Tempêtes

Andrée A. Michaud · Chapitre 7 sur 35

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Tempêtes

Chapitre 5

Blanc… Trop blanc… Homme… Franck… Corde… J’étais perdue dans la tempête qui, sans le moindre avertissement, avait reflué dans la vallée. Incapable de bouger et ne voyant pas à deux mètres devant moi, je cherchais en vain mes repères.

La neige m’avait surprise alors que je m’engageais dans l’entonnoir qui se creusait au bas de la montagne, une neige cinglante qui me fouettait le visage, m’enroulait dans ses tourbillons et me coupait le souffle. Prise de panique, j’avais tourné en rond, essayant de retrouver mes pas effacés, et je m’étais égarée dans la blancheur. C’était fini, jamais je ne retrouverais la maison.

Consciente que je vivais ma dernière heure et qu’il m’était désormais inutile de lutter, je me suis agenouillée dans la neige et j’ai murmuré le nom de Franck, Franck, trop blanc, puis ma jambe a heurté un objet dur, une arête tranchante qui m’a arraché un gémissement, puisque mon corps n’avait plus de cris, et je me suis éveillée brusquement, étonnée que le froid ne m’ait pas ravi la vue.

Autour de moi, tout était encore blanc, mais d’un blanc qui virait au bleu avec l’arrivée de la nuit. Seule une lueur hésitant entre l’orange et le rouge, à deux pas de moi, m’indiquait que tout n’était pas fini. J’ai allongé les mains vers le feu mourant, me demandant qui avait allumé ce feu, et les ai retirées aussitôt, de crainte que mon sang s’embrase. Puis un bout de carton, Manipuler avec soin, s’est envolé du baril de métal où s’éteignait le feu, et je me suis revue, roulant le baril depuis le hangar et y jetant des bûches, des branches, des journaux jaunis en vue d’alerter l’hélicoptère que j’avais cru entendre, là-bas, au-delà de la montagne, l’hélicoptère fantôme qui ne reviendrait pas. Je m’étais endormie près du baril, où quelques flammes bleutées léchaient une bûche qui avait conservé sa forme mais n’était plus qu’un amas de braise se fendillant, pareil à l’exosquelette d’un insecte vibrant dans l’obscurité, et je m’étais perdue dans la tempête.

Je me suis péniblement relevée, j’ai ramassé la hache qui gisait près du baril et, du bas de l’escalier, j’ai levé les yeux vers la maison, dont la façade sombre semblait prête à m’engloutir. J’ai monté les six marches qui me séparaient de l’entrée en retenant ma respiration, le regard rivé sur les murs qui s’obscurcissaient, sur la porte qui s’ouvrait dans un grincement, sur le noir d’encre qui opacifiait les fenêtres, puis un geignement, le geignement de Franck, est monté du tas de neige sous lequel je l’avais couché, dors bien, Franck, repose en paix, suivi d’une espèce de hoquet étouffé qui s’est terminé dans un râle.

La hache brandie devant moi, j’ai balbutié une menace incompréhensible à l’endroit de Franck, bapadla, k… k… klisse, une menace secouée par les tremblements qui montaient de mes genoux et s’entendaient jusque dans ma voix syncopée, pleine de ces bruits de bouche que l’épaississement de la salive fait claquer sous la langue. Malgré les soubresauts qui perturbaient mon équilibre, je suis parvenue à franchir les deux dernières marches, baklerpa, klisse, pour prendre la lampe de poche suspendue près de l’entrée, dans la noirceur d’encre du salon.

La tuque de Franck était toujours ensevelie. Les semelles de ses deux énormes bottes, par contre, dépassaient de son linceul. L’espace d’un instant, j’ai cru les voir bouger, s’incliner imperceptiblement, talons réunis, pour former un V parfait au centre duquel dégringolaient de minuscules billes de glace, ce qui n’était pas possible, puisque Franck était mort, puisque les morts ne peuvent pas bouger. Les membres aussi raides que ceux de Franck, j’ai tâché de respirer à fond, j’ai léché mes lèvres sèches, j’ai creusé les joues pour m’humecter la bouche, après quoi j’ai attrapé la pelle appuyée contre le mur. Pendant que je recouvrais les pieds démesurés de Franck, je l’enjoignais de se tenir tranquille d’une voix qui n’était plus la mienne, caverneuse et d’une lenteur rappelant ces messages synthétiques issus de machines au visage plastifié. Fais pas le cave, Franck, fais surtout pas l’innocent, sinon je te tue une deuxième fois, une deuxième fois je te tue, c’est-tu clair ?

