Tempêtes
Chapitre 22
12 juillet
La voiture rouillée de Maddy n’était plus là, la poubelle avait été ramassée, les rideaux tirés. Maddy était partie. Sans un mot, sans un au revoir. D’accord, Maddy. Adieu, Maddy. Il n’y avait rien à ajouter, sinon que l’Arkansas devrait attendre, car je n’avais toujours pas l’intention de me pousser avant d’avoir la certitude que Maddy Fréchette, la fille de la cantine, était en sécurité dans un lieu où la vie n’était pas trop moche, et non au fond d’un ravin où quelque psychopathe aurait poussé sa Nissan déglinguée.
En refaisant le trajet jusqu’au camping, j’essayais de me convaincre que tout était pour le mieux, que Maddy n’avait pas besoin d’un homme de mon espèce pour l’entraîner là où elle serait poursuivie par les gyrophares et les sirènes fendant les nuits de l’Amérique. Je me faisais quand même de la bile. Ça ne lui ressemblait pas de lever les voiles sans saluer son monde.
N’empêche, elle aurait pu me faire signe, ai-je répété à Max, qui se débattait avec un pot de cornichons en ressassant la même chose que moi, qu’elle aurait pu l’avertir, joualvert, et lui remettre son CD des Stones. Les yeux rivés sur son Pepsi diète, Fred, qui avait décidé de maigrir, avait également décidé de ne pas se mêler à notre conversation, qui avait plutôt l’allure d’un échange où les répliques des deux protagonistes leur rebondissent dans le front, un dialogue de sourds qui s’obstinent à gueuler dans le vide.
J’ai commandé un deuxième café à Max, que j’ai laissé refroidir, et j’ai annoncé aux gars que je partais faire des courses au village, qu’ils pouvaient me refiler leur liste d’emplettes s’ils le voulaient.
Quatre yeux étonnés m’ont répondu, deux regards ahuris qui ne comprenaient pas pourquoi je restais aux Chutes alors que, quelques jours plus tôt, j’étais prêt à me construire un radeau pour quitter ce lieu. Apparemment, d’autres campeurs étaient partis, profitant de ce que la police avait levé son interdiction de bouger pour emmener leur famille loin d’ici. Dans une semaine, le camping va être pratiquement vide, a marmonné Max, qui se retrouverait tout nu derrière son comptoir ou perdrait l’emploi qui lui permettait d’oublier à quel point un été passé à racler la poussière d’une chaise de parterre à une autre pouvait être long.
J’ai répondu aux gars que je m’accommodais relativement bien du vide et leur ai rappelé que la marge de manœuvre que m’avait laissée Bouchard était à peine assez large pour que je me rende à Fall-Jonction sans rebondir au bout de ma corde. Je préférais ne pas leur avouer que, deux heures plus tôt, j’étais prêt à ronger cette corde pour entasser mes valises dans le coffre de ma voiture et filer avec Maddy jusqu’où les Chutes seraient englouties au ras de l’horizon rougeoyant. La donne avait changé durant ces deux heures, me faisant prendre conscience qu’un épisode de mon existence s’était amorcé ici et que si je filais comme un vaurien, je passerais le reste de ma vie à me demander comment se terminait l’histoire et si la fille qui servait des frites et des boissons gazeuses aux campeurs qui poissaient son comptoir de ketchup s’en sortait mieux que les autres.
Ramène-moi un paquet d’Oreo double chocolat, m’a crié Max alors que je me dirigeais vers le stationnement sous le soleil cuisant en tâchant de ne penser ni à Maddy ni au fait que j’avais peut-être laissé filer la femme de ma vie. J’ai fait signe à Max que je l’avais bien entendu et j’ai poursuivi ma route.
Dans le stationnement, qui débordait normalement sur le champ adjacent, plusieurs places étaient libres, creusées d’ornières et entourées de traces de pneus séchées. Fred et Max avaient raison, les campeurs désertaient les Chutes. Ma voiture, reléguée au fond du terrain, était quant à elle couverte de plaques de boue, résultat des dernières pluies, et quelqu’un avait dessiné sur la portière côté passager une bonne femme sourire qui levait les bras au ciel à côté d’un bonhomme qui dégringolait pattes en l’air.
