Tempêtes

Andrée A. Michaud · Chapitre 29 sur 35

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Tempêtes

Chapitre 27

Lorsqu’on m’a donné mon congé de l’hôpital, personne ne m’attendait pour me prendre dans ses bras et m’entraîner vers la lumière et l’air pollués de la grande ville. J’étais Ric le solitaire et le serais jusqu’à ce qu’on m’embaume. J’ai fait mes adieux à cet endroit où j’espérais ne revenir que les pieds devant et j’ai traversé les portes coulissantes me redonnant accès à la liberté dont j’avais besoin pour retrouver Maddy. C’était la seule espèce de liberté qui m’importait pour le moment, et je comptais bien m’en servir pour revirer les Chutes rouges à l’envers s’il le fallait.

 

À l’extérieur de l’hôpital, le soleil qui faisait étinceler les chromes des dizaines de voitures alignées dans le stationnement m’a accueilli avec un sourire féroce. J’ai machinalement cherché mes verres fumés dans la poche de la chemise trop grande que Fred m’avait apportée, avec un cornet de frites et un Coke, au cours de l’une de ces visites où il m’avait juré qu’il me casserait la gueule sans hésiter la prochaine fois que je voudrais me jeter dans une rivière ou dans un brasier. D’accord, Fred. On en reparlera, Fred.

Hormis mon portefeuille, mes poches étaient aussi vides que mon estomac, dont les gargouillements devaient s’entendre à deux mètres. Je me suis donc rabattu sur ma casquette des Red Sox, autre cadeau de Fred, que j’ai abaissée sur mon front tacheté d’ecchymoses sur le déclin, puis j’ai hélé un taxi pour aller prendre ce qui serait mon premier vrai repas depuis dix jours.

J’ai demandé au chauffeur de m’amener au Cristal, un restaurant haut de gamme où j’avais mes entrées quand je jouais à la pute pour Julian. Durant le trajet, j’ai compté les billets qu’il me restait et j’en avais suffisamment pour me payer un festin si ça me chantait. Dan, le serveur qui faisait partie des meubles du Cristal, m’a accueilli chaleureusement, me faisant les remarques d’usage sur ma longue absence, et m’a conduit à ma table, la numéro 7, près d’une baie vitrée donnant sur une cour intérieure où les fleurs poussaient dans des blocs de béton.

J’ai d’abord commandé un scotch hors de prix, que j’ai siroté en regardant les moineaux sautiller sur le sol pavé d’ardoises, et j’ai savouré la chaleur de l’alcool qui descendait dans ma poitrine comme s’il rentrait enfin à la maison. Quand j’ai vu le fond de mon verre, j’étais déjà presque soûl, ce qui ne m’a pas empêché d’en commander un deuxième, ne serait-ce que pour faire plaisir à mon organisme. J’ai accompagné ça d’un steak saignant, spécialité de la maison, mais la viande, contrairement au liquide, ne passait pas. J’avais vu trop de sang, au cours des dernières semaines, trop de chairs à vif qui bombardaient mon esprit de flashs tous plus scabreux les uns que les autres, pour saliver devant le jus rougeâtre qui s’étalait dans mon assiette.

Mon troisième scotch terminé, je suis parti en laissant un généreux pourboire, puisque c’était probablement la dernière fois que je venais à cet endroit, et j’ai hélé un autre taxi pour me rendre chez moi, c’est-à-dire au loft que j’occupais avant que ma vie de pute prenne fin dans l’eau d’une piscine.

En sortant du taxi, la chaleur du bitume m’a fait va ciller et je suis resté quelques instants sur le trottoir, appuyé contre une poubelle de laquelle s’élevait un fumet de pisse chaude qui a fait remonter jusqu’à ma gorge les trois bouchées de viande que j’avais avalées. Je n’avais pas oublié les odeurs de la ville. J’avais simplement oublié qu’elles se composent presque exclusivement de la puanteur de l’homme et de tout ce qu’il déverse dans ses dépotoirs et ses égouts. Je ne resterais pas longtemps dans ce condensé d’humanité.

