Tempêtes

Andrée A. Michaud · Chapitre 8 sur 35

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Tempêtes

Chapitre 6

Face au soleil éblouissant, les choses m’apparaissaient au matin sous un autre angle. Personne ne s’était adressé à moi la veille, personne n’avait murmuré à mon oreille. C’est la peur qui avait parlé, conjuguée à l’immense fatigue que j’alimentais d’alcool. J’étais seule dans cette maison et aucun spectre, sinon ceux que j’inventais à l’heure hésitante de la brunante, ne dormait à mes côtés. J’avais tout fabriqué, la voix, le souffle rauque, les paroles chuchotées. Il était grand temps que je me ressaisisse si je ne voulais pas qu’on me retrouve gelée au pied d’un arbre ou recroquevillée dans un coin de la chambre condamnée, à échanger des propos insensés avec la créature prisonnière de la fenêtre aveugle.

 

Première étape, donner un coup de balai, laver la vaisselle et me doucher. Après quoi, je sortirais la voiture de son banc de neige, j’irais faire des provisions au village et j’en profiterais pour passer un coup de fil afin qu’on rebranche ma ligne téléphonique.

À quinze heures, j’entrais dans l’épicerie de Fall-Jonction en sifflotant et remplissais un plein panier de denrées, auxquelles j’ai ajouté quelques bouteilles de vin. Pour combattre l’insomnie, me suis-je dit en rebroussant chemin près d’un étalage de produits domestiques en vue d’aller chercher une caisse de bière et un quarante onces de Jack, car Marie devait dormir, absolument dormir. C’était ça ou me pendre avec la corde de Franck, dont le nœud tailladé pendait toujours à l’une des poutres traversant le plafond de la chambre d’Adrien.

Au moment où je déposais mes achats sur le comptoir, la propriétaire, une femme corpulente qui me regardait de biais depuis que j’étais entrée dans son commerce, m’a demandé si c’était moi qui avais repris la maison d’Adrien Saintonge. Apparemment, les ragots couraient depuis qu’on m’avait vue au snack le jour de mon arrivée dans la région, et on n’avait pas eu de difficulté à m’associer à Adrien puisque, peu de temps avant sa mort, celui-ci avait annoncé ma venue.

Cette nouvelle m’a d’abord fait l’effet d’une gifle, puis j’ai compris que la visite que m’avait rendue Adrien en ville n’avait d’autre but que de m’attirer dans ce trou pourri. Pendant que le prix de ma caisse de bière s’additionnait à celui de mes croustilles sur l’écran de la caisse enregistreuse, je calculais aussi, réunissant dans la même équation les éléments contre lesquels Adrien m’avait mise en garde, la peur, le froid, la nuit, l’horreur…

Au seuil de la mort, Adrien avait tout planifié, depuis mon déménagement dans sa maison délabrée jusqu’à la tempête qui allait m’y confiner. Il s’était ouvert à moi et m’avait confié l’héritage de nos longs hivers, certain que je ne résisterais pas au désir d’élucider la mort de l’oncle qui avait juré, en d’autres temps, qu’il serait l’ultime survivant d’une famille qui avait renoncé à compter ses disparus. J’étais aujourd’hui cette survivante, le dernier témoin des élucubrations d’un homme qui désirait me mettre en terre avant lui, mais j’ignorais toujours pourquoi celui-ci voulait que j’affronte les démons qui avaient eu raison de sa détermination. Peut-être me croyait-il capable de les terrasser, de réussir là où il avait échoué, ou peut-être voulait-il simplement s’assurer que j’em porterais dans le tombeau familial les secrets de Cold Mountain.

J’ai payé mes achats et, au moment où je franchissais la porte du commerce, la grosse femme m’a lancé que, si elle était moi, elle ne retournerait pas là-bas. Y se passe des choses, au pied de la montagne, a-t-elle ajouté, puis elle s’est tue et a attrapé la blague de tabac qui reposait sur son comptoir pour se rouler une cigarette si serrée qu’elle n’avait plus que l’épaisseur d’une allumette entre ses doigts boudinés.

