Tempêtes

Andrée A. Michaud · Chapitre 26 sur 35

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Tempêtes

Chapitre 24

14 juillet

 

Ce pays aux soleils tout aussi impitoyables que ses tempêtes m’échappe totalement. L’orage que je redoutais n’est pas venu. J’appréhendais ses effets sur l’esprit dérangé du tueur ou de quelque autre campeur qui prenait son pied à pousser à bout de nerfs des costauds de la trempe de Vaillancourt, à terroriser des femmes qui s’appelaient Charlie, Maddy, Sandy ou Betty, mais seule une pluie drue et discontinue a percé le ciel chargé. Cela ne m’a pas vraiment rassuré, car celui que tout le monde craignait, assassin ou campeur sadique, existait bel et bien, il n’y avait pas de doute là-dessus, les dessins apparus sur ma voiture et ma roulotte ne pouvant avoir été l’œuvre d’un être immatériel.

Puisque le ciel nous laissait respirer un peu, j’en ai profité pour faire un tour de reconnaissance, à l’affût d’une présence suspecte entre les roulottes vides, d’un homme qui se serait déguisé en statue de pierre pour faire le drôle, et je suis rentré pour boucler ce à quoi j’aurais dû mettre un terme bien avant.

Assis dans la pénombre, devant le seul éclairage diffusé par l’écran de mon ordinateur, j’ai enterré Betty Duncan, j’ai fleuri sa tombe de marguerites et de renoncules qui oscillaient sous le vent chaud traversant l’éternel juillet de Betty D., après quoi j’ai traqué son assassin à travers bois, cherchant un enculé aux poings ensanglantés, aux yeux aveugles et au sourire perdu dans la contemplation des horreurs qu’il avait commises ou s’apprêtait à perpétrer. Quand je l’ai enfin trouvé, assis dans une cabane où ses mains rouges pelaient un lièvre, j’ai saisi une hache et j’ai couché son corps au fond d’une barque que j’ai fait dériver vers les chutes orageuses. Au bout de quelques instants, la tache grise de la barque sur les eaux noires, malmenée par les vagues, a chaviré dans le vide, éjectant l’assassin de Betty dans le bouillonnement des chutes. De la rive, son corps flasque ressemblait à celui des personnages qu’on avait gravés sur ma porte, sans chair ni substance. Après avoir pivoté deux ou trois fois, membres écartés, l’homme a été englouti dans les remous agitant la rivière, pendant que l’orage, plus éblouissant que jamais, arrachait des éclairs au bateau tourbillonnant dans le tumulte.

Voilà, le roman se terminait ainsi, il n’y avait plus rien à ajouter. J’ai écrit le mot FIN, pour être bien certain que l’assassin de Betty ne ressurgirait pas de la rivière, et j’ai dragué l’icône Orages à Red River dans la poubelle de mon ordinateur, où il a disparu dans un bruit de papiers froissés. J’ai ensuite détruit le manuscrit et les notes de Julian et les ai jetés aux ordures sans le moindre regret. Betty Duncan était vengée et ni Bouchard ni qui que ce soit ne retrouverait ce manuscrit trop près de la réalité pour être vrai.

Cette tâche accomplie, j’ai dormi durant des heures, ne m’éveillant brièvement que lorsque le vent poussait la pluie contre la fenêtre derrière laquelle quelqu’un, homme ou femme, marchait dans la nuit.

 

J’avais à peine mis le pied dehors, pas encore secoué par ma première dose de caféine, que je les ai aperçus, deux autres bonhommes allumettes, grandeur nature cette fois, qui flottaient à l’horizontale sur la roulotte des McCormick-Leblanc, un homme et une femme exécutant des mouvements de brasse vers l’extrémité de la roulotte, Charlotte et Vaillancourt, l’une avec ses longs cheveux ondulés et sa jupe courte, l’autre tout nu, sans chapeau, sans bottes, sans canne à pêche, mais ça ne pouvait être qu’eux, représentés devant le relief du Massif bleu, sur l’un des sommets duquel un animal à la gueule ouverte, chien ou loup, hurlait vers le ciel bas. What the double fuck ?

En deux temps, trois mouvements, j’ai attrapé ma casquette, mes cigarettes, mes verres fumés, et j’ai laissé un mot sur la porte à l’intention de Max, au cas où il m’apporterait des nouvelles de Maddy. La chemise à moitié boutonnée, j’ai ensuite couru à la recherche de Hank. Ce type avait beau me donner des ulcères, si quelqu’un pouvait m’apprendre quelque chose, c’était lui.

