Tempêtes

Andrée A. Michaud · Chapitre 28 sur 35

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Tempêtes

III - Dernières perturbations

III

 

Dernières perturbations

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Au milieu de la course de notre vie,

je perdis le véritable chemin,

et je m’égarai dans une forêt obscure.

Dante Alighieri,

La divine comédie

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Du fond de la rivière, j’entendais la fillette aux tresses blondes qui s’exclamait c’est lui, c’est lui, sa voix de plus en plus ténue, ses avertissements lancés depuis une forêt qui s’éloignait, puis je me suis senti soulevé, extirpé des eaux sourdes, parmi les voix plus graves d’hommes épuisés qui criaient à leur tour c’est lui, c’est lui. Je me souviens ensuite de la douleur, de la chaleur de l’eau que je vomissais sur ma poitrine, des imperméables noirs dont le bruit luisant m’entourait, puis j’ai dû m’endormir, car le soleil se levait quand j’ai perçu le ronflement des avions-citernes qui larguaient leur cargaison sur l’incendie, un soleil d’après la tempête ignorant tout du chaos de la dernière nuit.

À mes côtés, une femme aux gestes précis, le front barré de ces profondes rides que crée le voisinage de la douleur, extirpait d’une trousse de secours des instruments qu’elle plaçait sur mon cœur ou plantait dans ma chair, indifférente aux supplications de Fred, qui lui demandait si j’allais mourir ou rester fou.

Replié dans le doux engourdissement où m’avaient plongé les sédatifs administrés par la femme inquiète, je me posais les mêmes questions. Je préférais néanmoins la mort à la folie qui s’était dévêtue devant moi pour me montrer l’univers qui était le sien. Je ne voulais plus de jeunes filles nues bredouillant au bout d’un quai, plus de hurlements, plus de Betty Duncan ni de corps basculant du haut des chutes. Je préférais la mort, mais je savais déjà, aux rides qui se détendaient sur le front de la femme, que j’allais survivre à la tempête, à Chris Julian, à Charlotte McCormick, à Victor Vaillancourt et à l’homme que Fred et moi n’avions pu sauver la veille, parce que Fred aussi avait perdu la carte, parce que Fred ne pouvait logiquement tenter de porter secours à un homme qu’il savait déjà mort et enterré.

Devant sa mine défaite, j’ai tenté de lui dire de ne pas s’en faire, que j’étais trop nul pour crever tout de suite et qu’on en finisse, mais je ne suis parvenu à articuler que des mots mous, aussi mous que mes lèvres et mon corps entier, qu’on soulevait maintenant pour l’allonger sur une civière et qu’on transportait sur une barge accostée sous un saule qui léchait lascivement la rivière. Près de moi, Fred me pressait de répéter ce que je lui avais dit, j’ai rien entendu, Ric, pendant que la barge s’ébranlait, fendait la rivière calme, et que je bavais d’autres mots mous pour rassurer Fred, qui n’avait pas l’air soulagé du tout. Il jetait des coups d’œil nerveux à la femme qui offrait au soleil son visage blanc, aux gars qui ramaient, aux poissons morts qui voguaient ventre en l’air dans les sillons creusés par les rames, se demandant cette fois si mon défaut d’élocution serait permanent et s’il faudrait me nourrir à la petite cuillère.

Quand la barge a doucement frappé le quai, j’ai constaté que le type que je n’avais pu ranimer s’y trouvait encore, emmailloté dans une enveloppe de plastique noir où il devait commencer à cuire. On m’a installé près de lui le temps d’approcher le véhicule qui nous emmènerait à l’hélicoptère, dont les pales cliquetaient déjà dans le stationnement, et j’en ai profité pour m’excuser auprès du type emmailloté, désolé, Franck, j’ai fait ce que j’ai pu. Franck ne m’a pas répondu, parce que Franck était mort, tout simplement, mort en mars près d’une rivière gelée.

Alors que l’hélicoptère prenait son envol, tournant à quarante-cinq degrés au-dessus du stationnement, j’ai vu Fred qui descendait en courant du VUS de Hank et gesticulait dans le vent des pales, les pans de sa chemise volant derrière lui. J’ai aussi aperçu Max, qui se tenait à l’écart, le visage plissé à cause du soleil qui lui tapait dessus, puis la fille au bikini, qui bégayait des ri… ri… ric… par-dessus les cris de Fred, et une femme, à l’arrière- plan, qui pouvait être Maddy, le souvenir de Maddy ou son fantôme.

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