Trop tendue pour viser droit, à chaque coup de pelle, invariablement, je frappais les bottes, qui se tournaient vers la gauche, vers la droite, comme la tête de Franck quand j’avais voulu y enfoncer sa tuque, comme ma propre tête, si lourde qu’elle semblait ne tenir à mon cou que par quelques ligaments. Je continuais néanmoins à pelleter et à mettre Franck en garde, tu fais un mouvement, tu remues d’un poil et je te fends la face avec la hache, Franck, je te le jure, je te découpe en morceaux, je te crisse dans une poubelle et je te laisse pourrir là, paralla, kliss.

Quand j’ai enfin déposé la pelle, le monticule sous lequel reposait Franck ressemblait à Cold Mountain en miniature, avec des pics, des arêtes, des rondeurs découpant un relief où se succédaient les ombres et les falaises. Les pieds de Franck ne ressortiraient de ce banc de neige que quand j’aurais décidé qu’ils en ressortiraient.

Avant de pénétrer dans l’insondable noirceur qui m’attendait au-delà de la porte, j’ai lancé un dernier avertissement à Franck pendant qu’un froissement longeait la galerie, accompagné d’un faible merci, Marie, et que quelques mottes de neige, légères, roulaient au bas du monticule de Franck.

 

On aurait dit que je m’étais fardée pour quelque rituel païen. Des traces de suie, de longues traînées noires barraient mon front et mes joues, la peau de mes lèvres se fendillait et, dans mes yeux injectés de sang, ne transparaissait plus rien, sinon cette profonde lassitude précédant la capitulation. À quoi bon lutter quand l’ennemi vous encercle et vous a acculée dans vos derniers retranchements.

J’ai éteint l’ampoule surmontant le lavabo et suis retournée au salon sans me laver, trop exténuée pour me bagarrer avec quelques traces de suie ou pour offrir quelque résistance à la saleté et au désordre qui constituaient mon nouvel environnement. Jamais je n’aurais cru pouvoir vivre, il y avait quelques jours à peine, dans un pareil fouillis, et pourtant, l’anarchie dans laquelle je m’enlisais me rassurait. L’accumulation des verres gommeux, des vêtements éparpillés dans la pièce, des oreillers empilés sur les fauteuils me fournissait la preuve que quelqu’un vivait dans cette maison et que le degré d’existence de cette personne pouvait se mesurer à la somme des objets dont elle s’entourait pour se protéger du froid et de l’ennui qui suintait des murs trop blancs.

Enveloppée dans une robe de chambre sur laquelle mes mains sales avaient laissé des taches de suie, j’ai avalé d’un trait le bol de soupe en conserve que je m’étais réchauffée plus tôt, puis j’ai fumé en terminant la bouteille de rouge qui traînait à côté des autres bouteilles auxquelles j’avais fait honneur depuis mon arrivée dans cette maison où le temps prenait des proportions qui m’échappaient. Étais-je là depuis une semaine, un mois, un an, plongée au cœur d’un hiver qui se perpétuait ? Combien d’éternités pouvait contenir la vie d’une femme poussée à bout ? Combien d’éternités avant la paix ?

Quand je regardais au dehors, je n’aurais su dire si nous étions en janvier ou en mars et si la neige n’était qu’un leurre pour me retenir là où Adrien m’avait promis le froid. Était-ce contre ces temps immuables que cet oncle mourant m’avait prévenue dans la semi-obscurité d’un bar miteux ? J’avais perdu tous mes repères, et mes nuits de cauchemars s’ancraient dans ce froid qui allongeait les heures et reliaient entre eux des jours ne voyant pas la lumière. Qu’est-ce que t’attends de moi, Adrien ? ai-je demandé en me retournant vers la neige et la baie vitrée, où le visage de Franck, aussi pâle et rond qu’une pleine lune, se découpait dans le noir.

