Tempêtes
Chapitre 17
8 juillet
Le lendemain matin, le camping ressemblait à un champ de bataille et ma roulotte aussi, que j’observais d’un œil las, la bouche empâtée et le crâne endolori par la gueule de bois. Il me faudrait mettre un peu d’ordre dans ce bordel avant de partir, car j’avais toujours l’intention de quitter les Chutes rouges d’ici la fin de la journée, mais j’avais d’abord besoin d’un café et d’une douche.
J’ai commencé par la douche, dont j’ai laissé le jet d’eau froide me fouetter jusqu’à ce que je me mette à bleuir puis, après m’être séché, j’ai vérifié mon état dans le miroir du lavabo. Les choses ne s’étaient pas améliorées. Le tour de mon œil injecté de sang jaunissait, mes rides se creusaient et ma joue gauche semblait gonflée par la chair d’un fruit pulpeux qui cherchait à se libérer en poussant sur ma peau. Quant à ma blessure au front, elle refusait de se cicatriser. Un peu de sang y perlait encore et, de ses bords ourlés, suintait un liquide de la même couleur que le pourtour de mon œil. N’ayant rien pour me nettoyer, je me suis tamponné le visage avec le fond de la bouteille de Jim Beam et me suis fabriqué un pansement à l’aide d’une débarbouillette découpée en bandelettes et de ruban à masquer. J’étais pitoyable, mais tout ce qui m’importait pour le moment était de quitter ce lieu après m’être tapé un ou deux cafés bien tassés.
Manque de pot, je n’avais plus de café, ce qui me donnait un prétexte pour aller en emprunter aux McCormick-Leblanc et m’assurer que Charlotte se portait mieux que la veille. J’ai frappé trois fois. Pas de réponse. J’ai attendu quelques secondes et j’ai frappé encore, attentif au silence inhabituel qui régnait dans la roulotte. Pas trop rassuré par ce silence, j’ai appelé une dernière fois le nom de Charlotte et me suis dirigé vers la cantine, où l’employé du matin, Maxime, Max pour les habitués, me servirait un liquide dégueulasse en détaillant les résultats sportifs.
En chemin, j’ai croisé Hank, le gardien, qui aidait un autre employé à ramasser des branches. Fidèle à son naturel air bête, il a levé le bras et a pointé un doigt vers moi, simulant le canon d’une arme à feu, mais il n’a pas pressé sur la détente. Il m’a seulement visé, façon de me dire qu’il m’avait dans sa mire, et il a éclaté de rire, probablement parce qu’on pouvait lire sur mon visage impassible que je ne le trouvais pas drôle du tout. En réalité, je préférais me tenir loin de ce type. Il y avait quelque chose de pas clair chez lui, qui tenait à sa démarche et au fait qu’il n’enlevait jamais ses Ray Ban, même par temps gris. Il avait peut-être un problème aux yeux ou une forme de fragilité exigeant qu’il les protège, mais je n’y croyais pas vraiment. Selon moi, Hank cachait son regard parce que celui-ci révélait son profond crétinisme. J’ai salué l’autre gars et j’ai poursuivi mon chemin en disant mentalement à Hank d’aller chier.
Il y avait déjà quelques clients à la cantine. Un gros type répondant au diminutif de Fred, Frédéric, donc, qui se tapait un hamburger à neuf heures du matin, un couple dans la cinquantaine et une jeune fille en bikini accompagnée d’un gars qui, lui aussi, manquait visiblement de caféine. J’ai patiemment attendu mon tour pendant que la fille hésitait entre une gaufre et un muffin aux bleuets, et j’ai commandé un café sans lait ni sucre, que Max m’a servi en m’apprenant que les Tigers avaient battu les Orioles à plate couture la veille. J’ai ensuite eu droit à quelques détails sur le match, à une description du lancer gagnant, et j’ai été délivré par la fille au bikini, qui avait opté pour un milk-shake aux fraises.