Après avoir retrouvé mon équilibre, je me suis dirigé d’un pas que je voulais assuré vers les larges portes vitrées que Jack, le portier de mon immeuble, ouvrait toutes grandes pour moi. J’ai salué Jack en soulevant ma casquette, puis je suis monté au vingtième étage. Le loft anonyme que j’occupais depuis trop longtemps sentait le renfermé, et je n’ai franchement pas été enchanté de la vue que j’avais sur la montagne depuis mes larges fenêtres. Cette montagne n’était en fait qu’une colline au regard du Massif bleu, dont les grondements m’avaient poursuivi jusqu’en ville, vibrant sous l’asphalte surchauffé, sous le ciment des trottoirs craquelés, sous le tapis de mon salon, accompagnés de tous les bruits qui sourdaient du paysage des Chutes.

Même si les médecins m’avaient déclaré apte à re prendre une vie normale, ce qui m’avait fait éclater d’un rire irrépressible et valu deux comprimés de Valium supplémentaires, j’entendais encore le feu qui crépitait à la cime des arbres, les bramements et les glapissements des animaux qui fuyaient et, par-dessus tout, les sifflements de l’homme qui voulait ma peau et dont j’avais maintenu la tête sous l’eau sans lui donner le loisir de demander grâce.

Malgré les indications que j’avais données à Bouchard quand il était venu se recueillir sur mon lit d’hôpital, aucun corps n’avait été retrouvé. Ou vous êtes fou, avait déclaré Bouchard, ou il s’est fait bouffer par les requins, ce qui revenait au même. Je n’avais pas été assez crétin pour lui avouer que c’est moi qui avais noyé le type et qu’il ressemblait au petit frère de Frankenstein, mais Bouchard se trompait, il y avait un corps, dans la rivière ou ailleurs. Je me souvenais trop bien de la dureté du crâne, de mes doigts qui glissaient dans la chevelure grasse et clairsemée, des bras qui cherchaient à s’agripper à la fluidité de l’eau et de l’odeur de charogne qui m’était montée au nez quand le type avait arrêté de gigoter.

Chaque soir, à l’hôpital, alors qu’on baissait l’éclairage pour la nuit et que les bruits se faisaient feutrés, je me raidissais dans mon lit, certain qu’à un moment ou à un autre, j’entendrais le sifflement de l’homme se rapprocher le long des corridors pour s’arrêter devant ma porte, ses pas hésitants faisant crisser le linoléum javellisé, et ce sentiment persistait, même ici, même dans cet appartement quasi vide où les seuls éléments de décor étaient les livres de Julian, les affiches annonçant la parution de ces livres, de même que les certificats encadrés attestant les nombreux prix remportés par le grand Chris Julian.

Je me suis avancé au milieu de la pièce centrale et, alors que je déposais mes clés sur la table basse, une ombre furtive s’est faufilée derrière mon reflet dans les larges fenêtres. Instinctivement, j’ai attrapé un cendrier de verre dont les éclats ont volé en même temps que la vitre qui protégeait l’un des certificats de Julian. Un silence glacial est ensuite retombé sur la pièce, traversé seulement du bruit de ma respiration sifflante, et je me suis dirigé vers la chambre, où personne ne se cachait derrière les rideaux, ni sous le lit, ni dans la penderie. Il n’y avait personne non plus dans le bureau où, en principe, j’écrivais mes romans pourris, pas plus que dans la salle de bain. L’ombre que j’avais aperçue n’existait que dans ma tête, dissimulée parmi les images que ma mémoire conservait des Chutes rouges.

J’ai déniché une bouteille de Bulleit dans l’une des armoires et, en souvenir du bon vieux temps, je me suis assis sur le sofa, face aux fenêtres, pour regarder les pigeons chier sur la ville. Quand les lampadaires se sont allumés, aucune ombre ne s’était penchée sur mon corps avachi, aucun souffle n’avait effleuré ma nuque, mais quelqu’un, dans le couloir, attendait que je m’endorme pour me rejoindre dans le sommeil cauchemardesque où, nuit après nuit, un bras lourd s’abattait sur mon épaule et m’enfonçait dans la Red River.