Mon verre a volé derrière moi, un bruit de cristal qui se brise a accompagné mon cri, et le visage de Franck s’est collé à la vitre, où il a laissé une large coulée de bave que j’ai regardée geler avant de me lever, de prendre la hache déposée près de l’entrée et de sortir dans l’air glacial. Je t’avais dit de pas me niaiser, Franck, je t’avais averti, k… k… kliss.

Franck a à peine poussé un couinement quand j’ai frappé, un soupir de remerciements, peut-être, et je suis rentrée en titubant pour m’endormir dans la fade couleur du vin chaud.

 

Exposée au soleil qui dardait ses rayons sur la fenêtre, la bave se liquéfiait mais demeurait collée à la vitre, signe que la bouche gluante de Franck avait bel et bien enduit le verre de l’une de ces épaisses salives qui indiquent la maladie.

J’avais dormi pendant plusieurs heures, abrutie par l’épuisement, et m’étais éveillée alors que les lèvres de Franck cherchaient à m’embrasser, qu’elles effleuraient mes joues fardées de suie et se teintaient du noir ourlant les lèvres des cadavres. Je sentais encore leur molle tiédeur sur ma peau et mon cœur battait si fort que je n’entendais plus la respiration de la fenêtre, dans la chambre condamnée, qui ponctuait normalement mes heures en se mêlant aux lancinantes mélodies du vent et de Cold Mountain.

J’ai attendu que mon pouls reprenne son rythme normal et me suis lentement avancée vers la baie vitrée. Le soleil éclatant m’aveuglait, le soleil qui chauffait la bave et faisait fondre les glaçons accrochés à la toiture de la galerie, d’énormes glaçons qui pointaient leurs dards vers le sol enneigé et le perçaient de leur eau claire, une goutte toutes les cinq secondes, toutes les trois secondes, toutes les deux secondes. Sur la galerie, une hache était plantée dans le monticule sous lequel Franck était couché, à l’endroit exact où reposait la tête, sous le pic évoquant la falaise du Loup.

Je n’avais qu’un vague souvenir de ce qui s’était produit la veille. Je revoyais la face blême de Franck, je me revoyais soulevant la hache, mais le reste se perdait dans une obscurité vaporeuse où ce n’était pas moi qui agissais. Pourtant, j’avais bel et bien planté la hache dans la neige, là où se trouvait le crâne de Franck et son front pâle. Tu dérapes, Marie, t’as besoin d’un café.

Le café finissait de couler, une goutte toutes les cinq secondes, que je regardais tomber à la surface du liquide noir, hypnotisée par les cercles concentriques qui n’arrivaient pas à atteindre les bords de la cafetière, où ils auraient rebondi pour rejoindre les cercles venant en sens inverse et s’annuler l’un l’autre, lorsqu’un bruit de moteur m’a sortie de ma transe. L’hélicoptère revenait, mais je ne ressentais plus l’urgence de signaler ma présence. Je préférais demeurer terrée avec Franck jusqu’à ce que je sache ce que je ferais de son corps. Il me paraissait de plus en plus simple de m’en débarrasser que d’avoir à expliquer aux autorités qu’il s’était pendu chez moi après m’avoir suppliée de l’abattre. Si je dévoilais son suicide, les soupçons se porteraient sur moi et je devrais prouver que je n’avais pas assassiné cet homme issu de la tempête.

Ma tasse de café à la main, je me suis dirigée vers le bruit qui s’amplifiait et j’ai aperçu, à travers la baie vitrée, l’énorme hélice d’une souffleuse qui tailladait la blancheur et progressait lentement, centimètre par centimètre, sur la route menant à la maison. Dans quelques minutes, l’engin aurait atteint la propriété d’Adrien et son chauffeur verrait la hache enfoncée dans un tas de neige, il verrait que le tas de neige avait la forme d’un humain et me scruterait de ses yeux inquiets en se demandant s’il devait fuir ou me neutraliser avant d’appeler la police.

En deux temps, trois mouvements, j’avais enfilé mes bottes, mon manteau, ma tuque et je tentais d’arracher la hache du monticule de Franck, mais celle-ci résistait, comme si elle était prise dans la glace ou fichée dans le crâne de Franck. Quand j’ai enfin réussi à l’extirper du monticule, je me suis penchée sur la lame, rouillée sur les bords, et qui portait également d’infimes traces d’une matière blanche à laquelle se mêlait un peu de rouge.