J’ai emporté ma tasse à l’ombre, car le peu de fraîcheur qui avait suivi l’orage était déjà un lointain souvenir. Le café avait un arrière-goût de poisson cru, ce qui m’a rappelé la gueule de carpe de Vaillancourt. Il accomplissait toutefois sa job de café, me dévoilant lentement les couleurs du jour, que mon œil gauche agrémentait de quelques filaments violets. Je l’ai avalé d’un trait et suis retourné au comptoir chercher un journal et un autre café. En remplissant ma tasse, Max m’a annoncé que la tempête avait fait des ravages et que la rivière avait débordé en plusieurs endroits. Résultat, la route était bloquée et le camping n’avait pu être ravitaillé. Aucun journal n’avait donc été livré ce matin-là. Selon ce qu’on avait dit à la télé et à la radio, il faudrait deux ou trois jours, peut-être quatre, pour que la route soit de nouveau praticable. Ce genre de situation se produisait à l’occasion et les campeurs y étaient préparés. Ils faisaient des provisions et reportaient éventuellement leurs rendez-vous.
J’écoutais Fred, le gros gars, expliquer avec détachement à Max qu’il avait déjà été bloqué aux Chutes pendant une semaine et je n’en croyais pas mes oreilles. C’était impossible. Ce type en remettait sûrement. Je ne pouvais pas rester dans ce repaire de joueurs de pétanque trois ou quatre jours de plus.
Il doit bien y avoir une autre route, non ?
Non. La seule route qui mène aux Chutes est celle qui longe la rivière. Autrement, on doit se déplacer à pied, ce qui fait une sacrée trotte jusqu’au premier village.
Et dans les cas d’urgence ?
On fait venir un hélicoptère, mais faut que ça soit vraiment urgent.
Et en bateau, c’est possible ?
Max a éclaté de rire. Il la trouvait bien bonne, celle-là, de même que Fred, le gros gars, qui terminait son repas et ramassait du bout du doigt les graines collées au fond de son assiette. Autant essayer de remonter un canyon en patins à roulettes, a-t-il éructé, crachant du même coup une miette de beignet mouillée près du pot de confitures aux groseilles, spécialité de la mère de Max. Au même moment, Hank arrivait en affichant son ingénu rictus de requin. Qu’est-ce qu’il y a de si drôle, les gars ?
Ce type veut remonter la rivière en bateau, a encore éructé Fred, et Hank s’est mêlé au fou rire général. T’es pressé de nous quitter, mon grand, a-t-il rétorqué en posant une main sur mon épaule. Ce geste m’a fait l’effet d’une décharge électrique et j’ai senti toute l’animosité de ce type passer par cette main poisseuse dont la sueur imprégnait ma chemise.
Je suis pas ton grand, Hank, ôte tes sales pattes de là. Mais Hank a insisté. Il a resserré son emprise sur mon épaule et m’a gratifié d’un sourire assassin. Je me suis dégagé brutalement, Hank a levé les bras en signe de reddition et il a commandé un Sprite sans bouger d’un pouce, sa main calleuse presque collée à la mienne sur le comptoir.
Je n’ai pas bougé non plus. J’ai bu mon café dégueulasse aussi lentement que possible, les yeux rivés sur le champignon aimanté qui ornait la porte du frigo. Le malaise était palpable. Plus personne ne parlait et chacun se demandait s’il devait continuer à se taire ou lancer une blague pour détendre l’atmosphère.
C’est Fred qui a brisé la glace en disant qu’un arbre était tombé sur la caravane de Vaillancourt durant la nuit et que ce dernier était à prendre avec des pincettes, d’autant plus que sa cabane à outils avait récemment été convertie en œuvre d’art post-moderne. Fier de sa trouvaille, Fred répétait une putain d’œuvre d’art, les gars, quêtant autour de lui quelques rires d’approbation, mais seul Max se fendait d’un sourire pour l’encourager. Hank, quant à lui, a saisi l’allusion à la cabane de Vaillancourt pour me demander si j’aimais bricoler dans mes temps libres. Hein, mon grand, tu préfères quoi, la sculpture ou la démolition ?
