Tempêtes
Chapitre 29
Douze, m’a annoncé Fred en réglant la température de son barbecue, avec toi ça va faire treize, puis il a retourné les galettes de bœuf haché trop minces, qui goûteraient le carton ou la semelle de botte, au choix. Porté par un vent léger, leur parfum se mélangeait à l’odeur de bois calciné qui demeurait dans l’air pour nous rappeler qu’une partie de la forêt avait cédé devant la puissance des flammes et que des braises rougeoyaient encore sous les pelletées de terre dont tous les campeurs s’étaient acharnés à recouvrir le feu à sa lisière menaçante, une trentaine d’hommes et de femmes qui avaient lutté jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que le danger recule et les jette fourbus sur le bord de la rivière où ils avaient lavé leurs plaies, leurs bras balafrés, leurs pieds enflés.
Le jour même, la plupart d’entre eux avaient pris la route, fermant à moitié leurs roulottes, laissant les tables à pique-nique découvertes, les outils en désordre dans les remises, jetant le contenu de leurs frigidaires dans de grands sacs qui déborderaient des poubelles et visant le premier motel assez éloigné des Chutes rouges pour leur garantir quelques heures de sommeil durant lesquelles ils ne craindraient pas d’être immobilisés par l’orage. Mais son vacarme les poursuivrait, de même que le rugissement du feu et son odeur, qui avait imprégné leurs vêtements, leur peau, qui s’était logée dans leurs narines pendant que leurs yeux s’emplissaient de picotements, de sueur et de larmes noires.
Quelques heures plus tôt, Fred m’avait accueilli comme s’il voyait son petit frère revenir de la guerre, persuadé que j’avais laissé la plupart de mes neurones au combat et que mon cerveau devait ressembler à un champ de bataille. Il m’avait sauté dans les bras, hostie de Dubois, t’es plus pâle qu’un drap, et s’était empressé de sortir le steak haché pour me redonner des couleurs. Je n’avais pas osé lui dire que le dernier morceau de viande que je m’étais payé avait servi à nourrir la faune qui pullulait dans nos ordures, tant il était heureux de se retrouver en famille, avec un petit frère sur qui il pourrait compter pour repousser la violence qui entachait son éden.
Tout en s’activant de l’intérieur de sa roulotte à son barbecue, il m’avait mis au fait des dernières nouvelles. Selon lui, nous n’étions plus que treize personnes au camping, un chiffre qui portait malchance et signifiait que, sur le plateau dominant la Red River, il y avait une personne de trop. Il m’avait aussi appris que l’homme qu’on avait sorti de sa chaloupe la nuit de l’incendie était un inconnu dont même Bouchard et son équipe n’étaient pas parvenus à déterminer l’identité. Un revenant, avait- il murmuré, un inexistant, tout en jurant qu’il avait reconnu Franck Fréchette, calvaire ! Ça faisait beaucoup de fantômes, en comptant le marcheur qui, s’il était ressorti de la flotte, n’avait pas cru bon de signaler aux imbéciles qui ratissaient le secteur qu’il tenait encore sur ses deux jambes.
La mine grave, Fred a répété que le John Doe qui m’avait crevé dans les bras était le jumeau de Fréchette, j’en mettrais ma main au feu, hostie, et il nous a servi nos hamburgers sur des pains aussi noirs que la viande, que nous avons généreusement arrosée de ketchup pour faire passer le tout. Il terminait son deuxième hamburger quand il m’a demandé ce que je comptais faire. Retrouver Maddy, ai-je répondu, morte ou vive, après quoi j’irais voir ailleurs au cas où je tomberais sur une plage, un champ de maïs ou un bout de désert qui me donnerait envie de m’arrêter, de planter ma tente et de regarder le soleil couchant en mangeant des marshmallows carbonisés.
Fred était moins catégorique. Il ne partirait pas non plus tant qu’il n’aurait pas découvert ce qu’était devenue Maddy, même s’il devait rester aux Chutes jusqu’à l’arrivée du froid, mais il reviendrait l’année prochaine, parce qu’il n’avait nulle part ailleurs où aller quand l’été se pointait et que la montagne l’appelait, soulevant en lui l’irrésistible envie d’offrir sa solitude à la foudre et aux frissons de l’aube.
Alors qu’il me décrivait ces petits matins où il descendait la rivière avant que la marmaille se lève, seul avec les oiseaux et les poissons qui venaient gober des mouches à la surface, j’ai compris à quel bonheur tranquille il faisait allusion pour l’avoir aussi connu une ou deux fois dans ma vie, lorsque j’étais enfant et que je ne cherchais rien, sinon l’entièreté du moment présent. Cette époque était révolue et je doutais de pouvoir goûter de nouveau un jour à cette sérénité que ne froissait aucune aspérité. Trop de morts rampaient derrière moi, fictifs ou de chair autrefois chaude, trop d’alcool et de néons, trop de nuits de baise laissant la bouche incapable de prononcer les mots que murmurent les corps scellés. Trop de mensonges.