J’ai jeté la hache au sol et l’ai rapidement couverte de neige, à côté des pieds de Franck touchant presque les miens, puis j’ai attendu que l’engin vrombissant, qui crachait des langues de neige mottoneuses sur le bord de la route, rejoigne les poteaux qui délimitaient la propriété d’Adrien et fasse demi-tour. Le chauffeur m’a cependant vue sur la galerie, une femme seule au sein de la désolation qui succède à la tempête, m’a fait un large signe de la main et a poursuivi son avancée, projetant vers la forêt les quatre-vingt-dix centimètres de poudreuse qui me séparaient du monde et de ses lois. Arrivé près de la maison, l’homme a coupé le moteur de sa souffleuse pour venir à ma rencontre.

Alors que je cherchais un moyen de le renvoyer poliment d’où il venait avant qu’il aperçoive le monticule de Franck, il montait sur la galerie pour m’expliquer qu’en principe, il n’avait pas le droit de déneiger les terrains privés. Étant donné la situation, la municipalité pouvait bien se mettre ses principes où il pensait, car il ne serait pas dit que Marc Lauzon avait laissé une femme prisonnière de trois pieds de neige. Sur ce, il m’a tendu la main et m’a demandé si j’avais besoin d’aide, si la maison avait subi des dommages, si j’avais encore de quoi manger, de quoi me chauffer, autant de questions qui n’exigeaient que des réponses simples mais me laissaient muette. Je n’avais à l’esprit que les bottes de Franck auprès des miennes, dont je frapperais les semelles si je reculais d’un pas de plus pour m’éloigner de Marc Lauzon, qui gesticulait devant moi et m’envoyait son haleine caféinée en plein visage.

J’ai fini par bredouiller que tout allait bien, que je saurais me débrouiller, qu’il n’avait pas à s’en faire pour moi, puis j’ai frappé les pieds de Franck et me suis tue, sentant le rouge me monter au visage. Lauzon m’a toisée un instant, a jeté un coup d’œil dans mon dos, sur le monticule de Franck, qui reproduisait à la perfection le relief de la montagne, avec ses pics et ses falaises évoquant la pureté des hauteurs enneigées, puis il m’a dit que j’en avais encore une claque à pelleter, hein, et qu’il pouvait m’envoyer quelqu’un pour m’aider à dégager ma voiture, si je voulais.

Je l’ai assuré que tout irait, qu’il m’avait déjà rendu un fier service et qu’un peu d’exercice ne pouvait me faire de tort. Puis j’ai esquissé un sourire auquel Lauzon n’a pas répondu, conscient que je mentais et ne cherchais qu’à me débarrasser de lui. Il a jeté un nouveau coup d’œil vers le monticule, un autre vers le baril dans lequel j’avais fait du feu la veille, puis il est descendu de la galerie en poussant la neige devant lui.

Je croyais qu’il allait me ficher la paix, mais il s’est retourné, la mine anxieuse, pour me demander si j’avais vu quelqu’un durant la tempête, un homme égaré, plus très jeune, environ six pieds. J’ai fait signe que non, la bouche trop sèche pour articuler le moindre mot, et Marc Lauzon a redémarré dans un vacarme qui reviendrait sous peu se marier aux rumeurs menaçantes de Cold Mountain.

 

Hurler m’aurait soulagée, crier, frapper, pleurer jusqu’à m’étouffer dans mes sanglots et frapper encore, mais il y avait déjà trop de bruit autour de moi, trop de chuintements dont j’ignorais la source et qui grimpaient dans mon dos pour me souffler à l’oreille que je n’étais pas seule, que mes cris éveilleraient les spectres dont je redoutais la manifestation, Adrien, Franck, qui n’attendaient que ma ruine pour m’emporter du côté blanc des choses, dans cette retraite lisse et infinie où mes hurlements se frapperaient à la masse ouateuse du silence.

