Tempêtes
Chapitre 21
Nuit du 11 au 12 juillet
Dans mon rêve, Chris Julian apparaissait dans la rivière, venu des eaux poussiéreuses qu’embrumait la vase remuée par son passage. Je voyais sa chemise gonflée, éclairée par je ne sais quelle lumière en accentuant la blancheur, qui s’avançait à contre-courant, ondoyait au gré des remous et pivotait sur elle-même, prise dans un lent tourbillon qui voulait la ramener vers l’arrière, mais la forme blanche, après s’être arrêtée à l’oblique, re‐ prenait sa pénible remontée vers le cadavre de Vic Vaillancourt, qui cherchait aussi à la rejoindre, arrivait au bout de la corde qui le retenait au quai, puis revenait se frapper contre le bois vermoulu dans un clapotis d’eau douce et de chairs visqueuses produisant une onde qui s’évanouissait en touchant la rive.
Je croyais que Julian n’atteindrait jamais son but quand les deux corps s’étaient enfin rejoints. Leurs têtes étaient entrées en contact et l’un des bras de Julian, allongé dans l’angle de son épaule affaissée, s’était posé sur le ventre crevé de Vaillancourt, qu’il caressait en s’accordant au rythme des vagues. Les deux hommes avaient ensuite roulé, emmêlant leurs membres et leurs bouches, jusqu’à ne plus être qu’une masse indistincte, un amas de grognements étouffés duquel se détachait le blanc de la chemise, éclairée par je ne sais quelle lumière au cœur de la nuit profonde.
J’étais moi-même dans la rivière, du côté opposé au quai, plongé dans l’eau jusqu’à la taille et attendant l’issue du combat que se livraient les noyés. Je puisais parfois une pierre plate dans le fond de mes poches et la lançais dans leur direction, atteignant à tout coup l’œil ou l’oreille de l’un des corps amalgamés, qui grognaient alors de plus belle, remuaient leurs têtes dans un mouvement de colère évoquant ces monstres bicéphales prisonniers de leur fureur, puis plantaient leurs dents dans la chair de l’autre et reprenaient leur lutte, soumis à ce lent enroulement de la mort sur elle-même.
Je sortais mon bras de l’eau, me préparant à un nouveau tir, lorsque j’ai brusquement interrompu mon mouvement et que je me suis clairement vu, silhouette sombre tenant dans sa main une pierre qu’elle s’apprêtait à faire ricocher sur l’eau noire.
À partir de ce moment, mon rêve a changé de cap. Julian et Vaillancourt ont disparu dans les limbes du cauchemar et il n’y avait plus que moi, moi le bras tendu et moi qui me regardais avec cet atroce sentiment de ne plus me reconnaître, d’être réduit à un simple regard englobant l’image floue d’un homme qui lançait des projectiles sur des cadavres. Puis soudain, pris de panique à l’idée qu’il s’évaporerait avec les eaux de la rivière, l’homme qui lançait des cailloux a reculé jusqu’à la rive, son pantalon trempé appesanti par les pierres qui emplissaient ses poches, et il a couru vers les bois, mon regard à ses trousses captant sa course ainsi que peut le faire l’objectif d’une caméra, puis une lueur a traversé son corps flou, un projecteur braqué sur la forêt depuis la cime des arbres, et je me suis réveillé dans le rayon de lumière qui perçait le feuillage de l’érable ombrageant ma roulotte.
J’ai mis un certain temps à retrouver mes repères, bouleversé par l’image de mon être dédoublé qui rejoignait Julian et Vaillancourt à la périlleuse périphérie du rêve, tout autant que par l’étreinte quasi amoureuse des deux hommes. Une fois relativement éveillé, j’ai péniblement tiré ma carcasse du lit, pas certain que mon dos allait consentir à me suivre, et me suis dirigé vers la salle de bain tel un vieillard que le ciel aurait oublié sur terre. Après m’être aspergé le visage d’eau froide, j’ai vu dans le miroir bariolé ce qu’avait vu le regard de mon rêve, un être sans identité échoué sur les berges d’une rivière qui allait emporter jusqu’à ses derniers espoirs de liberté.
Il fallait que je sacre mon camp d’ici, right now, avant de me retrouver à la flotte au milieu des regrets et des désirs noyés de Charlotte McCormick, les lèvres repoussantes de Vic Vaillancourt écrasées sur les miennes. Au diable les flics, au diable l’enquête, je n’allais pas attendre qu’on m’assassine pour prouver à Bouchard que j’étais innocent. Sitôt ma douche prise, je bouclerais mes valises, j’irais faire mes adieux à Fred et à Max, je piquerais un sprint jusque chez Maddy en espérant qu’elle accepte de me suivre dans ma fuite, et on prendrait la route pour l’Ohio, pour l’Indiana ou pour l’Arkansas, pourquoi pas, tels deux éblouissants hors-la-loi ne se souciant ni de l’enfer ni du paradis. Le sourire fendu jusqu’aux oreilles, on gueulerait On the Road Again en se passant la bouteille de bourbon devant l’aridité des paysages qui défileraient à toute vitesse et on penserait au bonheur, au bonheur et à la liberté. Je reprendrais ma vie là où Chris Julian se l’était appropriée, j’éparpillerais dans les fossés les pages du roman morbide qui prenait vie autour de moi et constituait la preuve que jamais, jamais je n’aurais dû mettre les pieds là où Julian avait laissé sa peau.
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