Le type qui s’affairait autour de la cabane à outils des gardiens, un homme d’une soixantaine d’années prénommé Maurice, n’avait pas vu Hank ce matin-là. P’têt parti en ville. P’têt en train de nettoyer le terrain de ceux qui se sont poussés. Je sais pas. C’est tout ce que j’ai pu tirer de Maurice, qui portait des lunettes aux verres si épais qu’il devait foutre le feu à son journal quand il voyait rouge. Il n’a même pas daigné lever les yeux de la hache qu’il affûtait. Il a poursuivi sa besogne, le chapeau calé sur le front, indifférent à la sueur grasse qui mouillait ses joues.

Alors que je partais, je l’ai entendu cracher dans mon dos. Je n’ai pas relevé, il faisait trop chaud pour que je gaspille ma salive. J’ai plutôt fait le tour du camping, où j’ai constaté que la moitié des roulottes étaient cadenassées. Quant à Hank, il était introuvable. De guerre lasse, je suis descendu près de la rivière. Il n’y avait pas un chat dans les environs. Depuis qu’on avait repêché deux cadavres dans la Red, personne ne voulait s’y baigner. Personne n’avait envie d’y pêcher non plus ni de s’étendre au soleil sur le quai pour parfaire son bronzage ou se faire sécher la couenne.

Je suis tout de même allé m’y asseoir, revoyant le jour pas si lointain où Victor Vaillancourt m’avait sacré une volée, et j’ai eu une petite pensée pour ce salaud, une toute petite pensée qui est allée mourir avec lui dans la flotte qui n’était plus tout à fait rouge, ainsi qu’elle avait dû l’être après les averses de la nuit. Elle était maintenant d’une couleur instable, parcourue de résidus rougeâtres qui se rassemblaient en nappes mouvantes ou allaient se déposer sur le fond ferrugineux de la rivière.

J’ai contemplé la rive opposée, là où je m’étais vu dans mon rêve. Rien n’y troublait le paysage. Le soleil encore bas faisait étinceler la surface tranquille de la Red River, quelques canards volaient vers l’ouest, une sitelle pépiait dans les broussailles, m’offrant l’illustration de la parfaite journée d’été au bord de l’eau. Et pourtant, un détail me gênait dans cette pureté, que j’ai associé à l’intensité de la lumière, à l’absence de vent, à la température qui grimpait et m’obligeait à cligner les yeux pour en chasser la sueur. La rivière était trop lente, le ciel trop pâle à l’horizon. La langueur du temps m’engourdissait et me donnait envie de me laisser dériver avec les nappes rougeâtres qui se dématérialisaient sous la surface de l’eau.

Il était encore tôt, mais la chaleur se faisait accablante. Je me suis traîné au bout du quai pour m’y agenouiller et j’ai observé mon reflet dans la rivière, mes verres fumés qui miroitaient, la visière de ma casquette qui, selon l’angle dans lequel je me plaçais, opacifiait les miroitements. Un homme sans regard, me suis-je dit, tout en luttant contre l’étourdissement qui me gagnait, puis une ombre s’est plaquée sur mon reflet et je me suis vivement redressé, frappant à la poitrine l’homme qui se tenait là, Hank, dont le regard s’effaçait aussi sous les Ray Ban et dont la tête s’auréolait d’un halo noir.

Pendant un moment, les jambes molles, j’ai cru que j’allais tomber à la renverse au bout du quai, à moins que Hank m’y pousse et me maintienne sous l’eau, où mon corps irait enlacer ceux de Charlotte McCormick et de Vic Vaillancourt dans une danse lascive qui nous entraînerait au royaume des damnés. Puis j’ai vu la main de Hank qui s’avançait vers moi, une poussée suffirait, la bouche de Hank qui s’ouvrait de façon ridicule, son visage quasi collé au mien qui me projetait en plein nez son haleine verte, mélange de menthol et de foin, et je l’ai saisi à bras-le-corps pour tenter de le repousser.

Calvaire d’innocent, c’est tout ce qu’a dit Hank après s’être dégagé, calvaire d’innocent, puis il m’a demandé ce que je lui voulais. Paraît que tu me cherches.

En fait, je ne savais plus ce que je lui voulais. Des petites lumières dansantes explosaient devant mes yeux, le paysage se brouillait et une envie de vomir me soulevait l’estomac comme si je m’étais payé une soûlerie magistrale, alors que j’avais à peine bu la nuit précédente.