Marc Lauzon aurait pu représenter ma planche de salut. Je n’aurais eu qu’à déneiger Franck, qu’à lui désigner la ligne déchirant son cou et qu’à lui montrer la neige. J’aurais toutefois eu à expliquer aussi le coup de hache, la bave, le crâne fendu du pseudo-Franck. Plaider la folie n’aurait rien donné, plaider la peur non plus, car on n’assassine pas un mort tranquille enseveli sous la neige, et Franck était tranquille par cette journée ensoleillée, son visage d’un calme presque souriant sous les paillettes de glace qui se détachaient doucement des paupières. As-tu pleuré, Franck ?

J’avais pelleté une partie de la journée pour creuser un sentier jusqu’au hangar, pour en dégager les portes et découvrir sous une bâche miteuse la vieille Ford d’Adrien. C’est là que je cacherais Franck, dans le coffre de la Ford, sous un tas de couvertures qui le tiendraient au chaud jusqu’au dégel. À ce moment, je pourrais le mettre en terre sous un monticule qui s’égayerait rapidement de fougères, de salsepareille et d’érythrones qui planteraient leurs racines dans le calme visage de Franck.

Prêt ? ai-je demandé à Franck, puis je l’ai roulé sur le traîneau déniché dans le hangar et l’ai poussé au bas de la galerie, où il s’est affaissé à plat ventre, le traîneau sur le dos, un enfant s’amusant dans la poudreuse. Come on, Franck. À genoux dans le froid réchauffé par la lumière, j’ai remis Franck à l’endroit, un bonhomme de neige regardant le ciel, et me suis harnachée au traîneau. J’ai dû lutter pour ne pas perdre pied sur la surface glissante où le traîneau dérapait, venait se frapper aux talons de mes bottes et me poussait vers l’avant. Nous sommes tombés deux ou trois fois, Franck et moi, lui par-dessus moi, moi par-dessus lui, nous accusant mutuellement de notre maladresse, nous traitant d’imbéciles, de poches, de mitaines pas de pouce.

Le plus difficile a été de hisser Franck dans le coffre de la voiture. J’ai commencé par le tronc, mais celui-ci se faisait soudainement plus mou. Franck avait peur et refusait que je l’enferme dans un espace aussi étroit. Come on, Franck. Puis le torse a enfin basculé et j’ai soulevé les jambes, trop longues, qu’il m’a fallu plier en arquant le bassin de Franck, un fœtus emmailloté dans des draps gris sur lesquels j’ai déplié une bâche qui s’est déployée dans un nuage de sable fin préfigurant le proche destin de Franck, l’inéluctabilité de la poussière. Repose en paix, Franck.

Un autre nuage de fines particules a volé autour de moi quand j’ai refermé le coffre. J’ai éternué deux ou trois fois et je suis revenue à la maison en effaçant les marques du traîneau, après quoi j’ai brûlé la chemise de Franck, le chandail de Franck, le foulard de Franck, qui ont empuanti la pièce d’une odeur de laine moite, puis d’une odeur de viande carbonisée qui m’a rappelé celle d’un agneau embroché.

 

En fin de journée, le nordet s’est de nouveau levé, faisant craquer les murs et grincer les portes du hangar, que j’avais mal refermées et entre lesquelles s’insinuait le vent. Dans la chambre condamnée, la respiration de la fenêtre entravée évoquait celle d’une bouche largement ouverte cherchant désespérément son air à travers le plastique qui l’asphyxiait et je n’osais plus bouger, effrayée à l’idée que la respiration s’arrête et que la maison s’emplisse du dernier soupir de la créature qui suffoquait derrière la porte close.

Je regardais le feu et n’osais pas parler non plus, figée dans cet état de paralysie qu’impose la crainte d’entendre le son déformé de sa propre voix, quand j’ai allongé une jambe, puis l’autre, pour me diriger vers la radio, dont j’ai étiré le fil jusque sur la table basse. En déséquilibre sur le bord de la table, l’appareil n’émettait plus qu’un lancinant bruit de friture dans lequel j’entendais l’écho de l’angoisse qui me tétanisait. J’ai laissé le bruit de friture m’envahir puis, machinalement, j’ai tourné le bouton du syntoniseur vers la gauche, vers la droite, captant ici et là des voix lointaines, perdues dans une autre tempête, des notes de musique qui se rompaient aussitôt, happées au cœur de ces espaces où le son n’existe plus, et suis finalement tombée sur le poste local, le seul que cette foutue radio recevait, heureuse de me laisser porter par la joyeuse ineptie de la Macarena.