Je suis demeuré bouche bée devant ces gribouillages qui me rappelaient trop bien comment Julian et Vaillancourt avaient tenté de terrasser leurs hantises en se lançant dans l’art brut. Un puissant malaise, qui tenait probablement au fait que ces dessins me paraissaient trop vivants, m’a poussé à m’éloigner pour les observer d’un autre point de vue.
Ce n’était qu’un effet de perspective mais, de ma nouvelle position, le sourire inoffensif de la bonne femme s’élargissait en un sourire de satisfaction perverse qui donnait froid dans le dos. Avant que son sourire ne dégénère en un rire dément, je me suis rapproché et, du revers de la main, j’ai effacé ces dessins stupides, réduisant du même coup la femme au silence. Je n’allais pas tomber dans la paranoïa pour un couple de bonhommes allumettes qui voulaient se payer ma gueule. Ces esquisses étaient l’œuvre de gamins qui s’emmerdaient et voulaient offrir une variante au traditionnel « lave ton char ».
J’époussetais ma manche de chemise quand j’ai aperçu le sourire carnassier de Hank, aussi pervers que celui de la bonne femme, qui sortait de la guérite installée à l’entrée avec sa casquette, ses Ray Ban et son brin de foin. La vision toujours réjouissante de Hank m’a en quelque sorte remis sur les rails et je me suis ressaisi.
On lève le camp, Dubois ? m’a-t-il crié en décrottant ses bottes sur le seuil de la guérite, heureux de me voir enfin partir, car le camping n’était décidément pas une place pour les faces à claques de la grande ville. Exacte ment les mêmes propos que Vaillancourt, la même exacte face de con.
Je vais te décevoir, Hank, parce que je m’absente seulement pour une heure ou deux. Garde ma place au chaud. Mon grand. Sur ce, je suis monté dans ma voiture sans attendre sa réaction et j’ai démarré sur les chapeaux de roue, question de lui prouver que, selon ses critères, j’étais aussi un homme. La journée était resplendissante, mais le paysage n’en était pas moins sinistre. Les drames survenus au camping avaient déteint sur les couleurs de l’été et avaient posé sur mon regard un filtre à travers lequel le moindre brin d’herbe prenait les teintes de l’orage et du roman de Julian. Je vivais dans une enclave rouge et sombre qu’éclairaient, au cœur du vacarme, des zébrures de lumière jaune.
À l’embranchement qui menait à Fall-Jonction, j’ai pris à droite et me suis arrêté pour observer la montagne. Malgré le soleil, ses flancs demeuraient du bleu acier des profondeurs et aucun oiseau ne la survolait, aucun pygargue, aucun prédateur dont l’ombre se serait perdue dans sa masse grondante. Le Massif bleu était à ce point imposant qu’il me semblait en effet entendre le grondement de ses fondations s’élever du sol comme une foudre souterraine, sa masse geindre sous son poids, son souffle anéantir celui du vent et des tempêtes. Le Massif bleu était une bête, un animal souffrant de son gigantisme, et sa vie se déroulait en son sein, aux creux de cette forêt dense qui ne devait connaître du jour que les rares percées du zénith.
J’ai redémarré, j’ai fait demi-tour et j’ai observé dans mon rétroviseur cette montagne qui se faisait de plus en plus haute, de plus en plus large, un colosse de pierre échoué sur des plaines verdoyantes qui avaient peu à peu colonisé ses flancs. Dès que j’ai pris la courbe montant vers le village, elle a sombré dans la vallée, ne me laissant voir que son dos courbé, parcouru des blessures que lui avaient infligées l’humain, le temps et les orages.
