Tempêtes
Chapitre 16
7 juillet
Ce sont des coups frappés contre ma porte qui m’ont réveillé. D’après l’angle de la lumière, il devait être environ midi et la chaleur était telle que, si on ne m’avait pas tiré de mon sommeil, je serais mort asphyxié. J’ai attrapé mes vêtements de la veille, encore humides, et me suis habillé en proférant quelques jurons à l’endroit du dégénéré qui m’avait massacré.
Un homme portant des verres fumés et une casquette des Yankees de New York se tenait devant ma porte. Des ombres étiraient les traits de son visage et des couleurs nouvelles, concentrées dans la gamme allant du vermeil au magenta, dansaient dans le champ de vision réduit de mon œil poché, si bien que j’ai mis un certain temps à reconnaître Hank, le sympathique gardien qui m’avait accueilli à la guérite le jour de mon arrivée. D’après ce que j’ai compris, il y avait eu du grabuge au camping durant la nuit. On avait vandalisé la cabane à outils d’un certain Victor Vaillancourt, et quelqu’un m’avait vu courir dans le bois derrière chez Vaillancourt peu après minuit.
Si je n’avais eu aussi mal à la mâchoire, j’aurais éclaté de rire. J’ai préféré épargner mes zygomatiques et de mander à Hank si j’avais l’air d’un gars en état de courir ou de vandaliser quoi que ce soit.
Je sais pas. C’est à toi de me le dire, a-t-il rétorqué en faisant aller d’un côté à l’autre de sa bouche le brin de foin dégueulasse qu’il mâchonnait, montrant sa langue à chaque mouvement des lèvres, une langue sèche et agile qui rappelait celle d’une vipère, sauf qu’elle était verdâtre, de la même couleur que les Ray Ban qu’il portait, dans lesquels je pouvais voir mon reflet, le pansement sur mon front, ma mâchoire déformée par la courbe des verres. Je pouvais même y apercevoir mon mal de crâne, amplifié par les reflets. J’ai détourné la tête avant d’être englouti sous la surface limpide des verres fumés et j’ai exigé de savoir quel cloporte m’avait vu. Question inutile, car Hank, apparemment, était tenu au secret professionnel ou à quelque code d’éthique conçu en vue de prévenir les bagarres, les arrachages de bras, les attaques d’ours enragés et les morsures de raton laveur.
Il pouvait se le mettre où je pensais, son code d’éthique, car je n’avais pas quitté cette putain de roulotte, sauf pour en faire le tour quand un gars qui avait sauté une étape dans son développement mental s’était amusé à m’épier. Tu devrais chercher du côté de cet attardé, Hank, il a dû laisser des traces, ou du côté du sans-dessein qui s’est attaqué à moi et qui a peut-être envie de me rachever en colportant n’importe quoi.
Pas beau à voir, a remarqué Hank en désignant mon visage, puis en dessinant une courbe avec son bras pour englober l’ensemble de mon corps. Pas beau. Tu dois vraiment avoir mis le gars en rogne. Qu’est-ce que t’as fait ?
Rien. Je l’ai traité d’abruti. Et j’ai rien fait la nuit dernière non plus. Je suis resté tranquille à macérer dans mon jus.
Peux-tu le prouver ?
Non, je ne pouvais pas le prouver, et j’étais probablement le seul, dans ce camping, à n’avoir personne pour confirmer ses dires, puisque chaque roulotte, à part la mienne, était occupée par un couple ou une petite famille. Ça ne faisait pas pour autant de moi un criminel.
Ça reste à déterminer, a marmonné Hank, puis il a craché son brin d’herbe, lequel a atterri sur une pierre plate où le bout mâchouillé baignait dans quelques filaments de salive. Je fixais la pierre quand une porte a grincé. J’étais avec lui, a lancé la voix suave de Charlotte McCormick, qui sortait de sa roulotte en peignoir de soie, un peignoir plus coloré que celui qu’elle avait enfilé la veille, rouge vif avec des fleurs jaunes.