Un peu de banalité, enfin, un peu d’insouciance. Je me suis enfoncée dans les coussins et j’ai imaginé des ventres nus se contorsionner au rythme de la musique, ce qui m’a permis d’oublier Franck pour un moment. Si la radio ne me lâchait pas, je pourrais passer la nuit dans un état de calme relatif. J’avais tout ce qu’il me fallait autour de moi, du vin, de l’eau, des cigarettes, des biscottes que j’enfoncerais dans le pot de beurre d’arachide sur lequel me souriaient deux oursons inoffensifs, Yogi et Yogo, ai-je décrété, à qui je pourrais raconter une histoire pour qu’ils s’endorment. J’avais aussi la carabine d’Adrien, dont le canon luisait au pied du divan.

À la Macarena, ont succédé une série de pièces toutes plus gaies les unes que les autres et je me suis félicitée de m’être résolue à aller chercher cette foutue radio. La musique illuminait la maison et le salon avait un air de lendemain de Noël, quand tous les rubans sont éparpillés au sol et qu’on se repose de trop de rires. Tu vas t’en sortir, Marie, a soufflé une voix qui pouvait aussi bien venir de la radio que de la chambre condamnée, et je suis demeurée pétrifiée, bouche ouverte sur la moitié de biscotte que je venais de croquer. Un peu de salive a coulé sur mon menton et j’ai mâché lentement, persuadée que je n’arriverais pas à avaler, puis le présentateur de nouvelles a pris le relais pour annoncer que le député du comté avait rendu un vibrant hommage à Franck Fréchette, dont les funérailles avaient eu lieu le jour même à Fall-Jonction en présence du maire et de la famille, puis on a entendu des cloches sonnant le glas par-dessus une musique d’orgue, un requiem dédié au repos de l’âme de Franck Fréchette.

Le présentateur a ensuite signalé aux auditeurs que les autorités policières demandaient l’appui de la population en vue de retrouver un homme disparu de son domicile la veille de la tempête, un certain Franck, m’a-t-il semblé, car le son des cloches et des pleurs enterrait la voix du présentateur, qui a conclu son bulletin de nouvelles en m’assurant, avec la voix qui chuchotait dans mon dos, que j’allais m’en sortir, m’en sortir, m’en sortir… J’ai poussé le bouton du syntoniseur, j’ai monté le volume jusqu’à ce que son grésillement m’assourdisse et j’ai recraché dans un bol à soupe la masse pâteuse qui m’emplissait la bouche.

Le fond de la pièce était plongé dans l’ombre et je n’y percevais aucun mouvement, aucun souffle. Seule la fenêtre de la chambre condamnée respirait péniblement sous le grésillement accompagnant les furieux coups de vent qui ébranlaient les murs blancs. S’il y avait quelqu’un d’autre que moi dans cette maison, il ne pouvait se trouver que dans cette pièce. Je m’en suis approchée doucement en actionnant le levier de la carabine, j’ai tendu l’oreille et j’ai donné un violent coup de pied dans la porte, qui a rebondi contre le mur, duquel se sont détachés quelques éclats de plâtre.

La pièce était aussi froide et noire qu’un caveau et ne semblait habitée que par le bruit des bandes de plastique qui se gonflaient et se dégonflaient de manière syncopée. Je me suis avancée de quelques pas, j’ai étiré le bras pour attraper la ficelle qui pendait du plafond et j’ai allumé l’ampoule poussiéreuse qui éclairait l’espace de sa lumière blafarde. Personne ne se cachait derrière les tréteaux ni derrière les sacs de ciment.

Je suis ressortie à reculons, convaincue que si je tournais le dos à l’obscurité, j’y serais aspirée par une force insaisissable qui me ferait entrevoir les profondeurs de l’éternité. Le regard vrillé sur le puits de noirceur qui s’ouvrait devant moi, je suis retournée à mon sofa, que j’ai collé sur le mur perpendiculaire au foyer, renversant au passage la table basse. À demi enfouie sous les bouteilles, les torchons et la vaisselle sale, la vieille radio a continué à grésiller jusqu’au matin, jusqu’à la lumière, jusqu’à l’essoufflement du nordet.

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