Jamais je ne m’étais senti aussi insignifiant que devant ce paysage dont la puissance tranquille m’obligeait à relativiser mon existence entière, mes désirs autant que mes douleurs, et à admettre que je n’étais qu’un homme qui allait mourir bientôt, après des millions d’autres hommes, et qu’il n’existait de réponse aux questions qui me ravageaient que cette mort prochaine. Pourquoi ne pas en finir maintenant, me suis-je dit en voyant foncer vers moi un camion chargé à bloc de troncs d’arbres pris à la montagne ? Un coup de volant suffirait. Pourquoi pas maintenant ? Puis l’image de la tête renversée de Maddy culbutant au fond d’un ravin m’a traversé l’esprit et j’ai ramené mon véhicule, que j’avais lentement laissé dériver vers le milieu de la route, en deçà de la ligne jaune.
Affichant mon sourire des jours merdiques, j’ai fait un signe de la main au conducteur du camion et j’ai dépassé l’écriteau m’apprenant que Fall-Jonction abritait sept cents âmes. Le terme m’a fait éclater de rire, car je ne croyais pas plus à l’âme qu’au paradis. J’étais un homme qui mourrait sans âme, sans descendance, sans autre croyance que la certitude de sa fin, mais qui devait d’ici là se nourrir. J’ai donc mis mon clignotant, j’ai tourné à gauche et j’ai coupé le moteur pour m’extirper lentement de l’habitacle, où le froissement de mes vêtements, le bruit métallique du porte-clés qu’effleurait mon genou, le crissement du tissu synthétique couvrant le siège me semblaient tout à coup les seuls bruits du monde où je m’enlisais. Dérouté par la désagréable sensation que plus rien ne respirait autour de moi, j’ai claqué la portière et quelques chants d’oiseaux, tourterelles et mésanges, me sont parvenus.
L’épicerie du village était plutôt dégarnie. J’y ai quand même trouvé ce que je cherchais, du café, de l’alcool, des cigarettes et de quoi ne pas crever de faim jusqu’au prochain orage et au-delà. Au moment où je sortais du commerce avec mon premier chargement, entouré du bruit strident de l’alarme signalant l’ouverture de la porte, la caissière, une femme corpulente qui m’avait toisé d’un regard en biais pendant qu’elle emballait mes achats, hésitant à me poser ces questions qu’on réserve aux étrangers, s’est résolue à me demander si je venais du camping. J’ai répondu par l’affirmative et elle a tapoté son comptoir du bout de son index en murmurant vous ne devriez pas y retourner. Y se passe des choses… là-bas, vous ne devriez pas y retourner, a-t-elle ajouté après une hésitation, glissant sur le mot choses comme si elle n’osait formuler ni même concevoir ce qu’il recouvrait.
Oui, il se passait des choses aux Chutes, des événements de nature à faire frémir quiconque en avait vent, et c’est précisément la raison qui m’incitait à y demeurer, mais j’étais curieux d’apprendre ce qui poussait cette femme à me mettre en garde.
La montagne, a-t-elle répondu, elle gronde plus fort que d’habitude.
Pendant un moment, la stridence de l’alarme s’est également faite plus insistante, à la limite du supportable. Devant moi, la grosse femme continuait de marmonner et je n’entendais rien de ce qu’elle disait, assourdi par le sifflement qui voulait se mesurer aux grondements de la pierre. Je suis rapidement sorti porter mes sacs dans la voiture pour éviter que les tympans m’éclatent et j’ai reçu quelques grains de sable en plein visage. Le vent, qui n’était qu’une brise à mon arrivée à Fall-Jonction, avait triplé d’ardeur. Quelques papiers volaient à travers la poussière de la route, quelques feuilles du précédent automne asséchées par l’été, et j’ai constaté que des nuages s’amoncelaient au sud. Une autre tempête se préparait.
Lorsque je suis retourné dans l’épicerie chercher le reste de mes provisions, la caissière n’avait pas bougé. Son regard se perdait au-delà de la fenêtre lui faisant face, là où grondait la menace des drames à venir, et elle égrenait le tabac d’une cigarette sur son comptoir. Je l’ai saluée pour la forme, car elle ne me voyait plus, et j’ai repris la route en tendant l’oreille, car je savais de quoi parlait cette femme. Elle faisait allusion à ces musiques lourdes qui se dégagent des lieux impénétrables, à ces tremblements que ne perçoivent généralement que les animaux, mais qui atteignent le cerveau survolté de ceux qui croient y deviner quelque mauvais augure. C’est cette musique que j’avais aussi perçue, ces lents accords d’orgue roulant de la montagne jusqu’à mes pieds.