 

Un panneau indiquant « À vendre » avait été planté devant la maison de Chris Julian, sur lequel une agente d’immeuble aux longs cheveux roux vous promettait la demeure de vos rêves. J’ai fait un tour de reconnaissance pour m’assurer qu’il n’y avait personne dans les environs et j’ai enjambé la clôture séparant la cour avant du jardin en maudissant le ciel qui, dans sa miséricorde, aurait pu avoir la décence de m’achever plutôt que de me laisser aussi meurtri que si on m’avait passé au hachoir. Après avoir failli m’émasculer sur les montants de la clôture, j’ai atterri près d’un bosquet d’églantiers qui ont eu droit à quelques taloches et je me suis dirigé vers la piscine en époussetant mon pantalon.

Rien n’avait changé depuis ma dernière visite. Les transats n’avaient pas été déplacés, la bouteille de scotch non plus, qui répandait ses reflets dorés sur la table basse. Quant à moi, je voyais toujours Julian, immobile sous sa chemise gonflée, qui contemplait le fond bleu azur de sa piscine à travers les filets rougeâtres évoquant les flots de la Red River.

Fidèle à mes habitudes, je me suis allongé sur un transat et me suis servi un verre de Glenmorangie, avec lequel j’ai fait descendre un cachet d’hydromorphone en vue d’atténuer le feu qui me donnait l’impression qu’on avait appliqué sur mon dos une croix de fer incandescente.

Le scotch était trop chaud, ainsi que cette journée qui s’annonçait caniculaire mais, le cachet aidant, je m’enfonçais doucement dans le transat, flottant avec Julian parmi les souvenirs délavés de Betty Duncan qui souriait sur sa photo de graduation.

Je m’étais souvent imaginé ce qu’avait pu être la vie de Betty avant qu’une ordure croise son chemin, et je la voyais invariablement sur cette photo ou sur un terrain de basket, ses pieds chaussés d’espadrilles blanches qui pointaient gracieusement vers le sol quand elle sautait vers le panier comme on aimerait se précipiter vers les nuages. Je la voyais aussi près d’une rivière, qui façon nait des poissons de sable qu’elle renvoyait à l’eau douce, et c’est là que l’écran se déchirait, que le sourire de Betty devant les poissons frétillants se décomposait et que le ciel s’ouvrait. Les chaussures blanches se mettaient alors à courir, aspergeant de boue les jambes nues, puis les chaussures quittaient la berge en s’envolant, mais pas vers les nuages, non, et je ne distinguais plus que les deux jambes derrière la silhouette à contre-jour d’un homme qui emportait Betty dans la rivière, Betty et ses pieds blancs qui contemplait la pluie se mariant aux minuscules bulles qui s’échappaient de sa bouche, rondes et claires et de plus en plus minuscules, des grains de sable ou de poussière qui s’élevaient vers un ciel voilé.

Une envie de hurler, venue de cette partie de mon cerveau qui ne sert que quand je suis sur le point de tout casser, m’a brûlé l’œsophage, et j’ai lancé mon verre de Glenmorangie dans la piscine en criant à Julian qu’il était un salaud, comme si je ne le lui avais pas assez répété, un hostie de sans-cœur, pendant que le verre, sous l’impulsion de mon lancer, s’inclinait de gauche à droite tel un petit bateau de cristal voguant vers l’éloignement constant de l’horizon, sans terre où accoster, puis sombrait dans l’azur trompeur de la piscine en répandant son ambre sur les nuées roses et voilées du crépuscule.

J’ai approché la bouteille de scotch de mes lèvres alors que le bateau s’enfonçait et j’ai avalé une gorgée pour Betty, une gorgée pour Charlotte, une gorgée pour la fille au bikini. Aux femmes blessées, ai-je ajouté, et j’ai bu jusqu’à ce qu’un haut-le-cœur me soulève l’estomac et m’oblige à me lever, mais je n’ai pas vomi, j’ai seulement craché mon dégoût à la face de Julian. Ce sont les nouveaux occupants de cette maison de rêve, quatre chambres à coucher et des arbres centenaires, qui vomiraient dans l’eau chlorée lorsqu’ils apercevraient les spectres de Julian et de Betty dans le jardin, marcheurs aux gestes mécaniques qui s’esquisseraient dans les feuillages ombrageant la piscine, quatre chambres à coucher et des fenêtres ouvrant sur la verdure.

