandy remuer les lèvres et se mettre à trembler, et je voyais un corps, immergé dans l’eau rose, dont la lenteur était à l’origine de la morgue qui s’imprimait sur les visages.
Fred et Max entraient dans la rivière quand je les ai rejoints pour repêcher la dépouille de Maddy Fréchette, dont une voix d’outre-tombe m’avait annoncé la mort pas plus tard que la veille. La voix s’était trompée quant au moment des funérailles, elle s’était aussi trompée quant au moment de la noyade, mais elle avait dit vrai en m’apprenant que je n’embrasserais jamais Maddy Fréchette, la fille du bar, la fille de la cantine.
Devant le regard que Fred et Max m’ont jeté lorsqu’ils ont aperçu ma gueule de déterré, j’ai cru un instant que c’est mon corps qu’ils avaient vu flotter au bout du quai, avec ma tête des mauvais jours barbouillée de dessins morbides. Ils se trouvaient simplement en face d’un revenant, du fantôme d’un homme qu’ils avaient cru perdu. Je leur expliquerais plus tard d’où je revenais vraiment. J’ai mis mon bras sous les épaules de Maddy et, avec toute la délicatesse dont nous étions capables, nous l’avons hissée sur le quai.
J’aurais aimé dire qu’elle semblait se reposer, mais il n’y avait plus personne, sous le visage inanimé, pour profiter du repos que suggèrent les yeux clos, plus de Maddy, plus de fille repoussant la mèche de cheveux fous qui lui chatouillait la peau. J’ai effleuré du bout des doigts les égratignures qui lacéraient ses épaules et ses joues, j’ai cherché en vain la blessure qui lui avait été fatale, puis j’ai pudiquement embrassé son front.
À mes côtés, Fred et Max braillaient en ravalant leurs larmes, pas capables d’expulser de leurs gorges les gémissements qui les étouffaient, et je braillais avec eux, avec la fille qui triturait le vêtement qui cachait à peine son bikini, avec la femme qui consolait la fille, avec la terre entière se désolant de la perte de Maddy Fréchette, échouée par un jour de fête sur les rives d’un cours d’eau qui se parait de rouge pour transporter ses morts.
Le ciel, au-delà de la montagne, s’auréolait du rose orangé annonçant d’autres jours de chaleur que je ne connaîtrais pas, car cette fois, c’était vrai, je n’avais plus rien de rien à faire ici. Le roman que j’étais venu y écrire s’était écrit sans moi, la fille qui n’aurait jamais dû devenir l’une des victimes du mal qui voyageait de la montagne à la rivière avait couru en vain, et la seule personne qui aurait peut-être pu expliquer pourquoi elle avait couru ainsi avait fait le saut de l’ange du haut d’une falaise.
Les yeux rivés sur les couleurs du couchant qui rosissait les joues de Maddy Fréchette, je me suis écarté pour permettre aux brancardiers venus avec l’hélicoptère d’emmener son corps là où il deviendrait cendres, son corps seulement, mais pas Maddy, non, pas Maddy Fréchette. La vraie Maddy demeurerait éternellement derrière le comptoir de sa cantine, où elle continuerait à servir à Fred ses hamburgers matinaux avant de disparaître, de revenir derrière son comptoir, puis de disparaître encore dans le vacarme de l’orage, puisque tout n’est que recommencement, cercle tracé dans l’épuisement sans fin du temps.
On embarquait le corps dans la camionnette de Hank, aussi sonné que tout le monde par la trop grande familiarité de cette scène, quand l’inspecteur Bouchard, plus abattu et cerné que jamais, a demandé qui avait découvert la dépouille. Sur le quai où le soleil pâle ne parvenait plus à aviver l’éclat des vêtements conçus pour l’été, une adolescente au maillot rayé de jaune s’est avancée d’un pas en bredouillant mad, mad, mad…
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