Je suis demeuré bouche bée. Dans les Ray Ban de Hank, ma mâchoire devait pendre et s’ouvrir sur un gouffre de bêtise ou d’incompréhension muette, selon le point de vue. J’ai tenté de nier, de dire à Charlotte qu’elle n’avait pas besoin de mentir pour me protéger, puisque je n’étais pas coupable de ce dont on me soupçonnait, mais elle a renchéri.
C’est lui qui ment, Hank. On a joué aux cartes toute la nuit et je l’ai lavé. Cinq cents piastres, que je me suis faites. Ce disant, elle s’est approchée de Hank, a laissé son peignoir glisser légèrement sur son épaule droite et l’a gratifié d’un sourire qui pouvait aussi bien signifier qu’elle lui taillerait volontiers une pipe qu’évoquer le souvenir d’autres brûlantes étreintes.
J’étais soufflé, complètement estomaqué par sa désinvolture et par l’aisance avec laquelle elle embobinait Hank, qui souriait à son tour d’un air entendu, ayant conclu dans sa cervelle de larve que le jeu de cartes au quel nous nous étions adonnés ressemblait davantage à un strip-poker qu’à une partie de bridge accompagnée de petits fours.
D’accord, Charlie, je te crois pour le moment, a-t-il répondu, ses Ray Ban effrontément plongés dans l’ouverture du peignoir, mais j’ai pas fini mon enquête. Ça se peut que je revienne, a-t-il lancé à mon intention, puis il est reparti en bombant le torse, fier d’avoir pu démontrer son autorité devant la femme la plus bandante du camping.
Aussitôt qu’il a disparu, j’ai demandé à Charlotte pourquoi elle avait inventé cette histoire. Parce que j’haïs Vaillancourt, Ric, parce que je l’haïs pour le tuer, et sa voix jusqu’alors mielleuse est devenue rauque, emplie d’une hargne profonde, pendant qu’elle serrait les poings et les dents, prête à mordre ou à frapper. Contente-toi de me remercier, a-t-elle ajouté, puis elle est rentrée chez elle en claquant la porte.
Je me suis assis sur les marches de la roulotte pour digérer tout ça. Je sentais à peine la douleur dans mon dos et dans mes jambes tant j’étais sonné, pas plus que je ne sentais la brûlure qui traversait mon front, où une légère humidité m’indiquait que j’avais saigné. Je venais de découvrir une troisième Charlotte, une femme que la haine rongeait et qui était prête à aller beaucoup plus loin que le mensonge pour démolir l’homme qu’elle mé prisait. Le problème, c’est qu’elle m’avait inclus dans son mensonge et que je savais pertinemment, depuis que j’avais rencontré Chris Julian, qu’un mensonge en appelait un autre, et un autre, et un autre encore, et que Charlie McCormick, consciemment ou non, m’avait entraîné dans un jeu de cache-cache au terme duquel c’est moi qui me prendrais un pan de ciel sur la tête. Je n’avais jamais si bien dit.
Lorsque le cri de ralliement invitant les joueurs de pétanque à se réunir près du terrain de croquet a retenti, ma décision était prise. Je quitterais le camping le lendemain, puisqu’il était inutile d’attendre que l’inspiration me frappe dans cet endroit où, entre l’homme au chapeau de paille, les accusations qui pesaient sur moi, l’insaisissable Charlotte McCormick et l’ombre de Chris Julian, j’allais bientôt être fait comme un rat.
Pour tout dire, je me sentais piégé, surveillé de toutes parts, poursuivi par les regards suspicieux qui considéraient que ma solitude était en soi l’aveu, là où la convivialité était le mot d’ordre, que quelque chose ne tournait pas rond chez moi. Le type qui m’avait tabassé me l’avait clairement fait entendre, des gars dans mon genre, on n’en voulait pas dans le coin, signe qu’il n’était pas le seul à trouver ma présence suspecte. Il valait donc mieux que je débarrasse le plancher avant que la situation s’envenime et que je me retrouve prisonnier de l’hostilité grandissante dont j’étais l’objet.