Les Chutes rouges devaient en effet être un endroit magnifique quand on ne s’enfargeait pas dans les cadavres. J’enviais Fred de croire que la puissance des aubes brumeuses pourrait effacer leur empreinte et je n’allais pas tenter de le détromper. Il se rendrait compte bien assez vite que quand on a vu la mort étendue de tout son long sur un quai de bois, avec ses lèvres bleues et sa peau livide, cette image ne peut plus nous quitter. Inutile de conseiller à Fred de ramasser ses affaires et de s’acheter un camp à l’autre bout de la province. Fred ne voulait qu’une chose. Tremper ses gros pieds dans la Red River pour ensuite aller se taper deux frites sauce à la cantine en commentant le dernier match de baseball avec Max ou en regardant Maddy préparer sa salade de chou.
Moi aussi, je désirais plus que tout revoir Maddy, une mèche de cheveux sur son front rougi par la chaleur, changer le filtre de sa cafetière en me recommandant de mâchouiller des cure-dents ou d’aller faire le tour du camping au pas de course plutôt que de fixer la porte du frigidaire comme un zombie pendant que le café coulait, parce qu’il ne serait pas prêt avant dix bonnes minutes, le foutu café. Lovely Maddy.
Par où on commence ? ai-je lancé à Fred, qui essuyait le ketchup qui lui coulait sur le menton avec le linge à vaisselle fleuri qu’il s’était noué autour du cou. Par le prochain orage, a-t-il décrété sous le ciel lavé où pas un nuage, pas un filament de cirrus n’entachait la pureté du bleu.
En attendant l’orage qui nous permettrait peut-être de déterminer où se terrait Maddy, j’ai poursuivi mes recherches, ne dormant que quelques heures par nuit et me fichant bien des onze autres tarés, douze en comptant Fred, dont mes allées et venues pouvaient perturber le sommeil.
La police continuait d’enquêter de son côté, mais n’était parvenue à aucun résultat jusqu’à maintenant. On cherchait toujours la voiture de Maddy, qui n’avait pas traversé la frontière états-unienne, contrairement à ce qu’avait prétendu la meilleure amie de Maddy, on surveillait son compte en banque, au cas où des retraits y seraient effectués, on tentait de retracer son cellulaire, tout cela en vain. Si Maddy était encore de ce monde sous la forme d’une femme vivante, elle s’était réfugiée dans un no man’s land où se perdaient toutes les pistes qui auraient pu nous faire croire qu’elle respirait encore.
Le lendemain de mon retour aux Chutes, ma première destination a été le snack de Fall-Jonction, qui constituait l’arrêt obligé de tous les gens qui passaient dans la région et ne voulaient pas crever de faim avant de se retrouver en pleine brousse. Julie, la serveuse dont le regard semblait s’être éteint au cours des dernières semaines, m’a tout de suite reconnu, même si je n’étais allé au snack qu’une fois, au début de l’été, alors que les conversations fusaient d’une table à l’autre et qu’on prenait des paris sur les orages qui ébranleraient la région.
Les orages avaient frappé depuis et ce n’est pas avec le sourire chaleureux qu’elle réservait à sa clientèle que Julie m’a accueilli. Dès qu’elle m’a vu entrer, elle a esquissé un mouvement de recul, à peine perceptible, mais ses yeux l’ont trahie, des yeux qui disaient qu’elle ne voulait rien entendre à propos du camping des Chutes, de ses drames, de ses femmes mortes et encore hurlantes. Sorry, Julie. Je me suis assis au comptoir, la cuirette du tabouret a grincé et j’ai déposé devant moi une photo de Maddy prise dans un photomaton. Autant y aller directement, puisque Julie savait que je n’étais pas là pour lui vendre un aspirateur ou la convertir aux préceptes de Jéhovah.
Elle a observé la photo pendant un instant et a hoché la tête. Non, elle ne connaissait pas cette fille. Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Disparue, ai-je répondu, ajoutant du même coup un peu d’ombre au regard déjà sombre de Julie, qui a fait glisser la photo sur le comptoir jusqu’au type qui sentait le bran de scie, assis à deux tabourets de moi, comme lors de ma première visite au snack. Il était le seul autre client de la place, avec l’homme installé de dos sur une banquette, au fond du restaurant, qui faisait tinter sa cuillère contre sa tasse toutes les cinq secondes, ce qui ne paraissait déranger ni Julie ni le grand type, mais me donnait envie d’aller lui arracher sa cuillère pour la lancer à bout de bras.