J’ai plaint cette famille qui ne se doutait de rien, qui allait ouvrir une bouteille de champagne le soir du déménagement, le père et la mère assis sur leurs chaises neuves, écoutant le doux clapotement de la piscine pendant que les enfants se cacheraient dans les bosquets plantés sous la baie vitrée du bureau de Julian, où une lampe avait été allumée, probablement par l’agente immobilière au sourire rempli de promesses.

La bouteille de Glen à la main, je me suis dirigé vers le reflet de la lampe et j’ai posé mes mains en visière sur la baie vitrée que maculait une substance poisseuse qui avait la consistance de la glaire. Rien n’avait bougé non plus dans l’antre de Julian. Le désordre y était le même que l’année précédente, un indescriptible fouillis où les verres renversés côtoyaient les vêtements jetés n’importe comment, les livres déchirés et les cartons de pizza que les fourmis avaient depuis longtemps désertés. Ce n’était pas l’agente immobilière qui avait ouvert la lampe. L’agente immobilière n’était pas entrée dans cette pièce, sinon pour en ressortir en tenant son foulard de soie devant sa bouche.

J’ai poussé la porte qui donnait sur le jardin et celle-ci n’a pas résisté. L’endroit sentait encore le moisi, mais aussi la sueur. On aurait dit que quelqu’un y travaillait chaque jour dans la pénombre suffocante, Julian, autrement dit le fantôme de Julian, qui se matérialisait tous les matins dans le brouillard s’élevant de la piscine et flottait jusqu’à son bureau pour se sauver de l’enfer où Betty Duncan l’avait entraîné. Or Betty Duncan était une condamnation à perpétuité et Julian ne s’en sortirait jamais, ce que prouvaient les dessins chiffonnés près des figures de suppliciés, des représentations sommaires de pendus, de femmes aux bouches grandes ouvertes, les cheveux dressés sur le crâne, et de personnages chutant du haut des cieux, pareils à ceux qu’on avait gravés sur mon auto et sur la porte de ma roulotte. Puis, dominant toutes les autres, l’esquisse d’un homme aux yeux globuleux qui ne pouvait être que le marcheur.

Un nuage, pour un instant, a assombri la pièce, et je me suis mis à chuter aussi, pendant que mes jambes s’enroulaient autour de celles des suppliciés et qu’un air vicié emplissait mes poumons. Du revers de la main, j’ai balayé les feuilles éparpillées sur le sous-main, qui ont voleté comme des feuilles d’automne dans la douceur d’un jour sans vent et se sont déposées au sol, l’esquisse du marcheur sur le dessus. Si j’ignorais encore qui était venu s’exercer la main sur ma voiture et ma roulotte, je savais maintenant que cette personne s’était présentée chez Julian pour lui faire entrevoir ces visions infernales dont il aurait un ultime aperçu lorsqu’il introduirait dans sa bouche le canon de son colt. Je ne trouverais rien de plus dans cette maison.

J’ai jeté un dernier coup d’œil au jardin et j’ai constaté que les statues nichées à chaque extrémité de la piscine s’étaient imperceptiblement déplacées. Elles avaient quitté le couvert des arbres et se trouvaient maintenant dans l’ombre des feuillages, qui s’étalait à l’oblique sur les allées, couvertes de mousse et de moisissures qui les faisaient paraître très anciennes, pareilles à des vestiges exhumés des fins fonds du temps humain. Mais peut-être l’avancée des statues n’était-elle qu’une illusion créée par la lumière, de même que la photo de la femme rousse, sur l’écriteau « À vendre », qui arborait une chevelure courte, légèrement bouclée, lorsque je suis repassé devant et que j’ai imprimé son nom dans ma mémoire, Marie, Marie Saintonge.

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