N’ayant pas envie de faire la cuisine dans le four qu’était déjà ma roulotte, j’ai traîné mes savates jusqu’à la cantine, évitant de croiser les regards qui s’apitoyaient sur moi ou, au contraire, se réjouissaient que quelqu’un m’ait remis à ma place, celle de l’indésirable, de l’inconnu dont l’existence ne peut qu’être louche.
En apercevant ma gueule, Maddy, la fille de la cantine, qui aurait pu me faire fondre juste en me touchant l’épaule, n’a pu retenir un cri, un tout petit cri qu’elle a étouffé avec sa main délicate, aux ongles vernis de rose, une couleur apaisante, à l’instar du sourire de Maddy. En ce moment, pourtant, Maddy ne souriait pas. Elle paraissait effrayée et sa main délicate, demeurée sur ses lèvres, tremblait légèrement.
Qu’est-ce qui t’est arrivé, Ric, dis-moi qui t’a fait ça ? a-t-elle enfin lâché d’une voix dans laquelle la compassion que j’avais lue sur son visage avait fait place à la rage.
Personne, Maddy, personne, je suis juste tombé.
Arrête tes conneries. On se pète pas un œil en tombant. Je suis sûre que c’est lui.
Qui ça, lui ?
L’hostie de cave à Vaillancourt.
Comment tu l’as appelé ?
Vaillancourt. Victor Vaillancourt. Six pieds et deux, un nez de boxeur, un chapeau de paille troué.
La description correspondait. J’ai demandé à Maddy de m’en dire un peu plus sur le bonhomme, question de confirmer mes appréhensions. D’après Maddy, ce Vaillancourt était une brute qui avait décidé de faire régner l’ordre au camping. Il s’en était pris à un autre gars, l’année d’avant, un homme seul dont Vaillancourt n’aimait pas la face de fendant. Le type était reparti sur une civière et on ne l’avait plus revu. Quant à Vaillancourt, il s’en était tiré en inventant une histoire tordue qu’il avait toutefois réussi à faire tenir debout. Les déclarations de Maddy ne me disaient pas pour quelles raisons exactes Charlotte McCormick détestait cet homme. Par contre, elles m’en apprenaient suffisamment pour comprendre son envie de lui cracher dessus.
Tiens-toi loin de lui, a ajouté Maddy, cet homme-là est dangereux, puis elle s’est retournée pour préparer mes hot-dogs en pestant contre Vaillancourt.
Appuyé sur le comptoir entre les bouteilles de ketchup, les sachets de vinaigre, les pailles striées de rose et le distributeur de serviettes en papier sur lequel s’imprimaient cinq empreintes graisseuses, j’ai vainement cherché un pot de moutarde Schwartz, mais cette marque appartenait à mon enfance, tout comme le tracteur de plastique orange appartenait à celle de Betty D. Je me suis donc rabattu sur la bouteille de ketchup pour peaufiner le scénario qui se mettait en place dans ma tête et je me suis octroyé un A pour la qualité de l’écriture.
Vaillancourt, ainsi que je l’avais soupçonné, avait bel et bien décidé de me donner le coup de grâce en me plongeant dans l’eau bouillante, poussé par l’espoir retors de ramasser ma peau de connard à la petite cuillère. Il avait donné trois ou quatre coups de masse dans sa cabane à outils, avait crié au vandalisme et avait esquissé une silhouette dans le bois, celle du gars qui avait loué la roulotte du lot 17, taille moyenne, poids moyen, la quarantaine bien faite et les cheveux parsemés d’un peu de gris, juste assez pour lui donner cet air de respectabilité qui contrastait avec son allure de flanc-mou.
Mes deux hot-dogs sont arrivés dans une assiette de carton, avec quelques cornichons en prime, au moment exact où je me traitais de flanc-mou par personne interposée, et Maddy m’a dit d’aller m’asseoir, qu’elle m’apportait mes frites dans un instant.