Le grand type a saisi la photo et l’a examinée de près pour me la rendre aussitôt en disant Fréchette, c’est la fille à Fréchette, elle travaille au camping. Enfin, c’est là qu’elle travaillait, ça fait un bout de temps que je l’ai pas vue. J’en ai profité pour lui demander ce qu’il savait de Fréchette et il m’a résumé sa biographie, dont le dernier chapitre se déroulait durant une tempête de neige, une tempête du torrieux, et se terminait près du pont de la rivière de la Craque. Mort gelé, a conclu le type en levant son verre de bière à la mémoire de Fréchette, puis il a éructé en même temps qu’un tintement résonnait au fond de la salle, plus insistant que les précédents. L’homme à la cuillère avait quelque chose à ajouter.
J’ai attrapé la bière que je venais de commander pour faire passer la mort de Fréchette et suis allé rejoindre l’homme qui fixait son café comme si sa vie entière y était concentrée. Madeleine Fréchette, ça vous dit quelque chose ? ai-je demandé. J’ai poussé la photo sous son nez et sa cuillère s’est subitement mise à trembler, frappant frénétiquement la porcelaine et faisant déborder le café refroidi dans sa soucoupe. Fréchette, a-t-il hoqueté, Fréchette, je m’appelle Franck, puis il s’est brusquement levé et s’est précipité vers la sortie en traînant une jambe raide dont le pied tourné à quarante-cinq degrés raclait le linoléum en grinçant par à-coups.
La surprise passée, j’ai couru derrière lui pendant que Julie et le grand type, au comptoir, me regardaient avec des gueules pendantes, comme si je poursuivais un courant d’air. En sortant, j’ai reçu en plein visage le vent chaud qui descendait de la montagne. En d’autres temps, ce vent me serait apparu comme un présage d’instants de plénitude et je me serais réjoui des promesses d’avenir qu’il contenait, mais en ce moment, je ne pensais qu’aux nuages qui suivraient. J’ai jeté un coup d’œil à gauche et à droite et j’ai aperçu l’homme, qui entrait dans le bois de l’autre côté de la route. Il était impossible qu’il ait pu se rendre là aussi vite, mais je ne me suis pas posé de questions. J’ai foncé, entendant à peine le crissement de pneus et les coups de klaxons qu’accompagnaient dans mon dos de franches injures, crisse de malade, tu vois pas clair, et je suis entré dans le bois là où j’avais vu l’homme disparaître.
Aucun bruit de course ne me parvenait, aucun raclement de jambe, aucune respiration haletante. Les seuls sons que j’entendais étaient ceux de la nuée de mouches qui formaient autour de ma tête un cercle qui se reconstituait sans cesse malgré mes gesticulations. J’ai poursuivi sur une centaine de mètres en criant le nom que l’homme prétendait être le sien, Franck, Franck. Pas de réponse, il avait bel et bien disparu. Sur ma gauche, cependant, sous les branches basses et les fougères, une espadrille rouge était à demi enfoncée dans le sol. L’espadrille de Maddy, l’une de celles qu’elle portait le soir où elle m’avait ordonné de rentrer chez moi.
La police a débarqué trois quarts d’heure plus tard avec un chien qui se nommait Jeff, un énorme berger allemand dont l’intelligence du regard était telle qu’on s’attendait presque à ce qu’il se mette à parler. Si ce chien-là ne retrouvait pas Maddy, personne ne la retrouverait.
Pendant que je téléphonais depuis le snack où Julie et le grand type du comptoir me considéraient toujours comme un cinglé, j’avais prié pour que Bouchard ne fasse pas partie de l’équipe qui rappliquerait toutes sirènes hurlantes. Autant espérer qu’une mouche ignore un bout de charogne. C’était son enquête et Bouchard suivrait Jeff le chien à quatre pattes s’il avait des chances de découvrir ne serait-ce qu’un indice susceptible de l’éclairer sur l’affaire démente dont il avait hérité.
Ainsi que je le prévoyais, j’ai encore eu droit à un interrogatoire musclé. Qu’est-ce que je foutais dans le bois, à cet endroit précisément ? Est-ce que j’avais déplacé l’espadrille ? Est-ce que j’étais certain qu’elle appartenait à Madeleine Fréchette ? On m’avait déjà posé ces questions au téléphone, mais Bouchard voulait me regarder en pleine face quand j’y répondrais de nouveau, m’examiner le blanc des yeux, soupeser mes intonations, voir si mes mains ne tremblaient pas un peu, et elles tremblaient, car l’espadrille à l’origine du branle-bas de combat qui s’organisait dans la forêt prouvait que Maddy avait été poursuivie, sinon pourquoi avoir abandonné sa chaussure. J’avais maintenant la preuve que Maddy n’avait pas quitté la région et que, pour des raisons que tout le monde ignorait, elle avait couru dans ce sous-bois, à des kilomètres des Chutes, mais à quelques dizaines de mètres seulement du snack et des dernières habitations de Fall-Jonction. Interrogez les gens de la place, Bouchard, interrogez la serveuse, interrogez le pompiste, c’est impossible que personne n’ait rien remarqué.
