Tempêtes
Chapitre 12
L’orage a duré longtemps. Pendant que je m’éloignais de la maison, ses éclairs transformaient la forêt en kaléidoscope. Dans les frémissements lumineux qui effarouchaient les arbres, des bêtes en fuite apparaissaient puis disparaissaient, suivies de loin en loin par l’homme de glaise, dont la lourdeur était devenue telle qu’elle l’obligeait à ramper avec les bestioles qui vivent au ras du sol.
Des cris traversaient aussi la forêt, des hurlements venus de la rivière qui coulait de l’autre côté de la montagne, des appels à l’aide qui encourageaient l’homme rampant à ramper de plus belle, pareil à un arbre mort laissant au sol des fragments d’écorce et creusant derrière lui des sillages qui devenaient rapidement ruisseaux. Et l’eau rapide le submergeait, lui arrachait des gargouillements de suffoqué, mais il continuait à avancer, centimètre par centimètre, défiant le ciel et ses nuées.
Je m’alourdissais également d’heure en heure, ma marche de plus en plus lente, mes vêtements trempés couverts de brindilles et de bouts de branche, mes cheveux fins plaqués sur mon visage et mes yeux épuisés cherchant en vain une éclaircie à travers la pluie sombre. Quand enfin les grondements de l’orage se sont éloignés dans les jaunes crépusculaires de l’après-tempête, je n’étais plus qu’une loque, une femme d’herbe et de bois qui perdait pied tous les dix pas, buvait à même les cuvettes creusées par l’orage et s’écorchait les genoux aux pierres et aux racines rugueuses qui s’amoncelaient sur son chemin.
J’aurais pu mourir là, en plein cœur de la forêt, si je n’avais abouti à la rivière d’où s’étaient élevés les hurlements de l’orage. Je m’y suis immédiatement jetée pour laver la saleté à ce point incrustée dans ma peau que celle-ci en était devenue grise, comme la pierre qu’érodaient les grands vents sur la falaise du Loup, la falaise d’Adrien. J’ai levé les yeux pour la contempler mais, de ce côté-ci de la montagne, il était impossible de l’apercevoir. Une autre falaise, cependant, tombait d’un promontoire pour se perdre derrière une masse d’arbres solennels qui montaient la garde et interdisaient l’accès à l’ossuaire où s’empilaient les squelettes des animaux dont les pattes, les sabots ou les pieds avaient glissé sur la pierre lisse au milieu des tempêtes. La falaise des Sentinelles, la falaise des Vautours, sur laquelle passait un nuage qu’effilochait la pierre.
Je me demandais combien d’hommes et de femmes avaient vu sur cette falaise les yeux avides des vautours s’approcher d’eux quand j’ai entendu un cri, un peu plus loin, un cri de jeune fille qui n’avait pas encore apprivoisé la peur, le froid, la nuit. Elle tremblait de tous ses membres, debout à l’extrémité d’un quai où ses cheveux mouillés dessinaient dans son dos nu un ruisseau qui mourait sur la courbe des fesses, et bredouillait des mots que je ne comprenais que trop bien, baklada, char… char… charala, chartala, klisse.
Peu de temps après, cinq hommes sont arrivés en courant pour vêtir la jeune fille et sortir de l’eau le corps dont une main délicate effleurait la surface, celui de Franckie ou Charlie McCormick, qui avait trouvé la mort près du camping des Chutes rouges, ainsi que me l’avait annoncé la voix de la radio, Charlie, morte noyée, Franckie, durant l’orage. J’ai observé les hommes réunis autour de la fille et du cadavre jusqu’à ce que l’hélicoptère qui cherchait Franck survole le camping, dont les roulottes s’alignaient sur le plateau surplombant la rivière, et je me suis sauvée avant qu’on m’aperçoive.
Ce qui s’est passé par la suite se perd dans les embrasements de l’orage, la chaleur torride et les nuits sans lune où je me faufilais pieds nus sur la terre sèche ou inondée. Je sais cependant qu’il y a eu d’autres hurlements, d’autres cris épouvantés, et des hommes qui couraient vers la source des cris, mais j’étais trop préoccupée par les errements de l’homme de pierre pour me soucier des morts et des cris qui faisaient courir les autres. Mes morts me suffisaient, qui m’entraînaient chaque nuit dans la forêt où je m’abriais de branches, le couteau de Franck sur ma poitrine nue, jusqu’au jour où l’orage a pris feu, où la panique a poussé les animaux bramant vers la rivière et où l’homme de pierre, ses bras enflammés se brisant en plaques incandescentes, s’est effrité dans l’eau tumultueuse parmi les poissons au ventre crevé.
J’étais libre, enfin, d’aller me fondre aux nuages qui embrumaient la falaise du Loup.
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