J’ai pris place à l’une des tables à pique-nique jouxtant la cantine, où l’ombre des feuillages s’agitait mollement pour créer des motifs lumineux parmi les fioritures injectées de sang qui masquaient la partie gauche de mon univers. J’ai plissé les yeux et me suis rendu compte que j’allais bientôt avoir besoin de lunettes, auxquelles je pourrais ajouter une canne, tant qu’à y être, ou une paire de béquilles pour compenser mon mal de dos et arrêter de marcher comme un triangle oscillant entre la famille des scalènes et celle des isocèles. J’ai par le fait même réalisé que Vaillancourt avait raison, jusqu’à un certain point. Dans quelques semaines, j’allais avoir quarante- trois ans et je n’avais rien foutu de ma vie. Je m’apprêtais à aller me jeter en bas du pont que j’avais raté vingt ans plus tôt quand Maddy est revenue avec mes frites et un pot de sauce à salade qui se faisait passer pour de la mayonnaise.
Voyant que je filais un mauvais coton, Maddy s’est assise près de moi pour se relever aussitôt, car d’autres clients arrivaient, un jeune couple avec une fillette aux tresses blondes qui m’a montré du doigt. Sa mère a aussitôt attrapé sa main et s’est penchée vers elle en chuchotant, sûrement pour lui dire qu’on ne désignait pas les gens ainsi. La fillette a rechigné et je l’ai entendue répondre mais c’est lui, maman, c’est lui.
J’ignorais ce qu’elle entendait par là, qui était ce « lui » qui méritait qu’on l’isole au bout de son petit doigt. Dans la tête de la fillette et dans celle de Vic Vaillancourt, j’étais cet homme, ce lui, ce coupable ou cette victime qui soulevait les chuchotements. J’ai avalé en vitesse mes deux hot-dogs, j’ai foutu mes frites à la poubelle et je suis reparti. Au passage, j’ai essayé de lancer un clin d’œil à Maddy avec mon œil poché, pour la faire rire, mais Maddy n’avait pas le cœur à s’amuser. Elle m’observait depuis son comptoir, l’air inquiet, des cheveux fous, blonds aussi, se collant à son visage en sueur.
Le vent s’est levé au moment où des nuages qui montaient du sud obscurcissaient les derniers rayons du soleil, un vent chaud, d’une violence contenue, qui faisait ployer les arbustes et arrachait un chuintement sourd aux plus grands arbres qui valsaient sous le ciel chargé.
J’étais étendu sur une chaise longue, derrière ma roulotte, et j’observais les branches d’un jeune érable se tordre vers la gauche, vers la droite, pour s’incliner en suite, raidir le cou et charger contre le vent, le tout dans un mouvement souple et continu qui semblait prendre sa source en lui-même. Puis un grondement s’est fait entendre, plus rapproché que ceux des jours précédents, et le ciel a paru s’éclairer au-dessus de la montagne. La pluie tant attendue, poussée par l’électricité qui irradiait la nuit, allait enfin abreuver la terre craquelée, faire gonfler la rivière et ramener un peu de fraîcheur sur le plateau.
Je me suis versé une rasade de bourbon, ma troisième depuis que j’étais allongé sur cette chaise, et j’ai évalué le niveau de la bouteille, qui me durerait toute la nuit si je décidais de me soûler pour fêter mon départ du lieudit des Chutes rouges. J’ai avalé une gorgée à la santé de Charlotte McCormick, que je n’avais pas vue de la soirée, et me suis mis à fantasmer sur ses cuisses, juste assez musclées pour qu’on en perçoive le galbe parfait quand la jambe s’allongeait, mais pas assez pour qu’on ne devine pas la douce mollesse de la chair au repos. Je m’apprêtais à aller me doucher à l’eau froide lorsqu’un éclair a zébré les nuages et qu’un magistral coup de tonnerre a retenti.
Aussitôt, le vent a redoublé d’ardeur et les arbres se sont lancés dans une danse furieuse à laquelle s’est mêlée une pluie drue qui tambourinait sur les toits de tôle ou de fibre de verre. En quelques secondes, j’étais complètement trempé et mon bourbon dilué au-delà de la limite permise.