J’ai été tiré de mes réflexions par un coup de klaxon et le vrombissement d’une Mustang dont le conducteur avait probablement des idées aussi suicidaires que les miennes. J’ai braqué pour ramener ma voiture dans la voie de droite, mes pneus ont fait voler le gravier de l’accotement et j’ai freiné brusquement, effectuant un tête-à-queue qui a soulevé autour de moi une poussière jaunie de soleil pâle à travers laquelle m’est apparu le Massif bleu, couvert de nuées également grondantes.
J’ai lentement ramené ma voiture sur la route, pas maintenant, Ric, pas avant d’avoir revu Maddy, j’ai allumé la radio pour me distraire de mes idées noires, et j’ai filé droit devant, accompagné par la voix d’un présentateur de nouvelles annonçant les funérailles de Charlotte McCormick, trente-deux ans, morte dans des circonstances qui n’avaient pas encore été élucidées.
L’heure du souper approchait quand je suis revenu aux Chutes, où l’effervescence des jours précédents avait fait place au désenchantement. Près des roulottes, ne s’élevaient que des bruits étouffés. Des barbecues fu‐ maient ici et là, des enfants s’amusaient dans l’aire de jeux, mais on n’entendait plus les rires des adultes, les bouteilles de bière s’entrechoquer, ni les plaisanteries habituellement lancées d’un terrain à l’autre. Ça sentait la fin de l’été, la fin de ces tristes étés trop rapidement conclus qui vous laissent les bras ballants devant l’inachèvement, la déception de ne pouvoir prolonger l’espoir d’une saison parfaite.
Près de leur roulotte, les Meunier étaient assis à leur table à pique-nique, et ni Meunier ni sa femme ne parlaient. Leur fillette, dont j’ignorais toujours le nom, jouait dans sa purée de pommes de terre pendant que Jérémie, leur aîné, racontait qu’il avait construit un nid pour les fourmis à l’arrière de la roulotte, n’obtenant que de vagues réactions de la part de ses parents. Un souper désolant, auquel Ghislain Meunier et Clara Gervais ne participaient pas vraiment, piquant leurs fourchettes dans leurs pommes de terre et y traçant des cercles, comme la petite, en se demandant s’ils devaient écourter leurs vacances et si leur été se terminerait bel et bien là, au cœur de juillet, entre deux orages.
Je les ai salués et ils m’ont gratifié d’un demi-sourire, sauf Jérémie, qui m’a répondu en agitant son Terminator en plastique au bout de son bras, imité par sa jeune sœur, qui a secoué sa cuillère dans ma direction avec un grand sourire à deux dents. Ces gens devaient partir. Immé diatement. Les Chutes rouges n’étaient plus un endroit pour les enfants, pas tant que la montagne grondait, de l’autre côté, pas tant que les nuages s’amoncelaient.
En déverrouillant la porte de ma roulotte, j’ai échappé un what the fuck ? et j’ai instinctivement regardé autour de moi pour vérifier si l’auteur du tableau naïf que j’avais sous les yeux, deux bonhommes allumettes semblables à ceux qu’un joyeux plaisantin avait dessinés sur ma voiture, se trouvait encore dans les parages. Personne à l’horizon.
J’ai monté mes sacs d’épicerie à l’intérieur et suis revenu examiner la chose. En fait, les deux versions du dessin comportaient quelques variantes. Dans celui qu’on avait gravé sur la porte de ma roulotte à l’aide d’un canif ou d’un objet pointu, l’homme et la femme tombaient dans le vide, leur chevelure dressée vers le ciel. On avait même poussé l’effet de réalisme en inversant le triangle figurant la jupe de la bonne femme, seul élément, avec ses cheveux, qui permettait d’ailleurs de déterminer son sexe.
