Tempêtes
Chapitre 28
Après être passé chez Julian, ma décision était prise, je retournerais aux Chutes rouges le jour même. Si une personne saine d’esprit s’était trouvée dans les parages, elle m’aurait sûrement déconseillé ce voyage, me disant que j’allais encore me foutre dans le pétrin, mais j’étais aussi seul que peut l’être une vieille pute que son mac a jetée à la rue et je n’étais pas ce qu’on peut appeler un homme équilibré. Si je restais dans cette ville puante à me tourner les pouces, j’aurais l’impression d’être un traître, un pisseux qui cachait sa lâcheté sous un paquet de menteries au moment même où la belle fille, à la fin du roman ou du film, attend désespérément qu’on lui porte secours.
Je suis donc retourné à mon appartement y rassembler les quelques affaires auxquelles je tenais, c’est-à-dire très peu de choses. Lorsque j’ai refermé la porte, j’ai su que je ne remettrais jamais les pieds dans cet endroit et je n’en ai ressenti aucune tristesse, aucune nostalgie, les jours que j’y abandonnais ne faisant pas partie de ce qu’on appelle des jours heureux. S’il existait, le bonheur se trouvait ailleurs, et je devais coûte que coûte faire un détour par les Chutes, où je comptais découvrir quelle direction il me fallait prendre pour avoir ne serait-ce qu’une chance sur un million de tomber dessus.
Après avoir rayé mon nom de ma boîte aux lettres, j’ai laissé mes clés à la réception, avec un chèque couvrant les trois prochains mois de loyer, et me suis rendu dans une agence de location d’autos, où je me suis encore délesté d’une partie de mes économies.
Quand le pont reliant la ville au continent a disparu dans un nuage de smog, j’ai également su que je ne le retraverserais jamais. Ce pont marquait la frontière entre mon ancienne et ma nouvelle vie, entre Ric le bouffon et Ric le dingue, et je préférais de loin la folie qui me poussait à appuyer sur l’accélérateur à la vacuité dans laquelle j’avais évolué pendant vingt ans sans me rendre compte qu’on ne peut pas respirer dans le vide. Je réapprenais à respirer et, s’il fallait pour cela que j’aille chercher mon air au creux de la Red River, avec dans mon dos l’ombre d’un noyé, j’étais prêt à courir le risque.
J’ai fait monter l’indicateur de vitesse à cent quarante et, dans le vent qui me fouettait les tempes, j’ai parcouru les quatre cents kilomètres qui me séparaient de la fin de l’histoire dont le dernier chapitre venait d’être amorcé.
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