Contrairement à tous ceux qui étaient encore dehors et qui se hâtaient vers leurs roulottes en poussant des cris aigus, je n’ai pas cherché à me mettre à l’abri. Cette pluie m’était une libération après les lents jours de canicule et je m’en abreuvais ainsi que la terre, heureux de sentir son fourmillement sur mon visage et mon corps entier. Si je n’avais dû faire profil bas, j’aurais dansé avec les arbres, flambant nu, et j’aurais lancé au ciel des cris sauvages pour saluer sa furie, mais je m’étais déjà assez fait remarquer. J’ai tout de même retiré mon t-shirt, j’ai avalé quelques gorgées d’alcool à même le goulot de la bouteille et me suis avancé jusqu’au chemin du camping.
Sous mes pieds, le sol trop sec s’était transformé en boue, des feuilles volaient en tous sens, allaient se plaquer contre les surfaces mouillées, et des volets, des auvents claquaient ici et là dans des bruits métalliques. Sur le chemin, un ballon de plage rebondissait, mélangeait ses couleurs criardes et se dirigeait vers le fond de la nuit, là où aucun enfant ne l’attraperait, là où il sombrerait au creux de cette infinie zone d’obscurité dans laquelle s’évanouissent les objets oubliés. Quand il s’est perdu dans la noirceur, un fracas d’objets renversés a brusquement détourné mon attention. Ma chaise venait d’être projetée par le vent contre ma roulotte, la corde à linge des Meunier avait cédé sous le poids des vêtements trempés et le petit tracteur de plastique orange roulait le long d’une table à pique-nique, m’incitant à le suivre à la lisière du bois. What the fuck… ai-je murmuré, et je suis revenu sur mes pas, persuadé que si je m’approchais de ce jouet, il m’entraînerait dans cette zone d’ombre où se cachent les ballons crevés.
Au moment où je ramassais ma chaise, un éclair a illuminé le tracteur et, aussitôt, le fanal éclairant l’entrée des Meunier s’est allumé. Ghislain Meunier, en camisole et boxers, sortait voir ce qui se passait. Le temps de crier ciseau, ses cheveux dégoulinaient, de même que ses boxers rayés, qui menaçaient de lui tomber sur les chevilles à chaque pas. Puis un auvent venu de je ne sais où a volé au-dessus de moi et le regard de Meunier a croisé le mien.
Je connaissais à peine ce type, si j’exclus ce que m’avaient appris les conversations dont j’avais malgré moi été témoin. Puisqu’on était voisins, on s’était salués à quelques reprises. Ça n’avait jamais été plus loin que ça, pas d’invitation à souper, pas de tarte aux pommes déposée sur le pas de ma porte, pas d’échanges virils sur les derniers modèles de Landrover à l’heure de l’apéro. Ce que j’ai lu sur le visage de Meunier m’a prouvé que ça n’arriverait pas non plus. Meunier, comme un paquet d’autres campeurs, n’appréciait pas ma présence dans la petite communauté des Chutes rouges, et l’image que je projetais à l’instant, torse nu, une bouteille à la main, ne ferait pas remonter ma cote dans son esprit.
J’ai été tenté de lui demander si le tracteur qui flottait dans la boue appartenait à son fils et je me suis ravisé. Je connaissais la réponse, inutile de perdre mon temps. Je l’ai salué et je suis rentré sans attendre qu’il me renvoie la politesse. J’aurais pu rester là, puisque ma réputation était à son plus bas, mais Meunier m’avait gâché mon plaisir, qui a encore baissé d’un cran quand j’ai constaté que j’avais oublié de fermer mes fenêtres, que mon lit était trempé et que le plancher, d’un bout à l’autre de la roulotte, était recouvert d’une eau grisâtre où dérivaient les miettes de pain et autres reliefs tombés de ma table. J’ai arraché mes draps, j’ai épongé le carrelage avec et j’ai ouvert mon ordinateur, près duquel j’ai déposé la bouteille de Jim Beam. Ce soir, s’ouvrirait le troisième chapitre d’Orages à Red River.
L’eau de la rivière rougissait, gonflée par les torrents dévalant les flancs de la montagne. Sur ses rives inondées, les herbes hautes prenaient l’allure d’algues souples que frappaient les débris charriés par le courant, ainsi qu’elles s’emmêlaient à la chevelure de Betty Duncan, la jeune femme dont le corps ondoyait sur le fond pierreux.