L’effroi trop palpable de ces personnages murés dans le silence, après ma rencontre avec la propriétaire de l’épicerie, m’apparaissait comme une nouvelle mise en garde contre les grondements de la montagne. J’ignorais qui représentaient ces deux êtres décharnés et si j’étais censé saisir quelque message dans leur chute, mais je n’ai pu m’empêcher de penser à Maddy. J’ai fait le tour de ma roulotte pour demander aux Meunier s’ils avaient vu quelqu’un s’attarder près de chez moi et n’ai eu droit qu’à deux hochements de tête.
Je me suis contenté de cette réponse pour le moins laconique et suis retourné au stationnement chercher ce qui restait dans la voiture. Je n’ai croisé personne en route, sauf cet infatigable marcheur qui vivait dans je ne sais quelle roulotte et occupait ses journées à arpenter tout ce qu’il y avait d’arpentable au camping. Un type un peu débile, qui sait, qui avait oublié où il habitait et cherchait patiemment le chemin qui le ramènerait chez lui. À part ce marcheur, pas un joggeur ni un cycliste pour colorer le paysage. Les gens demeuraient dans leur coin et mangeaient en fixant leur assiette. Ils se passaient le beurre, le sel et le pain avec des gestes las, ils repoussaient la nappe soulevée par le vent qui prenait lentement de la force et ordonnaient aux enfants de ne pas s’éloigner. J’avais néanmoins l’impression que quelqu’un me suivait encore, qui dardait son regard sur ma nuque et y provoquait ces désagréables picotements qui vous font regretter de ne pas avoir un ou deux yeux derrière la tête.
Quelques chuchotements, quelques ragots chuintaient aussi avec le vent sur mon passage, qui désignaient l’homme seul, le voisin de Charlotte McCormick, l’inconnu que la police avait longuement interrogé. Je tâchais de garder la tête haute, mais le poids des chuchotements épars qui glissaient jusqu’à moi depuis les parasols et les tables dressées alourdissait ma marche et me donnait l’allure d’un homme qui cherche à cacher son ivresse.
Je m’engageais dans une courbe quand la fillette aux tresses blondes, celle-là même qui m’avait montré du doigt peu de temps auparavant, a fait taire les murmures en s’écriant c’est lui, maman, c’est lui. Je me suis arrêté net, je l’ai fixée d’un regard noir et j’ai attendu que sa mère, le rouge aux joues, la pousse à l’intérieur de leur roulotte. Une vingtaine de secondes plus tard, le père m’attrapait par le collet et je le repoussais violemment en lui recommandant d’apprendre à sa fille à vivre. Je venais de me faire de nouveaux ennemis et je m’en foutais. J’ai replacé le col de mon t-shirt et j’ai repris ma marche, poursuivi par la rumeur qui s’amplifiait.
De retour à ma roulotte, j’ai rangé mes achats, j’ai ouvert toutes les fenêtres pour laisser entrer le vent et, fidèle à mes habitudes, je me suis servi une portion assassine de Jack Daniel’s. J’ai ensuite ouvert mon ordinateur, j’ai cliqué sur l’icône Orages à Red River, retrouvant presque mon calme dans ces gestes devenus routiniers, et j’ai couché Betty Duncan sur une table en acier inoxydable, au centre d’une pièce où résonnait une musique dramatique dominée par la vibration de grandes orgues. Près de Betty, dont le corps reposait sous un drap immaculé, était penchée une jeune légiste qui examinait les épaules de la morte en se mordant les lèvres, qu’elle avait exsangues, et en se demandant ce que pouvaient représenter les tatouages incrustés dans la blancheur de la peau de Betty, un homme et une femme qui culbutaient là où l’épaule coule vers le bras.
Je n’avais malheureusement aucune réponse à lui fournir. Seule Betty savait et Betty ne parlerait pas. J’ai levé mon verre pour porter un toast à sa mémoire et j’ai constaté qu’il était vide. Je l’ai donc rempli, vidé cul sec, rempli de nouveau, puis les objets se sont mis à tourner autour de moi, le coucou de l’horloge, la peinture sur velours montrant une biche et son petit près d’un ruisseau, le coussin bariolé déposé sur le fauteuil, pendant que les murs se rapprochaient et s’inclinaient, me piégeant dans un espace étroit où résonnaient mes halètements. De la sueur couvrait mon visage et j’ai dû m’agripper à la table pour ne pas basculer de ma chaise, sur le sol dont le carrelage tanguait.