La démolition, ma poulette, et mon poing est parti. Je lui ai proprement écrasé le brin de foin sur les gencives, j’ai fait voler ses Ray Ban dans le décor et je lui ai recoiffé le toupette. La prochaine fois que tu m’appelles mon grand, Hank, je te transforme en nain de jardin.
Sur ce, j’ai terminé mon deuxième café, j’ai délicatement déposé ma tasse dans le bac à vaisselle sale et j’ai laissé au comptoir deux gars muets penchés sur un autre gars qui vociférait en cherchant ses lunettes.
Avant d’aller plonger ma main dans un seau de glace, je suis retourné frapper chez mes voisins, au cas où Charlotte serait réapparue. Un bruit de chaises déplacées m’est parvenu au-delà de la cloison, suivi d’un grognement. C’est Steve qui m’a ouvert. Je le sortais du lit et il avait l’air en rogne. Ce n’était pas le moment de m’informer de sa femme. Je me suis donc rabattu sur le café, sur la route bloquée, et lui ai demandé s’il n’avait pas un peu de café à me prêter. Steve a encore grogné, il a disparu derrière un rideau de fausses perles qui ont cliqueté sur son passage et il est revenu avec un minuscule contenant Tupperware. Je devrais me contenter de ça pour les jours à venir. Eux aussi étaient rationnés et Charlotte n’était pas parlable tant qu’elle n’avait pas avalé son premier café du matin. J’ai sauté sur l’occasion pour lui demander comment elle allait. Il m’a toisé du haut de ses six pieds flush et des trois marches qui nous séparaient et j’ai senti dans son regard la même hostilité que celle que j’avais éprouvée quand Hank avait posé sa main sur mon épaule.
Pourquoi tu veux savoir ça ?
Parce que…
Parce que quoi, Dubois ?
Parce qu’elle avait pas l’air en grande forme hier soir et que…
T’as vu Charlie hier soir ? Une autre game de cartes, je suppose ?
Tu sais ben que j’ai jamais joué aux cartes avec Charlotte, Steve.
Non, je sais pas. Tu laisses ma femme tranquille ou je t’arrange le côté droit de la face dans les mêmes tons que la moitié gauche, compris ?
Je n’ai pas eu le temps de répliquer. Le rideau de perles dont je n’entrevoyais qu’une partie a volé dans tous les sens, une ou deux perles ont roulé sur le sol, et un poing s’est abattu dans un mur de la cuisine des McCormick-Leblanc. Heureux de ne pas m’être trouvé devant ce mur, j’ai tourné les talons et me suis enfermé dans ma roulotte, dont j’ai tiré tous les rideaux avant de lancer le Tupperware au bout de mes bras. Il s’est renversé sur les notes de Julian, déjà tachées de moutarde et de bourbon, et je me suis effondré dans un fauteuil. J’étais tombé dans un nid de cinglés et, au train où allaient les choses, je ne ressortirais de ce camping vivant que si je fermais ma grande gueule.
Pour me remettre d’aplomb, j’ai calé une bière et j’ai attrapé le sac d’ordures qui traînait dans un coin pour aller le porter à l’entrée du camping, dans les bacs qui sentaient la charogne. En sortant, j’ai croisé Charlotte, qui portait d’énormes verres fumés et triturait le bas de son débardeur de coton comme si elle tentait de le déchirer.
Faut que je parte d’ici, Ric, a-t-elle soufflé.
Moi aussi, Charlotte, mais va falloir attendre…
Non. T’as pas compris. Faut que je crisse mon camp ! Right now !
Je lui ai demandé ce qui s’était passé, si elle s’était bagarrée avec Steve, si c’est pour cette raison qu’elle portait des verres aussi larges que son visage, mais mes questions lui passaient dix pieds au-dessus de la tête. Tout ce qui lui importait, c’est qu’elle devait s’en aller, aujourd’hui même. C’est-tu clair, Ric ? Sinon ça va me rendre folle, calvaire !