Chaque chose en son temps, m’a interrompu Bouchard, puis il m’a dit de respirer par le nez, vous hyperventilez, Dubois, et de lui décrire une autre fois l’homme que j’avais suivi. D’après Julie et le grand type du comptoir, Alphonse Simard, avec sa patte raide, n’aurait pu courir de l’autre côté de la route et me semer le temps de crier lapin. D’ailleurs, Simard n’allait plus dans le bois depuis l’accident qui lui avait coûté une jambe et une partie de sa tête durant la tempête de la Saint-Valentin, deux années plus tôt, une tempête du torrieux, avait encore dit le grand type, comme si le torrieux se pointait chaque fois qu’une bordée de neige blanchissait le Massif. J’avais dû le confondre avec un autre homme pendant que Simard allait pisser derrière le snack.
J’aurais mis ma main au feu que personne ne trouverait de trace d’urine fraîche sur le mur arrière du snack. J’ai tout de même fermé ma gueule. Julie et son acolyte avaient raison, ce Simard n’avait rien d’un sprinteur ni d’un coureur de fond. J’avais pourtant vu un homme, j’en aurais cette fois mis mes deux mains au feu, pénétrer sous le couvert des arbres avec sa jambe traînante. Puis, aussi clairement que vous apparaissent deux phares fonçant droit sur vous en pleine nuit, j’ai revu le marcheur qui s’avançait sur les chemins de gravier du camping en soulevant péniblement ses jambes infirmes et j’ai murmuré c’est lui, c’est lui…
Bouchard, dont la patience à mon endroit avait commencé à s’émousser dès la première minute de notre première rencontre, m’a ordonné de parler plus fort, arrêtez de marmonner, Dubois, on vous entend pas. Qu’il aille au diable, j’ai continué à marmonner, c’est lui, câlisse, c’est lui. Lorsque quelques aboiements ont retenti, j’ai détalé, indifférent aux vociférations de Bouchard qui m’interdisait, nom de Dieu, d’aller brouiller les pistes et bousiller ses indices. Vous m’entendez, Dubois, sinon je vous embarque pour obstruction à une enquête policière. Il pouvait bien m’embarquer pour le meurtre de la reine d’Angleterre, je m’en foutais éperdument. Je n’avais que l’espadrille rouge de Maddy en tête, couverte de boue, pareille à l’espadrille blanche de Betty Duncan, et je fonçais vers les aboiements pendant que les branches me fouettaient le visage, que leurs racines se tendaient pour me faire trébucher et qu’une armée de moustiques me pompaient le sang.
Quand j’ai enfin aperçu le berger allemand, qui souriait des toutes ses grandes dents de chien fier de lui, son maître remettait à un des policiers qui l’accompagnaient un sac de plastique renfermant un petit objet argenté, une barrette en forme de triangle, la barrette de Maddy, celle qu’elle portait le dernier soir où je l’avais vue. Mais pas de Maddy dans les parages, pas de corps épuisé affalé contre un arbre, le souffle court et braillant une histoire que personne ne comprenait. Seulement une barrette, une misérable barrette dont l’attache s’était brisée et qui prouvait, hors de tout doute, que Maddy était passée par là, que Maddy avait couru, que Maddy avait eu une hostie de peur de chien.
Les recherches se sont poursuivies jusqu’à la tombée de la nuit. De l’intérieur de la voiture de police où Bouchard m’avait confiné, sous la garde d’un agent qui faisait rageusement péter sa gomme balloune pour que je comprenne bien que c’était lui qui avait le gros bout du bâton, je ne voyais que les lointaines lueurs d’une lampe de poche qui, parfois, pointait vers le ciel ou vers la route, balayant au passage quelques nuées d’insectes. Je n’entendais cependant pas le chien, dont je guettais anxieusement les aboiements. Je n’entendais que l’éclatement des ballounes que gonflait l’une après l’autre l’agent Morin, puis des voix d’hommes qui se lançaient des appels à partir de différents points de la forêt.
Il faisait nuit noire quand tous les faisceaux se sont réunis et que Bouchard, la mine basse et l’air crevé, est ressorti des bois avec son équipe. Jeff n’avait pas retrouvé Maddy. Maddy Fréchette était introuvable.
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