Assez ! C’est moi qui avais crié, mais j’avais peine à reconnaître ma voix. Assez, ai-je répété, et je me suis laissé tomber sur le sol qui tanguait, sur le carrelage que ma sueur mouillait avec ma bave et dont la bienheureuse fraîcheur atténuait les battements à mes tempes. Lorsque je me suis redressé, dix minutes ou une heure plus tard, les objets avaient retrouvé leur immobilité, le coussin s’était enfoncé dans le fauteuil et les murs avaient repris leur place, bien droits, perpendiculaires au sol où la houle refluait.
Après avoir avalé un grand verre d’eau froide dont j’ai versé les dernières gouttes sur mon front brûlant, je suis retourné à Betty et à la légiste, qui ébauchait un croquis sur une tablette lignée, et mon cœur s’est remis à battre la chamade pendant que le coussin bariolé s’embrouillait. Julian, les croquis de Julian…
Les jambes molles, je me suis dirigé vers un meuble de rangement dont j’ai renversé le tiroir du haut pour y prendre les notes de Julian éparpillées entre mes t-shirts et mes chaussettes. Ce que je cherchais se trouvait là, dans cet amas de feuillets noircis d’une main tremblante, consciente que ce qu’elle s’apprêtait à dévoiler ne pourrait être effacé et que, de la violence de certaines pensées, pouvaient naître les pires abominations. Mes mains tremblaient aussi, cherchant fébrilement les quelques lignes griffonnées dans le coin d’une page, la petite tête ronde écrasée sous la masse des mots, puis j’ai enfin trouvé. Les bonhommes étaient là, tout en bas d’un feuillet raturé cette fois par une main rageuse.
J’ai approché le feuillet d’une lampe et j’ai tenté de lire ce que Julian avait écrit sous les ratures. Je ne suis parvenu à déchiffrer que quelques mots qui avaient trait au lent apprivoisement de l’effroi et à la résistance que l’on devait opposer à la peur. Le reste était soit illisible, soit composé de ces paroles sans queue ni tête qu’on prononce quand aucun autre mot ne peut exprimer ce qui nous agite, flarg, grim, grim, verm… J’ai répété ces mots à voix haute, flarg, grim, verm, jamur, le feuillet est lentement tombé à mes pieds, et son léger chuintement s’est confondu à l’écho de ma voix, jamur, verm, grim. Oppressé par le sentiment que la folie qui avait poussé Julian au suicide commençait à m’atteindre, j’ai ramassé le feuillet du bout des doigts, comme s’il risquait de me contaminer, puis j’ai réuni les feuillets dispersés près de la commode et en ai repris la lecture de la première à la dernière page.
Après les drames survenus aux Chutes rouges, ces notes se présentaient à moi sous un autre angle. Ce n’est plus l’effroi des personnages décrits par Julian que j’y percevais, mais sa propre peur, qu’il s’efforçait de subjuguer en la transposant dans une fiction où une jeune femme du nom de Betty Duncan poussait avec lui les cris qui le déchiraient. L’objet de la peur de Julian n’était toutefois pas fictif. Il s’avançait dans son jardin, centimètre par centimètre, le poussant à se retrancher dans son bureau et à y dessiner des suppliciés à la gueule béante, des êtres soumis à une torture qu’il ressentait lui-même au plus creux de sa chair, celle de l’attente fiévreuse précédant la manifestation du mal sous sa forme la plus inconcevable.
À mesure que je progressais dans ma lecture, cette forme se précisait à travers les nombreuses allusions de Julian aux statues nichées au fond des allées aménagées de part et d’autre de sa piscine, qui se métamorphosaient sous la pression de son angoisse en créatures animées que leur allure faisait paraître maladroites, mais qui n’étaient en fait atteintes que d’une indicible lenteur.