Qu’est-ce qui va te rendre folle, Charlie ?
Ma question est une autre fois restée sans réponse, puis Charlotte a bredouillé la nuit, le froid, les hosties de fantômes. Faut que je parte d’ici, c’est pas safe, a-t-elle ajouté en baissant la voix, puis elle a enlevé ses lunettes pour scruter le sous-bois, sauf qu’elle ne scrutait rien du tout. Son regard avait la fixité d’un regard de pierre et rien n’y pénétrait, pas même la lumière qui effleurait son visage à travers les feuillages amollis par la chaleur. Si je n’agissais pas, elle allait se changer en statue de sel. Je l’ai donc attrapée par les épaules pour la forcer à se calmer. Elle a momentanément paru revenir à la réalité, puis un bruit de moteur qui se rapprochait l’a replongée dans sa transe et elle a couru vers le chemin, où elle a hélé la voiturette qui laissait dans son sillage un nuage de fumée grise.
Malgré la chaleur qui régnait toujours, un vent frais, venu de je ne sais où, m’a chatouillé la nuque. La peur de Charlotte était contagieuse et j’ai senti peser sur mon dos une menace imprécise, qui se faufilait entre les roulottes, les remises et les chaises renversées par la tempête. Le danger qui poussait Charlotte à ruer comme un animal qui s’aperçoit que des barreaux sont soudainement apparus autour de lui venait de partout à la fois, invisible, impalpable, et chargeait l’atmosphère d’un souffle malsain.
Charlie avait raison de ruer contre les barreaux de sa cage, car c’est bien ce qu’étaient devenues les Chutes rouges après l’orage, un piège d’où il était impossible de s’enfuir. J’ai levé les yeux, au cas où quelques réponses me viendraient du ciel à propos de la nuit et du froid. Sur nos têtes, des nuages s’amoncelaient. Nous aurions encore de l’orage ce soir.
Il ne me restait dans mon frigo que deux œufs, une tranche de jambon douteuse, cent grammes de mozzarella et un six pack de bière, complément essentiel au bien-être général du campeur. L’armoire n’était pas mieux garnie : un pain entamé aux neuf dixièmes, une boîte de petits pois oubliée par le précédent locataire et un May West dont la chaleur avait fait fondre l’enrobage chocolaté. Je ne survivrais pas trois ou quatre jours avec ça.
N’ayant aucune envie de retourner à la cantine et d’y rencontrer Hank, Vaillancourt ou l’un des dignes représentants du comité d’accueil des Chutes rouges, j’ai fait frire les œufs dans une poêle qui n’avait d’antiadhésive que le nom et j’ai avalé ça sur du pain sec que j’ai ensuite fait descendre avec une canette de bière. J’ai emporté les autres bières dehors, j’ai traîné ma chaise longue dans le sous-bois et m’y suis étendu en me nourrissant des odeurs de steak qui montaient d’un barbecue.
Pas très loin, un garçon a crié Pow ! Pow ! je t’ai eu, soulevant les protestations d’un autre garçon, qui prétendait être trop bien caché pour que le premier l’atteigne, et je les ai vus passer à toute vitesse, un étui à pistolets autour des hanches. J’ai aussi vu passer quelques lointains jours d’enfance dans le sillage des gamins, quelques souvenirs poussiéreux traversés du galop des chevaux qui nous servaient de montures imaginaires lorsque le soleil atteignait son zénith et que les champs, devant chez moi, se métamorphosaient en longues étendues désertiques. Où était passé ce gamin, de quel rêve avait-il dégringolé pour se casser ainsi la gueule et disparaître dans le bruit des galops s’amenuisant ?