J’aurais pu lui demander ce qu’elle entendait par là, mais la femme était concentrée sur le minuscule cylindre blanc qu’elle déchirait maintenant pour en déposer le tabac sur une autre feuille, indifférente à ma présence autant qu’à la sonnerie du téléphone qui résonnait près d’elle. Un peu confuse, je l’ai abandonnée à son bricolage et me suis poussée.

Je refusais de me laisser perturber par les lubies d’une femme qui n’avait peut-être d’autre loisir que d’observer une montagne qui, à la longue, s’était mise à lui parler. Ce qui s’était passé chez Adrien n’était dû qu’à la conjonction de facteurs imprévisibles. Un homme s’était perdu en forêt, il avait du même coup perdu la mémoire et s’était passé une corde au cou quand il avait compris qu’il n’était plus personne, me laissant avec sa dépouille sur les bras, aussi encombrante que celle d’Adrien, qui refuserait de quitter l’à-pic de la falaise du Loup tant que je n’aurais pas compris pourquoi il en était tombé.

J’ai jeté un dernier coup d’œil dans l’épicerie, où la caissière déchiquetait sa deuxième cigarette, et j’ai repris la route en direction du snack. J’avais l’intention de me payer mon premier vrai repas depuis des jours et personne ne m’en empêcherait. Café ? m’a demandé Julie lorsque je me suis assise au comptoir, et j’ai répondu oui, café, bien noir, avec une frite sauce, un grilled-cheese et de la salade de chou crémeuse.

Après m’avoir servi mon café, Julie a plongé son panier de frites dans l’huile bouillante puis, à travers le bruit de friture évoquant celui de ma radio, j’ai entendu un tintement derrière moi et me suis retournée. Au fond de la salle, son corps en partie caché par une banquette dont le revêtement se fendillait, un homme arquait le dos sur quelque pensée obsédante. De ma position, je ne voyais que le haut de son corps, de même que son bras droit et sa main rugueuse qui tenait une minuscule cuillère dont il frappait machinalement sa tasse, un tintement toutes les cinq secondes, un soupir, un tintement.

J’ai observé le miroitement de mon visage à la surface du café et un deuxième homme est entré dans le snack, le même homme qu’à ma première visite, qui a suspendu son manteau près de la porte et a traîné les pieds jusqu’au comptoir. Un goût de bile m’est monté dans la gorge et je me suis précipitée aux toilettes. Au fond de la cuvette, les grumeaux de mon dernier repas dégageaient une odeur de cave et de moisissure, et j’ai vomi une deuxième fois, éclaboussant l’émail blanc d’un liquide visqueux pareil à la bave de Franck.

Lorsque je suis revenue des toilettes, mon regard a croisé celui de l’homme à la cuillère, un regard identique à celui de Franck, d’un bleu usé par le vent. Je me suis arrêtée pour lui demander s’il s’appelait Franck, mais l’homme avait réintégré son univers, de nouveau penché vers la table, la cuillère, la tasse, perdu dans le son cristallin d’une hantise qui s’exprimait dans la répétition. En passant près du comptoir, j’ai jeté un billet de vingt dollars près de mon bol de frites fumantes et je suis sortie alors qu’une voix, à la radio, toujours la même voix, annonçait de la pluie pour le lendemain. Elle rappelait également aux auditeurs qu’une battue avait été organisée en vue de retrouver l’homme disparu depuis maintenant cinq jours, un certain Franck, je crois, ou Jack, je n’ai pas bien entendu, car le sifflement du vent s’engouffrait sous ma chevelure.

Sur le chemin du retour, je me suis laissée happer par la montagne sans résister et j’ai dégringolé dans la vallée, près de la rivière de la Craque, où la forme d’un corps endormi, face contre terre, s’enfonçait dans la neige.

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