À l’intérieur de la roulotte, la pluie entrait par la fe nêtre que j’avais laissée ouverte du côté salon et la chaleur se faisait moins intense. Je suais néanmoins à grosses gouttes, effet de l’alcool et des efforts que je devais déployer pour décrire le corps de Betty Duncan emporté par la rivière.
Une grande partie de ma vie, j’avais commenté avec détachement, parfois avec ironie, les meurtres commis par les personnages de Julian, mais devant l’écran lumineux, la scène me paraissait trop concrète et il m’était impossible de ne pas voir les yeux vitreux sur lesquels déferlaient les flots rouges, des yeux autrefois bleus qui avaient tenté d’avaler le ciel pendant que Betty courait sur la plage où elle allait rencontrer son destin. J’avais eu moins de difficulté avec l’assassinat de l’homme au chapeau de paille, probablement parce que j’avais expédié ce meurtre en deux coups de cuillère à pot et que Chet Lamarre, de son nom fictif, était un fumier.
En revanche, la mort que je venais de décrire était survenue dans les circonstances scabreuses agencées par Julian et je n’arrivais pas à prendre la distance nécessaire pour que les yeux vitreux se ferment. Mon cœur battait la chamade, à cause de l’alcool, encore, dont le niveau baissait à vue d’œil dans la bouteille, mais surtout à cause de la clarté avec laquelle j’avais vu la corde s’enrouler autour du cou de Betty et de l’orage qui frappait de plus belle, secouait la roulotte et l’enveloppait de couleurs apocalyptiques. Toutes les vingt secondes, un jour jaunâtre et fantomatique éclairait les fenêtres, sitôt suivi par le fracas du tonnerre, que semblait décupler la configuration de la roulotte.
Dehors, des objets continuaient de voler, de rouler sur le sol, de se frapper les uns aux autres. Julian n’avait ni menti ni exagéré. Les orages qui assourdissaient les Chutes rouges vous donnaient un aperçu des musiques de l’enfer, et ce sont ces musiques qui accompagnaient Betty Duncan dont le corps, culbuté par la Red River, avait été arrêté par un tronc d’arbre auquel elle paraissait s’accrocher, le torse appuyé sur la rondeur du tronc et la tête penchée de l’autre côté, comme si elle buvait à la rivière après avoir échappé à ses périls.
C’est Julian qui avait nommé cette jeune femme. C’est également lui qui lui avait donné ses longs cheveux roux, son sourire moqueur et sa tache de naissance, sur l’épaule gauche, semblable à un papillon aspirant la sueur de Betty. Pour le reste, je me refusais à parachever le portrait de Betty D., mais son visage s’imposait à moi, et ses yeux, ses yeux d’après la mort dont je ne parvenais pas à détourner les miens.
J’écrivais le nom de Betty pour la dixième fois, peut-être, tentant d’y mettre toute la tendresse dont j’étais capable, quand un éclair m’a révélé ma pâleur, dans la fenêtre qui me faisait face, et que Charlotte McCormick m’est apparue en pleine lumière. Son visage, sur lequel son maquillage avait coulé, effaçait le mien dans la vitre où une eau sinueuse brouillait ses traits apeurés. Pen dant un instant, j’ai cru que Betty Duncan se matérialisait devant moi tant Charlotte paraissait irréelle avec ses cheveux emmêlés par la pluie et le vent, son regard fixe et cette absence de sourire donnant à son visage l’allure d’un masque plastifié.
Cette vision n’a duré que quelques secondes, puis Charlotte a replongé dans le noir. Je ne percevais que le bruit de sa clé, qu’elle essayait maladroitement d’introduire dans la serrure de sa porte, en proie à la panique. Instinctivement, je me suis levé pour aller voir ce qui l’avait mise dans cet état. Au moment où je sortais, sa porte se refermait sur sa longue jupe blanche maculée de boue. J’ai tout de même frappé contre la paroi de sa roulotte pour lui demander si ça allait. Je n’ai cette fois entendu que le bruit de la douche, à travers celui de la pluie, puis des pleurs, je crois, des sanglots retenus qui voulaient se cacher derrière la pluie.
OceanofPDF.com