Je n’en étais qu’à ma deuxième bière, mais la nostalgie propre aux heures d’ivresse s’emparait déjà de moi, et le lieu de cette nostalgie était l’enfance, territoire idyllique qu’illuminaient des couleurs délavées, du bleu, du vert, du gris descendant des nuages. Aujourd’hui, ces couleurs étaient devenues des abstractions que l’alcool ramenait parfois aux frontières d’une réalité qui me laissait dans la bouche un goût amer. Rien ne savait plus me désaltérer, pas même le bourbon avec lequel je me rinçais quotidiennement le gosier. Un bruissement de foin mûr a effleuré ma mémoire et les garçons sont repassés, poursuivis par un bruit de sabots qui n’était en réalité que celui rocailleux du petit tracteur orange qui roulait en direction de la caravane des Meunier-Gervais, poussé par un enfant dont je n’ai vu que la silhouette s’enfuir à l’orée du sous-bois.
Aussitôt après, des cris me sont parvenus de la rivière, entremêlés au roulement chaotique du tracteur et au son de l’instrument désaccordé qui me battait aux tempes. Alertés par les cris, deux hommes venus de l’autre côté du chemin sont passés près de moi à toute épouvante. Ils ont coupé par les bois et je les ai suivis, j’ai couru aussi. Chaque enjambée résonnait dans mon dos comme un coup de lance, mais j’ai couru, car les cris lancés depuis la rivière étaient des hurlements de détresse.
Quand je suis arrivé près du quai, hormis les deux hommes qui m’avaient précédé, il y avait déjà un attroupement, une dizaine de personnes réunies en cercle dans un bourdonnement de chuchotements inquiets duquel s’échappaient parfois des exclamations de colère, maudite rivière, maudite chaleur. À l’écart, un jeune homme assis dans le foin se tenait la tête à deux mains, le jeune homme que j’avais vu le matin à la cantine, avec la fille au bikini. Puis une femme penchée sur un corps a ordonné aux autres de se pousser. Elle avait besoin d’espace. Elle avait besoin d’air.
Les joues en flammes, la femme agenouillée embrassait le corps couché, lui transmettait son souffle, lui broyait la poitrine puis, soudainement, le corps s’est arqué, un jet d’eau a surgi de sa bouche, et la jeune fille au bikini a hoqueté, quelques hoquets espacés, d’abord, suivis d’une série de râles, de pleurs, de cris étouffés. Elle venait de se rendre compte qu’elle était vivante, ce qu’elle avait oublié pendant quelques instants, et c’est cet oubli qui lui arrachait ces pleurs, cette claire conscience qu’elle s’était absentée du monde. Rapidement, la femme agenouillée l’a abriée d’une serviette, lui a massé le dos et l’a serrée dans ses bras, sous les yeux du jeune homme qui pleurait aussi et était venu s’agenouiller près de la femme, près de la fille, trois êtres soudés qui se balançaient devant la mort évitée de peu, lui offrant leurs lamentations et leur soulagement.
Peu à peu, l’attroupement s’est défait et les gens sont retournés à leurs barbecues, leurs transats, leurs lits, maudite chaleur, maudite rivière. Je me suis pour ma part engagé dans le sentier par lequel j’étais arrivé et j’ai entendu la jeune fille gémir c’est lui, c’est lui qui m’a poussée. Un frisson m’a parcouru l’occiput, mais je ne me suis pas retourné pour voir si elle me montrait du doigt.
Torride. La nuit était de nouveau torride et je n’arriverais pas à fermer l’œil, car les gémissements de Charlotte McCormick, qui avait décidé de se jeter sur Steve pour oublier ce qui la poursuivait, n’avaient jamais été aussi près des frontières de la douleur. Effrayée par ce qu’elle ne savait nommer, elle avait choisi la souffrance, le sexe qui lacère et qui libère, et ses cris me rentraient dedans comme ceux de la jeune fille au bikini, Sandra, c’est le nom qu’avait prononcé son ami, Sandra, Sandy, qui étaient restés logés dans un coin de mon cerveau et ne voulaient plus se taire.
J’avais tenté d’écrire jusqu’à minuit, mais j’avais l’esprit ailleurs. Sur l’écran de mon ordinateur, les mots s’embrouillaient et, au corps jeté à la rivière par Chris Julian, se superposait sans cesse celui de Sandy. Je voyais sa bouche hoqueter par-dessus les lèvres bleuies de Betty Duncan et je mélangeais les noms, les rivières, les jours, tressant les cheveux de Sandy avec ceux de Betty et leur donnant une femme agenouillée pour les bercer.