Accouche, a craché Hank, j’ai pas toute la journée. J’ai tenté de me rapprocher, question de lui parler face à face, mais le quai tanguait trop à mon goût, rasant l’eau rose qui menaçait de le submerger. Je me suis donc accroupi dans l’ombre de Hank, dont la silhouette à contre-jour m’a rappelé le couple qui nageait sur la roulotte des McCormick-Leblanc. C’est de cela que je voulais entretenir Hank, des bonhommes allumettes, de Charlotte et de Vaillancourt, alors je me suis lancé, écrasé par l’ombre de Hank qui me semblait de plus en plus gigantesque à mesure que je parlais.

De toute évidence excédé par l’incohérence de mon discours, il m’a interrompu au milieu de ma septième phrase. De quoi tu parles, Dubois, je te suis pas pantoute ? T’es complètement fou, man, complètement cinglé. Mais j’ai bien vu qu’il reculait, mastiquant plus rapidement son brin de foin et regardant autour de lui de façon nerveuse. Si tu sais quelque chose, Hank, parle, joualvert ! Il m’a répondu que mes hosties de bonhommes, je pouvais me les mettre dans le cul, fin de la citation, puis il est reparti en envoyant valser devant lui le gravier accumulé au pied du quai. Quand il a disparu dans le tournant de la côte, je me suis retrouvé seul avec la sittelle, dont le chant se mêlait au léger clapotement des vaguelettes qui roulaient sur le sable, et j’avais une nouvelle certitude. Hank avait peur.

 

J’avais une soif du diable, accompagnée d’un mal de tête qu’amplifiait la soif, quand je suis arrivé chez Fred. Il m’a tendu un verre d’eau que j’ai avalé d’un trait en levant la main pour lui en demander un autre, mais Fred a refusé, tu bois trop vite, tu vas te péter une crise cardiaque. C’est pas bon pour les artères, trop d’eau. C’était probablement la pire connerie que j’avais entendue dernièrement, mais j’ai écouté Fred, j’ai bu mon deuxième verre plus lentement et je lui ai expliqué que j’avais eu un coup de chaleur, rien de grave, qu’on n’allait pas en faire toute une histoire.

Je savais pourtant que la chaleur n’était qu’à demi responsable de ce qui m’était arrivé. J’avais l’impression d’avoir été ensorcelé par mon propre reflet dans l’eau paisible de la rivière, piégé dans un état de semi-hypnose qui m’avait ravi ma volonté. C’était ridicule, et pourtant l’impression persistait, aussi tenace que le mal de crâne qui m’arrachait les tempes. J’avais besoin d’aller m’étendre pour réfléchir à tout ça, mais je voulais d’abord des nouvelles de Maddy.

Max lui a laissé cinq messages, a répondu Fred, il a appelé sa mère, sa sœur, sa meilleure amie, ses patrons, ses voisins, le chien de ses voisins, personne l’a vue. D’après la meilleure amie, elle a dû se payer un trip aux États, étant donné qu’elle peut pas reprendre son travail en ville avant le mois de septembre. Ça faisait des années qu’elle projetait ce voyage, y paraît, ça fait qu’on devrait recevoir une carte postale dans pas longtemps.

Je n’avais aucune difficulté à imaginer Maddy en route pour les plages californiennes, une casquette à visière protégeant ses yeux bleus d’un soleil de plus en plus féroce, mais je ne croyais qu’à demi à la théorie de l’amie. L’auto de Maddy était un tas de ferraille et on ne s’aventure pas à des centaines ou à des milliers de kilomètres de chez soi dans une voiture qui perd ses morceaux et qui pisse l’huile sur l’asphalte chauffé.

As-tu son adresse ? Mon intention était de me rendre chez elle sans attendre une minute de plus et d’enfoncer sa porte si nécessaire. Fred m’a toutefois fait comprendre l’absurdité de ma réaction. Si elle est pas là, Ric, ça te donnera rien, tu vas frapper un mur, et aux dernières nouvelles, elle est pas chez elle. Sa mère est allée vérifier, sa meilleure amie aussi, sa voisine, sa sœur, le chien de sa voisine. On sait pas où elle est, Maddy, on le sait juste pas.

Il n’y avait rien à ajouter. Deux personnes étaient mortes en moins d’une semaine, Maddy n’était nulle part et un inconnu s’amusait à rappeler à ma mémoire les derniers instants de Charlotte McCormick et de Victor Vaillancourt, qui nageaient de concert vers le néant.

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