J’ai déposé sur la table le dernier feuillet, où Julian s’était arrêté au milieu d’une phrase dans laquelle il transportait dans la Red River l’une des statues qui se déplaçaient dans son jardin, un homme de pierre grise, écrivait-il, dont la pluie noircissait l’épais sang noir, striant son visage d’un réseau de veinules qui s’élargissait, si bien que la pierre, de granit, devenait obsidienne. J’essayais d’imaginer une suite à la phrase de Julian quand un craquement m’a fait sursauter.
Quelqu’un marchait près de ma roulotte, j’en avais cette fois la certitude. Déterminé à ne pas laisser filer en douce l’individu qui m’épiait depuis trop longtemps, je suis sorti en trombe et j’ai cru apercevoir, là où le chemin de gravier bifurquait, un homme à la démarche pantelante qui disparaissait derrière les cèdres. Je m’y suis précipité et n’y ai aperçu que mon ombre, jetée à plat au sol par la lumière du réverbère. J’ai encore fait quelques pas dans la nuit, marchant sur l’ombre qui se comprimait pour s’allonger dans mon dos et imprimait sur le gravier une silhouette aux membres interminables que l’obscurité a fini par absorber. Lorsque je suis rentré, le tracteur de Betty D. roulait au bas de la légère pente qui délimitait le terrain de Meunier, emplissant la nuit de ce craquètement évoquant l’emprise que l’ignorance peut avoir sur vos plus simples perceptions.
Allongé sur mon lit, j’ai fumé jusqu’aux petites heures en regardant le plafond, m’efforçant d’oublier que quelqu’un m’épiait, que quelques jours plus tôt, la chair pleine de Charlotte McCormick jouissait encore, et qu’il n’est pas de pire ennemi que le souvenir quand celui-ci se fait hantise.
Les gémissements de Charlotte me manquaient comme peut vous manquer la preuve, quand les murs se resserrent, qu’il y a quelqu’un au-delà des cloisons, un être vivant dont le souffle peut vous sauver de l’asphyxie. Au lieu de cela, il n’y avait que ces pas, au dehors, qui longeaient de nouveau les murs de la roulotte, aussi réguliers qu’un métronome, une mécanique vivante qui s’accordait aux battements de mon cœur et qu’il était inutile d’essayer de rattraper, puisque ces pas n’étaient que le fruit du délire de Chris Julian, qui s’immisçait dans mes pensées confuses.
J’ai fini par m’endormir quand le niveau de la bouteille de Jack m’a indiqué que mon degré d’ivresse frôlait l’intoxication éthylique. J’ai dû rêver, on ne s’endort pas tourmenté par l’angoisse sans que quelque motif d’inquiétude cherche à s’expliquer durant le sommeil, mais je ne m’en souvenais pas. Je me suis éveillé à l’aube, l’esprit vide et la bouche pâteuse, tenaillé par le sentiment que j’avais une tâche à accomplir.
Je me suis fait couler un café et me suis assis à l’ordinateur dans l’intention de parfaire le portrait de Betty allongée sous son drap, mais Betty n’était plus qu’une statue de matière cireuse sans mémoire autre que celle des plaies qui rougissaient son cou, des tatouages incrustés dans sa peau et des blessures neuves ou anciennes qui avaient laissé leurs traces sur son squelette. Gêné par la courbe des seins sous la blancheur du drap, j’ai fait glisser le curseur des épaules de Betty à son visage et j’ai constaté, en caressant ses joues creuses, que les traits de l’homme immobile décrit par Julian se superposaient aux siens, un homme de pierre ou de bois qui s’avançait dans la rivière sans pourtant se déplacer, qui riait sans qu’on sache si le rire venait de sa gorge ou du masque qui s’étirait jusqu’à son torse et s’effritait au contact de l’eau, puis j’ai brusquement refermé l’ordinateur.
Je venais de résoudre le meurtre de Betty Duncan, car j’avais l’intuition, au plus profond de moi, que l’homme dont le portrait avait été esquissé par Julian était bel et bien le meurtrier de Betty, qu’il était aussi celui de Charlotte McCormick, de Victor Vaillancourt et, pourquoi pas, de Julian lui-même.
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