De guerre lasse, je me suis relevé et me suis ouvert une autre bière. Ghislain Meunier était assis devant sa roulotte et des amoureux passaient sur le chemin, en haut, l’ombre de leurs corps enlacés projetée au sol par le réverbère, suivant une diagonale qui se déplaçait dans le sens de la rotation de la Terre. Soudain, ils se sont mis à courir en lâchant des cris amusés, poussés par la pluie qui s’était brusquement mise à tomber.
En moins de temps qu’il n’en faut pour cligner des yeux, la nuit s’est transformée. Le chant des criquets a stoppé aussi net que si les criquets s’étaient tous étouffés d’un coup sec, puis un violent tambourinement a frappé la toiture de ma roulotte, pendant que les rideaux se soulevaient à l’horizontale dans des claquements de fouets et que les notes de Julian volaient dans tous les sens. Pas loin de moi, une radio s’est tue, un fracas assourdissant a retenti près de la roulotte et le sol a vibré, prêt à s’ouvrir sous mes pieds.
Je me suis rué à la fenêtre pour voir si Meunier était rentré. Entre nos roulottes, un arbre famélique auquel était suspendue la corde à linge de mes voisins avait été frappé par la foudre. J’ai à peine eu le temps de me retourner qu’un nouveau coup de tonnerre, tel un rocher qu’on aurait fendu en deux, a couvert le camping entier de son bruit d’éboulis. J’ai ramassé ma canette de bière, qui avait roulé contre le mur, et j’ai constaté que je tremblais. J’ai resserré ma main sur la canette, l’ai écrasée jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un morceau de tôle froissée, et l’ai lancée dans l’évier. J’avais les nerfs à vif, la tête sur le point d’exploser, et j’aurais donné n’importe quoi pour un steak saignant.
Je me suis jeté dans un fauteuil et j’ai tenté de me calmer. Pas facile, car la nuit avait un air sinistre, un air d’avant la catastrophe, comme dans les descriptions que Julian avait ébauchées dans ses notes, où le fracas de la tempête ne servait qu’à museler les plaintes suscitées par le drame dont elle était complice.
N’y tenant plus, je me suis relevé en vue d’aller examiner les dégâts. Au passage, j’ai attrapé mon avant- dernière bière, qui m’attendait sagement sur le comptoir. En tirant la languette, dont le pop a retenti à travers les grincements de tôle, j’ai cru entendre un hurlement dans la roulotte des McCormick-Leblanc, semblable à celui que j’avais fait pousser à Mary Jones, alias Charlotte McCormick, dans le roman sur lequel je m’acharnais, un cri qui pouvait être confondu avec ceux de la jouissance, à moins qu’une douleur intenable, une blessure de la chair, n’en soit à l’origine. J’ai tendu l’oreille, mais la pluie, le vent, le tonnerre et les grincements de la toiture m’empêchaient de percevoir clairement la voix qui, me disaient tous mes sens en alerte, appelait à l’aide.
Pendant plus ou moins cinq minutes, je suis demeuré immobile, à l’affût de la voix, puis je me suis entrevu dans le miroir de la penderie, un individu à la barbe trop longue, aux yeux rougis, aux lèvres entrouvertes, arrêté dans un mouvement où il tendait une bière devant lui. Pour la deuxième fois en quelques heures, et pour la millième fois de ma vie, j’ai eu honte de l’homme que j’étais devenu.
J’ai déposé ma bière et me suis étendu sur le lit défait. La journée avait été longue et le hurlement que j’avais cru percevoir était tout simplement celui de Sandy, celui de Betty, celui de Mary Jones refusant de croire que la mort pouvait venir si vite. J’étais sur le point de craquer, rien d’autre, et c’est moi qui avais hurlé, moi, l’homme épuisé qui ne savait plus distinguer les visages des vivants de ceux des morts.
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